‹ Les garnisons de la barrière dans les Pays-Bas autrichiensChapitre 33 sur 56 · ATTENTAT CONTRE L EGLISE CATHEDRALE DE TOURNAY · texte numérisé non relu

ATTENTAT CONTRE L EGLISE CATHEDRALE DE TOURNAY

Un soldat hollandais est parvenu à s'évader de la prison du prévôt, et à pénétrer dans la cathédrale. — Le général de Lewe fait cerner l'église par la troupe, et somme le Ciiapitre de lui livrer le fugitif. — Pourparlers entre les représentants du clergé et ceux de l'état-major. — Trois officiers ayant obtenu de voir le soldat pour constater son identité, se saisissent de lui, et l'enlèvent avec l'aide d'un détachement armé qui a envahi l'église. — Le Chapitre demande satisfaction au gouverneur hollandais pour cette violation de ses droits. — Refus du Général. — Plaintes au Gouvernement. — Observation du Gouverneur général à La Haye. — Les États des Provinces-Unies déclarent ne pouvoir infliger aucune censure au commandant militaire de Tournai.

Vers la mi-août * de la même année 1750, il en survint une autre à Tournaij. Le iA de ce mois, un peu après midi, un soldat de la garnison de cette ville, détenu au prévôt, s'étoit échapé de sa prison et réfugié dans l'Eglise cathédrale. Aussitôt que ceux du Chapitre en furent informés, ils le firent mettre dans une de leurs prisons; peu d'heures après, le commandant Baron de Lewe fit mettre toute la garnison sous les armes -, et la fit poster dans différens quartiers de la ville; lescanoniers marchèrent sur les batteries, la mèche allumée, et on ne permit à personne de sortir de l'Eglise, où il se trouvoil un peuple nombreux qui assistoit au service divin, lequel n'étoit pas encore achevé lorsqu'on vint la bloquer.

Le commandant s'étant ainsi préparé à la violence qui se développa ensuite dans sa conduite, envoya l'Aide-Major de la place pour demander qu'on convoquât un chapitre; on lui répondit qu'il étoit déjà assemblé et que si le Général Lewe vouloit y venir, ou y envoier quelqu'un on l'attendroit.

Peu après, le Général Graeme, grand-major de la place, y vint et demanda l'extradition du réfugié. Ceux du Chapitre lui demandèrent d'abord à leur tour pour

' Exactement le 14 août. — Voir pages 142-152.

^ Dans leur mémoire justificatif du 4 novembre 1750, les États-Généraux approuvent le Général : « Leurs Hautes Puissances jugent que sans cette précaution le Commandant auroit mérité des reproches et été taxé d'imprudence, en cas que le peuple agité par quelque idée de bigotterie se fiit porté à l'un ou l'autre excès. »

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ijiielle raison on ne permettoil à personne de sortir de l'église, à quoi il répliqua qu'il n'avoit aucune connoissance d'un ordre pareil, et qu'il alloit s'en éclaircir. Revenu au Chapitre, il l'informa qu'à la vérité le Commandant avoit donné cet ordre, et ceux du Chapitre ayant demandé là dessus s'il ne seroit pas permis au clergé et autres leurs suppôts de se retirer, le Général Graeme déclara que le Commandant prétendoil que le Chapitre prit dans une heure de tems sa résolution sur l'extradition du soldat réfugié, et qu'il permit de le faire garder par deux soldats sans armes; au moyen de quoi il seroit permis à tout le monde de sortir de l'église.

Cependant on convint enfin que tous ceux qui s'y trouvoient auroient cette liberté et que le Chapitre s'obligeroit à représenter le réfugié à deux bas-officiers qui seroient désarmés, et donneroit au plutôt, même le lendemain s'il se pouvoit, sa réponse au Commandant.

Le Général Graeme assura en même tems le Chapitre qu'on n'entreprendroit rien sur le soldat réfugié, et qu'on vouloit être uniquement assuré qu'il ne se seroit pas échappé dans la foule; cela ainsi convenu, le monde enfermé dans l'église eut la liberté de sortir, et le Chapitre nomma des commissaires pour exécuter la convention dont le premier point éloit la représentation du réfugié à faire à deux bas-olliciers désarmés.

Au lieu de ceux-ci il vint trois officiers dont l'un étoit Aide-Major de la place, ils demandèrent qu'on leur représentât le réfugié; les commissaires contestèrent sur cette demande comme contraire à la convention, mais enfin on répondit à ces ofliciers que dès que les choses se faisoient de bonne foi, on ne trouvoit pas de mal à ce qu'au lieu de deux bas-ofliciers, l'Aide-Major vit avec deux autres officiers le soldat prisonnier, et que même leur caractère donnoit |)lus de confiance en eux qu'on n'en mettoit dans deux subalternes; mais l'événement justifia fort mal la bonne opinion qu'on en avoit, car, quoique les officiers assurèrent en effet les commissaires de leur bonne foij, l'Aidc-Majur prétendit ensuite (pie le réfugié descendit de la prison dans l'église; on lui répliqua (|ue c'étoit dans la prison que le réfugié devoit être représenté, et qu'on s'assureroit par là non seulement (|u'il ne s'étoit point échappé, mais encore qu'il étoit soigneusement gardé. Après quebiues discussions sur ce point, ils prirent cependant le parti de monter à la prison. Les commissaires voulurent fermer en attendant la porte de l'église; l'Aide-Major s'y opposa, el elle resta ouverte; on monta à la prison, on ferma la porte de l'escalier (|ni ij conduit; sur (pioi l'Aide-Major cria à un ofiicier resté dans l'église de la faire enionc er par un (Iclacbemenl. Il falliil donc l'ouvrir aussi, de même (jue celle de la prison; les officiers n'apper(.urent pas plutôt le réfugié (|u'ils se jellèiviil sur lui, le saisirent, mirent l'épée à la main ', en présentèrent la pointe à un chanoine commissaire, et au secrétaire du Chapitre, criant :iux armes; et à l'inslant un ilélachemeni entra dans l'église, la liayonnetle au bout du fusil, en arracha le reliigié, et le conduisit sur la place; après quoi les troupes se retirèrent; il éloit huit heures du soir lorsque ceti)- scandaleuse scène finit.

' Les États-Génùraux alTiniiPiil d.nns leur Mémoire justificatif que si un oflioler a lirO l'épée, ce iiVst pas rontie les cliaiinincs, (|ui avaient d'aillcuis pris la fuilc, mais pour tenir le prisonnier en respect.

Le lendemain, le Chapitre en demanda satisfaction et réparation par une dépiitation au Commandant, qui leur répondit simplement que cette demande le surprennoit beaucoup puisqu'il n'avoit aucune satisfaction ni réparation à leur donner; que tout ce qui s'étoit passé la veille avoit été fait par ses ordres, et que son parti étoit pris pour en agir de même dans tous les cas semblables à l'avenir.

Une pareille conduite ne pouvoit assurément être regardée que comme une atteinte portée à la souveraineté de l'Impératrice-Reine, une insulte fiute aux droits de l'Eglise, qui sont sous la protection souveraine, tendant à altérer le repos et la tranquillité publique, à bouleverser l'ordre, et à usurper une autorité qui ne peut d'aucun chef être tolérée, qu'aucun des commandants supérieurs des troupes de S. M. même n'a dans aucune ville de sa domination, et qui enfreint finalement le serment solennel que le Commandant de Tournai] a prèle à l'Impératrice-Reine '.

Le gouvernement des Pays Bas avoit déjà fait auparavant des plaintes aux Etats Gnaux sur d'autres cas arrivés à Tournai], et, quoiqu'elles n'avoient été suivies d'aucune satisfaction, on avoit cru qu'au moins elles auroient produit cet effet qu'il n'y auroit pas eu à craindre d'autres violences; mais le mépris que le Baron de Lewe témoigna encore en cette occasion pour les immunités de l'Eglise, et le peu de scrupule qu'il se fit d'excéder son pouvoir si violemment, au préjudice des droits de S. M., des Magistrats et des habitants, étoient trop marqués pour que le Gouvernement put y acquiescer.

Dans cet état des choses, le Gouvernement demanda par un mémoire - remis à iM. le Député Van Haren le 21 août 1750, que, pour faire réparer le scandale de l'extraction violente du soldat réfugié, Leurs Hautes Puissances ordonnassent que le Commandant le fit remettre dans le même endroit d'où on l'avoit arraché de mauvaise loi, en mépris de l'autorité souveraine de S. M. et de la convention qui avoit été faite avec le Chapitre.

Et puisque la réponse déplacée que le Commandant avoit donnée aux chanoines députés marquoit assez le despotisme qu'il vouloil s'arroger dans une ville où il n'avoit déjà que trop réussi à semer la mésintelligence entre les habitants et la garnison, le Gouvernement demanda en même tems aux Etals Gîîaux qu'on voulût le rappeller;

< Dans leur Mémoire du 7 octobre 1750, les États-Généraux ont piévu l'objection : « Les tlouverneurs et Commandants jurent qu'ils ne se racleront d'aucune affaire relative au gouvernement politique, à la religion, à lé^lise, à la justice, aux finances, ni avec quoi que ce soit contre les droits, privilèges et immunités des habilans, tant séculières qu'ecclésiastiques. Mais ces expressions générales sont restreintes et régies par cette clause salutaire, savoir : pour autant que ces affaires n'ont pas de relation directe à la conservation de la place qui leur a été confiée, et pour le maintien de la garnison qui se trouve sous leurs ordres. Il saute aux yeux que ce serment seroit absurde et hors de tout sens sans celte clause, puisque sans elle le clergé et les magistrats auroient la liberté de faire à leur plaisir et fantaisie à une garnison toute sorte de tort, ce que le gouverneur seroit obligé de souffrir avec patience et tranquillité.'.. De quelle façon viendroit-on à bout de maintenir des garnisons dans des places où la poursuite et la punition des soldats criminels se trouveraient à chaque instant troublées et interrompues par un immense nombre d'églises, chapelles et cloîtres, où la convention faite sur la restitution des déserteurs n'est plus respectée... »

2 L'original est daté du 23 août et non du 21.

laissant à leur propre jugement si un tel officier giîal, quelque bonne qualité qu'il pùl avoir d'ailleurs, pouvoit laisser la moindre espérance qu'il cultiveroit l'harmonie si nécessaire pour le repos public, entre les militaires et les habitants; à l'occasion de quoi on rappella de plus à L. H. P. l'art. VI du traité de Barrière qui porte en termes exprès « que les Gouverneurs, Commandans, et autres officiers qui composent l'Etat- » major des places de la Barrière ne peuvent point être désagréables à S. M. »

L'on devoit naturellement s'attendre que sur le seul exposé des circonstances de cette alï'aire, les Etals giïaux n'eussent pas hésité de faire donner tout de suite une satisfaction suffisante à cet égard, proportionnée à l'insulte et violence faite par le général Lewe, en mépris de son serment, de la souveraineté de l'Impératrice-Reine et des droits de l'Eglise; cependant ils prirent ini parti tout opposé dans la réponse qu'ils ont fait remettre au Gouvernement, dans laquelle ils voulurent même soutenir la conduite du Général Lewe d'une manière très indécente et déplacée; le langage qu'on y tenoit, les principes qu'on y avançoit, et enfin le ton sur lequel cette pièce étoil montée, tout annonçoit le peu d'égards qu'on avoit pour les droits de S. M. et pour le gouvernement général des Pays-Pas; on y commençoit par nier les principales circonstances du fait; nos principes de Religion y étoient représentées comme des idées de bigotterie; à voir le portrait que l'on y faisoit du (Chapitre de Tournaij, qui, de tout tems, a été composé de personnes dignes d'attention soit par leur naissance on par leur savoir, on auroit cru qu'il formoit à présent un tas de gens sans foij, sans loij; on n'y épargnoit pas davantage les magistrats de Tournay; jiisques au Gouvernement gïïal y éloil si peu ménagé (prassurémenl l'on auroit bien fait de rendre tout de suite cette pièce ii celui ijui l'avoit présentée. Enlin, selon le plan sur lequel elle étoit bâtie, il éloit permis à un commandant hollandois de se faire droit, même avec violence, au milieu d'une ville dont l'Impératrice-Reine est la souveraine, et les Etats Généraux y refusoient tout net la réparation qui étoit due incontestablement aux droits et à l'autorité de S. M. ainsi qu'à la profanation de l'Eglise.

il est évident (|u'un tel refus ajoutoit une nouvelle insulte à celle qui devoit être réparée; cependant la modération qui conduit toujours les démarches du Gouvernement le porta à éclaircir de plus en plus les faits que la réponse des Etats (liîaux sembloil vouloir révoquer en doute, ou pour mieux dire, de nier absolument à (piel clfel on chargea ceux du Chapitre de Tournaij de mettre tous ces faits dans le dernier jour, en les appuyant sur des pieuves claires et irréfragables.

Ils y satisfirent en plein au moyen d'une information très détaillée soutenue de pièces justificatives et autentiques, que l'on est en étal de [irodiiire, et qui ne peuvent plus laisser de doute sur la vérité et exactitude de ce que l'on avoit allégué là dessus auparavant, sin' les premièi'cs plaintes et informations tant du Cliapitre (juc des Magistrats; mais indi-pendaininent de ces ciiTonstanccs déniées par les Etals (inmix et prouvées par le Chapitre, il restoil toujours vrai rpie l'enlèvement du soldat réfugié éloil une entreprise violente (|ue le (ïénéral Lewe n'avoil |mi faire sans pécher contre ce qu'il devoit à la souveraineté de rimpi-ralrice Reine, et qui- S. M. ne snindit acquiescer à de

pareils procédés qui à la fin autoriseroient des troupes étrangères à agir plus despotiqnenient dans un pais de sa souveraineté, que les constitutions et loix fondamentales ne le permettent à Elle même.

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