L’ÉCOLE D’ ATHÈNES
sa noble théorie du plaisir dans la vertu, Arcésilas est accablé de ses doutes, et il ne manque à cette fictive réunion de tant de sages que le stoïcien Zénon et l’heureux Aristippe .
Le troisième côté de la salle de la Signature est orné de trois tableaux séparés par une grande fenêtre et qui ont trait à la jurisprudence. C’est, vis-à-vis, du côté de la cour du Belvédère , qu’est la fresque du Parnasse , si connue par la belle gravure de Marc- Antoine , qui en est du reste une variante. Un paysage ombragé de quelques lauriers encadre la scène. Apollon y est environné des Muses, et, il
ROME. VATICAN
faut bien l’avouer, le dieu de la poésie est représenté jouant du violon. Il y avait alors à Rome un fameux jocatore di violino qui était aimé du pape , et dont Raphaël fit ailleurs le portrait. Le goût de Jules 11 pour ce musicien a fait admettre le violon sur le Parnasse, qui doit eu être un peu surpris. Auprès des Muses, on reconnaît le vieil Homère à sa figure inspirée. 11 chante ses vers immortels, et un jeune homme les écrit à mesure qu’ils tombent de la bouche du rapsode. Le Dante, couronné de lauriers et revêtu d’un manteau rouge, semble guidé par Virgile qui lui montre Apollon. Des deux cotés de la fenêtre, qui coupe la composition, vous distinguez deux groupes de poètes : à gauche, la tranquille Sapho, qui n’est pas encore amoureuse ou qui ne l’est plus; elle se tourne vers Laure et Pétrarque; à droite, Pindare qui chante, et Horace qui l’écoute en l’admirant; plus loin Sannazar et Roccace.
La décoration de cette Chambre est complétée par des peintures imitant des bas-reliefs en bronze doré, et dont les sujets rappellent les quatre compositions principales; ces bas-reliefs fictifs sont séparés par des cariatides peintes en clair-obscur, c’est-à-dire d’une seule couleur, et qui soutiennent la corniche. Sur la voûte, dans des cadres ronds, Raphaël a également rappelé par des figures symboliques, admirables d’élégance et d’expression, les idées qu’il avait développées, sous une forme historique et allégorique tout ensemble, dans ses grandes fresques. La Poésie est la plus belle de ces quatre figures, dont chacune est accompagnée de deux petits Génies. Celle-ci a des ailes pour s’élever aux deux , et dans sa main droite sont les poèmes d’Homère. Aux quatre angles de la voûte, la pensée du maître est répétée dans des tableaux de moindre dimension, sur fonds dorés. Enfin, !< * soubassement de la Chambre de Ja Signature est orné d’une frise peinte en camaïeu, sous l’inspiration de Raphaël, par Polydore de Caravage. Ce sont, pour ainsi dire, des notes écrites au bas d’un grand livre.
éliodore chassé du temple est le sujet que Raphaël peignit dans la Chambre qui vient après celle de la Signature. La décoration tout entière devait être une allusion flatteuse aux vertus de Jules !!. Ce grand homme se glorifiait d’avoir repoussé l’invasion de l’Italie et arraché , les armes à la main , le patrimoine de saint Pierre aux
* ennemis de l’Église. Voulant célébrer indirectement la gloire du jyp; pontife et lui adresser un compliment délicat , Raphaël a choisi le sujet d’IIéliodore chassé du temple. Au temps du grand prêtre Onias, Héliodore,
iiq préfet du roi Séleucus , pénétra dans le temple de Jérusalem pour y enlever l’argent des veuves et des orphelins qui s’v trouvait déposé. Mais un cavalier, miraculeusement envoyé de Dieu , apparaît tout à coup et renverse le voleur sacrilège. Deux anges fondent sur lui et s’apprêtent à le frapper de verges, comme il est dit dans le livre des Machabées. Cependant, au fond du tableau, Raphaël laisse voir le sacrificateur entouré des prêtres et du peuple; Onias invoque le secours de Jéhovah , mais il ne voit pas le châtiment d’Héliodore , tant le miracle a été soudain, foudroyant; et c’est ici, de la part de Raphaël, un trait de génie; quelques femmes seulement, plus rapprochées du lieu où s’opère ce prodige , en paraissent épouvantées. Ce qui dépare cette composition , d’ailleurs
ROME. VATICAN
sublime, c’est l’arrivée inattendue du pape Jules If, porté sur sa chaise par des officiers qu’on nomme segettari. L’artiste, abandonnant sa fiction, passe brusquement à la peinture réelle de son héroS, et par une de ces hardiesses que l’on est convenu de pardonner aux grands peintres, il désigne directement Jules II comme le libérateur de l’Église.
A cela près, l’Héliodore est un tableau justement fameux, où Raphaël a su mettre autant d’action, de mouvement et d’énergie, qu’il avait mis de tranquillité et de sage élégance dans l’École d’Athènes et dans la Dispute. Mais il montra d’autres qualités encore, et notamment celles d’un coloriste, en peignant la Messe de Bolsène au-dessus de la fenêtre qui devait couper si malheureusement sa composition. On sait que les hérésies des sacramentaires commençaient alors à menacer l’unité de l’Église. En continuant son système d’allusions historiques, Raphaël peignit un certain miracle qui avait eu lieu sous le pontificat d’Urbain IV, au xme siècle, à Sainte-Christine de Bolsena, où un prêtre, qui doutait de la présence réelle, avait vu, disait-on, des gouttes de sang sortir de l’hostie et rougir le corporel. La scène, on le devine, est très-habilement étagée au-dessus et des deux côtés de la fenêtre. Le pape Jules II et ses cardinaux assistent à la messe, et ne sont pas autrement émus d’un miracle qui, sans doute, ne doit pas étonner un croyant; mais le prêtre qui officie en est confondu, bouleversé, honteux et tremblant. Si conosce , dit Vasari , nclV attitudine delle muni, quasi il tremito e lo
spa venta Le contre-coup de son épouvante se fait voir dans les figures des
assistants échelonnés sur les degrés de l’autel : belles figures dont les gestes et les visages trahissent toutes les nuances du sentiment que le peintre a si fortement exprimé dans le prêtre !
Le pape Jules II étant mort au mois de février de l’an 1513, le cardinal Jean de Médicis lui succéda sous le nom de Léon X. Raphaël, qui n’avait peint encore que deux des quatre grands tableaux de la seconde Chambre, voulut consacrer à la gloire du nouveau pontife les métaphores de son pinceau. Jean de Médicis, quand il défendait l’Église comme légat de Jules II, avait été fait prisonnier à la bataille de Ravenne, en 1512, et sa délivrance, présentée comme une grâce de Dieu, avait eu lieu précisément, jour pour jour, l’année d’avant son exaltation. En peignant la Délivrance de saint Pierre autour de la fenêtre opposée à la Messe de Bolsène, Raphaël faisait sa cour à Léon X qui , par sa captivité et son évasion réputée miraculeuse, avait eu un trait de ressemblance avec le prince des apôtres. Ici encore, i! fallait surmonter les difficultés d’une surface anguleuse et fort gênante. Le peintre, oubliant les lois de l’unité , prit le parti de diviser son drame en trois actes, ou, si l’on veut, en trois tableaux. Au-dessus de la fenêtre il peignit une prison dans laquelle , à travers des barreaux de fer, on voit saint Pierre chargé de chaînes et
LES CHAMBRES DE RAPIIAEL
plongé dans le plus profond sommeil; deux soldats dorment tout près de lui, Lun à sa tête, l’autre à ses pieds. Un ange vient réveiller le captif, et remplit de sa lumière céleste tout l’intérieur de la prison. En dehors, et sur des marches placées à gauche de la fenêtre, les rayons de la lune éclairent faiblement quatre soldats, dont deux, effrayés par l’apparition lumineuse de l’ange, se disposent à réveiller leurs compagnons; une torche qu’ils ont allumée les éclaire plus fortement que la