ACTE PREMIER
MARCEU
Très-mal!... et seulement par ce que m'en a dit mon père, que je soupçonne un peu de parlialito.
BARILLON, se levant et l'amenant sur le di.vant de la scène, en baissant un peu la voixi
Ohî bien alors, un léger croquis peut t'être de quelque utilité pour ce qui t'amène. — En 1827, M. le Slarquis Henri de la Rochepéans élait un fort beau garçon, spirituel, charmant, officier dans les gardes du corps, et en passe d'arriver à tout par le mérite que lui reconnaissaient les dames... 4830 éclate comme une bombe! et patatras!... voilà mon homme désarçonné ! Persuadé que ceci est tout au plus un petit orage qui ne saurait durer, il quitte Paris, en jurant de n'y rentrer qu'avec son roi, et se retire à Quimperlé. La France ne s'en émeut guère! Héroïque dans sa foi, cramponné avec un entêtement sublime à une branche qui ne veut pas refleurir, le voilà depuis trente ans enterré dans son trou de province. Savoir, esprit, mérite, vertus, rien ne lui manque, rien ne sert!... Comme sa pendule : tous les ressorts y sont, mais adieu le mouvement!
MARCEL
Et probablement l'entourage?... ce médecin?...
BARILLON
Ah! le médecin?... Je te présente le docteur Léonidas Vauclin, fils du citoyen Vauclin, greffier du tribunal révolutionnaire de Vannes en 93, puis' secrétaire du club des Jacobins.
MARCET#
Obi... EtLéonidasî
BARILLON
Engagé volontaire après thermidor et chirurgien des armées de la république, le fusil d'une main, la trousse de l'autre, jusqu'en 1804, où il rentre dans ses foyers pour ne pas autoriser par sa présence la transformation de Bonaparte en Napoléon; et depuis, comme avant, voué au Sparti;ite à perpétuité. Matérialiste et, comme Clootz, ennemi personnel de Dieu, qui n'a qu'à bien se tenir... Qu'on ne lui parle pas, monsieur, des clochers, des cIocIkj, ni des curés!... Rasésles clochers!... Des canons avec les cloches!... Un fusil sur l'épaule des curés! Et en avant marche ! sur l'ennemi!... et au besoin sur l'ami! car pour un principe, monsieur, il ferait sauter toutes les tôtes de Quimperlé... à commencer par la sienne l
MARCEL
Et le troisième?
BARILLON
Oh ! celui-là r/est pas méchant, et entre les deux premiers, Tun qui monte toujours à l'assaut, Tautre qui descend toujours à reculons, celui-là représente assez bien...
MARCEL
Celui qui va d'un pas raisonnable!
BARILLON
Pas du tout!... Celui qui va de travers... Nicolas Fromentel, rentier, millionnaire, enrichi dans les conserves alimentaires pour la marine, est né à Quimperlé vers 1800, un journal à la main et un shako de garde national sur la tête. A trente ans, commis marchand à Paris, il n'était pas content de Charles X et faii^ait la révolution de 1830 avec enthousiasme, pour en être un peu fâché le lendemain. Aussi a-t-il bien pris sa revancliG le 24 février, en renversant le gouvernement de son choix, avec le même enthousiasme... pour en être tout à fait désolé une heure après.— Fromentel n'a qu'une note, mais il en joue bien !... Ça ne va pas ! Ça va mal! Ça ne va plus comme de son temps! — Âjoule à cela l'incurable ennui d'un vieux commerçant qui n'a plus ni légumes à conserver, ni gouvernement à démolir : peuple sa solitude d'un garnement de fils qui lui fait de l'opposition pour être fidèle aux traditions de la famille ; et tu vois d'ici ce personnage éternel qui fait toutes les révolutions, ne profite d'aucune, et sert à tort et à travers la cause du progrès... sans jamais y rien comprendre!..
Ahçà!... comment le Marquis a-t-il de pareils locataires? Tout ce monde-là doit s'égorger dans l'escalier!...
BARILLON
Eh bien! non. Tu vois ces trois sièges...
(Il désigne la table de jeu et les trois chaises qui sont autour.) MARCEL.
Oui!
BARILLON, s'asseyunt sur la chaise du milieu qui fait face au speclateur.
C'est là qu'ils viennent s'asseoir tous les jours, après souper, pour passer ensemble la soirée !
MARCEL^ s'a:-seyanl sur la chaise de droite.
Dans le salon du Marquis?