‹ Les gaulois: origines et croyancesChapitre 11 sur 32 · B CELTIQUE · texte numérisé non relu

B CELTIQUE

des glands ou des faines, que semblent attendre ■ un bœuf et un cerf placés au-dessous. Bien habile, bien aventureux aussi, celui qui prétendrait résoudre la singulière énigme du dieu cornu tricéphale ou triple, ses relations avec le bœuf, avec le cerf, avec le serpent. Je doute que les sculpteurs gaulois eux-mêmes eussent gardé le sens bien net des mythes indo-européens qui avaient dil se combiner ici avec un ancien culte des animau:

ules

serpents sont-ils les deux nocturne, au Lunus cornu nommé Cernunnosî Le serpent que va tuer Seoirîos o\iSmertostst-i\ Vritra, Ahi, Akriman, le démon de la nue et du mal, vaincu par une sorte d'Héraklès à massue, de Saviiri védique ? (car la lecture Sévi. .ri-os permettrait ce Tapprochen bien encore, ce dieu ennemi du serpent, si on lit Smer-ios, Smertos, serait-il un personnage que nous ne connaissons pas encore, un lumineux Mercure (smer, en irlandais moyen, veut dire « feu»), un époux de la déesse lio-smerta qui figure sur diverses inscriptions? A l'appui de cette conjecture, on produit la dédicace d'un vase trouvé à Sanxay, prés de Poitiers: Deo Mcrcurio Atu-Smerio, et la légende Deo Ad-Smerio, lue sur la base d'une statue de Mercure trouvée à Mcaux.

Un des noms authentiques du Mercure gaulois

mt);

serait donc Atusmérius ou Adsmérius. M. d'Arbois propose encore d'y ajouter le nom de Lug, Lugus, le patron de Lugdunun (Lyon), dieu guerrier irlandais qui tue un dieu funeste, un dieu de la mort, Balar. Lug, en irlandais, veut dire guerrier (cf. latin luetari y lutter) et fait songer involontairement au Loki Scandinave. Je serais porté, quant à moi, à le rapprocher de lue, dans lucere, luc-men, luc-ina, luc-idus, étvmologie qui conviendrait parfaitement à un guerrier lumineux. D'après un passage apocryphe de Plutarque (De Fluviis), le premier terme du composé Lugudunum aurait signifié ce corbeau ». Je rappelle que le corbeau, à divers titres, était fort honoré en Gaule comme en Germanie. Fidèle compagnon des tribus guerrières et du dieu des batailles, il mangeait au nom des dieux les riches hécatombes que leur procurait la valeur des héros celtes ou teutons. Oiseau intelligent, presque parleur, il conseillait les dieux. Deux corbeaux siégeaient sur les épaules d'Odin; Strabon, d'après Artémidore, rapporte, sans y croire, il est vrai, qu'il y avait en Gaule un Oracle des deux corbeaux. Chez les Grecs, enfin, avant d'être teint en noir, le corbeau fut l'oiseau favori d'Apollon.

Il faut prendre pour ce qu'elles sont, pour des tentatives ingénieuses et sincères, ces diverses explications relatives au Gernunnos mono ou tricéphale, au Mercure Sevirios ou Smérios, vainqueur du serpent, enfin à ce Lug, dieu gaulois dont le culte s'est conservé en Irlande. Il va sans dire que d'autres interprétations plus ou moins vraisemblables ont été soutenues. Gernunnos a été regardé comme un dieu de la chasse, très bien placé auprès du taureau, emblème des migrations et des mœurs pastorales, auprès d'un Esus, dieu

bûcheron, dieu du chêne et de la forêt. Mais l'attitude accroupie de Cernunnos ne convient guère à un chasseur; et sa tricéphalie (bas-relief d'Autun), la présence de ses deux parèdres, hommes ou animaux (Vandœuvre et Reims), lui assignent un rang plus élevé dans la triade. On l'a considéré encore comme un Bacchus gaulois, et il se peut que ce râle lui soit échu à une date postérieure;

Cernunnos ne parait pas avoir été associé aux images , également cornues et barbues, où l'on a cru deviner un Bacchus.

11 nous reste, pour avoir tiré des bas -reliefs parisiens tout ce

qu'ils peuvent Jovis

suggérer, à interroger les dieux romains qui s'y trouvent associés aux divinités gauloises : Jovis, à peu près figuré dans une attitude classique, est certainement le Jupiter latin, le dieu des vainqueurs, hôte-, imposé et accepté, de l'Olympe gaulois. Volcanus, peut-être sur d'autres monuments Volîanus, semble répondre à un dieu gaulois forgeron et fulgurant. Selon les écrivains

t'M) LES UACLOIS

latins, les Celtes Hcordisques honoraient surtout Mars etVulcain. Volcan us est-il ici le substitut de Taranis? C'est i-eiju'on ne peut dire; Toronis pouvait se trouver sur le troisième autel îles Nautes, dont les bas-reliefs ont péri.

Le personnage le plus inattendu est certainement Castor. Que viennent faire ici les

il n'est pas douteux que Pollux fût représenté sur la quatrième face de la pierre, les deux jumeaux étant inséparables?— Cependant leur culte a été populaire dans la Gaule romaine ; •iption de

Vie

des statues avec chevaux, signa Voli-aniM cumequis; et pré-

cis émeut ici leurs chevaux sùM à côté d'eux. On croit saisir dans Diodore l'origine de ce culte, très probablement antérieur à la conquête romaine. 11 s'agit de dieux phéniciens confondus avec la constellation des gémeaux (Praires Helenœ, lucida sidéra d'Horace), et avec les Cabires de Samothrace, proches parents et prolecteurs des Diosciires. Diodore rappurte, d'après Timée (IV, 56),

que les Celtes riverains de l'océan rendaient aux deux frères un culte fondé sur une tradition toujours existante parmi ces peuples, et suivant laquelle ces deux divinités, sorties delà mer à une époque fort ancienne, leur étaient apparues sur le rivage. Diodore ajoute, avec une singulière naïveté, que cette tradition était une des preuves sur lesquelles on appuyait la réalité historique du retour des Argonautes par l'océan septentrional, « car les Dicscures faisaient partie de cette expédition ». Protégés par les dieux de Samothrace, ils eurent la gloire de sauver leurs compagnons, et furent, dès lors, invoqués eux-mêmes par les navigateurs comme des divinités tutélaires. Les Gaulois ont d'autant plus aisément accepté la forme latine, équestre, de ces dieux, que, sauf chez les Namnètes et autres riverains de l'océan, les chevaux leur étaient plus familiers que les navires.

On aura remarqué que, par un étrange hasard, deux des divinités les plus fameuses de la Gaule antique ne paraissent ni sur les précieux débris de la Cité, ni sur les bas-reliefs d'Autun, de Beaune, de Reims qui nous onl servi de points de comparaison . C'est Lucain, dans sa Pharsale, qui va nous les révéler, en des vers fameux, dont on a peut-être abusé (I, 444) :

Immitis plaçât ur sanguine diro

Tentâtes, horrensque feris altaribus Esus, Et Tarants Scythicœ non mitior ara Dianœ.

« Le farouche Teutatès, avide de sacrifices sanglants, le terrible Esus et ses affreux autels, Taranis aussi impitoyable que la Diane des Scythes. »

Le poète, évidemment, a prétendu citer les dieux

gaulois les plus célèbres de son temps, c'est-à-dire sous Claude et Néron. Son témoignage, qui ne peut être contesté, vient donc à l'appui du monument parisien, et le complète. Esus, Teutatès et Taranis sont au moins reliés par un trait commun , le caractère sanguinaire de leur culte. C'est à cette trinité sauvage, au pied des arbres rudement équarris qui la représentaient dans la sombre forêt sacrée, qu'on immolait des victimes humaines, prisonniers de guerre, criminels, ou même innocents, préparés durant cinq années, comme Strabon nous l'apprend, au sacrifice expiatoire. Oui, comme les Khonds de l'Inde, comme les Colombiens d'Amérique, les Gaulois nourrissaient, purifiaient, divinisaient même un homme jeune et beau pour en faire, au temps marqué, une offrande plus solennelle et plus efficace à leurs divinités nationales, et notamment, tous les textes concordent sur ce point, à leur Mars (Teutatès) et à leur Jupiter tonnant (Taranis). Quant à Esus, nous avons vu combien il est difficile de l'identifier avec un des dieux mentionnés par César. Ce serait une sorte de Faunus, de Sylvanus, très analogue à ces anciens génies des forêts latines, et proche parent, comme eux, des divinités guerrières ou éponymes.

La carrière de Taranis, Jupiter incomplet, car il n'est, au propre, que le tonnerre (taran en gaulois), fut un peu plus longue, mais non moins obscure. Absent des inscriptions de la Gaule, il ne paraît, durant la période impériale, qu'aux deux extrémités du domaine celtique, en Dalmatie, aux bords du Rhin et en Grande Bretagne, et sous des formes altérées : Jovi Optimo Maximo Taranuco (Sébénica, Dalmatie) ; DeoTaranucno (Brambach), « au dieu/ils

de Taranus » d'après d'Arbois; enfin I. O. M. Tanaro, variante évidemment germanisée (le dieu germain du tonnerre est Donar, Thunar).

Un dieu que Ton s'étonne sans doute de ne pas voir encore, c'est Belenus, l'Apollon probable de César, et certainement — sous ce nom ou sous plusieurs autres — une des grandes divinités celtiques. Si l'on ne consulte que l'épigraphie, on ne peut l'admettre parmi les dieux gaulois ; il n'est nommé, en Gaule, que par Ausone, au iv e siècle ; toutes les inscriptions qui se rapportent à Apollo Belenus, Belinus, Belen, Bellinus Augustus, viennent d'Aquilée et du Norique. C'était évidemment le patron et le dieu-soleil de ces régions ; et son temple devait se trouver à Béligna près d'Aquilée. C'est à Bélénus que la ville d'Aquilée offre des sacrifices et des supplications aux heures critiques de son histoire, sous le coup des guerres civiles et des invasions barbares (sous Pupien et Balbin, sous Maximin, 111 e siècle).

Maintenant, la part faite aux notions exactes et authentiques, entrons dans le domaine des probabilités, qui confine si souvent à la certitude. Le fait môme de la persistance du culte de Bélénus à l'orient de l'Italie est une preuve d'antiquité, puisque l'établissement de tribus celtiques dans le Frioul et la Carniole remonte à tout le moins au v e siècle avant notre ère. Ajoutez que le nom du dieu est celte au plus haut degré. Voici les paroles mêmes de M. d'Arbois : « Belenus, Bilinus, Bellinus sont les formes diverses du même mot gaulois, dérivé de Belo ou de Bello, qui figure comme premier terme dans Bellovesus, Bellovaci, Belatullos, Bêla-

farad ros, Belatiunara, comme second terme dans la monnaie gauloise portant Cnnobelinus , et dans (Jynobelinns de Suétone (Vie de Caligula) ; voyez encore Genio loci Bellanco (inscr. Rhénanes), et les noms botaniques Belinnntia* Bilisa, la jusquiame; géographiques: Bellintiim, près d'Avignon, Beliandrum (Peutinger), Belimma en Grande Bretagne, etc. Je crois que le double L de Bello, Bellintum y provient (comme pour Bellona des Cisalpins) d'une assimilation erronée avec le latin bellum. » Dans la forme certainement apparentée Abellio, forme aquitanique et tectosat^e, le doublement de / indique un essai d'assimilation avec Apollo.

Il est, enfin, un argument qu'on ne saurait négliger,

la tradition constante chez les anciens qui attribue

aux Hyperboréens, c'est-à-dire aux anciens Celtes

alpins et danubiens l'origine môme du culte

d'Apollon (Pindare, Eschyle, Apollodore, Strabon),

apporté à Délos par des vierges hyperboréennes.

Nous savons aussi par Paul Orose que les Gaulois de

Toulouse honoraient avant tout un dieu qu'il nomme

Apollon , et que le sanctuaire et le lac où les

Tectosages enfouissaient leur butin étaient sous

l'invocation d'Apollon. Ausone d'autre part signale

chez les Baïocasses (Baïeux) un sacerdoce d'Apollon,

d'institution druidique. Ce n'est pas à dire que cet

Apollon s'appelât partout Bélis ou Bélénus ; les

peuples du Centre et du Nord préféraient le nom

de Grannus (Aquœ Granni, Aix-la-Chapelle) associé

à celui d'Apollon sur des inscriptions nombreuses

trouvées depuis l'Ecosse jusqu'à la Dacie. Mais il y a

tout lieu de croire que Bélen se maintint au sud de la

Loire, ou plutôt se confondit, dès le règne de Septime

Sévère, avec Baal, Belus, importé de Syrie par les légions, avec Baltis (Baaltis), avec Mithra et Jupiter Dolichénos. Bélus a été adoré dans le pays des Yoconces, à Vaison.

La dernière des grandes divinités citées par César est une Minerve qui préside aux arts et aux industries féminines. C'est une définition fort dédaigneuse et nécessairement inexacte de la Minerve celtique, de la divinité guerrière des Insubres, de celle que son nom gaulois apparente au grand dieu solaire Bélénus. Ce nom, .révélé par trois inscriptions du Midi, était Belisarna. Ailleurs, à Bath par exemple, elle s'appelait Sulis, Sulisldennica, chez les Bellovaques Solimara (peut-être des noms féminins du soleil) ou bien Sulivia , la Fée par excellence. M. Maury pense qu'elle était associée à Apollon sous le nom de Sirona que d'autre part M. d'Arbois rapproche de la lune Séléné (indo-eur. Svaranà).

Il s'en faut que nous ayons épuisé la liste des divinités gauloises que nous laissent deviner les inscriptions votives de l'âge gallo-romain ; Mars, plus que tous, abonde en épithètes, donc en synonvmes locaux ; d'où nous avons inféré la coexistence de nombreux dieux similaires adoptés par les diverses régions. Ainsi Mars n'est pas seulement Toutatis, il est et Mogenius et Sinatis et Harmogios. Il est encore, tout le long des Pyrénées, Leherenn (Luern), nom ligure ou arverne; chez les Aulerques, Camulus, comme l'indique le fameux Camulogène (fils de Mars) ; Segomos, le victorieux ; Caturix, roi des batailles ; Albiorix, Belatucadros ; il a pour parèdre une déesse Nenietona.

Par les côtes, nombre de divinités gréco-phéni-

ciennes s'étaient insinuées dans le sud et l'ouest : tels un Saturne, très apocryphe, dont parlent Diodore et Strahon ; un Bacchus Milichos dans lequel on a reconnu Moloch ; et surtout un ou plusieurs Hercules, plus voisins de Melkarth que d'Héraclès. Parmi ces Hercules, il en est un dont Lucien s'est amusé à dessiner un portrait fantastique, et qui, sous le nom véritablement ancien iïOgmios (l'écriture était appelée Oyhatn en Irlande), réunit les attributs de Mercure et d'Apollon. Le passage est bizarre et vaut d'être cité, parce qu'il est assez ancien (11 e siècle) et qu'il ne peut être entièrement inventé.

« C'est Héraclès que les Gaulois appellent Ogmios ; ils le peignent sous la figure la plus étrange dont on se soit avisé pour représenter un dieu. Ils en font un vieillard décrépit, chauve sur le devant de la tête, blanchi sur la nuque, quand ils veulent bien lui laisser des cheveux. Sa peau est rugueuse, basanée, comme celle d'un vieux marin. On le prendrait pour Charon plutôt que pour Héraclès ; il en a cependant les attributs, la peau de lion sur l'épaule, le carquois au dos et l'arc à la main. Je crus d'abord que les Gaulois, en faisant une caricature d'Hercule, avaient eu le dessein de tourner en ridicule les dieux de la Grèce, et de se venger de celui-là en particulier, parce qu'il avait jadis dévasté leur pays. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ce vieil Héraclès traînait après lui une foule immense de gens accrochés par l'oreille ; ces chaînes , subtiles comme des fils, étaient d'or et d'ambre. Bien que retenu par des liens si fragiles, tout ce monde enchaîné ne cherchait pas à fuir. Pour comble d'absurdité , le peintre, ne sachant à quoi rattacher ces fils, puisque les deux

mains du dieu tenaient la massue à droite et l'arc à gauche, imagina de lui percer la langue et de les y fixer. C'est ainsi qu'Héraclès menait derrière lui tout ce peuple en tournant la tête et en le regardant d'un air enjoué. J'étais devant ce tableau, ébahi, désorienté, lorsque, mon voisin, qui était Gaulois, homme 1 nstruit, d'ailleurs, et sans doute du nombre de ces philosophes d'au delà des Alpes, me dit :... Pour vous c'est Mercure qui est le dieu de l'éloquence ; chez nous c'est Héraclès que nous avons choisi parce qu'il est plus^fort. Nous le représentons vieux, parce que c'est dans la vieillesse qu'il atteint la maturité et la plénitude... Ne faites-vous pas sortir le miel de la bouche de Nestor? Donc notre vieil Héraclès traîne tout ce peuple enchaîné par les oreilles à sa langue. Nous pensons enfin que c'est Hercule qui a conquis le inonde par la sagesse et la persuasion. Ses flèches sont les mots aigus, ingénieux, rapides, qui pénètrent dans les esprits... Votre Homère dit bien que les mots sont empennés. »

A côté de cet Hercule d'avocat, grec et gaulois, il en était un, vraiment national, gigantesque, féroce, violent et pourtant débonnaire, dieu du soleil dévorant, figuré par le grand mannequin d'osier plein de victimes enflammées dont le bûcher fournissait la bûche de Noël, présent du solstice d'hiver, et le joyeux foyer de la Saint-Jean, image joyeuse du solstice d'été , un Hercule dont la bouffonnerie est plus spirituelle que toute la finesse allégorique d'Ogmios. Le temps en avait emporté le nom ; c'est Rabelais qui Ta retrouvé. Nulle inscription, sans doute, nul texte avant la Renaissance, n'a parlé de Gargantua. Mais cette forme antique, plus indo-européenne encore que

gauloise, mais les pierres et les empreintes auxquelles est attaché dans nos provinces le nom de Gargantua, sucrèrent invinciblement l'idée d'une vieille divinité populaire. C'était l'avis de Jacob Grimm, 1837, de Félix Bourquelot, de M. Gaidoz, 4868. Considérez que les héros de Rabelais sont Pantagruel, Panurge, Jean des Entommeures. Pas un n'est connu dans les campagnes. C'est Gargantua qui est assis, près de Rouen, dans la Cathedra Gigantis; c'est lui qui a jeté les grosses pierres de Cojou, les deux mille cailloux du Haut-Brambien, qui le gênaient dans ses souliers. C'est lui qui a laissé près de Nantes, après un copieux repas, le Mont Gargant, et dont les divers exploits de force et de gloutonnerie remplissent tout un agréable volume de Paul Sébillot. Assurément ce n'est pas la lecture de Rabelais qui a enfanté toutes ces légendes. Tout au contraire c'est d'elles que Rabelais a tiré son bon et puissant géant. Ce nom qu'il a rencontré quelque part dans l'Ouest ou le Midi n'est pas de son invention.

Gargantua est formé comme Nantua , comme Cruas (Ardèche), comme Cathubodua, déesse celtique, le latin Fatua, Vacua etc. La racine Garg 9 avaler, dévorer, a fourni (jurges (gouffre et gorge), le provençal gargaou, gosier, l'espagnol garganta, garganton, le latin du moyen-âge Gargatha, Gargathum, l'ancien breton Gargaten. Gargantuan, en Provence, est une bête ou un homme vorace. J'avoue que les prudentes réserves émises par M. Gaston Paris ont bien de la peine à ébranler l'autorité de ces exemples. Une chronique anglaise achève l'apothéose de Gargantua; on y lit : « Gurguntias, Jilius nobilis illius Beleni. — Gurguntius, le fils de l'illustre Bélénus. »

Résumons cette laborieuse enquête.

Rudimentaire et farouche, dénuée des embellissements de l'art et de la poésie, la mythologie gauloise est formée, comme César Ta constaté, des éléments communs à toutes les religions indo-européennes, mais plus ou moins associés à des légendes et à des pratiques ligures, ibères et phéniciennes.

Elle est essentiellement polythéiste, et le mysticisme n'y tient aucune place.

La triade, qui semble marquée par les trois grues du Tarvos Trigaranos , et par la tricéphalie du dieu Gernunnos, et consacrée par les vers de Lucain, est isolée dans la foule des dieux, comme la triade grecque Zeus, Poséidon et Pluton, comme la triade capitoline Jupiter, Junon et Minerve.

C'est seulement en Angleterre et en Irlande que l'habitude de compter par trois est devenue un procédé mnémonique et rhythmique, en lui-même fort indifférent.

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