‹ Les gaulois: origines et croyancesChapitre 13 sur 32 · LES LIGURES ET LES PRÉCELTES · texte numérisé non relu

LES LIGURES ET LES PRÉCELTES

Ayant surtout en vue dans cet ouvrage les origines et les croyances des Celtes ou Gaulois proprement dits, qui ont donné à notre pays son premier nom historique, nous avons seulement indiqué, de façon très sommaire, la présence, sur notre sol-, de populations antérieures, subjuguées et asservies par les tribus conquérantes des Gaulois, mais si vivaces qu'elles ont, dans une moitié de la France, effacé le type et absorbé la race de leurs vainqueurs. César y fait allusion quand il parle d'une plèbe réduite en esclavage par l'aristocratie des Cités. Dans l'histoire, elles n'ont pas laissé de trace. Elles n'ont point de nom. Cependant elles ont combattu sous Vcrcingétorix pour l'indépendance de la patrie commune ; c'est d'elles que descendent ceux qu'on appelle « nos petits soldats». Il est juste de marquer leur place et leur rang dans la longue série de nos aïeux.

Avant d'atteindre à cette mince couche d'alluvion où sont rentrés déjà, depuis quelques milliers d'ans, les peuples les plus anciens dont l'histoire, fabuleuse encore, ait retenu les noms, il nous faut remonter du fond des dépôts quaternaires qui ont gardé les vestiges et les débris mutilés des générations superposées dont le sang coule encore en nous. Plus de deux mille siècles ont passé depuis que le sauvage de Néanderthal est tombé mort sur l'humus où sa calotte crâ-

nienne est restée. A l'homme du Moustier a succédé, ou plutôt s'est ajouté, l'homme de Solutré, puis le chasseur, le pécheur artiste de la Vézère : races innomées qui ont vu changer la figure de la terre, la profondeur des mers et des fleuves, la hauteur et la forme des montagnes, les climats, les flores et les faunes, races fossiles mais non éteintes pourtant, seulement résorbées dans les afflux successifs venus du midi, de l'est et du nord.

C'est la période néolithique, c'est l'âge que nous nommons actuel — huit ou dix mille ans environ — qui a vu l'Europe se remplir peu a peu d'immigrants, pacifiques ou violents, par nature ou par nécessité, apportant avec eux des arts ou des usages nouveaux : les uns la poterie, d'autres la domestication des animaux, l'agriculture, ceux-ci les rites funéraires, les idées et les pratiques religieuses, ceux-là l'architecture sommaire des tumulus, des dolmens, des pierres dressées, des habitations lacustres, enfin l'industrie du bronze.

Est-ce au milieu, est-ce à la suite de ces mouvements, dont il est impossible de fixer les dates, que parurent en occident les Ibères, dolichocéphales, paraît-il, comme les gens de Cromagnon, comme le fameux squelette de Menton, qu'on apparente aujourd'hui aux Guanches des Canaries, et aux Libyens ou Berbcrs.

Ces Ibères, aux temps historiques, n'occupaient plus en force qu'une partie de l'Espagne, des Baléares, de la Sardaigne, de la Corse et l'espace compris entre les Pyrénées et la Garonne. L'opinion qui voit dans les Basques leurs descendants et les gardiens de leur antique langage a pour elle certaines vraisemblances

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et l'autorité des Guillaume de Humboldt, des Luchaire, des Desjardins, l'adhésion générale. Elle est combattue, il est vrai, par un savant d'une compétence indiscutable, M. Julien Vinson, qui semblerait voir dans les Basques, ouEuscariens, une race antérieure aux Ibères eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, nul doute que les deux versants des Pyrénées et les sierras de l'Espagne n'aient servi de refuge aux populations ibériques. Au vi e siècle, les Ibères s'étendaient encore jusqu'au Rhône ; ils passaient pour avoir peuplé les Cassitérides, les îles de l'Etain, soit les Sorlingues, soit l'Irlande et le sud de l'Angleterre ; Pline les apparente aux Silures des bords de la Tamise. Une tradition, très vivacc, avait conservé, amplifié sans doute, le souvenir de leur puissance. En Italie les Sicanes, en Vénétie et en Illyrie les Libucs ou Liburnes, auraient appartenu à cette vieille race méditerranéenne, mentionnée dans l'inscription de Menephta parmi les Peuples de la mer. Enfin, dans le Timée, Socrate raconte, d'après Solon, qui tenait cette fable des prêtres égyptiens, la grande défaite infligée aux Ibères par les Pélasges de l'Attique.

Nous n'insisterons pas sur ces légendes obscures. Les Ibères sont en dehors de notre cadre ; ils ne sont pas indo-européens. Ce qu'il importe de retenir, c'est qu'ils ont longtemps dominé dans la plus grande partie de l'Italie et de la Gaule, et qu'ils ont reculé devant des migrations orientales — migrations très fortes, très denses — qui les ont rejetés d'abord au delà des Alpes et des Apennins, puis au delà du Rhône, puis enfin dans la péninsule qui garde leur nom.

La retraite des Ibères a commencé avant l'arrivée

dos Ausones en Italie ; ceux-ci ne les y ont plus trouvés, sinon à l'état de restes épars. C'est à travers d'autres peuples, a travers les Ligures, que, entre le xx e et le XIV e siècles, les tribus opisques, latines, sabelliennes et ombriennes ont fravé leur route et franchi le Pô.

Ainsi, deux mille ans avant notre ère, les Ligures avaient pris dans l'Italie du nord la place des Ibères ; graduellement, sous la pression des Ombriens, puis des Etrusques, ils se sont substitués aux Ibères sur la rive gauche, ensuite sur la rive droite du Rhône,. remplissant de proche en proche tout l'occident central ; finalement, l'invasion celtique a refoulé les Ligures, vers h» midi jusqu'en Espagne, vers l'est jusqu'en Ligurie, sur l'étroite lisière qui va du Var à l'Arno, où leurs bandes traquées bravèrent longtemps les armes romaines.

Il va sans dire que cet exposé n'a rien de dogmatique. Nous ne cherchons que le vrai, ou bien — tout cela est si loin de nous — le probable, toujours prêt à nous ranger aux indications de la science. C'est le récent ouvrage de M. le Professeur d'Arbois de Jubainville qui nous autorise à élargir quelque peu la place jusqu'ici accordée aux Ligures. Déjà, dans son premier volume (Les Premiers Habitants de l'Europe), paru il y a plus de vingt ans, M. d'Arbois avait essayé d'établir l'origine indo-européenne des Ligures et la longue durée de leur domination. Le D r Lagneau et M. Alexandre Bertrand, l'un au nom des Ibères, l'autre au nom des Celtes, contestèrent cette thèse nouvelle, que notre auteur reprend aujourd'hui en l'appuyant d'une argumentation serrée et, à beaucoups d'égards, victorieuse.

Lagneau avait été naturellement induit à considérer

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les Ligures comme une branche des Ibères. C'était l'opinion reçue ; elle était consignée par Michelct tout au début de son Histoire de France, en 1833 : « Les tribus ibériennes des Sicanes et des Ligures (Ibériens des montagnes) passèrent d'Espagne en Italie » ; et encore : « Les Ibères se maintinrent aux deux extrémités, en Ligurie et en Sicile ». Quand donc Lagneau s'attacha à ses intéressantes études ethnographiques^ il trouva aisément dans les auteurs anciens la confirmation d'un fait qu'il regardait comme acquis. Un passage douteux d'Hérodote ou de Lyeophron lui suffit pour affirmer, non seulement la parenté des Ligures et des Ibères, mais leur commune présence en Europe et en Asie. N'y avait-il pas sur la rive orientale de la mer Noire une Ibérie, et des Ligures ne marchaient-ils. pas dans l'armée de Xercès? En outre, de môme que, parmi les peuples de l'Asie Mineure, les Grecs ont connu des Bébryces, de môme les géographes ont connu des Bébryces en Espagne, au milieu des Ibères et des Ligures. N'est-ce pas là une curieuse coïncidence ?

« La coexistence des Ligures, des Ibères ou des Bébrykcs, d'une part dans notre Europe occidentale, d'autre part en Asie, au sud du Caucase (ainsi s'exprime Lagneau), semble autoriser à penser que ces trois peuples ont effectué des migrations au moins simultanées et, conséqueniinent, qu'il existe entre ceux d'Europe et ceux d'Asie certaines relations ethniques. »

Et pourquoi, en somme, l'empire ibéro-ligure ne se serait-il pas étendu des Pyrénées au Caucase, ou vice versa ?

J'avoue que, pour ma part, j'y verrais peu d'ineon-

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vénients ; je dirais volontiers avec Appien : « Les Ibères «l'Asie ont, suivant les uns, colonisé llbérie d'Europe ; suivant d'autres, ils sont originaires d'Europe. »

Mais M. d'Arbois, qui se contente moins aisément, écarte comme incorrects les Ligues ou Ligyens de Xercès, la Ligustikè asiatique mentionnée dans Lycophron (il faut lire Libues et Libustikè) ; d'accord avec Strabon, il rend les Bébrvkes à la nation des Th races, — c'est un synonyme de Bry ges ou Phrygiens, — et les Ibères d'Asie à la famille iranienne, avec leur fleuve Kouros, avec leurs rois Pharasmane, Khadamiste et Mithridate. Enfin, il adopte la troisième alternative (pie lui offre ce môme Appien tout à l'heure invoqué : « Dans un troisième système, les « Ibères d'Asie et ceux d'Europe n'ont absolument de « commun que le nom, car, ni dans leurs mœurs ni « dans leur langue, il n'y a rien de semblable. »

Une fausse étymologie n'a pas peu contribué à la confusion qui s'est opérée entre les Ibères et les Ligures. On a cru trouver l'origine du mot Ligure dans la contraction de deux termes basques : Ili, ville, peuple, et gora y hauteur, montagne. « Mais, s'il y a un certain rapport entre gora et les deux dernières syllabes de la forme latine classique Ligures, ce rapport disparaît quand on restitue l'orthographe archaïque Ligus, Liguses, qui seule explique et le grec Ligues et les formes communes au grec et au latin Ligustikè, Ligustica. La linguistique était alors a peine ébauchée, et l'on ignorait à la fois, et la tendance du grec à supprimer un S primitif (Mitre deux voyelles, et l'altération phonétique latine qui, dans le présent cas, adoucit le S en

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R; cette loi du r ho tac i s me est tellement impérieuse que, pour s y dérober, le S est obligé de s'appuyer sur un autre S, sur un C ou un T. C'est ainsi que l'infinitif ama-se devient amare (aimer) et que l'infinitif amavisse ou amasse, avoir aimé, garde sa désinence primitive ; c'est ainsi que Venus, onus, honos, arbos, majus, Ligus, donnent, d'une part : Veneris, oneris, honoris, arboris, majoris, Liguris ; et d'autre : venustas, onustus, honestus, arbustum et arbusculum, maj estas et majusculus,, ligusticus.. Le basque g or a n'a donc rien à voir avec les Ligures. Quant au terme si variable, ili, illi (Illiberis), eli, (Elimberrum), iri, uli, uria, que l'on cherche avec soin, et que l'on trouve, dans de très nombreux noms de villes ibères, il n'y a pas d'exemple, dit M. d'Arbois, qu'il ait perdu sa voyelle initiale. Au reste tout indique, nous le verrons tout à l'heure, que le radical et la désinence du mot Lig-us et non i-Li-gora, sont également indo-européens.

Ajoutons que, si les Ibères, dolichocéphales, et les Ligures, brachycéphales, tous deux bruns (quoique les premiers eussent, d'après Strabon, le teint plus basané et la chevelure crépue), ont vécu longtemps côte à côte, soit en Gaule, soit en Espagne, ce voisinage, cette fusion n'implique aucunement un point de départ et une direction commune. Tout au contraire. Ce furent deux courants adverses, venus de points opposés ; les Ibères Sicanes reculant au sud devant les Sicules, reconnus Ligures par l'historien Philistc de Syracuse ; les Ibères plus septentrionaux, refoulés au delà du Rhône par les Ligures Ségobriges et Décéates (lors de l'arrivée du groupe ausonien), et plus tard, au temps des Etrusques et des invasions

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M. d'Arbots n'est pas de cet avis. Les Phéniciens •*?: ilLûrat cher ch er Tétain aux Œstrymnides, aux Ca^&iùrrâks -sud de l'Angleterre) et l'ambre jusque sur ks rivages de la mer du Nord, les colonies grecques du vra« siècle. Carthage, Marseille dès le vr 5 , ont nécessairement transmis aux Hellènes quelques notions précieuses sur le lointain occident. C'est d'après leurs récits que les mythologues ont imaginé l'Éridan, Phaéthon éteint dans le soleil couchant et les larmes d'ambre coulant des yeux de ses sœurs ; qu'ils ont raconté le combat d'Hercule avec le roi des Ligures Viioua y viendrons tout à l'heure) ; c'est sur des renseignements [analogues qu'Anaximandre de Milct a ré-

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serve aux Ligures le nord-ouest de sa carte de la terre habitée, comme on peut l'induire d'un fragment des Catalogues attribués à Hésiode : Aithiopas te, Ligus te, idè Skuthas hippèmolgous ; le mot In do as terminait sans doute le vers précédent, et cette distribution générale des races est restée longtemps traditionnelle, à cette réserve près que, vers le v e siècle, le nom des Celtes a remplacé le nom des Ligures ; et cela dès la géographie d'Hécatée de Milct (fragment 21-22), où il est dit que Massilia, ville de la Ligustique, est voisine de la Celtique. Ainsi donc, pour M. d'Arbois, — et l'on peut, ce semble, souscrire à sa conjecture, — il y eut un temps où le monde habité comportait, aux yeux des Hellènes, des Indous à l'orient, des Ethiopiens au midi, des Scythes au nord, des Ligures à l'ouest! Mais il n'est pas étonnant que cette distribution des peuples extrêmes ait été assez rapidement oubliée, ou du moins modifiée ; car les plus anciens écrits des historiens ou géographes grecs sont postérieurs à l'invasion celtique qui, se détachant de cette masse septentrionale vaguement connue sous le nom de Scythe ou Hyperboréennc ou Gimmérienne, avait depuis longtemps occupé la Foret Noire, les sources du Danube, le nord de la Gaule et sans doute la Grande Bretagne, puis, s'abattant sur les bassins de la Somme, de la Seine, de la Loire, du Rhône et de la Garonne, pénétrait dès le v e siècle en Ibérie.

M. d'Arbois allègue ensuite un fait vraiment suggestif et qui, pour un anthropologiste, a plus de valeur peut-être que des textes obscurs et habilement sollicités. Ce fait est la prédominance notable dans la majeure partie de la France des chevelures foncées et des statures moyennes. Ceux que les anciens

ont appelés indifféremment Celtes, Gaulois et Galates étaient grands, blancs et blonds. S'ils comptent encore de nombreux représentants dans le nord de l'ancienne (iuulc, ils n'ont ni fortement ni longtemps modifié les populations compactes qui occupaient, qui occupent encore les bassins de la Seine, de la Loire, du Rbône et delà Garonne, pas plus d'ailleurs que ne l'ont fait les conquérants germains, Francs, Burgondes, Visigoths, Northmen. Voyageurs, historiens, poètes, tous sont d'accord sur la teinte ardente, blonde ou rousse de la chevelure gauloise : Posidonios (100), Diodore (50 av. ,!.-(].), Tite-Live, Virgile, Silius vont répétant : Xantliai kornai, Jlava, aurea cœsaries, rutilœ ro/ttri*. Ils ne dépeignent pas les vaincus, mais .ils constatent partout l'existence d'une plèbe opprimée (pit* ne se.rvorum habetur loco); et César sous-entend les différences qui l'avaient frappé dans l'aspect des populations lorsqu'il divise la Gaule en Celtique et Belgique ; ici les vrais Celtes blonds, là les Celtes bruns. Nous reviendrons sur cette division dont les savants modernes s'autorisent pour réserver le nom de Celtes aux habitants de la Gaule centrale.

Les années d'hommes blonds et gigantesques qui firent longtemps la terreur de Rome étaient une aristocratie militaire peu nombreuse qui ne forma jamais dans la Gaule transalpine qu'une minorité, une oligarchie vraiment féodale. Terriblement décimée par César, qui avec cinq ou six légions, disons quarante mille hommes, la combattit à forces presque égales, elle ne put fournir à Vereingétorix que quinze mille cavaliers. En tenant compte des défections, nous triplerons ce nombre ; mais, de toute façon, il faudra réduire à quelques centaines de mille le chiffre total

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de la race gauloise pure. Or, les évaluations de la population entière varient de trois millions (Beloch) à six millions (Levasscur) .

L'accession des plébéiens les plus riches ou les plus chanceux combla les vides effrayants que le glaive de Rome avait ouverts dans les rangs gaulois. — De six cents sénateurs nerviens, il en survécut trois; jugez du reste. — Bref, la noblesse blonde en décrut d'autant, et les mélanges profitèrent aux bruns ; si bien que, pour maintenir la nuance aristocratique, on avait recours au lait de chaux ; il fallut teindre en rouge les cheveux que la nature ne dorait plus. Il en était ainsi dès le i er siècle de notre ère. Caligula, raconte Suétone, ayant voulu triompher à Rome des Germains qu'il n'avait pas vaincus, ni même combattus, et faire défiler dans son cortège des hommes qui eussent l'apparence de prisonniers germains, fit prendre des Gaulois de haute taille, quelques-uns môme appartenant à l'aristocratie; ces victimes du despotisme impérial durent revêtir le costume teuton, prendre des leçons de langue germanique, et — c'est là le détail qui importe ici — teindre leurs cheveux, rutilai e comam. Cette précaution n'aurai telle pas été superflue si, à cette époque, les chevelures gauloises eussent conservé cette teinte dorée, aurea cœsaries, qui avait été commune aux Celtes et aux Germains ?

Il faut donc renoncer à certaines traditions trop aisément acceptées par l'histoire elle-même. Sans doute la gloire et les infortunes des Gaulois fout partie de notre patrimoine, au même titre que celles des Francs, et nous n'avons pas l'intention d'en rien désavouer. Mais nous devons bien la même déférence

à ces vaincus, *a cette plèbe qui, douze cents ans peut- £trc avant les Séquanes, les iEdues et les Bituriges, ont occupé le centre et le midi de la France et qui constituent encore la masse du peuple français. Qu'on doive les appeler Ligures ou Celtes, nous ne le savons pas encore, nous ne le saurons peut-être jamais. Sur ce point, secondaire à notre avis, l'argumentation de M. d'Arbois ne nous convainc pas ; ce qu'elle établit plus solidement, c'est qu'ils n'étaient pas Gaulois, et qu'ils étaient Indo-Européens.

Les quelques mots qu'on peut attribuer à la langue ■des Ligures et les noms géographiques épars sur tout le domaine des Celtes bruns, ou Préceltes, renferment •des racines et des suffixes communs à tous les idiomes <lc notre famille linguistique.

Le nom des Ligures, d'abord, si péniblement rattaché à deux mots basques, est, comme le latin corpus, tempus, Venus, onus, etc., composé d'une racine lig. •et d'une désinence us, variante de as ou es, ou même d'un thème ligu et de s nominatif. Et ce thème, il existe dans le grec liguphônos, à la voix fluide, harmonieuse, — dans le latin ligurire, lécher, — dans liquidus peut-être, et dans lingua (avec l'insertion très ordinaire d'une nasale). On peut remonter plus haut, à une racine lagh, ragh, avec le sens de « rapidité, de succès » ; latin legu-is (levis); vieux slave ligu-ku, « profit » ; vieil allemand lingiso, « bonheur»; allemand gi-lingen, « réussir ». Le Lig us serait donc celui qui court, qui réussit, l'agile, l'heureux, et encore celui qui parle bien, par opposition au barbare, au bredouilleur ; la plupart des peuples se sont ainsi désignés par quoiqu'une de leurs qualités, et beaucoup se sont considérés comme les seuls qui sussent parler :

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tous ont traité de jargon les langues qu'ils ne comprenaient pas.

Un autre nom probable des Ligures est tout aussi marqué du caractère indo-européen. Plutarque rapporte qu'au temps de Marius, les Ligures se nommaient volontiers Ambrons (ssc. Ambrna, « puissant » ; grec ombrimos, obrimos, « fort »; got. abras). A moins que Plutarque n'ait fait confusion, ce nom d'Ambrons aurait ainsi été porté par trois nations différentes, parlant toutes trois des dialectes aryens : les Ambrons germano-celtes exterminés â Aix par Marius, les Ligures proprement dits, enfin les Ombriens et Isombres, ceux-là mêmes qui avaient refoulé les Ligures de la Lombardic au Piémont.

Parmi les tribus liguriennes, ou du moins citées comme telles, les Taurini (que Torino, Turin, rappelle encore) étaient visiblement frères par le nom des Taurisques, Celtes ou Gaulois de la Pannonie, et des Taures, peuplade cimmérienne ou scythe de la Chcrsonèse taurique, Tauride ou Crimée ; les Ingauni (d'une racine ank, angh, serrer ou étreindre ; lat. ang-ustus) peuvent ne pas être éloignés de la grande famille germanique des Ingaiuons ; les Ilvates (rapprochez Hua, l'île d'Elbe ; Elvii, Eloetii, les Helvètes) font penser au latin alere, altos (nourrir, vigoureux, haut) ; quant aux célèbres Segobrigii, sur le territoire desquels les Phocéens fondèrent Marseille en 600, avec l'assentiment d'un roi Nannos (Nanos dans Aristote), — grec nennos, nannas, nennè, nanna, « tante, oncle, grand-père, grand'mère » (ssc. nânà); latin nonnus, nonna, titres de respect que le moyeu âge a affectés aux religieux ; — quant aux Ségobriges, disions-nous, leur nom est composé de mots bien

connus, sego ou segti, force, victoire, brig ou berg, forteresse, montagne ; arien sagh, tenir, retenir, être puissant; barh y bargh, élever ; c'étaient donc les forts de la montagne, ou les habitants des collines fortifiées.

Le sanscrit sah-nris, « puissant », le grec hékliuroSj « fortifié », serviront ici comme de lien entre tous ces peuples Celtes, Celtibères, Ligures, Euganéens, Germains, qui ont semé tout l'Occident de Ségcstes : Slgesta en Sikélie (Sicules = Ligures), Segesta Tignliornm en Ligurie, sur la frontière étrusque, Segesta ou Segestica, Sissek, en Pannonie, et' encore une Ségestc chez les Carnes, au fond de l'Adriatique ; ajoutez deux Segontia ou Segontio, en Espagne et en Angleterre ; Segu-stero, Sisteron ; les Segnsiavi, habitants de Lugdunum ; les Segovellauni de Valence (Drôme), Segobriga (Rodez), Segoboilium près de Besançon, enfin Segodunum (en Germanie). Tous ces noms et leur distribution proviennent d'auteurs nombreux soigneusement dépouillés par MM. d'Arbois, Desjardins, etc.. dans César et Strabon, dans Pline et Ptolémée. Je ne crois pas 1 n'aventurer beaucoup en rapportant au radical ségo, le germanique sieg, la victoire,. d'où les Siegfried, Sigurd, Sigebercht, quasi homonymes du célèbre chef gaulois Sigovèse.

La ville ligure par excellence, Gênes, Genua, tout comme Genève, a saus doute tiré son nom de sa situation ; c'est le golfe, le port, la bouche, la mâchoire (Cicéron et Tite-Live se servent de l'expression os portas, « bouche d'un port ») :. ssc. garni, gr. genus, latin gêna, got. kinnus, menton, joue, mâchoire ; gaulois genava, bouche. Un autre terme géographique semblera plus intéressant peut-ôtre, c'est

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Alba, Albium, qui paraît avoir signifie hauteur et éclat, par suite blancheur, quand les Alpes eurent associé ces trois idées ; Alba fait songer aussitôt à la mère des villes latines, A Ibe la Longue, sicule sans doute avant d'être conquise par les Latins ; il y avait aussi une Alba en territoire gaulois, Alba Helvoram. Albium se distingue encore, en Ligurie, dans .4 Ibenga {Albium Ingaunum)y un peu moins dans Vînti mille {Albium Intemelium). Le nom, très ancien et si connu, Albion, témoignerait de la présence des Ligures en Grande Bretagne, ou tout au moins dans le voisinage. Les mythographes grecs ont connu et dénaturé Albion en Alébion, personnage légendaire, frère de Derkunos et fils de Poséidon, le dieu des mers. De toute façon les formes Alba, Albium, Albis (Elbe), Alpes, étaient communes aux Latins, aux Ligures, aux Celtes et aux Germains;

Je citerai encore l'ancien nom du Pô, du Padus : Bod-inc-us ; il faut y reconnaître l'indo-européen badhu, gr. bathu,a profond », et un suffixe inc, familier aux Gaulois {Agedincum, Sens), analogue à la désinence germanique ing, inge, et dont la variante une se retrouve dans le ligure saliunca, sorte de lavande, dans le latin spelunca, grotte, averruncus, épithète de Mars et d'Apollon.

A force de scruter, d'analyser les documents anciens et modernes, M. d'Arbois est tombé sur une piste nouvelle qu'il a suivie avec une ténacité vraiment méritoire. Parmi quelques noms de rivières et de lieu mentionnés dans deux actes datés de Tan 117 avant notre ère et de l'an 113 après J.-C, il en a relevé six en tout, qui sont terminés en asca, ascus: Neviasca, Tnlelasca, Caudalascus, Areliascus, etc. Il s'agit

de cours d'eau et de fonds de terre situés en territoire ligure. Frappé de cette coïncidence, il s'est mis à rassembler tous les noms pourvus de la même désinence, en y joignant les noms en use a, osca, épars sur un espace immense»,, à l'ouest d'une ligne située entre Bologne et Vérone ; et il en a recueilli des centaines, en Italie 257 asco, 90 en France dans les bassins du Khônc, de la Loin», de la Seine, 20 en Espagne, d'autres en Suisse, en Bavière, dans la vallée du Rhin, même de la Moselle et jusqu'en Grande Bretagne ; ces noms se sont conservés, à travers le moyen âge, jusqu'à nos jours. De Thionville au Tyrol autrichien, de l'Adîge à l'Océan, aurait donc dominé un peuple qui aimait à dériver ses noms de lieu, de rivière, de montagne, à l'aide de la désinence asco, osco, usco, et ce peuple, ce sont les Ligures, ce sont les Préceltcs.

tle crois qu'un peu enivré de sa découverte, M. d'Arbois s'est trop hâté de refuser à l'ombrien, au latin, même au gaulois et au germanique, l'usage de ce fameux suffixe. 11 ne me semble manquer à aucune langue de l'Europe. En effet, si on le dégage de la vovclle de liaison, il se réduit au groupe se, qui a forméen latin toute une famille de verbes : nosco, diseo. viresco, horresco, — je cite les premiers mots qui me viennent ; — en allemand tant d'adjectifs en isk, teofisk, mennisk (I)eutseh, mensch) ; en gaulois des noms tels que Scordisques, Taurisques ; en dacomumain tous ces (Jrelsulesro, Bibesco* etc., et les ski et les /Vr des Slaves. Il faut, néanmoins, convenir que les formes asco, u-sco abondent surtout dans les régions attribuées à l'expansion ligure par Hécatée, Hérodote, Aristote, Pvthéas, Polvbe, Posidonius, Strabon, Pline et tous les autres.

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En possession de ce talisman, « Sésame, ouvre-toi » d'un monde inconnu, M. d'Arbois n'hésite plus. En tout pays où le conduit le précieux suffixe, il se saisit des fleuves, des coteaux, des monts, des villes et des moindres bourgades ; il les arrache aux Gaulois, il les restitue à ses chers Ligures. La Save comme la Sambre, le Reno comme le Rhin, la Meuse et la Moselle, l'Isara et l'Arar, la Druentia et la Drunonia, le Rodanos, la Garumna, jadis laissée aux Ibères, et môme la Sequana, que M. d'Arbois lui-môme avait abandonnée aux Sicanes, tous ces cours d'eau ont un nom ligure. De même les Cévcnncs, Kemmenon, proches parentes de la forêt Giminienne d'Etrurie, par l'intermédiaire de Gimiez, Cimella, cemenelum, aujourd'hui obscur faubourg de Nice (Nicaea), de même Narba y primitive Narbonne, et Are las et Alisiia, que doit illustrer Vercingétorix. Racines, suffixes sont épluchés tour à tour avec une dextérité sans égale, et ramenés non seulement au parler indo-européen, mais ■ à l'idiome perdu de la nation qui disputait l'ambre et l'étain aux Phéniciens du xm e siècle peut-être sur les côtes de la Frise et de la Cornouaille anglaise; dont un roi, Nannos, recevait au vi e siècle l'aventurier phocéen Euxène, fondateur de Massilia (600), dont un autre roi, Arganthônios, établi en Espagne durant 80 ans, près du mont Argentarius ou Arcjuros, aux sources du Tartesse (Guadalquivir), vendait aux trafiquants grecs les produits de ses mines d'argent.

Nous demeurons, quant à nous, sur la réserve, non pas que nous révoquions en doute, loin de là, le caractère indo-européen de tous les mots passés en revue, et dont je n'ai pas voulu fatiguer l'attention du lecteur

jmrce que tout l'intérêt de pareilles études réside dans l'extrême détail (auquel nous ne pouvoiLsiîous attarder); mais la déinonst ration de M. d'Arbois, si elle vaut pour les Ligures, ne vaut pas eontre d'autres Iudo- Europrens bruns (tels que les Ombriens et les Latins), contre des Celtes, ou Pré-Celtes pourvus eux aussi du vocabulaire et de l'organisme indo-européen, et qui, tournant le Rhùnc, se seraient répandus, avant les (iaulois blonds, dans les bassins de la Saune, de la Marne, de la Seine et de la Loire. Ce qu'on peut, semble-t-il, concéder, c'est que des bandes hardies, très peu nombreuses, de Ligures, auraient, en des temps reculés, presque fabuleux, erré jusqu'aux bords de l'Océan, poussé le long du Rhin jusqu'aux rivages de l'ambre, jeté quelque colonie en Grande Bretagne. Quanta la masse ligure proprement dite, avant-garde des Illvriens et des Th races contre les Ibères d'Italie, Liburnes et Sicanes, coupée- et refoulée par l'invasion - du groupe ausonien descendant des Alpes Juliennes ou Carniques, confinée d'abord dans le Piémont, la Savoie, la Suisse, elle s'est fixée surtout dans la Lig*urie, le Dauphiné et la Provence; puis, invitées pour ainsi dire par la retraite des Ibères que les Celtes bruns précisément chassaient vers le sud, quelquesunes de ses tribus ont contourné la Méditerranée jusqu'à la ville grecque d'Ampurias, ont pénétré même jusqu'au centre de l'Espagne et au sud du Tage. À partir du vi fr siècle, l'arrivée des Gaulois blonds, puis les progrès de la puissance romaine, ont rejeté les Ligures au delà du Var. Annibal, traversant le sud moyen de la France, ne trouve plus sur son chemin et sur les versants des grandes Alpes que des Gaulois. De même, en Italie et en Cisalpine, il

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n'était plus question (fin du ni e s.) de Ligures à Ariminum (Rimini), ni à Ticinum (Pavic).

C'était, et c'est encore, une race forte et alerte, aussi laborieuse mais plus éveillée peut-être que nos populations de l'Auvergne, du Morvan, de I'Armorique. Leurs mœurs étaient rudes et simples, si l'on s'en rapporte — et on le peut sans crainte — aux récits de Posidonius recueillis par Diodore et par Strabon.

« Les Ligures, dit le premier, habitent une terre « pierreuse et tout à fait stérile ; à leurs travaux « privés vient se joindre le continuel souci des « services publics (sans doute l'entretien des routes, « imposé par les Romains) ; et l'oxcès de fatigue rend « leur vie tout à fait malheureuse. Le pays est très « boisé ; les uns, armés de fortes et lourdes haches en « fer, passent les jours à couper du bois ; les autres, « travaillant la terre (Strabon ajoute qu'ils piochent « et labourent), sont le plus souvent carriers, car « jamais leur outil ne soulève une motte sans arracher « une pierre. Leur persévérance triomphe de la « nature. Après beaucoup d'efforts ils ont des récoltes, « mais bien maigres, et bien péniblement obtenues, « (seigle [sas ici] et orge dont ils tirent une boisson). « L'exercice continuel et l'insuffisante nourriture leur « rendent le corps maigre et nerveux. Leurs femmes « partagent leurs peines; elles sont habituées aux « mêmes travaux que les hommes. Ils chassent beauce coup et suppléent par le gibier à la pauvreté de leurs « moissons. La rareté des fruits de la terre fait que la « plupart d'entre eux boivent de l'eau, mangent la « chair des animaux sauvages et domestiques et « les légumes que produit le pays, puisque la contrée

« qu'ils habitent est inaccessible aux deux plus aima- « blos de tous les dieux, Démèter et Dionysos. « (Juclques-uns, les moins nombreux, passent la nuit « dans de misérables cabanes construites en bois ; le « plus grand nombre dans le creux des rochers. » Strabon insiste sur la taille et la beauté des arbres qu'ils exploitent pour la marine et l'ébénisterie. « Ils « transportent ces bois, utiles ou précieux, au marché « de Gènes, où ils conduisent également leurs bestiaux « ainsi que des cuirs et du miel ; ils ramènent chez « eux, en échange, de l'huile et du vin d'Italie, car « chez eux on récolte peu de vin, et ce vin sent la « poix. »

Ces renseignements, sans doute fort exacts, ne concernent que les paysans ligures réfugiés dans les montagnes et qui préféraient au joug romain la vie précaire du pâtre, du bûcheron et du carrier. Les Ligures avaient eu,' de temps immémorial, des forteresses, castella, dont parle Tite-Live, et qu'ils défendirent bravement de 192 à 182 ; ils avaient eu des villes , Vérone , Pavie , Pise , Florence , Fiésole , Lucqucs, Luna, Gènes, Albenga, Vintimille, Arles, enfin, tour à tour asservies soit par les Etrusques, soit par les Gaulois, soit par les Romains, mais dont ils formaient toujours la population. Seulement, dans ces villes, ils ne se distinguaient plus de leurs vainqueurs ; ils y avaient appris les mœurs, les arts et la langue de leurs voisins grecs et latins.

C'est cette fusion avec des peuples-plus civilisés qui

nous a dérobé pour toujours leurs institutions, leurs

coutumes familiales, leurs croyances et leurs dieux.

On ne sait si la fétc nuptiale qui fit de l'aventurier

phocéen Euxène \c gfctv&tfc àxx ^^fcn^, ^ssa*.» ce

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choix du fiancé par la jeune fille qui lui présente la coupe sacrée, répondent à un usage national, ou s'il n'y faut voir qu'une agréable fantaisie de l'imagination grecque. Tout ce qu'on peut dire, c'est que la légende n'a rien d'invraisemblable.

Quant aux mythes, fort peu nombreux, auxquels sont associés les Ligures, ils sont entièrement phéniciens et helléniques. Héraklès et Phaéthon en sont les héros. Eschyle, dans la première moitié du v e siècle, fait dire à Héraklès par Prométheus : « Tu rencontreras la vaillante armée des Ligures » ; il ajoute que, le demi-dieu ayant épuisé ses flèches, Zeus, pour lui venir en aide, fera tomber du ciel une pluie de cailloux, — les carreaux de la foudre, arme du dieu tonnant. Apollodore, au 11 e siècle, raconte qu'Héraclès, revenant d'Ibério, rencontre et tue en Ligurie Dcrkunos et Alébion, fils de Poséidon, qui lui ont volé ses bœufs. Il nomme Cucnos, un roi Ligure, fils d'Ares et de Purènè, vaincu par Héraklès. Il s'agit ici de Mclkarth, l'Hercule tyrien hellénisé, qui revenait vainqueur du pays des Hespéridos. Strabon et les mythographes ont placé d'ordinaire ces événements fabuleux dans la Ligurie méditerranéenne, aux environs du Rhône ou même du Pô, l'Eridan. .

Pour M. d'Arbois, l'Eridan, Eri-danos (bien qu'il donne à ce nom le sens de « don du matin » est plutôt tle Rhin ; et le combat d'Hercule contre les Ligures s'est livré non près de la Méditerranée, mais près de l'Océan, au nord-ouest de l'Europe. Son argumentation est des plus subtiles. Il voit dans Alébion, Albion, la Grande Bretagne ; dans Dcrkunos. autre fils du dieu des mers, ou encore dans Drakôn,dva^o\\ gardien dos rayons du couchant,, garàieu tas ^vsvkvç^

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d'or dos Hespérides (liguphônoi), Hésiode « à la voix aiguë*, ou à la voix ligure » il voit, dis-je, un peuple Dragano, établi avec les Ligures, selon Avienus (Ora maritimà), « dans le septentrion le plus neigeux, chez les Hyperboréens ».

CVst que M. d'Arbois est dominé, et par sa thèse ligure, et par le besoin d'expliquer la présence de l'ambre dans l'histoire de Phaéthon. Cette histoire a pour théâtre les bords de TE rida n et le pays des Ligures ; d'autre part les Hespérides sont identiques selon Phérécydc (§ 33 et 33 bis), aux Héliades, sœurs de Phaéthon ; et l'ambre qui coulo des yeux de celles-ci est identique à l'or des fameuses pommes. 0r l'ambre ne se rencontre que sur les rives de la mer du Nord. C'est là que les Phéniciens l'aillaient chercher. Donc l'Eridan est au moins le Rhin, ou le Wéser; les Ligures les avaient suivis ou précédés dans ces régions lointaines ; et les Grecs, sans le savoir, ont fait tillusion à quelque fabuleux récit d'origine phénico-ligure ; et la légende « mise en vers par Hésiode, nous a conservé sur l'histoire des régions occidentales des notions dont l'antiquité dépasse celle de tous les historiens ».

Un simple fait détruit ce système. C'est du nord, et non de l'ouest, que l'ambre est venu. C'est à l'ouest, non pas au nord, que se dirige la lumière orientale, le don du matin ! Eridanos ; à l'ouest que va tomber le brillant soleil Phaéthon, que les Hespérides gardent leurs fruits d'or et que les Héliades versent leurs pleurs lumineux. Les mythes de Phaéthon, d'Héraclès, des pommes d'oi gardées par le dragon de la nuit et du crépuscule, sont des peintures dramatisées du soleil couchant. Si les Ligures y sont

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mêlés, c'est qu'ils étaient, aux yeux des Grecs, le dernier peuple connu vers l'occident. Si l'ambre y intervient, c'est pour trois raisons qui nous sont fournies par M. d'Arbois lui-même : l'ambre était considéré par les Grecs comme une exsudation de l'Océan, où le soleil se couche ; l'ambre est un or

transparent, une variante, une image heureuse des rayons mourants ; enfin le nom de l'ambre, Elektron, est un des noms du soleil, Elektôr.

Mais en voilà bien assez sur un hors-d'œuvre qui ne touche en rien aux croyances ligures. Nous suivrons plus volontiers M. d'Arbois dans ses efforts pour restituer aux Ligures un dieu des eaux ou des forêts, un dieu celte bien connu, Borvo, le patron des Bourbonnes et des Bourbons.

11 existait, dit-il, en ligure, une racine borm, analogue sans doute au grec bremô, bromeô, frémir, bouillir; cette racine qu'en territoire ligure proprement dit, on ne peut méconnaître dans les noms de Bor/nio, village de Lombardie ; Bormida, affluent du Tanaro, et village près de Gènes ; Bonnes (Borma au xi° siècle), village et rade, département duVar; M. d'Arbois la retrouve non seulement en Espagne, Bonnette (province de Murcie), mais jusque dans les provinces rhénanes : Bonn i ta, la Worms ; et Borbitomagus, la ville de Worms.

Bonn ou borb, ainsi employé dans la langue commune, avait servi à dénommer un dieu Bonnanus, qui avait son bois sacré entre Albenga et Vintimille, Lticus Bormani, et dont le nom, parfois associé à celui d'une déesse Bormana, figure sur les inscriptions d'Aix en Provence, Aix (Drômc), et Saint- Vulbas (Ain). C'était un dieu des eaux thermales ; son

culte avait pénétré en Portugal; à Caldas de Vizclla, province de Brag^a, on a découvert deux dédicaces au dieu Bormanicus.

Comment séparer de Dormanus la forme BorniOj Bormonis, éponvmc de Bourbon Lancv, Saône-ct- Loirc. M. Dcsjardins a cité dans sa Géographie d'après Pentinger y l'inscription votive de J. Magiius iils d'Eporédirix à Bormo et à sa parèdre Damona : Mormon i et Damonœ.

M. d'Arlxus voit dans les variantes Borvo, Borvonna, une altération gauloise et postérieure de la forme ligure primitive, Berb, Beriv, qui existe encore dans les dialectes néo-celtiques : vieil irlandais Berbaim, gallois Berwaf, breton bervann, je bous), donc Berb et Borv se seraient naturellement substitués à Borm, qui avait le même sens.

Eh ! bien, ici encore, je ne me sens qu'à moitié convaincu. Bormo et Borvo me paraissent des prononciations équivalentes du même dieu, qui a pu appartenir aux Celtes, aussi bien qu'aux Ligures.

En somme, le savant travail de M. d'Arbois de Jubainville n'est pas aussi concluant que l'auteur le désire; si, des faits qu'il a recueillis, des inductions qu'il en a tirées, « il résulte que, vraisemblablement, les Ligures, dont les Sieules sont un rameau, appartiennent à la famille indo-européenne, et qu'ils ont précédé les Celtes, les Ombriens et les Germains dans l'Europe occidentale », nous restons dans le doute sur le nom qu'il convient d'attribuer aux populations antiques, brunes, indo-européennes, de la vallée du Danube et de la Gaule centrale. Il me semble qu'il est bon de laisser le nom de Ligures à ceux que tous les historiens anciens ont ainsi dénommés, et

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d'adopter pour les prédécesseurs des Gaulois — enfin pour les habitants de la région que César appelait la Celtique — le nom de Préceltes.

Différents des Celtes par la race, mais voisins par la langue, — comme les Ausones bruns le furent des Hellènes blonds, — les Préceltes se sont établis à côté des Ligures, au-dessus des Ibères, depuis la Savoie jusqu'à l'Armorique, jusqu'à l'Irlande; et, par une singulière ironie du destin, ils forment aujourd'hui le principal élément des populations que l'archéologie et l'histoire qualifient de celtiques.

Ils sont une des forces de la France.

A la vivacité, à la fougue brillante et mobile du génie gaulois, ils ont mêlé — ou plutôt accolé comme un contre-poids — une ténacité laborieuse et solide qui résiste aux misères et aux déceptions les plus cruelles. C'est de cet équilibre entre deux tempéraments, pour ainsi dire complémentaires, que procède cette élasticité, ce ressort, qui, jusqu'à ces derniers temps au moins, ont tiré la France des plus profonds abîmes, l'ont relevée de ses chutes, l'ont sauvée de la désespérance, — plus encore — des stagnations intellectuelles passagères,' et de ces déraisons, de ces épizooties morales dont nous voyons à cette heure de si humiliants exemples.

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