‹ Les gaulois: origines et croyancesChapitre 12 sur 32 · ORIGINES ET CROYANCES DE LA GRANDE BRETAGNE ET DE L'IRLANDE · texte numérisé non relu

ORIGINES ET CROYANCES DE LA GRANDE BRETAGNE ET DE L'IRLANDE

Malgré quelques vagues notions rapportées comme à regret de leurs voyages commerciaux dans l'extrême occident, c'est à peine si Ton peut dire que les anciens connaissaient, avant César, la Grande Bretagne et l'Irlande. Thulé, Œstrymnides, Cassitérides, îles ou pays de l'étain, Hibernia, Brottia, Britannia, étaient vraiment synonymes de terra incognito,, lorsque César, à la fin de sa troisième campagne (an 50), entreprit de rattacher au monde romain l'est et le sud de l'Angleterre; et nous lui devons les premiers renseignements sérieux sur les populations du Kent et de la Tamise. *

Bien que l'été s'avançât, il résolut de pousser une reconnaissance dans la grande île qui passait pour le centre du druidisme, et dont les peuples avaient, paraît-il, fait cause commune avec les Belges dans les guerres précédentes. Tout en rassemblant vers Boulogne une flotte considérable, il interrogeait les marchands du littoral et des régions voisines. Mais il ne put rien tirer d'eux ni sur la grandeur et la configuration du pays, ni sur le nombre, la force, les mœurs et les coutumes des habitants, ni sur les ports accessibles aux grands navires; au contraire, son enquête donna l'éveil aux riverains du détroit, et son envoyé Volusénus ne trouva pas, en cinq jours,

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un seul point où il osAt prendre pied; toute la côte était gardée. Commius, qu'il avait fait roi des Atréhates, fut député près des Barbares, chargé de réclamer partout des otages et des promesses de paix. Enfin, parti vers minuit, il se trouva en vue des côtes à dix heures du matin, parvint à tromper à demi la vigilance de l'ennemi et gagna vers le soir une plage unie et découverte. Mais déjà la cavalerie et les chariots des Bretons accouraient sur le sable; et, sans une diversion des frondeurs, les Romains, qui avaient de l'eau jusqu'à la ceinture, auraient été criblés de flèches avant de prendre pied. La retraite des insulaires permit d'installer le camp à la hâte et d'attendre les propositions ou les attaques. Après avoir rendu l'envoyé Commius, qu'ils retenaient prisonnier, et offert un certain nombre d'otages, les Bretons n'en continuèrent pas moins d'escarmoucher contre les fourrageurs romains, sans fournir l'occasion d'une action générale ; ils savaient qu'une haute marée avait causé de graves dommages à la flottille ; et ils tachaient d'affamer les envahisseurs. César ne pouvait, raisonnablement, s'éloigner de la Gaule et se risquer avec deux légions dans un pays très boisé, et tout à fait inconnu ; ses vaisseaux tant bien que mal réparés, il regagna le Boulonnais sans encombre, et à temps encore pour tenir à Samarobriva l'assemblée annuelle des cités gauloises. L'année suivante, il s y prit de meilleure heure'; avec près de huit cents vaisseaux, cinq légions et quatre mille cavaliers gaulois, il débarqua librement, résolu cette fois à pousser de l'avant ; il avait pour guide un jeune chef de la rive droite de la Tamise, Mandubratius, dont le père avait été dépossédé et tué par un roi voisin,

l'ambitieux Casivellaunus. Assure de la neutralité des Trinobantes, Cénimagnes, Ségonsiaques, Ancalites, Bibroques, Casses, anciens vassaux de son protégé, il put laisser sur le rivage dans un camp retranché la majeure partie de sa flotte et, passant la Tamise, mettre en fuite, non sans carnage, les chars et les cavaliers bretons. Il y avait là nombre de guerriers vaillants, adroits, redoutables dans les surprises ; mais aussi incapables que l'eussent été les héros grecs ou troyens de résister à la marche combinée d'une phalange ou d'une légion. César remporta donc quelques avantages positifs; il retourna en Gaule avec de nombreux prisonniers, des otages et des promesses de tribut.

On peut extraire de son récit quelques notes précieuses sur le pays et sur les habitants :

« L'île est triangulaire ; un côté regarde la Gaule ; l'angle de ce côté, vers le Kent (Cantium), où abordent presque tous les vaisseaux, est vers l'orient ; l'autre, plus bas, vers l'Espagne et le midi ; l'autre regarde le couchant; c'est par là qu'est l'Hibernie, qui passe pour plus petite de moitié que la Bretagne, dont elle n'est pas plus éloignée que celle-ci de la Gaule. Entre les deux est l'île appelée Mona ; on croit qu'il s'en trouve aussi plusieurs autres moins grandes, où régnerait en hiver, pendant trente jours, une nuit continue... L'intérieur est habité par des autochthones, par des peuples nés dans l'île ; la côte l'est par des Belges que le désir de guerre et de pillage fit sortir de leur pays. Ceux-ci ont presque tous conservé leurs noms continentaux. L'île est fort peuplée. Les maisons y sont bâties à peu près à la manière des Gaulois. Ces gens nomment ville un bois

épais, fortifié d'un rempart et d'un fossé, qui leur sert de retraite contre les courses de l'ennemi. (Telle était la ville de Casivellaunus.) 11 y a quantité de bétail. Pour monnaie on se sert de bronze ou de morceaux de fer d'un certain poids. Il se trouve des mines de plomb blanc (étain) dans le cœur du pays, et des mines de fer sur la côte, mais peu abondantes. Le bronze est importé du dehors. Les plus policés de tous ces barbares sont ceux du Cantium, commandés par Cin«»vtorix, Carvilius, Tasimagulus, Segonax, . Luçotorix; les coutumes de ces cantons maritimes ne diffèrent guère de celles des Gaulois. La plupart de ceux qui habitent l'intérieur n'ensemencent pas les terres. Ils vivent du lait et de la chair de leurs troupeaux et sont vêtus de peaux. Tous les Bretons se tatouent d'une couleur bleuâtre, qui leur donne, dans le combat, un aspect effrayant. Ils portent les cheveux longs ; mais, sauf la tête et la lèvre supérieure, ils se rasent tout le corps. Chez eux, une femme est commune à dix et douze hommes, soit frères, soit même pères et fils {parentes cum liberis). S'il naît des enfants, ils sont réputés appartenir au plus ancien époux. »

Pas n'est besoin d'attirer l'attention sur cette polyandrie occidentale, qui paraît sans exemple dans les nations indo-européennes. Gomme il est peu probable que César l'ait inventée, il faut y voir le legs de races antérieures aux Celtes, soit ibères, soit mégalithiques, ou même magdaléniennes, et qui devaient pratiquer largement l'infanticide des filles.

Il est bien curieux que César ne souffle mot de la religion des Bretons, ni du Druidisme qu'il croyait pourtant originaire de l'île ; sans doute le siège de

cette institution était situé beaucoup plus à l'ouest, dans le pays de Galles, l'Ile de Man, ou l'Irlande ; or César n'a pas pénétré beaucoup au delà de vingt-trois lieues. Tacite, nous Talions voir, n'est qu'un peu plus explicite sur un sujet qui aurait pour nous tant de prix.

« Les premiers habitants de la Bretagne, se demande-t-il, étaient-ils indigènes ou étrangers ? C'est ce qu'il est difficile de savoir dans les pays barbares. L'extérieur des corps varie selon les peuples, et de là des conjectures. Les cheveux roux des Calédoniens, les grandes proportions de leurs membres attestent une origine germanique. (Les Celtes n'étaient déjà plus blonds.) Le teint basané, les cheveux généralement crépus des Silures (Galles Sud), et leur position vis-à-vis de l'Espagne, font croire qu'anciennement une colonie d'Ibères occupa ces régions. Les plus proches de la Gaule ressemblent aux Gaulois. Il est vraisemblable que les Gaulois s'établirent sur un sol si voisin du leur. On reconnaît leur culte dans les superstitions qui forment la croyance du pays. Les langues diffèrent peu. »

Tacite était en mesure de connaître assez bien la grande île ; puisqu'il en parlait d'après son beaupère Agricola qui l'avait parcourue tout entière. « César, peut-on dire, avait plutôt montré que transmis cette conquête à ses successeurs ; bientôt étaient survenues les guerres civiles, et la Bretagne fut longtemps oubliée, môme après le retour de la paix : c'était le conseil d'Auguste ; ce fut une loi pour Tibère. On convient que Caïus (Caligula) eut l'intention de passer en Bretagne », mais il se contenta de ramasser des coquilles sur le rivage gaulois.

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Claude commença l'œuvre en confiant à Vespasien une véritable armée, des légions, des auxiliaires. La partie antérieure de l'île fut peu à peu réduite en province, et une colonie de vétérans fondée dans l'ouest, à Camulodunum. On s'assura d'un roi, nommé Cogidunus, par le don de quelques cités ou bourgs. Les Bretons se soumirent, sans murmurer, aux enrôlements, aux tributs et autres charges que l'Empire leur imposait. Mais les pillages éhontés, l'insolence des gouverneurs et des soldats romains soulevaieut fréquemment des peuples à peine déchus de la liberté, et secourus par leurs voisins encore indépendants. C'est ainsi qu'un propréteur, Ostorius, fut amené à franchir la Saverne (Sabrina), pour battre les Icéniens et les Brigantes (Lancastre, Cumberland, Durham, York) ; puis retombant sur le pays de Galles, il réduisit les Ordoviques et les vaillants Silures.

Un chef national, Caractacus, avait réuni et enflammé une multitude en armes, retranchée sur une montagne et dans de fortes positions. « Chacun, dit l'historien, jurait par les dieux de sa tribu que ni fer ni blessure ne le feraient reculer. » Le brave chef, vaincu, livré par son alliée Cartismandua, reine des Brigantes, fut, par la plus rare des chances, épargné après le triomphe. Les Silures n'étaient pas domptés ; et , de l'île d'Anglesey (ou de Mona), leur venaient sans cesse des agitateurs, sans doute religieux.

Un habile général, Suetonius Paullinus (sous Néron), résolut d'enlever ce repaire d'exilés et de transfuges. « Il trouva l'ennemi bordant le rivage. Entre des bataillons épais et hérissés de fer couraient échevelées, semblables à des furies, des femmes en

vêtements lugubres, secouant des torches ; et des druides, rangés autour, les mains levées au ciel, lançaient d'horribles malédictions. Un moment ébranlées par cet épou vantail, les troupes romaines eurent* vite raison d'un troupeau de fanatiques. On coupa les bois consacrés à leurs superstitions atroces : car ils prenaient pour un culte pieux d'arroser les autels du sang des prisonniers, et de consulter les dieux dans des entrailles humaines. » Précieux passage qui établit l'identité, au moins fondamentale, du culte et des croyances sur le continent et dans la Grande Bretagne. Mais, plus encore qu'en Gaule, les noms des dieux et les légendes nationales variaient selon les tribus diverses. Dion Cassius nous a conservé le nom d'une Minerve guerrière invoquée chez les Icéniens par la reine Boadicée. Un roi, que Tacite nomme Prasutagus, avait cru, en léguant ses domaines conjointement à ses deux filles et à l'empereur, mettre à l'abri de toute injure son royaume et sa maison : il n'en fut rien ; des pillards effrénés, centurions et gens du fisc, s'abattirent sur ses terres et sur sa famille ; Boadicée, sa veuve, battue de verges, vit ses deux filles déshonorées par la soldatesque.

Aussitôt un soulèvement général coûta la vie à 70.000 Romains ou étrangers, immolés à la déesse Andrastè ou Andratè. La colonie de Camulodunum avec son temple de Claude, le municipe de Vérulam (St Albans), Londinies môme, qui était déjà le centre d'un commerce immense, furent saccagés et détruits ; une légion tout entière avait péri. Enfin Paullinus, ralliant environ dix mille hommes, parvient a occuper les versants et les défilés d'une colline ; devant

lui, dans la plaine découverte, Boadicée, montée sur un char, circulait parmi les innombrables bataillons des Trinobantes et des Icéniens, suivie de prophétesses furieuses, proclamant qu'il fallait vaincre en ce lieu, ou périr. Les femmes, sur des chariots, bordaient l'extrémité de la plaine, comme dans les batailles antiques. Une charge impétueuse suffit à dissiper ces rêves de vengeance et de liberté. Quatrevingt mille Bretons moururent, et Boadicée s'empoisonna.

Une sorte d'apaisement, d'épuisement plutôt, suivit ces désastres. Mais la conquête définitive, tout au moins de l'Angleterre proprement dite, fut l'œuvre de Petillius Cérialis et d'Agricola, sous Vespasien et Domitien. Agricoia entreprit et poussa jusqu'à l'extrême nord la soumission et la découverte de l'Ile tout entière. Après avoir consacré deux ans à pacifier, autant par les institutions que par les armes, toute la région méridionale et la vallée de la Tamise, répandant partout, avec un ordre bienveillant, le goût des arts, des lettres et de la langue latine, bâtissant des maisons, des forums, des palais et des villes, enfin, mettant à la mode la toge, les mœurs, les repas romains, il employa la troisième année à une promenade militaire dans le nord, à travers des nations toujours remuantes. Il s'avançait dans un si redoutable appareil qu'il put, sans être sérieusement attaqué, jalonner sa route de forteresses approvisionnées pour un an. Les positions étaient si bien choisies qu'aucune ne fut prise d'assaut, ni rendue, ni abandonnée. Il avait dépassé la Taûs, probablement la Tweed, qui se jette à Berwick dans la mer du Nord, et refoulé au delà de la Glota et de la Bodotria

(Clyde et Forth), comme dans une autre île, les tribus les plus sauvages. La cinquième année, il franchit F un des golfes occidentaux sur le premier vaisseau qui eût pénétré dans ces mers, dompta, par des combats heureux et multipliés, des nations jusqu'alors inconnues, et garnit de troupes la partie de la Bretagne qui fait face à l'Hibernie...

« L'Hibernie, située entre la Bretagne et l'Espagne, et à portée de la mer des Gaules (singulière géographie !), pouvait être, pour cette partie si puissante de l'Empire, le lieu des plus importantes et des plus utiles communications. Cette île, plus petite que la Bretagne, surpasse en grandeur celles de notre mer. Le sol, le climat, le caractère et les usages des habitants sont à peu près les mêmes qu'en Bretagne. Ce que l'on connaît le mieux, ce sont les côtes et les ports, grâce aux marchands qui les fréquentent ou y sont établis. » Agricola avait accueilli un des petits rois de ce pays, chassé par une sédition domestique, et, sous le titre d'ami, il le gardait pour Foccasion ; car il pensait (bien à tort) qu'avec une .seule légion et quelques auxiliaires on pouvait dompter et conserver l'Hibernie.

L'année suivante, il dépassa le Forth ; mais à la vue de nombreuses bandes insurgées, il jugea prudent de faire visiter par une flotte des rivages restés, jusqu'à lui, tout à fait ignorés. Les légions, marchant pas à pas, se maintenaient en communication avec les vaisseaux.

Après une très rude bataille, l'armée atteignit le mont Grampius, les Grampian, Là, il fallut triompher d'une résistance désespérée. Les gens des Highlands, au nombre de trente ou quarante mille,

commandés par Galgacus, se battirent avec courage jusqu'à la nuit ; mais, rompus par la retraite des chars de guerre, tournés par plusieurs ailes de cavalerie, ils eurent beau se rallier çà et là, derrière les buissons et les lisières de forêts, ils perdirent dix mille hommes. Les légions étaient restées spectatrices du combat, et gardiennes des camps retranchés. C'étaient des Bataves, des Gaulois, des Bretons même, qui avaient vaincu pour leurs maîtres.

La flotte cependant avait fait le tour de l'Ecosse, soumis les Orcades, et entrevu Thulé au milieu de ses brouillards, sans doute Mainland, la plus grande terre des Shetlands ; elle rentra, sûre désormais que la Bretagne formait une île, dans un port de la côte orientale que Tacite appelle Trutule, au pays des Horestes, où hivernait Àgricola.

Bientôt rappelé par un maître envieux, ce général qui avait conquis la Bretagne entière et solidement romanisé la plus grande moitié de l'île eut la chance de mourir avant d'être assassiné.. Telle fut la récompense qu'il reçut de Domitien.

Les Antonins renoncèrent à la Calédonie, trop lointaine et trop pauvre, et se contentèrent de relier par une muraille transversale les forts construits par Agricola et ses successeurs. La Bretagne devint, au môme titre que la Gaule ou la Pannonie, un gouvernement et une partie assez pacifique de l'empire. Cependant l'Irlande, et, plus ou moins, le pays de Galles demeurèrent à l'écart de la civilisation générale ; les idées et les coutumes du monde romain ne semblent s'être jamais acclimatées aussi profondément chez les Bretons insulaires que sur le continent; en somme, les anciens n'en ont jamais su plus

que César et Tacite sur les langues et les dieux de pays devenus si voisins et si accessibles.

Il fallut l'exode des Bretons méridionaux dans notre Armorique et le réveil national des Gaulois assiégés dans leurs montagnes par les Saxons victo-. rieux (v e et vi e siècles) pour répandre, sous forme de cycle légendaire et de poésies fort énigmatiques, quelques-unes des traditions historiques et religieuses de l'Angleterre celtique. Quant à l'Irlande, c'est à la lutte du paganisme mourant contre l'apostolat chrétien des Golumba et des Patrick que nous devons les débris si confus, si enchevêtrés, si tristement puérils, de sa mythologie et de ses souvenirs. C'est donc avec des documents, authentiques assurément, mais bien récents (vi e , vm e et x e siècles), souvent dénaturés par des idées étrangères, soit métaphysiques, soit chré-tiennes, qu'il faut reconstituer les origines et les croyances des Logriens, des Brigantes ou des Cambriens, des Goïdels ou des Scots.

Pour les croyances, nous possédons un point de comparaison tel quel, le panthéon mutilé, mais assez ancien, de la Gaule indépendante; la malechance a fait que les noms communs aux Bretons et aux Gaulois sont des plus rares, et qu'il est difficile de découvrir, sous des dénominations très différentes et dans des groupements autrement conçus, les divinités, probablement identiques au fond, de ces branches d'une môme race intellectuelle.

Quant aux origines, nous sommes, semble-t-il, mieux aidés par la linguistique et aussi par une chronologie, non rigoureuse, mais suffisamment approximative. M. d'Arbois croit pouvoir fixer au x e siècle environ avant notre ère l'arrivée en Irlande des Goï-

dels, qui y auraient trouvé des autochthones, c'est-àdire, presque toujours, des immigrants antérieurs, probablement Préceltes bruns, Ligures, Ibères, dont le mélange aurait produit l'Irlandais aux cheveux foncés et aux yeux bleus.

La chute du P avait déjà donné à la langue des Celtes le caractère spécial qui la distingue des autres langues indo-européennes, quand ils franchirent le Rhin, quand, avant de s'établir dans les bassins de la Seine et de la Loire, ils allèrent conquérir les Iles Britanniques, auxquelles leurs mines d'étain, nécessaires à la fabrication du bronze, donnaient une importance de premier ordre chez des peuples auxquels le fer était presque inconnu encore. Ainsi, lorsque ceux des Celtes dont les Irlandais descendent occupèrent les Iles Britanniques, on avait, dans le monde celtique, perdu la faculté de prononcer le p de pater, devenu atir, athair ; . on ne disait plus (grec irccpa) Pare , mais Are-(comici) 9 Are-(morici), Are (late) etc. Uper, « sur », et upo, oc sous », étaient Ver- (gobrety -cingetoriœ, -nemelum), et vo. Mais on conservait la gutturale sourde initiale ; on disait, par exemple : qetuares, « quatre », irl. cethir ; quenq, « cinq », irl. coic. On n'avait pas fait encore chez les Celtes continentaux la révolution qui substitua au q un p relativement moderne, comme dans petuares, petor (ritum) , Peiro (corii) , epos. Les conquérants celtes primitifs des Iles Britanniques donnèrent à la grande terre appelée A Ibion par les Ligures un nom nouveau, Qrétanis ou Qritanis, plus tard Prêtants (en gallois Prydain) y lorsque l'invasion belge, vers le second siècle avant notre ère, vint refouler en Irlande le reste des Goïdels. Mais ceux-ci gardèrent la vieille

prononciation ; et, après la chute de l'empire romain, ils se servaient encore du mot Cruithne = Qritanios, pour désigner les habitants de la Grande Bretagne restés libres du joug romain.

De la mythologie primitive des Gallois ou Kymris nous ne savons rien de certain, puisque nous ne pouvons l'entrevoir que dans des rhapsodies et chroniques, pour la plupart postérieures au vi e siècle et déjà gâtées par des réminiscences bibliques.

On y distingue d'abord un dieu suprême Diana, dieu du jour comme Dianus =s Janus (et non dieu inconnu , comme le veut Davies) , qui a pour représentant sur la terre Hu-le-Grand 17 (Hu-Cadarn, Hu-ar-braz), autrement nommé Cadwalcader (où Ton reconnaît le nom de Cassivellaun et Cadros, épithète du Mars gaulois, (Belatu) -Cadros . Le Castor noir (le castor, aujourd'hui éteint dans l'Occident, paraît avoir longtemps habité la Gaule, Bibraœ, Bibracte, et avoir frappé d'admiration les Celtes comme les Peaux- Rouges), le Castor noir perce la digue qui soutient le grand lac, le monde est inondé. Tout périt, excepté Douyman et Douymech, homme et fille, sauvés, dans un vaisseau sans voile, avec un couple de chaque espèce animale. (C'est le déluge chrétien.) Hu attelle deux bœufs à la terre pour la tirer de l'abîme... Son char est tressé de rayons solaires, et conduit par cinq Génies. Il a pour ceinture l'arc-en-ciel. 11 est le dieu de la guerre, le vainqueur des géants et des ténèbres, le soutien du laboureur, le roi des bardes, le régulateur des eaux, l'inventeur du culte et des lois. Une vache sainte le suit partout. Impossible de méconnaître en lui une antique divinité céleste et solaire. Après

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tant de siècles, il résume encore en lui le cycle des Adityas védiques.

Comme le Taroos trigaranus, les bœufs qu'il attelle à la terre, la vache qui l'accompagne, descendent en droite ligne des antiques troupeaux de Dyaus et de Varuna. Ce sont là des traits qui ne s'inventent pas, des concordances qu'une tribu isolée n'a pu deviner ou inventer; ils s'altèrent, ils se défigurent; mais ils persistent dans tontes les fables issues de l'imagination indo-européenne.

Le reste est peu digne de ce début grandiose. Hu a pour épouse une enchanteresse Ked ou Kéridguenn, dans son domaine de Penlyii à l'extrémité d'un grand lac. (Les lacs jouaient évidemment un grand rôle dans les croyances galloises ; on connaît encore des lacs de l'Adoration, de la Consécration, du Bosquet d'Ior ou Diana, auxquels on offrait des vêtements de laine blanche, de la toile, des aliments ; il y avait une fête des lacs, qui durait trois jours.) Ked savait préparer, selon des rites mystérieux, l'eau de la science et de l'inspiration. On contait qu'elle s'était rendue dans la terre du repos, dans la cité du juste (quelque demeure des morts ou des ancêtres) pour chercher un gardien, un surveillant du breuvage, qui pût la suppléer tandis qu'elle consulterait les astres. Ce gardien, l'enfant ou nain Gouyon, est atteint au doigt par trois gouttes bouillantes échappées du vase (qui deviendrale Graal) ; il porte la main à sa bouche et l'avenir se découvre tout entier devant lui. Traqué par Kéridguenn, tour à tour lièvre, poisson, oiseau, grain de blé, il finit par être avalé — la déesse s'était changée en poule — et féconda le sein de son ennemie. C'est ainsi que Kéridguenn devint mère d'un bel enfant au

« front radieux », Thaliessin, d'abord expose sur un lac, puis recueilli par un riche pêcheur, et qui tient à son hôte de bizarres discours, se vantant d'être le soleil même et d'avoir vécu dans tous les âges.

Ces allégories, qui ramènent toutes à un culte du soleil et des eaux, avaient pour but de diviniser le créateur de la liturgie bardique, Thaliessin, et de donner une sorte de couleur surnaturelle aux diverses phases de l'initiation sacerdotale. Les premières études, l'instruction, duraient un an; le barde alors, éveillé à la, science, comme Gouyon, s'abreuvait de l'eau magique, recevait les leçons sacrées. Il était soumis ensuite aux épreuves, aux examens les plus .minutieux, enfermé dans une retraite mystique, dans le sein de la déesse, il y était soumis à une nouvelle discipline ; il sortait enfin de cette prison sainte, homme nouveau ou plutôt divin, orné de toutes les connaissances et de tous les pouvoirs, véritable soleil dans les ténèbres humaines. Tout cela s'est répandu en Armorique 18 lors de l'exode partiel des Britanni. L'Irlande, malheureusement, s'est livrée à des divagations pires encore. Malheureusement, dis-je ; car on devait beaucoup attendre d'une nation qui a conservé son indépendance plus de vingt siècles, et qui aurait pu nous transmettre les souvenirs les plus anciens et les plus fidèles de la race celtique et de ses croyances primitives. Il n'en a pas été ainsi : sur les événements historiques et l'évolution religieuse, les documents irlandais, si précieux so ient-ils, ne jettent que des lueurs confuses. Nulle m ythologie n'est à la fois plus fruste et plus encombrée de personnages vagues, ordinairement triples, qui se combattent et s'exterminent au hasard.

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Tout au plus peut-on deviner une très longue période de barbarie, pour ne pas dire de sauvagerie, de cruautés et de perfidies réciproques entre petits roitelets de clan, une crainte vague des revenants, ancêtres, dieux des ténèbres et des morts, les Fomoré, une adoration des eaux, surtout des lacs, commune à tous les peuples celtes, et surtout un culte sanguinaire pour on ne sait quel affreux fétiche lunaire, Cenn-Crûath, Cromm-Cruach, la tête sanglante, la Courbe ou le Croissant ensanglanté.

Ce culte était encore en pleine vigueur au temps de saint Patrick (vi e s.). Un vieux traité de géographie, le Dinn-Senchus, dont la rédaction primitive est attribuée au vi e siècle, en a consacré le souvenir : « Ici, dans Mag-Slechta, le Champ de l'adoration, était une grande idole qu'on appelait Cromm- Crâach ; elle donnait dans chaque province la puissance et la paix. Pitoyable malheur! Les braves Goïdels l'adoraient; ils lui demandaient le beau temps. Pour elle, sans gloire ils tuaient leurs enfants premiers-nés, avec nombreux cris et nombreuses plaintes de leur mort, dans l'assemblée autour de Cromm-Cruach. C'était du lait et du blé qu'ils lui demandaient en échange de leurs enfants. Combien étaient grands leur horreur et leurs gémissements! C'est de son culte, célébré par tant de morts, que cet endroit a reçu le nom de Mag-Slécht. »

Le Cromm-Cruach, en or, ou décoré d'or et d'argent, était précédé ou accosté de trois ou douze autres simulacres en bronze ou en pierre.

Ce qui rend la mythologie irlandaise si obscure, c'est le perpétuel amalgame de faits qui ont pu être réels, et de luttes entre dieux de la nuit et du jour.

Une première race mythique, qui ne brille pas par l'intelligence, est celle de Partholon, ou Bartholon, fils de Baath (la mer). On lit dans Nennius, Histoire des Bretons, x e siècle : « Les Scots, venant d'Espagne, abordèrent en Irlande. Le premier fut Partholon, •qui amenait mille compagnons, tant hommes que femmes. Leur nombre, s'accroissant, atteignit quatre mille hommes; puis une maladie épidémique les attaqua et ils moururent en une semaine, en sorte qu'il n'en resta pas un. » L'Espagne peut bien avoir eu part au peuplement de l'Irlande ; mais c'est ici un terme purement mythologique. Habitués à croire que l'homme vient du pays des morts, et ayant placé cette région d'abord sur diverses côtes de la Bretagne ■et de l'Artois, puis en Grande Bretagne, puis dans des îles imaginaires, les Celtes d'Irlande finirent par situer ce monde funéraire dans une contrée dont le nom seul leur était connu, en Espagne. De cette façon les diverses immigrations qui eurent lieu tout naturellement par la Grande Bretagne ou les Scilly sont le plus souvent présentées comme venant d'Espagne.

Quand arriva Partholon, il n'y avait en Irlande que trois lacs, neuf rivières et une seule plaine, Sertmap, la vieille plaine, sans une racine, sans un rameau d'arbre. L'île était occupée par des êtres bizarres, gigantesques, mais parfois sans pieds ou sans mains, ou n'ayant qu'un pied ou qu'une jambe, arrivés deux cents ans avant Partholon, dans six navires, cinquante hommes et cinquante femmes. C'étaient des pêcheurs et des chasseurs, mais en même temps des dieux de la mort, de la nuit, et du mal, les Fomôré. Partholon — agriculteur, semblet-il — leur livra bataille à Mag-Itha. Il serait curieux

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de suivre les écrivains irlandais christianisés dans leurs ridicules efforts pour rattacher cet obscur Partholonà Noé par Gomer et autres illustres patriarches". Cette manie a particulièrement sévi sur l'Irlande chrétienne ; c'est elle qui, préservant de la mort un descendant de Partholon, et lui accordant un âge bien supérieur à celui de Mathusalem, a mis ce témoin fabuleux, Tûan MacCairill, en état de nous résumer, ce qui est un vrai mérite, toute l'histoire d'Irlande jusqu'au triomphe du christianisme.

« Cinq invasions, dit le pseudo-Tilan, ont été subies par l'Irlande. Quand la race de Partholon eut péri tout entière, un seul homme survécut. C'est moi qui suis cet homme-là . Je tombai dans la décrépitude ; j 'habitais les rochers et les déserts, mais je ne pouvais plus faire de courses. Les cavernes me servaient de retraite. Ce fut alors que Xerned (rappelez-vous tous les dieux qui sur le continent portèrent le nom de Nemet et la déesse guerrière Nemetona), que Nemed prit possession de l'Irlande ; je le vovais du haut des rochers et je fis en sorte de l'éviter. J'avais de grands cheveux, de grands ongles, j'étais décrépit, gris, nu. Un matin, quand je me réveillai, j'avais changé de forme, j'étais cerf; et je devins le chef des troupeaux de l'Irlande. Cependant la race guerrière de Nemed, filsd'Agnoman (peut-être iVAyni) et adorateur du feu, périt à son tour, et je demeurai seul, vieux et misérable. Puis je me sentis sanglier, rajeuni, fort, roi des halliers, lorsque Semion, fils de Stariat, père des FirDomnan, des Fir Bolg et des Galiûin (sans doute les Bolgs et les Gallois), s'établit dans cette île; et la vieillesse encore s'appesantit sur moi. Mais, ayant jeûné trois jours, je pris des ailes, vautour vigoureux, jeune et rapide

aigle de mer, heureux d'avoir échappé au triste sort des Nemed tombés sous le joug des démons. Ceci se passait lorsque Beothach, fils de Jarbonnel, s'empara de cette île après avoir vaincu les races qui l'occupaient. De Beothach sont descendus les Thùata De (peuple des dieux"* instituteurs des Filé. Il est probable que leur patrie, leur point de départ était le ciel : ainsi s'expliquent leur science et la supériorité de leur instruction.

« Quant à moi, je vivais encore sous ma forme de vautour, quand arriva la dernière de toutes les races qui ont peuplé l'Irlande. Ce furent les fils de Mile ou Miled, qui dépossédèrent les Thùata De Danann. Or il advint que je me trouvai dans un trou d'arbre au bord d'une rivière. Saumon agile, bon nageur, je défiai longtemps les harpons et les filets. Un pêcheur, Carell, me prit, me grilla; et sa femme me mangea tout entier, en sorte que je me trouvai dans son ventre, d'où j'entendais fort bien ce qui se disait autour de nous; j'en sortis petit enfant, et je commençai à parler comme tous- les hommes. Je fus prophète et on me donna un nom ; on m'appela Tilan, fils de Carell. Ensuite Patrice vint en Irlande et y. apporta la foi ; on me baptisa ; et je crus au grand et unique roi de toutes choses, créateur du monde. »

L'origine des fils de Mile, des Milésiens, a été cherchée en Espagne, voire en Asie ; mais une inscription transrhénane où se lit M iletu-maros nous dispense de réfuter ces conjectures invraisemblables. Le nom deMiled, commecelui de Nemed, est purement celtique.

Séparant ce qui est relatif à l'histoire, si fabuleuse soit-elle, des conceptions plus nettement mythiques, nous nous arrêterons quelque peu à la lutte des

Thdata Dé, dieux de la lumière, parfois rattachés aux Nerned, contre les Fomôré, dieux ténébreux et méchants, identifiés aux Firbolg, Firdomnann et Galiôin.

« Le nom de T huât ha De Danann veut dire «c Gens du dieu fils de Dana ». Dana est fille du dieu bon, Dagdè, et femme de Bress, roi des Fomôré. Par cette union, les deux races divines rivales sont aussi proches parentes que les Titans le sont des Kronides. Dana est pourvue d'un nom beaucoup plus intéressant pour nous, Brigit, Brigantia, déesse des Brigantes, la forte, la puissante, qui est devenue sainte Brigitte. Elle a trois fils, ordinairement nommés Brian, Jachar et Uar, tri Dei Dana, qui en réalité n'en font qu'un, et n'ont à eux trois qu'un fils. D'ordinaire trois Fomôré, Tethra, Bress et Balar, dieu de la mort, sont opposes à la triade lumineuse. Entre les deux camps circulent Ruâdan, fils de Dana et de Bress ; Lug, également apparenté avec ces deux races; Ogma (l'Ogmios de Lucien), Nuâdu à la main d'argent, et, coïncidence curieuse, trois cyclopes, Goibniu le forgeron, Luchtiné le charpentier, Gréidné l'ouvrier en bronze, alliés des dieux contre les Titans.

Après de nombreux pourparlers, la guerre commence; elle se termine par deux grandes batailles, dites de Mac-Tured, qu'il faut probablement réduire à une seule. A la suite d'une tentative malheureuse •de Ruâdan pour s'emparer des armes divines fabriquées par les trois cyclopes, le combat s'engage avec des chances diverses. Les Fomôré font des prodiges, blessent Ogma, terrassent Nuâdu (frappé par l'œil de Balar). Mais une pierre lancée par Lug (nous avons déjà mentionné ce dieu qui a donné son nom à plusieurs

ailles du continent) vient percer l'œil fatal; et Balar, «dieu de la mort, est renvoyé à son empire; enfin, le héros Ogma réussit à s'emparer de 1 epée de Téthra, le le roi des Fomôré. Cependant ceux-ci, dans leur défaite, ^emportaient un précieux trophée, la harpe de Dagdè, le dieu bon. Ils se reposaient, lorsque Lug, Dagdé, Ogma les rejoignirent. « Viens ! » dit simplement Dagdé; et, à la voix de son maître, la harpe, quittant la muraille où elle était suspendue, s'élance avec tant de force qu'elle tue neuf personnes. Le dieu s'en saisit, •et de sa musique puissante charme puis endort l'ennemi.

M. d'Arbois a rapproché, comme il convenait, des Titans rejetés aux enfers, les Fomôré vaincus et relégués dans les îles des morts. Mais il a, de plus, proposé quelques comparaisons moins générales. Il rappelle qu'Hermès a tué d'un coup de pierre Argus .aux cent yeux, le ciel nocturne et étoile ; ainsi Lug a •crevé d'une pierre l'œil mauvais de Balar, dieu de la nuit et de la mort. Il montre le héros Bellérophon tuant la Chimère qui lançait « un jet terrible de feu -ardent » {Iliade, VI, 182), et accepte la parfaite conformité du dieu Balar avec le Bellerosqui a immortalisé son meurtrier, Bélléro-phontès. Ainsi la barbare mythologie de l'Irlande se civilise quelque peu et laisse entrevoir ses affinités indo-européennes.

On ne voit pas trop pourquoi le cycle mythique ne «'arrête pas au triomphe des dieux lumineux, et à •quoi peut bien servir la défaite des Thuatha Dé Danann par les fils de Mile, puisque ceux-ci ne paraissent pas avoir amené de divinités nouvelles, ni avoir restauré le culte des Fomôré. Sans doute il a jparu logique aux bardes et aux Filé d'associer les

dieux à l'humiliation de leurs anciens adorateurs. En fait, ni les Dé lumineux, ni les sombres Fomôré n'ont souffert de ces arrangements artificiels ; ils sont restés populaires jusques et après le christianisme; encore aujourd'hui la harpe de Dagdé, l'œil de Balar, ont laissé quelque souvenir. Pour nous en tenir aux temps du paganisme irlandais, les Thuatha sortent sans cesse des palais merveilleux qu'ils habitent sous la terre ou dans de riches cavernes, pour se mêler, visibles ou invisibles, sous leur nom ancien ou sous quelque déguisement, aux conseils et aux actions des héros épiques. Ceux-ci, les Câchulainn, les Logairé, les Crimthann, s'en vont plus d'une fois, comme les Thésée et les Ulysse, visiter leurs aïeux dans le bienheureux pays des morts, où vivent en paix les deux races divines et retraitées.

Il n'est pas resté vestige de légendes analogues dans la Gaule romanisée. Le panthéon gaulois ne nous a laissé que des noms ; quant aux aventures de ses dieux, elles ont été effacées par l'histoire des divinités gréco-romaines et chrétiennes. Si, d'une part, il semble impossible que des populations si voisines et formées des mêmes éléments, rapprochées d'ailleurs par la langue, par les coutumes et par l'institution druidique, n'aient point possédé des traditions communes, il faut bien aussi se garder d'étendre à la Gaule antique des croyances , des fictions, qui nous sont connues seulement par des documents du moyen âge , et ont pu s'élaborer en Irlande et dans le pays de Galles dans le temps môme où la Gaule oubliait son passé celtique/Mais sous les retouches, sous les altérations confuses, les mythes

hiberniens et gallois laissent entrevoir un fonds, plusieurs arrière-fonds, dirai-je, — antérieurs peutêtre à la religion des Gaulois continentaux : ce culte de la tête sanglante, Crom-Cruach (assimilée à la lune), qu'on retrouve chez les Grecs primitifs (Méduse), — chez les Étrusques ou chez les habitants des enceintes pélasgiques (porte de Volterra); cette interminable lutte mêlée de métamorphoses, cette harpe puissante qui endort l'ennemi; nombre de traits qu'on dirait empruntés au Kalévalà, et qui décèleraient la présence des Finnois, des Fermes, successivement éliminés ou absorbés par des Ibères, des Ligures ou Préceltes bruns, finalement des Celtes proprement dits, blonds et grands, puis des Bolgs, des Belges, Tacite l'indique, — déjà presque germanisés. Ajouterai-je que diverses légendes insulaires sont revenues chez nous, dans notre Bretagne, avec le cycle d'Arthus et de la Table Ronde, lorsque l'invasion anglo-saxonne réduisit à l'exil les peuples de la Coraouaille et du Devon ? •

De toute façon, il m'a paru que cette esquisse du monde celtique serait trop sommaire, si une place n'y était ménagée aux nations Erse et Galloise, qui ont gardé, presque jusqu'à nos jours, une indépendance, une originalité, dès longtemps ravies à leurs congénères de la Gaule et des vallées du Rhin et du Danube, — antiques domaines des Celtes.

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