E CELTIQUE
mythologies les compagnons et les figures métaphoriques des dieux. Mais ce symbolisme même, si éclatant dans les Védas, dans les fictions de la Grèce et de l'Italie, atteste encore l'admiration et la reconnaissance des Aryas pour les troupeaux nourriciers qui ont été leur première richesse, pour le cheval de guerre dont la vitesse et la vi- (gps^..^ gueur doublaient la force du héros.
Le taureau grossi èrem entscu lp té sur l'autel galloromain des Nautes Parisiens, et qui représente un dieu innommé, le Tarvos Irigaranus (taureau aux trois grues), appartenait sans doute à la lignée de ces bœufs célestes et solaires si souvent chantés dans l'Inde
antique, et dont le meurtre coûta si cher aux compagnons d'Ulysse. De même le bœuf blanc aux cornes dorées que le druide sacrifiait sous le gui ; — car la victime, dans toute religion, participe de la divinité. On peut citer encore, à titre de survivance, le taureau bleu des contes recueillis par M. Paul Scbil lot, jadis adoré sur la terre, puis monté au ciel comme l'indique
sa couleur, enfin redescendu dans les villages du Pays Gallot pour amuser les vieilles filandières. Gomme l'espèce bovine dans le dieu Tarvos, la race chevaline a été personnifiée tout entière dans la déesse Epona, dont Ju vénal s'est moqué, mais que les muletiers, les palefreniers continuèrent d'adorer comme patronne des courses et des exercices équestres.. Le sanglier, insigne de l'armée gauloise, n'était guère moins dieu que Toutafis, nom divinisé du peuple, de la nation celtique. Certains animaux annonçaient la victoire et la défaite. Le passage d'un lièvre faisait fuir une armée. Nombre d'oiseaux, comme en tous pays, avaient attiré l'attention par leur vol, leur chant, leur départ et leur retour, toutes circonstances dont la sagesse druidique excellait à tirer des présages souvent judicieux, plus souvent imaginaires. Les auteurs anciens rapportent que les druides prédisaient l'avenir d'après le vol des oiseaux. Les grues associées à Tarvos dans le bas-relief déjà cité étaient visiblement l'emblème des antiques migrations. L'alouette, alauda, donna son nom à la première légion gauloise organisée par César.
On a cru voir des serpents dans certaines décorations informes de Gavrinnis, et l'on a édifié sur cette attribution douteuse de véritables systèmes métaphysiques. Ces divagations celtomaniaques ne valent point qu'on les discute. Mais le fait en lui-môme, s'il était avéré, n'aurait rien d'improbable ; il prouverait seulement que le culte des reptiles était établi, implanté dans l'Occident bien avant la venue des Celto-Ligures et des Gaulois, et permettrait d'en reporter l'origine aux temps mégalithiques. Le serpent n'est absent d'aucune mythologie ; il n'y a pas
d animal qui ait exercé plus d'influence sur la pensée humaine. Songez qu'il a régné en maître sur la terre à peine affermie, et que l'homme l'a trouvé, pullulant encore dans les forêts et dans les marécages, dans les grottes et dans les abris sous roches. L'immense variété de la faune reptilienne, sa marche onduleuse, mystérieuse, ses étreintes, ses venins, ont suscité partout l'inquiétude, la terreur, la curiosité, puissants facteurs du sentiment religieux. La métaphore a fait le reste.
D'après ce que l'on a conté à Pline l'Ancien : « Une multitude de serpents se réunissent un jour d'été en un lieu où ils s'entortillent les uns dans les autres, et forment, avec l'écume qui découle de tous leurs corps, une boule compacte, que leurs sifflements lancent en l'air. C'est alors, enseignent les Druides, qu'il faut recevoir ce produit, cet œuf, sur un sagum, avant qu'il ait touché terre ; et malheur au ravisseur s'il ne se hâte pas de mettre un fleuve entre les serpents et lui. L'authenticité du précieux anguinum se reconnaît à la propriété qu'il possède, de flotter, même serti dans l'or, contre le cours de l'eau. Les Mages (un des noms par lesquels Pline désigne les druides), les Mages, habiles à cacher leurs pratiques frauduleuses, prétendent qu'il faut l'enlever durant une certaine phase de la lune. » L' anguinum était préconisé comme un talisman qui assurait le gain des procès et un accès facile auprès des rois. Singulière illusion si, comme on le rapporte, Claude fit précisément mourir un chevalier romain du pays des Voconces, parce qu'il portait, pendant un procès, un de ces œufs dans son sein ! Pline avait eu l'occasion de voir un anguinum ; c'était un objet de la grosseur
d'une pomme ordinaire, revêtu d'une coque cartilagineuse, hérissé de tentacules ou sortes de bras, à la façon des poulpes. Le bas-relief d'une tombe italique représente la formation de Yanguinum: deux serpents affrontés, debout sur leurs queues, portent l'œuf dans leur gueule et le polissent avec leur langue. Qu'était en somme ce ridicule talisman ? Un emblème du monde, l'œuf de Phérécyde et des Orphiques? Un madrépore, une concrétion coralline, — le corail détournait les foudres et les trombes, il est encore excellent contre le mauvais œil ? — ou bien, comme on le suppose généralement, un oursin fossile? Il n'importe. C'est de son origine serpentine, vraie ou fausse, que Yanguinum tirait toute sa vertu.
Quel qu'il fût, l'œuf de serpent doit être rapporté à la classe, très antique, des amulettes. Une des habitudes les plus anciennes de l'homme et qui, sous l'empire de la croyance aux esprits, s'est associée aux formes les plus primitives du culte, consistait à recueillir et à conserver les objets rares ou inconnus, ceux qui pouvaient rappeler le souvenir de quelque danger, ou de quelque événement heureux; ce sont d'abord des curiosités, des parures, des marques d'honneur; l'animisme en fait des porte-chance, fétiches et talismans, — bien connus encore de nos joueurs ; — tels sont les cailloux étrangers, les coquilles et os d'animaux, rondelles crâniennes, restes rudimentaires de l'industrie, qu'on trouve dans nos stations des âges de la pierre ; puis les perles, de poterie, d'ambre, de verre, les fragments, anneaux, agrafes de bronze ou de fer, les silex taillés ou polis sortis de l'usage. Les sépultures gauloises de la Marne, antérieures à César, ont fourni un certain
nombre de ces amulettes que le guerrier attachait d'ordinaire au torques national, et qui l'ont suivi dans la tombe.
Passons des croyances animales aux superstitions végétales.
Le caractère sacré des forêts, des arbres, des plantes, est attesté par des textes, des inscriptions, des usages de toutes sortes. Un passage souvent cité de Lucain nous montre les lésions romaines engagées dans une sombre forêt et tremblant d'y rencontrer le génie du lieu. Nous avons vu que le nom de la forêt, nemet, était chez les Gaulois synonyme de sanctuaire et de temple ; c'est dans la forêt des Car nu tes que les cités de la Celtique tenaient, sous la présidence des druides, leurs assemblées religieuses et judiciaires. Les Ardennes et la Forêt Noire étaient qualifiées de déesses, Dea Arduinna, Dea Abnoba. Des groupes d'arbres, comme chez les Finnois, recevaient des offrandes et des prières. On connaît des inscriptions aux Six arbres, Sex arboribus, aux génies des chênes, Dervonibus. D'ordinaire les arbres hantés s'élevaient dans le voisinage d'une roche, d'une source; j'en ai vu dans mon enfance, encore garnis de loques, de rubans et de ficelles, ex-voto simplifiés. Peu de coutumes ont été plus universelles et plus tenaces. Le christianisme, ne pouvant les détruire, les a sanctifiées, accostant d'une croix l'arbre jadis sacré, logeant dans le tronc même quelque menue idole, héritière des Korigans et des Lutins.
L'arbre par excellence était le chêne (comme à Dodone), surtout le chêne-rouvre. Les druides se couronnaient de son feuillage. C'était sur ses branches qu'on recherchait le gui.
A défaut du Soma indien, Asclepias acida, du Haoma et du Bereçman des Perses, les Celtes, et peut-être les Italiotes — pensez au rameau d'or cueilli par Enée, — vénéraient ce parasite, si commun sur le pommier et le peuplier, mais rare sur le chêne. C'était le rameau d'or pur, prenpuraur, remède. puissant, omnia sanans, soit qu'on le suspendît aux portes, soit qu'on l'administrât en infusions. Le gui de Noël, sous lequel on danse et l'on s'embrasse en Angleterre, le buisson ou bouchon de nos cabarets de campagne rappellent encore la popularité de la plante magique. Quant au cri fameux Aguilanneuf, en Bretagne Eginané, Eguilanêy Gaillonée, Aguilanté à Blois, etc., il est bien difficile d'affirmer qu'il se rapporte au gui. L'instinct populaire se sera emparé d'une consonance fortuite» Reconnaissons pourtant que la fête du gui paraît avoir coïncidé avec le solstice d'hiver, avec le renouvellement de l'année.
« Il ne faut pas oublier, dit Pline l'Ancien r l'admiration que les Gaidois ont pour cette plante. Aux veux des Druides (c'est ainsi qu'ils appellent leurs mages),, rien n'est plus sacré que le gui et l'arbre qui le porte, si toutefois c'est un chênerouvre. Le rouvre est déjà, par lui-même, l'arbre dont ils font les bois sacrés; ils n'accomplissent aucune cérémonie religieuse sans le feuillage de cet arbre, à tel point qu'on peut supposer au nom de druide une étymologie grecque (ôpuç). Tout gui venant sur le rouvre est regardé comme envoyé du ciel ; ils pensent que c'est un signe de l'élection que le dieu même a faite de l'arbre. Le gui sur le rouvre est extrêmement rare, et quand on le trouve, on le
cueille avec un très grand appareil. Avant tout, il faut que ce soit le sixième jour de la lune, qui est le commencement de leurs mois, de leurs années, et de leurs siècles, qui durent trente ans. Ils appellent le gui d'un nom qui signifie remède universel. Ayant préparé selon les rites, sous l'arbre, des sacrifices et un repas, ils fout approcher deux taureaux de couleur blanche, dont les cornes sont attachées alors pour la première fois. Un prêtre (l'eubage), vêtu de blanc, monte sur l'arbre et coupe le gui avec une serpe d'or; on le reçoit sur une saie blanche; puis on immole les victimes, en priant que le dieu rende ce don propice à ceux auxquels il l'accorde. On croit que le gui, pris en boisson, donne la fécondité à tout animal stérile, et qu'il est un remède contre tous les poisons. Tant, ajoute le naïf incrédule, tant les peuples révèrent religieusement des objets frivoles ! »
On a depuis singulièrement pontifié sur le gui, symbole d'immortalité, le gui miraculeux quem sua non tulit arbor, qu'un dieu fait naître sur un arbre choisi qui ne l'a pas porté. Le gui n'était pas la seule panacée dont les Druides eussent accepté ou recommandé l'usage.
Le Snmolns, qui se trouve encore dans les marais et prés salés de la Lorraine et des Vosges, du Jura, des Alpes, de l'Auvergne, du centre et de l'ouest de la France, préservait de toute maladie les bestiaux, les bœufs, les porcs. Il importait de le cueillir à jeun et de la main gauche, en détournant les veux. On
l'enlevait avec ses racines, et on le jetait broyé dans l'auge où les bêles allaient boire. La récolte de la Sclago exigeait des précautions plus minutieuses encore, une offrande préalable de pain et d'hvdro-
mel, Pline dit de vin, et des ablutions sérieuses. Les pieds nus, bien lavés, vôtu de blanc, le chercheur de Sélage, prêtre ou profane, devait se baisser furtivement, passer la main droite sous le bras gauche, enlever la plante sans la briser, et l'envelopper tout de suite dans un linge blanc. Cette Selago y sorte de bruyère, est, dit-on, purgative. On a voulu la reconnaître dans Y Herbe d'or de nos Bretons.
La verveine, qu'on appelle, dans le nord de la France, herbe de la double vue, a été douée, chez beaucoup de peuples, de vertus magiques, extase, divination, inspiration. Les Romains remployaient dans les sacrifices, et les Bardes s'en couronnaient volontiers. Selon Pline, de véritables cérémonies précodaient la récolte de la verveine, verbena ofjicinalis. Dans la canicule, à la pointe du jour, avant le lever du soleil, un sacrifice d'expiation, fèves et miel, était offert à la Terre ; on creusait ensuite le sol autour de la plante avec un couteau tenu de la main droite. Il fallait que la verveine sautât en l'air et séchât à l'ombre. Si l'on aspergeait avec un rameau de verveine la salle du repas, les convives arrosés se sentaient particulièrement gais. Les sorciers du moyen âge étaient restés fidèles à ces pratiques.
Sur la jusquiame (hyosciamus) nous ne possédons qu'un traité apocryphe (Apulée ?), De nominibus et virtutibas herbarum. C'est une mince autorité. Toutefois, une cérémonie, la Belinuncia, qui se pratiquait encore au xi e siècle, sous le nom de Belen, Blin, Belend (s'il n'est pas l'espagnol beleno, venin, venenum), que divers peuples donnent à la jusquiame, semble indiquer une antique superstition.
La jusquiame était invoquée contre la sécheresse. Une jeune vierge hue l'arrache jusqu'à la racine, avec le petit doigt de la main droite, et l'attache au bout d'un cordon. Ses compagnes, traînant la plante, chacune par un rameau, font entrer l'officiante, jusqu'aux genoux, dans la rivière prochaine, et l'aspergent d'eau avec les tiges mouillées, puis la ramènent au village à reculons. La jeune fille nue était l'image de la terre altérée ; et peut-être, dans les temps préhistoriques, la victime offerte à la divinité des eaux. Rien de plus conforme à l'esprit des religions primitives.
Toutes les eaux, cela va sans dire, fontaines, sourcesther maies, lacs, fleuves et mers, étaient sacrées et adorées. Aussi bien sous les déguisements modernes, dont nous sourions presque tous, que sous les formes naïves de la crédulité antique, le culte des eaux et de l'eau est fondamental et universel. Partout sur le sol de la Gaule on a recueilli des inscriptions votives ainsi conçues : « A la déesse ou au dieu Borvo, Lixo, Luxovius, Damona, Seriona, Clutonda, Acionna, Divona, etc., un tel, fils d'un tel, a payé volontiers son vœu reconnaissant. » La formule ne change pas et n'a pas changé. Or tous ces menus personnages divins n'étaient autres que les sources ou les fleuves dont ils portaient le nom.
Le Rhin, juge sévère, engloutissait les filles dont on soupçonnait la vertu et les enfants de l'adultère; nos aïeux n'avaient point de nos sensibleries ; ils jetaient à l'eau les nouveau-nés comme nous faisons des petits chats ; si l'enfant surnageait, la mère étai sauvée. Pour les filles, l'épreuve était moins décisive si elles avaient eu soin d' apprendre à nager; mais
Dens Rhenus n'y regardait pas de si près. C'est l'empereur Julien qui attribue aux Celtes ces cruelles puérilités ; et l'on a fait observer qu'à son époque, le Rhin était au moins bordé de populations germaniques. En somme, il importe assez peu, et je ne pense pas qu'il y eût grande différence entre les Germains et les Celtes de la région rhénane.
Presque à l'égal du Rhin, la Seine, la Marne, l'Yonne, la Saône, Sequana, Matrona, Ycauna, Arar, recevaient des honneurs divins. Le nom de Matrona est intéressant; s'il renferme le mot mater, et pourquoi non ? on pourrait en inférer que les Eaux étaient considérées comme des Mères, des " Bonnes daines ", et que le culte s'adressait, non plus à la rivière, mais au génie qui l'habite et la personnifie.
La dévotion envers les sources et les lacs était d'un ordre moins relevé : nous connaissons tous des sources de la lièvre, de la peur, etc., où l'on jette encore des monnaies et des épingles; quant aux lacs, ils n'ont pas cessé, en Gaule, jusqu'au v° siècle, d'absorber les offrandes les plus diverses. Grégoire de Tours cite un la-*, du Gévaudan, près du mont Hélanus, où tous les ans 11113 foule considérable venait jeter du linge, des vêtements, des toisons, des fromages, du pain, de ld cire. La fôte durait trois jours, pendant lesquels, après avoir sacrifié des animaux au dieu lacustre, on banquetait en sjii honneur. Six cents ans auparavant, les Tectosages, pour obtenir la fin d'une épidémie, vouaient un énorme trésor à un lac voisin de Toulouse (Justin). L3 consul Caepion repêcha ces richesses. Il est vrai qu'elles ne lui portèrent pas bjnheur ; battu par les Cimbres, il périt avec son armée et ses enfants ; aussi appela-t-on longtemps
aurum tolosanum les biens mal acquis et funestes à leur détenteur. Mais Strabon laisse à entendre que beaucoup d'autres Romains visitèrent, sans en éprouver d'inconvénient, quelques autres lacs aussi richement garnis.
Gomme les eaux et les bois, les montagnes, dii montes, Peninus, dans les Alpes, Vosegus, les Vosges, Dumias, le Puy-de-Dôme, s'imposaient au respect de ceux qui les voyaient d'en bas; mais le culte, ou du moins les pratiques de la superstition, s'attachèrent surtout aux rochers de forme singulière, aux roches branlantes et tournantes, enfin aux monuments bizarres, menhirs, dolmens, cromlechs, alignements, qui marquent encore, à travers la Gaule et jusqu'en Angleterre, le passage d'une race inconnue. Les cavernes, les allées couvertes devinrent les demeures des génies et des fées. Quelques pierres, pierres-fiches, pierres-levées, ou simples roches, ont été investies d'une vertu génésique; de nos jours encore, dans les Pyrénées, en haute Bretagne, les filles vont leur demander un mari.
Enfin, suivant leurs dispositions et leurs attitudes, les pierres ont été regardées comme des massues, des jouets, même des déjections de divinités, comme des héros pétrifiés à temps ou pour toujours, mais au fond, vivants et puissants. Avant d'avoir appris la statuaire, les Athéniens adoraient leurs dieux sous forme de pierres brutes ou â peine équarries. Il semble que les Gaulois, incapables de représenter leurs divinités et leurs ancêtres, se soient plu à les voir dans les roches de Garnac et autres piliers commémoratifs ou tumulaires. Hypothèse d'autant plus vraisemblable, que les sommets arrondis de certaines pierres levées
décèlent un effort évident pour figurer une tête humaine. Complètement étranger d'abord au culte des pierres et des mégalithes, le druidisme a dû s'y rattacher après l'invasion des dieux romains. Chassé vers les landes et les forets désertes, il a appris à chercher un refuge derrière les grands blocs de granit et au fond des allées couvertes. De. là l'intime alliance de ces deux religions déchues et le nom de celtiques si longtemps attaché aux mégalithes de la Gaule.
Les quatre catégories sacrées jusqu'ici parcourues, animaux, plantes, eaux, pierres, se rapportent à des êtres ou objets, réels, concrets, terrestres, les premiers sans doute qui aient frappé les regards et éveillé la pensée. D'autres aussi, à la fois proches et lointains, le vent, le feu, la foudre, et des phénomènes moins circoncrits, le jour, la nuit, les saisons, les mouvements des astres, se sont imposés, presque en même temps, à l'adoration des mortels. Tel était un génie du Vent, spécial à la Narbonaise et à la Province romaine, Kirk, Circius, le terrible mistral, auquel Auguste crut devoir élever des autels. L'emploi du feu dans le sacrifice et les funérailles nous le montre dans son rôle primitif, dans son office terrestre d'animal dévorant, ignis animal, disait Cicéron, d'être à la fois utile et redoutable, à qui les hommes abandonnent, sacrifient une partie de leur nourriture, afin d'obtenir de lui quelque rôti succulent ; à qui sont offerts, en reconnaissance de ses dons, les prisonniers, les criminels et souvent même des victimes innocentes, les plus précieuses de toutes. C'est lui qui est chargé de délivrer le fantôme immortel des guerriers et des chefs, de purifier leur corps subtil destiné à là vie d 'outre-tombe.
Pour les Gaulois, comme pour les Papouas ou les Iroquois, sans parler des anciens Grecs et des anciens Italiotes, la mort est l'exacte continuation de la vie; l'autre monde est calqué sur celui-ci. Le double vivant du guerrier défunt y retrouve ses armes, ses chiens, ses chevaux, ses femmes, ses amis, ses esclaves brûlés avec sa forme visible ; il y reçoit des messages, y paie ses dettes, y réclame ses créances. Selon les traditions bretonnes, les morts gagnaient les îles de la côte, ou bien quelque lieu souterrain, en Irlande ou en Angleterre. Le nom de Baie-des-Trépassés, en Armorique, et beaucoup d'autres souvenirs, attestent la ténacité de ces superstitions. Les druides, empruntant à l'Irlande des mythes qu'ils y avaient peut-être apportés, enseignaient que le dieu des enfers, Disputer, était le père de la race celtique, et que les âmes des ancêtres revenaient animer leurs descendants.
Aucune de ces données, plus ou moins ingénieuses, n'était étrangère sans doute aux diverses populations de la Gaule. Mais le peuple des campagnes les subordonnait à des idées plus anciennes et plus simples; il croyait bien que les morts ne meurent pas, mais qu'ils regrettent la vie et sont mal disposés pour les vivants; ils les voyaient le soir errer autour de leurs sépultures; et malheur à qui les rencontrait. C'étaient des revenants, traînant leur suaire, ou transformés en loups-garous, en vampires ; des revenants qui sur la bruvère ou dans la forêt s'en allaient courir avec les Dusii, les Givions, les Korrigans, Faitiaux, Lutins, Gabins et Gobelins, Soirets de Lorraine, Rougesgoules de Normandie, Bugul-Noz (enfants de la nuit), (iouriz et Poulpiquets de Bretagne, Chauco-Vievos du Porigord, Ganipotes de Faintonge, Brouches du
Béai n, Padouès et Hantaoums du Bigorre, le Teuz de Morlaix, le Sotray de Sologne, le Grand Moguant de Chartres ; malicieux démons des eaux, des bois et des cavernes, avec les innombrables divinités primitives évoquées de la terre même par les enchanteurs et les magiciennes.
Les Fées, probablement Suliviœ (d'où Sylphe), — les inscriptions semblent les désigner ainsi, — étaient bien antérieures en Gaule à leurs dénominations latines : fata, fatuœ (fades), de fari, dominœ (dames), matres, virgines, etc. Les Fées ne diffèrent en rien des Apsarâs de l'Inde, des Païrikas et Drujes de la Perse, des Nixes de la Scandinavie, des Elfes, des Ondines germaniques, des Nymphes grecques ou latines, Naïades, Dryades,. Oréades, Faunesses, enfin des Génies mâles ou femelles qui pullulent dans toutes les mythologies. Nées de l'instinct animiste, elles ont revêtu les formes sans nombre que suggèrent des rencontres, des confusions, des visions où entre une certaine part de réalité.
Le passant égaré voyait îlotter sur l'eau leurs écharpes de brume, ou voltiger sur les marécages la phosphorescence de leurs yeux (Follets, Farfadets). Celles qu'on a cru voir le matin d'une joie ou le soir d'un malheur; les filles attardées qui dansent au clair de lune, et dont le branle a laissé dans la mousse sa marque circulaire; les lavandières qu'on entend sans les apercevoir: les affligées, qui pleurent en se tordant les mains ; les amoureuses qui se cachent derrière le menhir phallique, ou dans la grotte d'un gave; la vieille qui remplit sa cruche à la fontaine, ou file au seuil de la chaumière, ou marche courbée sous le fagot de bois mort ; les vagabondes qui volent les
enfants sur le pas des portes ou détournent les vaches et qui se terrent dans les grottes, les houles, les ruinés; les bonnes âmes qui lèvent le loquet poui déposer dans Pâtre une pièce d'or ou un chanteau de pain renouvelé tous les jours ; les commères de l'accouchée qui reçoivent l'enfant et le douent de toutes les vertus; les voyantes qui savent des secrets pour les troupeaux, des recettes pour le beurre et pour les madadies; les jeteuses de sorts et de regards; les magiciennes habiles à montrer la lune dans un puits ou dans un seau ; les mortes dont les portraits animent les vieux murs, dont les fantômes hantent les galeries silencieuses, — toutes sont Fées. Tout ce qu'elles touchent est fée, devient talisman pour le favorisé qu'elles en gratifient. Incarnations sans nombre de la Fortune, du Fatum, elles personnifient toutes les chances tonnes et mauvaises,, depuis celle qui fait tourner le lait, jusqu'à celle qui donne un diadème. Leur baguette gouverne la vie et commande aux éléments.
Rien n'égale la rapidité de leurs métamorphoses : biche dont la course agile fait craquer les feuilles mortes, couleuvre des dames qui glisse dans l'herbe, poisson qui saute, eau qui jase, étoile qui argenté le coude de la rivière, caillou, rocher, arbuste, fleur, rien dans les trois règnes qui ne serve à leurs déguisements. A certains jours, elles quittent la ligure humaine, condamnées par leur reine à la forme et à la destinée de quelque animal, mortelles alors et se dérobant jusqu'à l'heure où finit l'épreuve. Heureux celui qui, par pitié, sans les connaître, leur épargne une blessure ou la mort ! A celui-là, elles se montreront dans leur majesté, jeunes, radieuses, dans
l'éblouissement de leurs robes couleur de temps ; à lui leurs bienfaits, leur amour ; — car elles épousent parfois les humains.
Quelques-unes sont méchantes, haineuses ; la plupart seulement fantasques. Souvent leur malice ne va qu'à épouvanter le peureux, à lui jeter une racine entre les jambes, à lui planter des oreilles d'âne ou l'aune de boudin traditionnelle. Hostiles à l'insolent, au bravache, elles aiment le faible, le simple d'esprit, ce Jean le diot dont notre ami Sébillot conte si bien les aventures : il v a dans leurs fantaisies quelque justice ironique, certaine philosophie narquoise, lorsqu'elles abattent le géant sous le genou de l'avorton, et asseyent l'imbécile sur le trône.
Pour le paysan, le bûcheron, le pécheur, les Fées étaient des puissances voisines, présentes, plus mêlées à toutes les circonstances de sa vie que les divinités de plus haut vol. La conquête romaine, en latinisant les dieux gaulois, accentua le caractère national des Fées ; autour d'elles se groupèrent les souvenirs de la race, les fables plus antiques encore, les noms légendaires des héroïnes, des druidesses, élèves du sage Myrdhinn, Viviane, Morgane, Mélusine, Ariel, la Vouivre ou Fée-couleuvre de la Franche-Comté, la Fée de Bourgogne, Nic-Neven, sorte d'Hécate écossaise, les Davine-Shi gaéliques.
En exorcisant, en traquant les Fées d'arbre en arbre, de fontaine en fontaine, les prêtres élevaient leurs chapelles et leurs oratoires aux lieux mêmes où les Dames proscrites avaient opéré leurs merveilles. Substitution habile autant que nécessaire, et qui favorisa singulièrement la diffusion du christianisme
dans les masses superstitieuses, mais qui consacrait et sanctionnait le pouvoir des Fées. Celles-ci gardèrent leur prestige ; elles ne furent pas évincées. Sous le couvert des saintes, qui se croyaient leurs héritières et n'étaient que leurs prête-noms, elles conservaient leurs demeures et leurs fidèles. C'est sous l'arbre des Dames que Jeanne d'Arc entendra ses voix, la voix de la patrie.
Il n'est guère de province française qui ne connaisse des arbres, des grottes, des dolmens hantés par les Dames. Les enfants lorrains attachent encore, en chantant des cantiques, des rubans à la haie des Fées. On cite des Pierres et Roches aux Fées, des trous, puits, maisons, chambres, cabanes des Fées, des Fades ou des sorcières, près de Plombières, de Noailles (Oise), de Vihiers (Maine-et-Loire), de Felletin (Creuse) ; de Vienne, de Langeac, de Bourg- Saint-Andéol, de Draguignan, de Saint-Maurice, de Lodève. Près de Tours, une roche tournante a été apportée par une Fée sur le bout de ses doigts ; c'est sur leur tête que trois fïleuses blondes et pâles ont charrié à Pinols (Haute-Loire) la Tioule de las Fadas; Blois a sa Pierre de minait qui vire une fois l'an, Clermont sa Roche branlante, la Lozère son Bertel ou Fuseau des Fées, ce fuseau d'où s'échappaient ces fils si fins, usurpés depuis par la Vierge.
En Périgord, aux environs de Miramont, les Fées habitaient la grotte du Cluzeau, qui étend à plus de six lieues sous terre une enfilade de chambres pavées de mosaïque. On risqu ; do î.iiamtrcr, dans les Pyrénées, les lien nos des dieons, les Dames blanches du Bergonz, qui portent le bonheur dans la
main droite, le malheur dans la main gauche; il faut les convier à des repas servis sur un linge blanc dans des chambres ouvertes. Ailleurs, le premier jour de Tan, le père de famille rompt le pain des I<ées et le partage aux gens de la maison. En Bretagne, les vieilles croyances païennes sont intimement associées aux dévotions orthodoxes. Les paysannes du Pays Gallot croient fortement, il est impossible d'en douter, au pouvoir des Fées de la houle marine, aux sorts jetés, aux talismans que les Faitiaux et les Korrigans donnent au matelot ou à la vachère. Est-il besoin d'ajouter que le succès inépuisable des contes de fées, vieux ou renouvelés, la passion extraordinaire des érudits de toute langue qui en recueillent les versions les plus naïves et jusqu'aux moindres variantes, attestent encore la complaisance de nos générations sceptiques pour les souvenirs de la religion primitive, et, celle-là, vraiment universelle.