‹ Les galeries publiques de l'EuropeChapitre 135 sur 167 · LA COLLECTION CAMUCCINI · texte numérisé non relu

LA COLLECTION CAMUCCINI

animée, aussi poétique. Et ce que ni la gravure ni la parole ne peuvent rendre, c’est surtout la magnificence du paysage dans lequel Titien a encadré , en la terminant, cette composition que son maître laissa inachevée. Il semble que L illustre disciple de Jean Bellin ait voulu se surpasser le jour où il a mis la main à l’œuvre de son grand chef d’école. Nous savons, en effet, par Ridolfi, que Jean Bellin

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mourut avant d’avoir fini ce tableau, que le Titien y ajouta l’étonnant paysage qui en fait le fond , et que la peinture ainsi complétée se trouvait à Rome en la possession de la famille Aldobrandini. Du reste, le vieux maître vénitien a tenu à signer son ouvrage, et on lit sur un papier collé contre un vase : joannes uellinus venetus m. d. xii 1 1. Jean Bellin décéda deux ans après la date inscrite sur ce tableau, c’est-à-dire en 1510, et à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Ce vaillant peintre en avait donc quatre-vingt-huit lorsqu’il peignit les Dieux sut' la terre.

L’originalité des principaux tableaux de la collection Camuccini, de ceux du

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moins qu’on donne pour originaux, est parfaitement connue; elle n’est ni contestée, ni contestable. On en sait la généalogie et pour ainsi dire la provenance. L’un appartenait à la maison des ducs Braschi ; c’est l’élégant portrait d’André del Sarto , peint par lui-même et offert au duc Laurent, comme on peut le lire sur un papier que l’artiste tient à la main. L’autre est un portrait de Yittoria Colonna, marquise de Pescaire , par Marcel Venusti , dit le Mantouan ; il provient de la maison Aldobrandini. Un troisième est le Christ du Guide, un des plus beaux Christs que l’imagination d’un poète chrétien puisse rêver ; ce tableau ornait autrefois la chapelle Gessi dans l’église Sainte-Marie de la Victoire à Rome; mais l'église , obérée, le vendit en 1801 à Pierre Camuccini. Enfin il est encore quelques morceaux remarquables : par exemple, un charmant paysage de Philippe Wouwermans, avec figures et animaux, dans lequel se retrouve l’inévitable cheval blanc du peintre. Deux enfants, par un mouvement gracieux, font manger de l’avoine à ce cheval, monté par un cavalier qui scrute le fond d’un pot de bière. Ce délicieux tableau était la propriété des Rarberini avant d’entrer dans la collection de l’artiste romain. Une Tentation de saint Antoine, de Pierre Breughel , avec le cortège obligé de tontes les bêtes fantastiques et de tous les diables imaginables , et un Paradis terrestre de Jean Rreughel , surnommé de Velours , compléteront la liste des meilleurs ouvrages de la galerie Camuccini. Toutefois nous y ajouterons un curieux portrait de Sébastien del Piombo, par maître Roux. On lit sur un papier que tient à la main le peintre-moine, cette joyeuse devise : bene vivere et lætari; bien vivre et jouir.

Rome n’est pas la ville des collections privées. A l’inverse des Anglais et des Hollandais, qui recherchent les objets d’art avec un zèle si ardent et si louable , les Romains sont peu sensibles à cette jouissance , et cela se comprend sans peine. Quand on a constamment sous les yeux le Colisée, le Panthéon et Saint-Pierre; quand on a tout près de soi les musées du Vatican , du Capitole , les galeries des familles princières ; en un mot, quand chaque jour on peut jouir des [tins fameuses antiques du monde , des tableaux les plus célèbres , des marbres les plus rares , des bronzes les plus merveilleux, à quoi bon se faire une galerie dans sa propre maison? comment songer, en présence de ces comparaisons désespérantes, à collectionner des objets d’art? Le musée des Romains, c’est Rome elle-même.

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11 n’en est pas ainsi des étrangers qui ont quitté leur patrie avec l’esprit de retour; ceux-là font provision de souvenirs, forment des galeries de peinture ou d’antiquités, et cherchent, au milieu de ces trésors immenses, à se composer un petit trésor. Parmi les quelques amateurs dont nous avons visité les collections, nous devons citer M. Mangin, préfet français à Rome. Dans les vastes appartements qu’il occupe sur la. place Colonna , cet amateur distingué possède environ cinquante tableaux qui témoignent de son goût, de ses connaissances, de son esprit. Nous avons remarqué un Moine en prière, vigoureuse peinture de Murillo; un Ange sur des nuages, du Dominiquin ; un paysage de Salvator, blond comme on les aime, mais hardiment touché, et un bon nombre d’autres toiles dignes de figurer partout; mais Je Christ en croix de Van Dyck, que nous avons fait graver ici, est le plus beau morceau de cette collection précieuse, et intéressante même à Rome. Tous les peintres, les Italiens surtout, ont fait des Christs en croix, mais celui de Van Dyck est certainement un des plus expressifs, des plus poétiques; la douleur y est exprimée avec énergie, avec noblesse, et celle douleur n’est pas la souffrance du corps, c’est l’affliction de l’âme, c’est l’angoisse d’un Dieu qui a bu le calice jusqu’à la lie et qui a pardonné à scs bourreaux. D’autres, et Van Dyck lui-même, ont souvent représenté le Christ environné d’anges, consolé par son Père, visité et comme rafraîchi par un rayon d’en haut; mais ici le Fils de l’homme est seul au haut du Calvaire; personne n’est au pied de la croix, pas une de ces âmes que le sang du Christ a rachetées; la Vierge évanouie, les saintes femmes, les disciples, tous ont disparu, et la, victime expirante a été abandonnée sur le Golgotlia, au milieu des

ténèbres Ce tableau sublime, Van Dyck le peignit plusieurs fois. Celui qui existe à

Anvers en est sans doute la répétition, car il est impossible de contester l’originalité du Christ en croix de la collection Mangin. Un copiste n’aurait pu y mettre un sentiment si profond, un modelé si savant, si noble, et une si belle touche.

Mais les tableaux de M. Mangin ne forment qu’une partie de ses richesses; on trouve chez lui des ivoires, des marbres, des camées antiques, une collection de pierres fines, des verroteries, des armes anciennes, tout un musée ethnographique. C’était pour nous un devoir de visiter cette collection , et de lui donner dans ce livre la place que son importance réclame à tous les titres. Cet hommage rendu à l’homme de goût, nous avons un autre devoir à remplir envers l’homme public, c’est de remercier M. le préfet pour l’accueil sympathique dont il a bien voulu nous honorer, et pour les mille politesses dont il nous a rendu l’objet pendant notre séjour à Rome.

Le musée étrusque du marquis Campana, la collection des verres antiques de M. Thibaud , méritent aussi d’être signalés à la curiosité des voyageurs : ils trouveront dans l’un, des vases, des coupes, des bracelets, et une quantité d’objets

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