‹ Les galeries publiques de l'EuropeChapitre 84 sur 167 · VUE DE ROME · texte numérisé non relu

VUE DE ROME

du voyageur ces onze magnifiques colonnes en marbre grec qui formaient une partie latérale du portique du temple d’Antonin le Pieux, et contre lesquelles sont adossées aujourd’hui les constructions de la douane. Ces colonnes cannelées et d’ordre corinthien ont treize mètres seize centimètres de haut et un mètre cinquante-quatre centimètres de diamètre. La base est attique et le chapiteau orné de feuilles d’olivier. Rien n’égale la sveltesse et l’élégance de cette magnifique ruine.

Tout est grand , tout est remarquable à Rome , tout y porte un caractère

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d’antique majesté, de puissance déchue et de tristesse. Portes, fontaines, obélisques, théâtres, aqueducs, palais, temples, jardins, il n’est pas de monuments, depuis le plus vaste jusqu’au plus simple , qui ne soit marqué à cette empreinte indélébile. Les seules fontaines de Rome mériteraient une attention particulière , non-seulement par l’imprévu de leur décoration, mais encore et surtout par l’excellence de leurs eaux. Ici c’est la fontaine de XAcqua felice, que la statue colossale de Moise semble faire jaillir d’un rocher, et que Sixte-Quint conduisit d’un village situé à quatorze milles de Rome. Après avoir alimenté le Capitole, le Quirinal et le monte Pincio, elle tombe en bouillonnant dans des bassins de marbre , et sort encore par la gueule de quatre lions, dont deux en basalte égyptien. Là ce sont les trois fontaines monumentales de la place Navone , dont les eaux , durant les chaleurs du mois d’août, se répandent dans toute la place, comme dans une immense vasque, et y forment un lac où viennent se jouer les piétons, les cavaliers, et les promeneurs en équipage. Plus loin, c’est la magnifique fontaine de Trevi qui jette l’eau par la bouche de Tritons de marbre , que préside la grande figure de Neptune. Cette eau est la fameuse Acqua verginc , eau vierge, ainsi nommée parce qu’une jeune fille en indiqua la source à des soldats altérés. Agrippa , gendre d’Auguste , ht construire un aqueduc de quatorze milles pour amener cette eau à Rome. Peuple unique au monde que ce peuple qui, dans ses usages les plus vulgaires, conserve un luxe de roi et des allures de conquérant, et de qui l’on a pu dire que les eaux dont il s’abreuve lui arrivent sur des arcs de triomphe !

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Ai' -dessous de la ville de Rome el de la campagne environnante, s’étendent et se ramifient, en sens divers, d’immenses excavations <pii sont depuis longtemps célèbres sous le nom de catacombes On ne sait rien de bien positif sur l’origine de ces souterrains; mais il est à peu près certain qu’ils furent creusés primitivement pour P extraction d’une sorte de tuf, nommé pouzzolane , qui fut employé de tout temps à la construction des grands édifices de Rome. A mesure que la ville s’étendait, les fouilles devinrent de plus en plus profondes et considérables. Obligés de se garantir contre le danger des éboulements , et dans le but aussi de rendre possibles leurs pénibles travaux , les ouvriers de ces carrières leur donnèrent la

1. Ce chapitre de notre livre, un des plus intéressants et des plus nouveaux par son objet, renferme tout ce que les lecteurs pour lesquels nous l’avons écrit peuvent désirer connaître sur les catacombes de Rome : faits historiques, description des lieux, décalque et réduction des plus curieux objets d’art.

Les antiquaires trouveront dans les nobles livres de Bosio, d’Arringhi, de Bartoli, de Bottari, de Raoul-llochette, du révérend père Marclii et surtout de M. Louis Perret, de quoi pousser jusqu’à l’érudition la connaissance des antiquités chrétiennes. Le plus complet de ces grands ouvrages, celui qui les résume tous en y ajoutant des découvertes nombreuses, est certainement celui que M. Louis Perret publie en ce moment sous le titre : Catacombes de Rome. Nous ajouterons, pour mieux faire comprendre l’importance d’un pareil sujet, que, voulant venir en aide à la publication des Catacombes de Rome , l’Assemblée nationale, par une loi du 1er juillet 1851, a mis à la disposition de l’auteur une somme de cent quatre-vingt mille huit cent quatorze francs.... Malheureusement le livre de M. Louis Perret se vend treize cents francs.

forme de la voûte , élevèrent des piliers de distance en distance , et comprirent la nécessité d’introduire dans les allées souterraines une certaine régularité, de pratiquer de loin en loin des carrefours servant d’aboutissement commun à plusieurs rues , et de ménager enfin quelque point de repère dans le dédale de cette ville obscure. C’est ainsi que s’allongèrent peu à peu ces cryptes immenses qui ont miné Rome de tous cotés, sur les deux rives du Tibre, et qui forment, sous la capitale du monde, une autre Rome silencieuse, et sous le désert qui l’entoure, un autre désert.

A l’époque où le christianisme se répandit dans la société romaine, de manière à porter ombrage aux empereurs , et à s’attirer les premières persécutions , ces carrières, véritables labyrinthes, offrirent naturellement un refuge aux persécutés, et un lieu secret de réunion aux adeptes de la religion nouvelle : un refuge disons-nous, car il était bien difficile de poursuivre et de découvrir ceux qui s’y cachaient, surtout si les rares soupiraux par où l’on en pouvait sortir se trouvaient situés par hasard ou construits tout exprès dans le jardin de quelque citoyen converti au christianisme; un lieu de réunion, car il ne fallait pas de grands efforts pour donner à ces carrières une disposition favorable aux assemblées de néophytes. Mais les excavations, agrandies jusqu’à devenir pour les persécutés une retraite permanente, servirent bientôt de lieux de sépulture aux fidèles. Cependant, les cérémonies à célébrer dans ces ténébreuses demeures, la piété, le souvenir des morts, inspirèrent naturellement aux proscrits des catacombes la pensée de les décorer; de pauvres artistes, des mosaïstes naïfs, des peintres dont le sentiment seul guidait le pinceau, y ébauchèrent ce grand art qui est devenu le nôtre : l’art chrétien.

L’usage d’employer les catacombes aux sépultures communes, et d’y vouer un culte aux tombes des martyrs, remonte au ue siècle de notre ère; mais la plupart des inscriptions indiquant les noms des consuls appartiennent aux ive et ve siècles; plusieurs tombeaux sont d’une époque plus récente. Au moyen âge , lorsque le christianisme eut assuré son triomphe , l’Église perdit peu à peu l’importun souvenir de son humble et mystérieux berceau. Les catacombes se dégradèrent et devinrent inabordables, à ce point que la connaissance des monuments qu’elles renferment n’est due qu’à l’ardeur de quelques savants qui en firent de nouveau la découverte aux xvi° et xvne siècles. Depuis cette époque, on en a extrait une grande quantité d’ouvrages d’art, des mosaïques, des peintures, des sarcophages ornés de bas-reliefs et appartenant à l’époque de Constantin ou aux siècles antérieurs. Ces monuments du premier âge de l’art chrétien sont aujourd’hui ce que les catacombes offrent de plus curieux aussi bien à l’archéologue et à 1 historien qu’à f Église elle-même.

Des controverses passionnées se sont établies au xvn° siècle sur la question de

LES CATACOMBES

savoir si les catacombes de Rome n’avaient pas été affectées très -anciennement, même avant la venue du christianisme, à la sépulture des Romains, et des écrivains éclairés ont pu soutenir par vives raisons que les souterrains d’où l’on tirait tant d’ossements de martyrs pour les exposer à la vénération publique, avaient été les tombeaux des plus pauvres gens de la population païenne , aussi bien que des cimetières de chrétiens; qu’ ainsi les reliques sacrées offertes par l’Église à l’adoration des fidèles, pouvaient bien n’être souvent que les restes de la plèbe romaine, et ceux des esclaves et des malfaiteurs qu’on était dans l’usage de jeter pêle-mêle dans les fosses communes du paganisme. Mais, sans aborder ces points délicats de l’archéologie , avec des savants qui furent souvent dominés par l’esprit de secte ou les préventions, il nous suffira de considérer ici les catacombes comme le lieu consacré aux sépultures chrétiennes. Il est certain, du reste, que, si la coutume de brûler les morts commençait à se perdre au commencement de l’empire , le christianisme naissant ne fut pas étranger à cette révolution dans les habitudes de la société romaine. Non-seulement il était conforme à l’esprit chrétien et aux traditions du judaïsme de confier à la terre des corps destinés à une résurrection future, mais il était naturel que l’on dérobât, aux yeux des païens, des tombeaux chargés d’emblèmes séditieux, et qu’on réunît après leur mort les fidèles qui, de leur vivant, s’étaient réunis dans des agapes fraternelles. Il devait être doux pour les survivants d’être amenés, par la persécution même, à vivre au milieu des tombes de leurs amis et de leurs proches, et d’avoir constamment sous les yeux la dépouille de ces courageux confesseurs de la foi, élevés à la gloire du martyre.

Les catacombes sont presque toujours d’un plan irrégulier; elles se composent d’une multitude cl’allées, tantôt larges tantôt étroites, tantôt basses tantôt élevées, qui se dirigent et se croisent en tous sens. De chaque côté, sur leurs parois, sont disposés des coffrets de forme oblongue , creusés dans le tuf, et destinés à recevoir les corps qu’on y couchait sans cercueil, et qu’on scellait ensuite avec des pierres plates, des tuiles ou des plaques de 'marbre, cimentées à chaux et à sable. Ces coffrets mortuaires sont posés ordinairement les uns sur les autres ; cependant on trouve quelquefois des sépulcres isolés , plus grands et plus riches ; par intervalles, on rencontre des salles spacieuses le plus souvent voûtées. Sur les parois sont étagés, comme dans les allées, des tombeaux symétriques. Ceux des martyrs, qui ont la forme d’un sarcophage , sont placés ordinairement au milieu de la chambre ou bien adossés au mur et surmontés alors d’une niche couverte de peintures; ils sont recouverts d’une table de marbre. C’est là que se faisait le saint sacrifice. A l’entour sont ménagés des gradins pour les fidèles, et, contre la paroi principale, des sièges pour les prêtres et les évêques. Tel est l’aspect que présentent en général les catacombes romaines. L’art moderne a ses origines dans ces lieux

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funèbres, et c’est là seulement qu’on en peut étudier les commencements poétiques, l’enfance naïve et sublime.

11 faut le dire, la morale austère du christianisme et ses traditions juives n’étaient point favorables au développement des beaux-arts. L’esprit des premiers apologistes de l’Église était hostile aux images. Saint Justin , saint Clément d’Alexandrie , Tertullien, saint Cyprien et les autres Pères de l’Église, repoussent la peinture à l’égal du mensonge , signalent les artistes peintres et sculpteurs comme pratiquant un métier sacrilège , et vont jusqu’à leur interdire l’accès des communautés chrétiennes. Cependant, comme il n’y a pas de religion sans culte, ni de culte sans emblèmes, il fallut céder peu à peu à la force des choses et à l’empire de la nature humaine qui a besoin de signes extérieurs. Ce besoin de parler à F imagination par les yeux, et de traduire en images la richesse orientale des métaphores employées dans l’Écriture, donna naissance à un art nouveau, à la fois plastique et spiritualiste, à un art qui s’adressait surtout à l’âme : cet art se nomme le symbolisme.

Nous le verrons se former et grandir dans les catacombes; et c’est pour en suivre les développements que nous allons parcourir, à la lueur d’une torche, cette immense nécropole toute remplie de sépulcres, toute peuplée de spectres vénérables, dans laquelle on 11e peut entrer sans ressentir le frisson involontaire qu’éprouvait le grand saint Jérôme lorsqu’il la visitait il y a quinze cents ans. Bornée d’abord au cimetière de Saint-Calixte et au voisinage de la basilique de Saint-Sébastien, la dénomination de catacombes s’applique aujourd’hui à la généralité des souterrains de Borne, lesquels se distinguent entre eux par les noms suivants:

Saint-Prétextat, Saint-Calixte, Sainte-Agnès , Sainte-Priscille , Saint-Saturnin, Platonia, Saint-Cyriaque , Saint-Po n tien , Sainte-Hélène.

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aint-Prétextat. Ce qui frappe d’abord dans les peintures des catacombes, c’est la ressemblance qu’offrent les peintures chrétiennes avec les fresques antiques. O11 y retrouve en effet les mêmes lois dans l’arrangement du sujet et des accessoires, la même symétrie dans les compartiments, les mêmes motifs de décoration, les mêmes symboles, faisant allusion, il est vrai, à d’autres sentiments, les mêmes modèles, enfin, avec des changements dans le costume et une certaine

K N T R É E DU CIMETIÈRE S AI NT-PRÉTEXÎ A ’l

horreur du nu qui était le Irait distinctif de la religion du Christ. Les chrétiens qui avaient à rendre leurs idées en peinture ne pouvaient se dispenser de recourir aux types déjà créés par le paganisme , pour exprimer des idées analogues. Un art ne s’improvise point, et comme l’a fort bien dit M. Raoul-Rochette, il n’était pas plus au pouvoir des chrétiens d’inventer une nouvelle langue imitative, qu’un idiome différent du grec et du latin. D’ailleurs, recrutée principalement dans les classes pauvres, la primitive Église n’eut guère à son service que des artistes inexpérimentés, capables seulement d’exprimer avec candeur des émotions nouvelles sous des formes

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antiques, timidement imitées et affaiblies. Par exemple, n’y a-t-il pas un vague ressouvenir des Panathénées, et un respect évident des grandes lignes de la sculpture païenne, dans les trois figures de jeunes filles que nous rencontrons au cimetière de Saint-Prétextat? Mais, il faut le dire aussi, quelle différence d’intention! quelle autre

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