‹ Les galeries publiques de l'EuropeChapitre 64 sur 167 · LA SIBYLLE PERSIQUE · texte numérisé non relu

LA SIBYLLE PERSIQUE

mieux aimé bien peindre que bien raisonner, et sa Sibylle est si charmante qu’on pardonne aisément à l’artiste d’avoir peint la figure d’une courtisane inspirée par l’amour, plutôt que la mine assombrie d’une pythonisse inspirée par la fureur.

Mais il est encore dans cette première salle quelques tableaux de marque qu’il n’est pas permis de passer sous silence : un portrait imposant et vivant de Velasquez, mm Charité d’Annibal Carraclie, la Sibylle de Cuines du Dominiquin, grande

ROME. CAPITOLE

figure d’un noble et fier caractère , qui ne le cède en rien à la fameuse Sibylle persique du Guerchin, et qui n’est guère moins imposante que celle que nous retrouverons dans la galerie Borghèse ; un portrait d’évêque par Jean Bellin , du dessin le plus pur, de l’aspect le plus digne et d’une couleur où l’on soupçonne déjà le bel impasto des Vénitiens; deux portraits, l’un de femme, l’autre de moine, assez beaux pour être attribués au Giorgion, un portrait du Guide peint par lui-même; un saint Jean-Baptiste du Guerchin, dans sa manière la plus savoureuse; un Orphée de Nicolas Poussin, remarquable parla beauté du paysage et le caractère des animaux que semble adoucir la lyre de Dieu; et une Sainte Lucie, du style le plus élevé du Garofalo, peintre dont les ouvrages, si rares partout ailleurs, sont nombreux à Borne. On voit encore du même artiste, une Vierge dans une Gloire, avec quelques saints docteurs, un Mariage de sainte Catherine, et deux Saintes Familles.

Nous devons mentionner encore le Départ d’Agar, un des plus beaux ouvrages de Mola; le Clirist devant les docteurs, douce et agréable composition de Dossi; une Madeleine pénitente du Tintoret, où brille toute la couleur vénitienne ; un autre Christ devant les docteurs, vigoureuse peinture du Valentin; le Triomphe de Flore, du Poussin, répétition ou plutôt copie du tableau que possède le Louvre; l’Amour et Psyché, de Luti, composition pleine d’élégance et de bon goût.

Restent enfin à signaler dans cette première salle, deux morceaux qui, si on les rapprochait, formeraient par leur exécution un étrange contraste : l’un est Rémus et Romulus allaités par la louve, de Rubens; l’autre une Madone, par Francia. En regardant ces deux peintures, l’une si emportée, si chaude, l’autre si calme, si pure, on est frappé de la diversité des formes que prend le génie pour subjuguer notre admiration, suivant qu’il veut éblouir nos yeux ou parler à notre âme.

pm euxième salle. Celle-ci renferme cent trente-quatre tableaux, et l’on peut dire que si la galerie du Capitole a été créée par Benoit XIV, en vue de faciliter les études des jeunes peintres, il semble qu’on ait voulu les diriger principalement vers la couleur, car ce sont les coloristes qui occupent ici, sans conteste, la première place. Jamais Paul Véronèse 11e peignit certainement rien de mieux que cet Enlèvement d’Europe , qui appelle tous les regards, en dépit de quelques superbes portraits de Van Dyck, d’une Bohémienne disant la bonne aventure, que le Caravage a exécutée de sa touche la plus fière, la plus étonnante, et d’un paysage où notre Claude Lorrain a emprisonné le soleil. 11 faut voir avec quelle complaisance, quel amour, quel luxe de draperies et quelle fraîcheur de carnations Paul Véronèse a représenté la blonde fille d’Agénor, assise avec confiance

GALERIE DES TABLEAUX

sur son taureau, plus doux qu’un mouton, mansueto torello , nous disait le custode. Et quelle grâce dans l’essaim de Nymphes qui l’environne et s’occupe de lui ajuster de riches vêtements tout semés de pierres précieuses! Mais au moment d’emporter son léger fardeau , le dieu se retourne amoureusement et lèche les pieds de la jeune fille , sur laquelle des Cupidons versent du haut des airs une pluie de fleurs.

l’enlèvement d'europe

Naïvement le peintre a fait tenir sur la même toile, en trois groupes, les trois actes de son drame d’amour. Au premier plan, c’est le départ; au second plan, c’est la marche du cortège vers la mer; plus loin, le taureau, couronné de fleurs, réparait sur les vagues, portant toujours sur son dos la belle Phénicienne, qui, effrayée et tremblante , appelle en vain à son secours ses compagnes , restées plaintives sur le rivage. On sait que Paul Véronèse avait peint un semblable tableau dans le palais ducal, à Venise; toutefois, celui du Capitole n’est point à coup sûr

ROME. CAPITOLE

une copie, et il n’est pas douteux que l’artiste vénitien, heureux de peindre un sujet si bien approprié à l’éclat de sa palette, si conforme au tour gracieux et riant de son génie, n’en ait fait ici la répétition, la rcplica.

Dans la chambre où brille V Enlèvement d’Europe , il convient de s’arrêter encore à quelques ouvrages vraiment remarquables, tels que le Saint Sébastien, du Guide; la Mort de la Vierge, de Cola délia Matrice, peintre peu connu en France, bien qu’il se distingue par un coloris vif et une grande variété d’expressions; et quelques beaux portraits flamands. Mais le plus beau morceau, l’œuvre capitale de la seconde chambre, et même de toute la galerie, c’est la Sainte Pétronille , du Guercliin.

Pour comprendre ce tableau, il est bon de savoir que sainte Pétronille, fille d’une grande beauté, avait été promise en mariage à un patricien romain nommé Flavius. Durant l’absence de son fiancé, la sainte fille se mit en prière trois jours, et, vouant à Dieu sa chasteté, obtint la grâce de mourir vierge le troisième jour. Quand Flavius revint et qu’il apprit la mort de Pétronille, il ne voulut pas en croire sa douleur; il fit exhumer sa fiancée pour s’assurer qu’elle était morte et contempler une dernière fois ses traits. Telle est la donnée du tableau , et l’on peut dire que Guerchin l’a traitée avec tout son génie. «En homme qui aime la peinture pour la peinture, dit un excellent critique1, le Guerchin s’est fort peu préoccupé des lois de l’unité, des règles, du costume , et des autres convenances. U a voulu produire un puissant effet, et pour cela il a fait jouer sur sa toile une lumière invraisemblable, mais éclatante; lui, le disciple de la nature, il ne s’est pas élevé à l’idéal des formes, mais il a inventé un idéal de clair-obscur. La scène représente sur le premier plan l’exhumation du corps de sainte Pétronille, beau cadavre que soulèvent délicatement de rudes fossoyeurs à la, peau bronzée , auprès desquels on remarque un élégant jeune homme , vêtu comme on l’était au xvie siècle ; c’est le fiancé de la morte , ou plutôt de la sainte ressuscitée , car en levant les yeux on revoit encore son image dans le haut de la composition : on la voit monter sur les nues vers le Père éternel entouré d’anges, qui lui ouvre le paradis. Quelle naïveté de conception ! et comme c’est bien là une pure idée de peintre ! Pour nous faire comprendre qu’une âme s’envole aux cieux, le Guerchin ne s’embarrasse point dans les subtilités poétiques. 11 nous montre deux fois la même figure, ici morte, là vivante. En bas c’est le, corps, en haut c’est l’âme; mais l’âme aussi bien que le corps a des formes humaines, s’enveloppe de draperies terrestres, est visible

1. L’auteur de V Histoire des Peintres. Nous nous plaisons à citer ici, en dépit de quelques fâcheux souvenirs, purement relatifs à nos relations avec MM. Renouard, alors nos éditeurs, une publication que nous avons eu l’honneur do fonder, il y a près de dix ans, et qui doit son plus grand succès à notre ami M. Charles Blanc, écrivain remarquable, entre tous, par la sûreté de son goût et ses profondes connaissances en fait d’art.

GALERIE DES TABLEAUX

à l’œil, sensible au toucher, de façon que le peintre, jaloux de faire passer la peinture avant la poésie, laisse triompher sa palette plutôt que sa pensée. De loin, tout le tableau n’est qu’une masse brune, semée confusément de taches

SAINTE I» El KO N I E 1. I

blanches; de près, chaque figure se prononce, chaque objet se modèle et s’accentue, chaque détail se caractérise , et une exécution chaleureuse , magique , enchante à ce point les regards , que le spectateur n’a pas le loisir de se demander si une telle lumière est possible, si une scène en plein air peut offrir des ombres aussi tranchées et des clartés semblables à celles d’une lampe dans un tombeau. »

ROME. CAPITOLE

La Sainte Pétronille est incontestablement le tableau le plus parfait qui soit sorti de la main du Guerchin, surnommé à juste titre le magicien de la peinture. Il porte la date de 1623. Traduit en mosaïque à Saint-Pierre de Rome, il reçut les honneurs du voyage de Paris , où les experts du Musée lui attribuèrent une valeur de quatre-vingt mille francs.

Nous l’avons dit , ce sont les écoles bolonaise et vénitienne qui triomphent surtout dans la galerie des Tableaux du Capitole; après cet incomparable Guerchin, viennent encore plusieurs beaux ouvrages du Guide , entre autres un Amorino , peint avec cette morbidesse qu’il savait si bien mettre dans les figures d’enfant. Toutefois, une Vierge du Pinturicchio , une Sainte Famille presque sublime de Mantegna, font diversion avec les savants praticiens de Rologne et les brillants coloristes de Venise. A ces fines et austères peintures servent pour ainsi dire de repoussoir une Flagellation fougueusement exécutée par le Tintoret, un Soldat brutalement peint par Salvator, une Rambochàde de Cerquozzi , dit Michel -Ange delle Bambocciate , et deux hères et bruyantes Ratailles de notre Rourguignon, qui seul partage avec Salvator le talent de peindre de véritables mêlées, si cependant nous exceptons Pietre de Cortone, qui le dispute à ces maîtres par le magnifique tableau que possède le Capitole : la Défaite de Darius.

Nous ne devons pas passer sous silence un des meilleurs tableaux de cette salle, une nouvelle et superbe Femme adultère du Titien, qui paraît avoir affectionné ce sujet; le Raptême du Christ, où l’artiste s’est peint de profil; la Présentation du Christ au temple, tableau attribué à Fra Rartolomeo, et, dans tous les cas, bien digne de lui; l’Innocence avec une colombe, de Romanelli; Rethsabée au bain, du vieux Palme; les Grâces, de Palme le jeune, et le portrait de Michel-Ange, que l’on dit être de la main du grand artiste, mais qui n’a rien de sa manière. N’oublions pas cette Judith tenant la tête d’Holopherne , par Jules Romain, ouvrage où l’élève chéri du grand maître a montré toute la fierté de son pinceau , et par le choix du modelé, toute la sévérité de son goût; une Sainte Famille, d’André Sacchi , une Fuite en Egypte, par le Scarzellino, de Ferrare; deux Philosophes, du chevalier Calabrèse ; et la Madeleine aux pieds du Sauveur, brillante composition du R as s an .

Nous pourrions peut-être borner ici notre revue des tableaux du Capitole. Cependant il est juste de consacrer quelques instants à la Sainte Cécile d’Annibal Carrache , ne fût-ce que pour faire remarquer la singulière similitude qu’ont entre eux la, plupart des peintres de l’école bolonaise. Quelle que soit l’habileté des chefs de cette école , il s’est trouvé autour d’eux des hommes qui ont si bien saisi leur style, leur manière, leurs airs de tête, que bien souvent on est sujet à se tromper dans l’attribution de leurs ouvrages. Celui-ci pourtant semble trahir la

GALERIE DES TABLEAUX

main d’Annibal Carrache, et c’est à lui qu’on le donne. Sainte Cécile chante en s’accompagnant sur l’orgue , et l’effet de ses pieuses mélodies est visible sur les traits des quatre personnages qui l’écoutent : la Vierge et l’enfant, qui, sans regarder la sainte, paraissent ravis de son chant, un moine du mont Carmel, près de tomber en extase, et un ange qui se croit encore dans le paradis.

Page 1