‹ Les galeries publiques de l'EuropeChapitre 50 sur 167 · LE JUGEMENT D E U N I E U · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT D E U N I E U

ROME. VATICAN

corps en pièces; saint Sébastien fait voir les flèches dont sa poitrine fut percée; sainte Catherine se penche sur sa roue , qu’elle soulève dans ses bras comme un glorieux témoignage de son martyre 1 ; d’autres saints présentent les croix sur lesquelles ils furent liés ; ces dernières figures se rattachent au quatrième groupe placé à la gauche du Christ : c’est, celui des bienheureux. On y remarque des élus qui s’embrassent , des amis qui se reconnaissent et semblent se féliciter d’avoir échappé à l’éternelle damnation. A la droite du Sauveur, au-dessous des anges qui portent sa croix, sont, réunies toutes les femmes qui assistent à la résurrection et aux lins dernières du genre humain. Une d’elles, rassurant sa fille effrayée, regarde le juge suprême avec une noble sérénité. A coté de cette mère qui par son mouvement rappelle un peu le groupe de Niobé , on aperçoit la figure étonnée d’Adam, que son fils Abel saisit par le bras.

Immédiatement au-dessous se déroulent, sur une ligne horizontale, trois autres groupes qui sont peut-être les plus étonnants de cette fresque étonnante. Celui du milieu représente les sept anges qui sonnent de la trompette pour réveiller les morts; ces anges sont accompagnés des assesseurs de Jésus-Christ montrant aux damnés le livre de la loi qui les frappe , et aux trépassés qui ouvrent les yeux le livre de la loi qui va les juger. Le groupe placé à la droite du spectateur, au-dessous de sainte Catherine, est, celui où Michel-Ange a déployé, avec le plus d’énergie et d’audace , sa vigueur dans l’expression du terrible , sa science incomparable de dessinateur, ses contours imprévus , mais d’une incroyable correction , ses prodigieux raccourcis , son effrayante facilité à vaincre le difficile , à triompher de l’impossible. O11 voit ici les réprouvés livrés par la vengeance divine en proie aux anges rebelles. Le peintre a donné à chacune de ces figures de damnés le caractère d’un des sept péchés capitaux; l’Avarice tient encore la clef de son trésor; la Luxure, indiquée par le plus honteux de tous les vices, est punie de la façon la plus cruelle; l’Envie a voulu s’élever au séjour des bienheureux, mais deux démons la saisissent par les jambes, se suspendent à ses pieds et vont l’entraîner dans l’abîme; le serpent, que l’envieux avait nourri, l’enlace maintenant et le mord. C’est la plus horrible image du désespoir que jamais ait rencontrée le pinceau d’un artiste, que jamais ait inventée fi imagination du poète le plus sombre. De l’autre côté , sous le groupe des femmes , on voit monter dans les airs les figures qui vont d’elles-mêmes se présenter au jugement de Dieu. Leur ascension est légère ou pesante suivant le fardeau de péchés qu’elles portent dans leur conscience. Pour montrer que le christianisme a conquis les régions les plus

1. Primitivement saint Biaise avait la tête penchée sur le dos de sainte Catherine, et celle-ci était nue; ces poses ayant paru manquer do décence, Daniel de Volterre, qui fut à cette occasion surnommé Brachettone (culottier), reçut l’ordre de vêtir la sainte, et de faire tourner la tête du saint vers Jésus-Christ,.

LA CHAPELLE SIXTINE

lointaines, un des élus enlève vers le corde , deux nègres dont l’un est vêtu

ciel, au moyen d’un chapelet en guise do en moine. Un rayon de miséricorde brille

dans ce groupe sublime, où l’on distingue la figure nue d’un bienheureux qui tend la main à un pécheur frémissant d’angoisse et encore incertain de sa destinée.

ROME. VATICAN

Des onze scènes de ce drame épouvantable , trois seulement se passent sur la terre : les morts secouant leurs suaires reprennent les formes humaines et se revêtent de chair; les uns, squelettes encore, ont déjà recouvré le mouvement; d’autres ont l’air de se réveiller avec peine du lourd sommeil de la tombe. Sur la pierre d’un sépulcre que soulève avec effort un ressuscité, voyez, le long de la nervure architecturale qui borde la composition, un moine posant sa main droite sur la tête d’un mort qui s’éveille, et lui montrant de l’autre le dernier juge : c’est Michel-Ange lui-même. La caverne qui se trouve vers le milieu de la partie inférieure du tableau, représente, dit-on, le purgatoire où il n’est resté que quelques démons désespérés de n’avoir plus personne à tourmenter. Immédiatement après, on remarque avec surprise la barque de Caron , étrange souvenir du paganisme mêlé à la symbolique chrétienne. L’affreux nocher, arrivé aux bouches de l’enfer, y chasse à grands coups d’aviron les damnés tremblants, rapetissés par l’excès de la frayeur, et que saisissent des diables au sourire satanique, armés de griffes tranchantes et de fourches recourbées. C’est ici le onzième et dernier groupe : le regard s’arrête forcément à la figure d’un personnage aux oreilles d’âne, au visage ignoble, qui, puni sans doute pour un vice infâme, et puni par où il a péché, est mordu par un serpent qui l’étreint et fait deux fois le tour de son corps'.

Critiquer Michel-Ange! que d’autres en aient le courage. Peut-être pourront-ils relever ici les abus mêmes de la science, le luxe inutile et déplacé de l’anatomie des corps là où tient si peu de place l’anatomie de l’âme , la présence inexplicable du nautonier du Styx, la pantomime du Christ, toute païenne et si peu majestueuse, bien que terrible; peut-être aussi reprocheront-ils avec quelque raison à Michel-Ange d’avoir mis la même ostentation de vigueur musculaire dans les figures que devrait animer la seule force divine, et de n’avoir pas suffisamment éclairé sa composition par une distinction mieux marquée entre les réprouvés et les élus,... d’avoir négligé aussi ou de n’avoir pas connu tout ce que le prestige des couleurs et les ressources du clair-obscur pouvaient ajouter de profondeur à l’espace, d’effet et de grandeur à la scène.... Mais pour nous, en présence d’un génie de la taille de Michel-Ange, nous n’éprouvons que le sentiment d’un enthousiasme supérieur aux calculs de la raison. Et de même que tout chrétien doit être consterné de frayeur en présence

1. On sait que l’artiste a peint ici messer Biaggio. Voici à quelle circonstance ce personnage dut ce triste honneur . messer Biaggio, maître des cérémonies de Paul III, accompagnant le pontife qui venait voir le Jugement dernier encore inachevé, dit à Sa Sainteté qu’un tel ouvrage était plutôt fait pour figurer dans une hôtellerie que dans une chapelle. A peine le pape fut-il sorti, que Michel- Ange, peu flatté de la critique du messer, fit de mémoire son portrait et le plaça en enfer, enlacé par un serpent monstrueux, et sous les traits de Minos indiquant aux réprouvés l’abîme où on doit les plonger. De là , grandes réclamations du maître des cérémonies , à qui Paul III répondit avec une spirituelle gaieté : te Messer Biaggio, vous savez que j'ai reçu de Dieu un pouvoir absolu dans le ciel et sur la terre, mais je ne puis rien en enfer.... »

LA CHAPELLE S LATINE

de cette image sinistre , de même il nous semble que tout artiste doit être , devant cette fresque sublime, consterné d’admiration. Le Jugement fut découvert le jour de

LA SIBYLLE DE L l IJ Y E

Noël 1541. Michel-Ange y avait employé huit années: il avait alors soixante-sept ans. George Mantonan a gravé cette vaste composition en onze morceaux. Martin

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Rota l’a gravée aussi, mais en une seule planche petit in-folio, qui a été copiée avec beaucoup de talent par Léonard Gauthier et par Wierix.

La muraille opposée au Jugement dernier et les deux autres faces de la chapelle sont ornées de quatorze fresques représentant divers traits de l’Ancien et du Nouveau Testament.

La partie inférieure des murs est décorée par des pans de draperies, au-dessus desquels règne une suite de douze figures. Ces peintures furent exécutées par Luca Signorelli , Sandro Botticelli, Cosimo Roselli, Dominique Ghirlandajo et Pierre Pérugin. La plupart de ces précieuses compositions, celles du Pérugin surtout, paraîtraient belles et intéressantes vues partout ailleurs qu’ auprès des ouvrages de Michel-Ange, dont le génie altier et les formes grandioses ne souffrent aucune comparaison et écrasent tout ce qui l’avoisine.

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