Les Dieux de la Gaule
Tout ce que nous connaissons de la religion gauloise avant la conquête romaine se réduit à quelques lignes de Polybe (fin du 11 e siècle avant notre ère) sur une Minerve guerrière des Insubres, qui gardait dans son temple les étendards nationaux, les enseignes dorées qu'on appelait les Immobiles. Aucun texte, môme pas celui de César, et aucun monument antérieur à l'autel des Nautes Parisiens, élevé sous Tibère (14-37 de notre ère), ne nous révèle un nom gaulois de dieu celtique.
On a cru, il est vrai, lire dans Tite-Live le nom
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de Theutatès associé à Mercure: « Scipio in tumulum quem Mercurium Theutatem appellant » XXVI, 44 ; « le tumulus, le tertre appelé Mercure -Theutatès ». Mais plusieurs éditions portent seulement : quem Mercurii appellant ; on a môme proposé de substituer, d'après Polybe , Saturne à Mercure. Sans doute , Tite-Live a connu le nom de Theutatès ; mais ce dieu ne pouvait guère posséder un tumulus ou un sanctuaire sur la colline qui dominait la ville punique de Carthagène, et c'est de ce lieu qu'il est question dans l'historien. Or il existe un dieu sémitique , phénicien, bien connu, Thaut, Taaut, que l'on peut assimiler à Mercure.
Le passage douteux qui vient de nous occuper est le seul où Teutatès soit associé à Mercure ; il se trouve donc être le point de départ d'une opinion reçue, et probablement fausse : car ce nom, tsèr authentique assurément, mais des plus rares sur les inscriptions 14 , y figure à côté de Mars : Marti Toutati. Les Romains (Lucain entre autres), se souvenant des Teutons et du roi Teutobochus, auront écrit et prononcé Teutatès. Ils se trompaient de bien peu, d'ailleurs, sans le savoir : le germanique teuto, le gaulois touta et l'ombrien Iota (latin totus) ayant le même sens : peuple, nation.
On voit quelle disproportion éclate entre la pauvreté de nos connaissances réelles et la richesse luxuriante des conjectures émises sur la religion et les dieux de la Gaule indépendante.
Il faut revenir à César. C'est le premier guide ; insoucieux parfois, parfois volontairement incomplet, mais à coup sûr avisé et clairvoyant, d'après ses propres remarques, ou sur les informations de ses
agents gaulois, Procillus et Divitiacus, il a, sur les lieux mômes, entre Tan 58 et l'an 51, décrit les cérémonies et la liturgie druidiques, le caractère et le personnel du panthéon gaulois. Ecrivant pour des Romains et dans l'intérêt de la domination romaine,, il a, malheureusement pour nous, jugé inutile de mentionner les noms barbares des dieux gaulois ; mais, en les désignant par les noms des dieux romains correspondants, il a du moins défini leur rôle et leurs attributions. Voici le passage, en ce qu'il a d'essentiel :
« Les Gaulois adorent principalement Mercure, et ils en ont de nombreuses images; ils le regardent comme l'inventeur des arts, le patron des chemins et des voyages, du commerce et des affaires. Après lui, ils adorent Apollon, Mars, Jupiter, Minerve. De ces dieux ils se font à peu près la même idée que les autres peuples : Apollon éloigne les maladies,. Minerve enseigne les éléments des métiers et des arts ; Jupiter a l'empire du ciel ; Mars ptéside à la guerre. Le plus souvent, sur le point de livrer bataille, ils vouent à Mars le butin (hommes et chosçs). Dans nombre de cités on peut voir, en des lieux consacrés, des amas d'objets dédiés à ce dieu... Les Gaulois se disent descendus de Dispater; c'est une opinion qu'ils tiennent des druides. C'est pourquoi ils mesurent le temps par le nombre des nuits et non par celui des jours. »
La religion des Gaulois, au i er siècle avant notre ère, était donc un polythéisme, à ce point semblable à celui des autres peuples, surtout des Romains, qu'ils ont très rapidement adopté les noms latins de leurs dieux. L'assertion de César, d'un sceptique
parfaitement' désintéressé de toute théologie, ne plaît guère aux inventeurs mystiques d'un monothéisme gaulois. Elle n'en est pas moins justifiée, d'abord par Ténumération même de six divinités, ensuite par l'analogie. Il n'y a jamais eu, chez aucun peuple, de mythologie constituée où ne figurent des similaires de Jupiter, de Mars, d'Apollon, de Minerve, de Pluton.
On est plus frappé de la prééminence si libéralement accordée à Mercure, dieu des arts chez un peuple assurément étranger alors à tout sentiment esthétique, dieu du commerce et des affaires, en un pays avant tout guerrier et agricole. Il n'en est guère qui semblât moins convenir aux Gaulois. Et pourtant, curieuse rencontre, un autre Mercure était aussi, à en croire Tacite, le principal dieu des Germains ; il est vrai que la coïncidence de Mercredi avec Wednesday, du jour de Mercure avec le jour d'Odin, prouve que l'erreur dans l'assimilation était ici toute du côté des Romains. Car aucune divinité ne ressemble moins à Mercure que le buveur guerrier Wuotan, roi des tempêtes. La popularité de Mercure est attestée par de nombreuses inscriptions votives et statuettes, et par une foule de noms de lieu : Montmercure, Mercurette, Mercurey, Mercurie, Mercury, Mercurot, Mercuer, Mercœur, Mercoire, Mercoiray. Les sanctuaires qui lui étaient consacrés s'élevaient sur les collines et les montagnes, au mont de Seine, peut-être à Montmartre, sur leDonon, sur le Puy-de- Dôme. Le Mercure de Dôme, Dumias, Arvernus, révéré de la Gaule entière, était une statue colossale érigée sous Néron, œuvre qui avait coûté au célèbre Zénodore dix ans de travail (Pline, XXXI V, 28). L'ar-
tiste frrcc s'était-il inspiré des nombreuses « images »,
simulacra, mentionnées par César? Simulacres bien
grossiers, si Ton en juge par les spécimens de l'art
^allo-romain recueillis au musée de Saint-Germain,
a moins toutefois que, d'Antipolis, de Nika?a, de
Massilia, le commerce eût apporté et répandu en
Gaule des statues et des statuettes de Mercure, dans
lesquelles les Gaulois auraient cru reconnaître la
représentation d'un de leurs dieux favoris.
Venons maintenant à ce dieu des morts, à ce Dis-
pater, que les Druides avaient, selon César, donné
pour père a la race celtique. M. Anatole de Barthé-
leinv a cru le retrouver dans une statuette armée »
d'un marteau. L'attribution est bien douteuse ; le marteau indiquerait plutôt un dieu fulgurant ou forgeron. Le nom gaulois de ce Dispater est d'ailleurs totalement inconnu. Pour diverses raisons, Roget de Belloguet et M. d'Arbois seraient disposés à l'identifier avec Teutatès ; ils ne donnent pas celle qui me paraît vraiment déterminante, le sens même de Teuta ou Toutatis, peuple, nation, la nation divinisée, le héros éponjme, et par conséquent l'ancêtre de la race i5 .
Le Dispater de César et le Teutatès de la tradition se présentant l'un et l'autre comme père des Gaulois, on peut raisonnablement conclure qu'ils sont un seul et même personnage. Et pourtant, ce n'est là encore qu'une hypothèse.
Immédiatement après avoir nommé Dispater, César rappelle que les Gaulois comptent par nuits les mois et les années, coutume évidemment ancienne, commune aux Celtes d'Irlande et aux Gaulois du continent. Cette manière de compter le temps implique
un très ancien culte de la lune, un dieu ou déesse lunaire, que nous retrouverons en Irlande, peut-être en Gaule, et que les Celtes avaient, selon toute probabilité, porté en Espagne; nous lisons en effet dans Strabon : « On dit qu'aux époques des pleines lunes, les Geltibères et les peuples qui leur sont limitrophes du côté du nord célèbrent avec toute leur famille, en dansant la nuit entière devant les portes de leurs maisons, la fête d'un dieu anonyme. »
Parmi les autres dieux désignés par César, Apollon vient avant Mars, avant Jupiter et Minerve. Faul-il prendfe ce classement à la rigueur ? César aura écrit les noms comme ils lui sont venus, sans autre souci que de certifier l'existence, à son époque, des dieux gaulois assimilables à leurs collègues latins. Indication qui n'est pas sans valeur, parce qu'elle garantit l'antiquité de certains dieux associés durant la période gallo-romaine à Apollon, notamment, et à Minerve, qui ne paraissent pas figurer sur ce qui nous reste du plus ancien monument religieux de la Gaule conquise.
Sous le règne de Tibère, environ 70 ans après la conquête, une corporation de mariniers ou Nautes parisiens dressa dans la Cité (l'antique Lutèce) des autels à Jupiter très bon et très grand. De précieux fragments de ces autels ont été trouvés en 1711 sous le chœur de Notre-Dame. Ce sont des pierres carrées qui présentent sur leurs quatre faces, en grossiers bas-reliefs, les figures de divinités gauloises et romaines, juxtaposées sans aucun ordre appréciable. Esus, Jovis, Volcanus, Tarvos trigaranus décorent la première ; sur une seconde on lit les noms de Cernunnos, Sévi. .ri. .os (celui-ci mutiléj, Castor.
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On ne peut douter que la huitième figure, dont l'inscription est effacée, ne représente Pollaœ. Une troisième pierre complétait sans doute celte collection de divinités si bizarrement réunies, mais il faut se contenter. Ce monument nous offre, en somme, quatre noms gaulois que nous ne connaissions pas, Ésus, Tarvos , Seoi..ri..o»,Cernunnos. Il est le seul où le trop fameux Ésus soit représenté et nommé par son nom, si l'on excepté la variante jUsus sur une monnaie de la Grande Bretagne. Lucainestle premier auteur latin qui en ait
Esus est un dieu de la forêt; à peu près nu, cheveux courts et barbe longue, il lève sa hache pour frapper un arbre dont une branche est déjà tombée à ses pieds. C'est le pionnier qui fraye la route et coupe du bois pour le feu du repas et de la halte nocturne. On a voulu y voir le prototype du prêtre abattant le gui sacré. Roget de Belloguet fait observer que la cueillette du gui ne demandait pas tant d'ef-
forts. Vous avez pu lire, çà et là, nombre de conjectures sur l'office et le caractère de ce dieu. La moins improbable c'est que Esus est, comme Teutatès, un Mars gaulois, le génie du peuple, louta, en marche à travers la foret.
Roget, donnant à corps perdu dans le mysticisme des Henri Martin et des Jean Reynaud, fait d'Ésus le dieu primordial unique, qui porte en lui la triade gauloise, Asou, le souffle vital, l'esprit qui anime toute chose. Asou est un mot sanscrit, formé de as, et Asoura est le nom générique de certains dieux célestes, l entre autres Varouna, Indra, Mitra, Agni, Aryaman, et du dieu perse Ahura-Mazdâ. Il faut citer encore deux noms sacrés plus semblables en*core à Ésus : l'homérique Aïsa, la fatalité, et l'étrusque ou ombroétrusque Esar, E su-nu, divinité, sanctuaire.
Du Tarvos Trigaranus, nous avons dit quelques mots déjà. Il est hors de doute qu'il figure une divinité, mais laquelle ? Un Moloch phénicien ? ou bien ce taureau primordial, Gayomerz, adoré par les Perses, et qui est devenu le Taureau de Mithra? M. d'Arbois en donne une interprétation qui semble bien obscure : « Il correspond au taureau du troupeau de Géryon dans la mythologie grecque : par un phénomène d'étymologie populaire, Géryon ou le crieur au triple corps a été changé en trois grues chez les Gaulois ; du reste, le thème celtique garano, grue, est presque identique étymologiquement au Géryon grec. » Pour nous, ce Tarvos, bœuf du char de voyage vers l'occident, est, comme la plupart des taureaux mythiques, un dieu solaire. Les grues, oiseaux migrateurs, l'accompagnent dans sa course. Elles sont trois, et sans accorder à ce chiffre aucun privilège que ne puissent
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réclamer les nombres 33, ou 12, ou 4, ou encore 2, ou bien 7, tous sacrés aussi, j'admets volontiers ici une allusion à la triade celtique, fort réelle et fort ancienne, bien que nous n'en avons pas encore relevé d'autre trace.
Le caractère solaire du Tantôt paraît ressortir du voisinage d'un dieu lunaire, Cernunnos, personnage aux cornes décorées d'anneaux, et qui est assis les jambes croisées sur une des faces du second autel. Avec Cernunnos nous approchons de la triade; car il se présente sur d'autres monuments muni de trois têtes. Un curieux bas-relief d'Autun nous montre ce dieu accroupi, cornu et tricéphale ; deux serpents à Ormimios. tête de bélier lui font
une sorte de ceinture.
Ailleurs (Vandœuvre), Cernunnos n'a qu'une tète, mais il est flanqué de deux parèdres debout; les deux serpents n'entourent plus son corps, ils sont placés aux deux extrémités du bas-relief. Le serpent est encore associé k des divinités gauloises sur des pierres trouvées à Montluçon, à Kpinal, a la Guerche (Cher). Il manque sur les bas-reliefs de lieaune et de Reims,
face voisine de l'autel des Nautes, menacé par la massue d'undieu très fruste, Sévi. .ri. .os, ou, d'après M. R. Mowat, Smer-i-os, Smertos.
Mentionnons encore comme emblème de la triade, le dieu cornu de Reims, tenant un sac d'où sortent