‹ Les ganaches; comédie quatre actesChapitre 64 sur 238 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

ni de penser, ni d'aimer, ni d'être bon, ni surtout d'être honnête! Ou va, on vient, on court, on mange vite, on dort vite, on se marie très-vite! on se déteste encore plus vite: monsieur va au cercle, madame au bal, le fils au café ou ailleurs; l'argent gagné. Dieu sait comme, arrive, saute et sort, Dieu sait comment ! Du luxe partout! de l'aisance nulle part ! Une génération d'horribles petits vieillards étiques que vous appelez vos jeunes gens (les présents sont exceptés, bien entendu), qui jouent à la Bourse à l'Age où nous jouiions encore aux billes I Tout cela sans frein, sans foi, sans chaleur et sans flamme I... Egoïstes, blasés, mal appris, abrutis par le tabac, par le jeu, par les filles, et portant bien la trace de leurs sales veilles sur des fronts blêmes comme l'argent et jaunes comme l'or... Le voilà votre avenir!... la voilà votre espérance I Le voilà votre immense, votre admirable, votre merveilleux Progrès... dans le mal !

MARCEL

Et voilà bien aussi l'éternel refi ain qui depuis quatre mille ans se répète de père en fils : les vices 'd'aujourd'hui, mais les vertus d'autrefois ! — Souffrez, monsieur le Marquis, que je défende cette pauvre génération dont je suis, et que je vous demande en quoi la belle jeunesse de ce que vous appelez le bon temps valait mieux que la nôtre!... Nous fumons, c'est vrail vos Richelieu prisaient !... Nous allons au café : vous alliez au cabaret!... Nous nous ruinons pour ce que nous appelons ces dames du demi-monde; vous vous ruiniez bellement pour ces mêmes dames qv.; s'appelaient alors les dames du monde... Nous faisons des mariages d'intérêt où nous allions nos coffresforts: vous faisiez des mariages de convenance où vous unissiez vos blasons!... Nous jouons à la Bourse; vous trafiquiez rue Quincampoix; et nous n'avons pas encore trouvé notre comte de Horn qui assassine un coulissier pour lui voler ses actions!... Vous vous récriez à nos toilettes, à nos pince-nez, à nos favoris en broussailles!.,. Et les canons de vos raffinés et leurs déplorables perruques!... Pourquoi des crinolines à nos dames?... Pourquoi despaniers aux vôtres? — Sont-elles peintes!... étaientelles coloriées!!! Mal élevés, nous le sommes, je le veux bien, mais enfin nous ne rossons plus le guet ; nous ne bâtonnons plus les valets, les créanciers, ni les maris! — Nous ne cassons plus les réverbères ; nous n'allons plus, par passe-temps, sur le pont Neuf, comme M. le chevalier de Rieux, avec les plus fringants de la cour, voler la bourse et le manteau des passants. — Enfin, nous parlons argot, javanais, tout ce qu'il vous

plaira! C'est bâte, oui! mais avez-vous assez grasseyé, suivant la mode, patoisé, baragouiné à l'italienne, supprimé des R, ajouté des 11... Allons! allons! monsieur le Marquis, laissez crier à la décadence certaines gens qui n'ont que ce moyen de justifier leur propre nullité, et trop heureux d'ailleurs d'assommer les vivants qui les gênent, avec les os des morts qui ne les gênent plus; et accordez-moi bonnement qu'en sottises et en vices les siècles n'ont rien à se reprocher l'un à l'autre ; et qu'à tout prendre, avec moins d'honneur qu'autrefois, nous avons souvent plus de probité ; avec moins de morale plus de mœurs, et en définitiye> autant d'esprit pour le mal, et tout autant de cœar pour le bien 1

Page 1