LA GALERIE ROSPIGLIOSI
l’Eurotas avec la femme de Tyndare ! Que de volupté dans cette image de la pudeur! et quelle magie d’exécution a fait vivre, palpiter et frémir ces carnations délicates, ces adorables nudités auxquelles le peintre, aussi amoureux que Jupiter, a prodigué les plus suaves caresses de son pinceau! Non, il n’est pas au monde un
plus beau Corrége. L’Antiope du Louvre n’a pas plus de charme; la Danac du palais Rorghèse n’offre pas des lignes aussi heureuses, et l’on ne trouverait nulle part un paysage aussi enchanté, si ce n’est dans les œuvres de Claude Lorrain. Les critiques ont trouvé inutile la figure de baigneuse qui est auprès de Léda et qu’une suivante se dispose à couvrir de ses vêtements; mais Lanzi a fait justement observer que le peintre avait voulu sans doute peindre Junon venant épier les amours de Jupiter. Qu’importent, au surplus, les règles de l’art et la critique, là où le peintre a su éveiller en nous l’irrésistible sentiment de l’admiration?
La Léda du Corrége est placée ordinairement dans les appartements des princes Rospigliosi, et fait partie de leur galerie privée. Là sont conservés de nombreux tableaux, dont quelques-uns doivent être signalés, par exemple les esquisses des quatre fresques que le Dominiquin a peintes en grand à l’église Saint-André délia Y aile, dans les pendentifs de la coupole, et le célèbre tableau de Nicolas Poussin qu’on appelle l’Image de la vie humaine. Quatre femmes drapées à l’antique dansent en rond, au son de la lyre du temps, et se tiennent par la main en tournant le dos au cercle qu’elles décrivent. Précédé de l’Aurore et suivi des Heures, le Soleil, sous les traits d’Apollon, commence à éclairer le monde. Un petit Amour, placé à côté du Temps, tient un sablier et semble mesurer la vie des générations; un autre fait des bulles de savon , symbole consacré de l’inanité de nos désirs et de notre existence éphémère. La Pauvreté et la Richesse, le Travail et le Plaisir, sont caractérisés par des figures de femmes dont l’aspect au premier abord n’a rien que d’aimable; mais dès qu’on a saisi P intention du peintre, on reçoit l’impression qu’il a voulu produire et on la reçoit plus fortement par le contraste même de la grâce des formes avec la tristesse de la pensée. Nicolas Poussin a laissé encore au palais Rospigliosi d’autres ouvrages marqués à l’empreinte de ses poétiques inspirations. En parcourant les appartements privés, nous avons vu deux clavecins que le grand peintre français a ornés de ses peintures. Ici , c’est un délicieux paysage d’une charmante fraîcheur et aussi bien conservé que s’il était peint d’hier; là, c’est une danse d’ Amours dessinée d’un grand goût et touchée à la manière du Titien , c’est-à-dire avec cette délicatesse et avec cette grâce qui ne sont jamais plus touchantes que lorsqu’elles émanent d’un génie mâle, robuste et fier.
usque vers la fin du xvie siècle, les papes avaient habité le Vatican, demeure humide et malsaine. En lo74, Grégoire XIII voulant respirer l’air pur du mont Quirinal , résolut d’y construire un palais d’été d’où l’on dominerait la ville de Rome, et qui serait d’ailleurs plus rapproché du centre de la population et des affaires. D’un bâtiment, déjà commencé par Paul 11! , il fit un vaste palais , dont Flaminio Ponzio donna les dessins. Vingt-deux papes parmi lesquels Elément XII notamment , et les plus habiles architectes de Rome , Fontana , Charles Maderne , l’inévitable cavalier Bcrnin , et le cavalier Ferdinando Fugo travaillèrent successivement à augmenter et embellir la résidence désormais préférée des souverains pontifes. Aussi le palais Quirinal est-il , comme le Vatican , une agrégation sans suite et sans unité , de plusieurs palais. C’est là qu’est logé
ROME
maintenant le conclave, et la nomination des papes est annoncée ail peuple romain du haut du balcon qui surmonte la porte d’entrée , construite par le Bernin et donnant sur la place de Monte Cavallo. Il fallut des travaux immenses pour créer sur la colline une superficie plane, et y ménager la grande cour qui n’a pas moins de cent mètres de long sur cinquante-cinq de large, et qu’environne un large portique. De grands jardins dessinés dans le goût symétrique et solennel de Le Nôtre, offrent au pape une promenade coupée de bosquets constamment rafraîchie par des fontaines et égayée par le bruit des chutes cl’eau : mais ces jardins fermés par de hautes clôtures, entourés de bâtiments, flanqués de bastions ressemble plutôt à une prison d’État qu’à un lieu de récréation.
Un escalier majestueux , à double rampe , conduit aux appartements du saint-père, dans lesquels on 11e voit, en fait d’ornements, que des tentures de velours cramoisi, et en fait de meubles, que des chaises de bois semblables à des coffres garnis de dossiers, le tout aux armes du pape. Cette noble modestie contraste avec les dorures et la somptuosité des chambres destinées au consistoire et aux congrégations. A droite de l’escalier s’ouvre une magnifique salle, appelée salle Pauline ou Royale, pavée de marbres de couleur, reluisante d’or et décorée de peintures par Lanfranc et Charles Saracini, dit le Vénitien. De la salle Royale 011 entre dans la chapelle du pape qui est de la même forme et de la même grandeur que la chapelle Sixtine, au Vatican; mais, avant d’y entrer, on doit regarder un immense bas-relief du Florentin Taddeo Landini, placé au-dessus de la porte, et qui représente- Jésus-Christ lavant les pieds à ses apôtres. Le plafond de la chapelle est comparti en caissons de stuc doré, sur les dessins de l’Algarde, et le pavé est en belles mosaïques. Des stalles y sont préparées pour le sacré collège, qui assiste à la messe toutes les fois que le pape tient chapelle. Les murs sont alors tendus de damas violet avec des galons d’or à chaque lé de l’étoffe. Aucun autre ornement, du reste, aucun ouvrage d’art 11e se remarque ici; mais plus loin, à la suite d’un appartement meublé avec magnificence, du côté du jardin, à l’orient du palais, se trouve une chapelle particulière en forme de croix grecque , entièrement peinte à fresque par le Guide. Au maître autel est un tableau à l’huile du même maître, r Annonciation , morceau d’une beauté célèbre , et fort estimé des Romains. Assurément si l’on remonte jusqu’à Raphaël ou André del Sarto , la peinture du Guide, surtout dans sa seconde manière, paraîtra bien fade, bien efféminée; opposée à la délicatesse intime de ces maîtres émus et originaux , à leur expression recueillie, à leur sentiment profond et sérieux, la grâce du Guide 11’est plus que de la mollesse; il 11’a plus l’air que d’un praticien habile, en comparaison d’eux; il ne va pas plus loin que la surface des choses, et son prétendu génie, dépourvu de caractère, n’est qu’un talent facile, encore aimable, mais bientôt stérile et insignifiant.