LES ARABESQUES DE RAPHAËL
PILAS 'I U L l) L s A U A n E SQl'ES
ROME. VATICAN
feuillage avec une symétrie cachée, et semblent s’appeler et se répondre de branche en branche , des rosaces chimériques s’enroulent et montent avec grâce , en encadrant une jeune Sylphide , ou bien en garrottant de chaînes odorantes un monstre emprisonné. Quelquefois les Ages, les Saisons, les Jeux, les Parques, les Vertus, se traduisent par divers emblèmes qui se tiennent par un lien plus visible, de sorte qu’au milieu de ce dédale de figures et d’ornements imaginaires, Raphaël nous laisse retrouver le fil d’une pensée philosophique, et se plaît à nous montrer le retour de la sagesse à travers les romanesques visions de la folie. 11 est un pilastre où de petits Génies, qui s’exercent à des luttes ardentes, personnifient la gymnastique. Ici deux amants se tiennent embrassés au milieu de branches de myrte, et figurent le printemps de l’année par le printemps de l’amour. Ces feuilles, dont les unes, encore vertes, commencent à être frappées des teintes funèbres du froid, dont les autres sèchent et tombent aux pieds du chasseur embusqué, nous symbolisent l’automne déjà mourant, que des enfants aux vendanges avaient plus gaiement ouvert. Enfin l’image d’un vieillard drapé dans son manteau, entre deux arbres dépouillés, nous fait éprouver un instant le frisson de l’hiver, comme pour éveiller en nous une sensation inconnue aux heureux enfants de l’Italie .
Ainsi Raphaël a prodigué les inépuisables ressources de son génie dans ce vaste et merveilleux système d’ornements, dont l’antiquité lui a fourni sans doute le modèle, mais dans lequel il n’a jamais eu du moins que de faillies imitateurs ou d’impuissants rivaux.
[colas V, un prince ami des arts, le même qui jeta au xve siècle les fondements de Saint-Pierre, a bâti cette partie du Vatican oii
se trouvent les quatre Chambres que les peintures de Raplia<"*l
Sc'/kMqWmbè ont rendues si célèbres, et que les Italiens appellent Stanze.
T ! /architecture en est massive et rappelle ces temps de guerres civiles
de guerres civiles
Les
Chambres
. Les
embrasures
seules
de petits
appartements. Les châssis de la croisée, épais et larges comme des poutres, interceptent la lumière, qui n’entre que par des carreaux en losange, dans le goût du moyen âge. Les plafonds, du moins dans les deux premières chambres, sont divisés en ronds et en carrés par des ouvrages tellement en saillie, que les
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compartiments destinés à recevoir les décorations de la peinture ressemblent à des boîtes ouvertes. Les lambris de ces salles fameuses furent exécutés par un religieux de Vérone, nommé frère Jean, alors sans pareil dans l’art de sculpter le bois. Primitivement, ces Chambres servirent aux assemblées ecclésiastiques, et les cardinaux y tinrent leurs consistoires; mais, depuis que les papes ont transporté leur résidence dans une autre partie du Vatican, elles sont inhabitées, et l’on n’y entend que le pas des voyageurs et la voix du custode qui récite par cœur l’explication des chefs-d’œuvre dont les murailles sont couvertes.
Au premier abord, à l’aspect de ces grandes salles obscures et de ces fresques enfumées qui ont subi tous les outrages du temps et de la guerre , sans compter le dangereux bienfait d’une double restauration, on éprouve comme un sentiment «le (ristesse, une sorte de désenchantement. Mais la présence de Raphaël et les pensées qu’éveille son génie ont bientôt dissipé cette première impression , à moins que le spectateur 11e soit aussi barbare que les reîtres du connétable de Bourbon qui casernèrent , il .y a trois siècles, dans le Vatican.
C’est par l’ordre de Jules 11 que furent décorées les Chambres dans lesquelles nous allons entrer. On y avait employé déjà les plus fameux artistes : Luca Signorelli , Pietro delta Francesca, Bramantino de Milan, Bartolomco délia Gatta, abbé de Saint-Clément d’Arezzo, et Pierre Pérugin. Mais l'architecte Bramante, qui avait la confiance de Jules U, parla un jour au pape d’un jeune parent à lui, qui était fixé à Florence, où il faisait merveilles. Ce jeune homme ainsi recommandé était Raphaël. Bramante le fit venir à Rome, en 1508, et le présenta à Jules 11, qui l’accueillit avec les plus vives marques de bonté, et lui ordonna de peindre la Chambre dite délia Segnatura. On juge quelle envie dut exciter la naissante faveur du nouveau venu. Mais le protégé de Bramante se mit à l’œuvre avec la sécurité d’un grand homme sûr de parcourir la carrière qu’il voit s’ouvrir devant lui.
n suivant l’ordre des temps, la première des Chambres de Raphaël est celle délia Segnatura. C’est là qu’il fit ses débuts dans la grande peinture. Aussi peut-on y constater, d’une fresque à l’autre, le développement de son intelligence de peintre, et mesurer le chemin qu’il lit si rapidement, d’une adolescence timide encore, à la virilité
du génie,
On peut croire que la pensée générale qui allait présider à la décoration de cette Chambre, fut inspirée à Raphaël par les grands esprits qui brillaient c), alors à la cour de Rome. Il existe même une lettre qu’il écrivit à l’Arioste pour le consulter sur le caractère à donner aux différents personnages qui devaient entrer dans son premier tableau , la Théologie , et sur les diverses convenances qu’imposait la tradition dans un pareil ouvrage. Jeune, et entièrement appliqué à l’étude de son art, le peintre n’inventa point, selon toute apparence, le programme de ces compositions fameuses; mais il sut traduire si clairement les idées les plus abstraites et les revêtir de formes si belles, qu’il s’est approprié, pour ainsi dire, l’invention de son sujet par la seule manière dont il l’a conçu et rendu. Il s’agissait de faire voir sous ses divers aspects la grandeur de l’esprit humain , connaissant Dieu par la théologie , cherchant les secrets de la nature et de T âme
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par la philosophie , s’élevant par la poésie au-dessus des choses réelles, enfin réglant les intérêts du monde et les relations des hommes entre eux par la jurisprudence. Raphaël eut le merveilleux talent de rendre sensibles ces vagues données et de les faire descendre à la portée de nos regards , tout en se tenant lui-même dans les plus liantes régions de la pensée. Pour figurer la Théologie, le peintre a représenté l’assemblée idéale de tous les Pères qui avaient pris part aux controverses religieuses sur le sacrement de P eucharistie. C’est ce qu’on appelle la Dispute du saint sacrement. Les grands mystères de la religion catholique , ses principaux dogmes, la trinité, l’incarnation, la présence réelle, y sont exposés avec la candeur d’un croyant et avec cette grâce naïve qui rappelle la jeunesse de l’art et les derniers vestiges de la manière gothique transmise à Raphaël par le Pérugin.
La partie supérieure de la composition présente deux rangs de figures symétriquement disposées en demi-cercles renversés comme on les voit dans la peinture du Jugement dernier d’Orcagna, au Campo santo de Pise. Le premier est celui des auges; le second est celui des saints. Au centre de ce paradis, préside le Père éternel , qui d’une main tient le globe du monde et de l’autre bénit le genre humain; mais le peintre a voulu attirer surtout l’attention sur la personne de Jésus-Christ, placé au-dessous de son Père, entre la Vierge qui l’implore et saint Jean qui le montre du doigt comme pour dire : Voici h Agneau de Dieu. Ce groupe , dans lequel est figuré le Saint-Esprit, occupe le centre du tableau et le milieu du second arc. De chaque coté sont rangés les saints personnages de l’Ancien et du Nouveau Testament: saint Paul, par exemple, à coté d’ Abraham. Plus lias, suivant la ligne d’un troisième arc, vu en perspective comme les deux autres, mais dont les extrémités se rapprochent de la vue au lieu de s’en éloigner , se succèdent les ligures des théologiens qui composent le concile imaginé par Raphaël. Une certaine symétrie reparaît encore dans cette rangée de figures. De chaque côté d’un autel où est posée l’hostie dans un soleil d’or, on remarque les quatre Pères de l’Église latine, Ambroise et Augustin, Jérôme et Grégoire. Parmi les personnages groupés autour de P eucharistie, Raphaël a placé non-seulement les ecclésiastiques célèbres, mais des laïques auxquels il s’est plu à donner la ressemblance de Bramante son protecteur, et celle du Dante, son poète favori, mis au nombre des théologiens, sans doute parce qu’il avait décrit l’enfer et le ciel.
Dans cet ouvrage, qui dut être achevé en 1508, on aperçoit encore les traces du style antérieur que Raphaël lui-même allait transformer. Ainsi il a fait usage de l’or pour les auréoles des saints et pour quelques ornements; l’exécution des figures est soignée, étroite et minutieuse comme celle des artistes du xve siècle. L’accentuation des menus détails donne à chaque tête l’air d’un portrait, et l’on croit, sentir que le génie du peintre ne s’est pas encore entièrement dépouillé
LES CHAMBRES DE RAPHAËL
de ses langes. Quant à la composition, nous l’avons dit, elle obéit aux lois d’une symétrie gothique qui bientôt ne s’accordera plus avec l’ampleur toujours croissante du style de Raphaël. Et, du reste, on a observé que dans ce tableau même de la Dispute du saint sacrement , les progrès du peintre sont sensibles jusqu’à l’évidence, le côté droit, par où il a commencé, étant inférieur au côté gauche par où il a fini. Cependant cette fresque émerveilla tellement Jules 11, qu’il ordonna