Les Gaulois en Italie, en Espagne et en Gaule
L'hic*' relative nient récent des littératures 'grecque et latine défend d'accepter sans réserves les renseignements fournis soit par Polybe, soit par Tite-Live sur tous les faits antérieurs aux guerres puniques. Celui-ci écrit dans la seconde moitié du I er siècle avant notre ère. Lorsqu'il parle des Gaulois, il a sous les veux les récits de César, et il place les Gaulois dans la Gaule de César. Sachant les Lingons, les Sciions, les Cénomans établis dans les vallées de la Marne, de la Seine, de l'Yonne, de la Sarthe, il fait venir de ces régions les peuples de même origine qui, du vi ft au iv c siècles, ont envahi le nord de l'Italie.
Son récit est fort circonstancié (V, 34 et 35). Résumons-le. Sous le règne du Biturige Ambigatus, qui dominait sur toute la Celtique, ses deux neveux Bellovèse et Sigovèse ayant préparé une double émigration et ayant tiré au sort la direction que prendrait chacun d'eux, Sigovèse dut se mettre en route vers la forêt hercynienne, Bellovèse vers l'Italie. Les peuples qui accompagnèrent ce dernier furent les Bituriges, les Arverni, les Sénones, les jEdai, les Ambarri, les Carnutes et les Aulerci ; ils traversèrent le pays des Tricastini (la Drôme) et se trouvèrent en face des défilés deVAlpis Julia(Saltii$ Alpis Juliœ) ; ils s'allièrent aux Grecs de Phocée — lesquels venaient de fonder Marseille — pour accabler les Salliwii, qui étaient des Ligures, ils franchirent l'Alpe Julienne et le pays des Taarini ; ils défirent l'armée des Etrusques non loin du Tésin.
Là, ayant appris qu'ils se trouvaient sur le domaine des Insubres, sortis d'un canton (pagus) des jEdui, ils fondèrent Médiolanum. Une autre bande, celle des Cenomani, conduite par Elitovius, vint se fixer vers Brixia et Vérone. En troisième lieu, les Boii et les Lingones, ayant franchi le Pœninon (Grand Saint-Bernard), et ayant occupé tout le pays entre les Alpes et le Pô, passèrent le fleuve sur des radeaux et repoussèrent les Ombriens au delà de l'Apennin, et s'établirent au sud du Pô. En quatrième lieu, les Senones arrivèrent les derniers et se fixèrent, sur l'Adriatique, entre l'Ufens et l'^Esis (Esino).
Suivant Polybe, antérieur d'un siècle à Tite-Live, les choses se seraient passées •un peu différemment. Au vi fc siècle, les Etrusques, à l'apogée de leur puissance, occupaient la vallée du Pô, l'Etrurie, l'Emilie, le Latium (Tarquin le Superbe régnait à Rome) et la Gampanie. Les Gaulois, en raison de leur proximité sur l'autre versant des Alpes, auraient eu de fréquents rapports avec eux. Ravis par la beauté du pays, sous un léger prétexte, conduits par un traître, Arruns, ils auraient envahi l'Italie tout à coup avec une nombreuse armée, auraient chassé les Étrusques des campagnes arrosées par le Pô, et se seraient avancés vers l'est jusqu'à la nation des Veneti, qui avaient quelque ressemblance avec les Gaulois pour les vêtements et les mœurs, mais aucune pour la langue. Les peuples qui se seraient fixés vers les sources du fleuve auraient été les Laoi (Laevi), les Lebekoi ; plus loin les Isombres, les plus considérables de tous ; ensuite et le long du fleuve, les Cenomani ; entre le Pô et l'Apennin, les Ananes, les Boii (Bologne) et, plus près de la mer
Adriatique, les Lingones ; enfin, les plus éloignés de tous, et sur les bords de cette mer, les Senones. Il faut ajouter les Tauriskoi et les Agones, mentionnés ailleurs.
Polybe ne parle point d'une lutte préliminaire avec les Ligures, dont Bellovèse, selon Tite-Live, a dû vaincre la résistance ; il ne spécifie point la région des Alpes qui a servi de passage à ses Lèves et Lébèques, peut-être Ligures et non Gaulois 7 . Ajoutons certaines confusions et invraisemblances dans le récit de Tite- Live : YAlpis Julia, qu'il faut placer selon M. Desjardins à l'ouest de la chaîne, ressemble trop aux Alpes Juliennes, si souvent franchies par les envahisseurs de l'Italie et qui sont situées à l'est de la Vénétie ; enfin les Sénons, venant de l'ouest s'établir sur l'Adriatique, auraient dû marcher en tête de l'armée immigrante ; tout au contraire, ils sont les derniers, et il leur aurait fallu passer sur le dos des Isombres, des Cénomans, des Boïes et des Lingons.
Ce n'est pas en un jour ni en cent ans que les hordes gauloises , bandes fort peu nombreuses , d'abord cachées dans les anfractuosités des montagnes, avaient constitué des nations populeuses et enlevé à la domination étrusque une partie de la rive gauche du Pô, vers 530, puis toute la contrée entre le Pô, l'Apennin et l'Adriatique. Je ne crois donc nullement exagérée la date que la tradition indique pour l'invasion d'un Bellovèse ou d'un Elitovius, et j'admets sans aucun scrupule que la conquête étrusque (x e siècle), a seule empêché les Insubres de suivre à peu de distance leurs voisins et parents, les Ombriens. Il ne faut pas oublier, en effet, que certaines affinités particulières rapprochent les dialectes celtiques des
idiomes de l'Italie, et que Hellènes au sud, Ausones au centre, Celtes au nord, ont formé longtemps, vers la Drave, la Save et l'Ister, un corps d'armée considérable, retenu dans ses cantonnements par la marche lente de l'avant- garde ligure, Combien il serait intéressant de savoir en quelles proportions l'élément blond et grand, dolichocéphale, et le type brun, trapu, brachy ou mésaticéphale étaient représentés dans les diverses tribus contigues ! Mais tant de mélanges se sont opérés, les dialectes que nous connaissons sont tellement éloignés de leurs formes primitives, que notre curiosité ne sera jamais satisfaite.
L'unique impression que les anciens nous aient transmise est celle que leur ont laissée les guerriers gigantesques à la crinière dorée. Ils ont peint des mêmes couleurs les Gaulois d'Italie et les Gaulois transalpins, les vainqueurs de l'Allia, les vaincus de Sentinum, aussi bien que les adversaires de César. Ici Polybe, Diodore, Tite-Live, César semblent s'être copiés l'un l'autre. « Parlerai-je, dit Polybe, de la grandeur et de la beauté physique des habitants de la Cisalpine ? » Et il ajoute que le nom particulier des Gaulois transalpins ne vient pas de la différence de race, mais de la position géographique. En effet, nous lisons dans Diodore et dans César que « les habitants de la Gaule chevelue sont grands au point de mépriser notre petite taille ». M. Alexandre Bertrand croit découvrir quelque différence dans les mœurs : « Les Cisalpins, dit-il, d'après de nombreux « auteurs, n'avaient pas de villes, mais seulement des « villages ; ils couchaient sur la paille, étaient étran- « gers à toute autre occupation que la guerre et « l'agriculture ; ils combattaient avec furie ; parfois
v».le;<-lieiti'iixliiv
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eur était tout. Ils
attachaient aux ■s des ennemis
« vaincus ; ils aimaient beaucoup le vin ; mous et « paresseux, ils étaient mobiles cl inconstants d'es- « prit. » Mais la plupart de ces traits conviennent «ux Transalpin».
Diodore et Stralwn n'y ajoutent ou n'en retranchent que bien peu de chose : « Us prennent leurs repas « couchés à terre suc des peaux de loups ou de chiens; « Ils attachent aux cous des chevaux ou suspendent « aux murs de leurs maisons les tètes coupées (le « leurs ennemis, comme on fait des botes tuées à la « chasse. Us aiment le vin avec excès. Pleins de « jactance, ils ne parlent d'eux-mêmes qu'en louante freuses hyperboles, des autres qu'avec mépris.
ce Esprits déliés, mais indisciplinés, avides de chance gement, ils se laissent facilement entraîner à la « guerre. Belliqueux, féroces, toujours prêts pour le « combat, ils s'y ruent sans prudence, et souvent, « par mépris de la mort, nus jusqu'à la ceinture ».
Il s'agit bien du môme peuple ; et les véritables différences entre les Celtes Italiotes et les Celtes de la Gaule ne doivent être cherchées que dans la diversité de leurs. fortunes.
Ceux-ci, se développant en pleine liberté jusqu'au milieu du i er siècle avant notre ère , commençaient à sortir de la barbarie ; le druidisme les avait habitués à une sorte d'unité religieuse et judiciaire. Leurs cités ou états formaient déjà des organismes politiques; et des villes, riches et industrieuses, servaient de refuges fortifiés et de centres commerciaux aux populations environnantes.
Ceux-là, entrés en pillards dans des pays civilisés, harcelés, traqués par des armées sans cesse renouvelées, passèrent de la barbarie native à la servitude ; ils se fondirent, sans avoir donné leur mesure, dans l'ordre législatif et administratif des Romains. En ruinant la domination étrusque, ils travaillèrent contre eux-mêmes. La terreur qu'ils avaient répandue jusqu'au centre de l'Italie, les « tumultes gaulois », tinrent Rome constamment en éveil, et redgublèrent cette vigilance persévérante qui en fit la maîtresse du monde. Pendant quarante ans, si l'on en croit les historiens, le Latium eut à subir les incursions des Sénons; tandis que Rome relevait péniblement ses murailles, les Barbares tombaient sur les villes voisines, dévastaient les campagnes et remportaient à la hâte leur butin dans les repaires de l'Adriatique.
24 LES CÀULOIS
Ce fut seulement au m e siècle que Rome put reprendre sérieu sèment l'o ffensi ve .
Les Gaulois de la Transpadane, coalisés avec les Samnites, les Etrusques, les Ombriens, partagèrent leur défaite à Sentinum (295) et au lac Vadimon (283) ; le territoire sénon fut conquis. Les Ligures soumis (il en coûta cinquante ans de guerre, 283-233), les Boïes de Bologne, menacés de droite, et de gauche, essayèrent de soulever le nord de l'Italie. Appelant de Gaule des bandes mercenaires, les Gaesates ou Gaisda, commandés par Anéroeste et Concolitos, ils envahirent encore une fois TEtrurie (225), et poussèrent jusqu'à trois journées de Rome. La terreur gagna l'Italie entière, qui leva spontanément 700.000 soldats. Les livres sibyllins annonçaient que deux fois les Gaulois devaient prendre possession de Rome. On détourna l'oracle en enterrant tout vifs deux Gaulois sur le marché aux bœufs, dans le sol romain, et trois armées coururent au-devant des Gaisates. La victoire du cap Telamone livra les Boïes au vainqueur Flaminius ; et, pour la première fois, les Romains passèrent le Pô. Marcellus tua de sa main le .chef Virdumaros, et les Insubres furent réduits (222). Mais la domination romaine était mal assise* Annibal se fait une armée de Cisalpins et gagne, avec le sang gaulois, les batailles de Trasimène et de Cannes. Il fallut encore trente années de guerre (201-170), et la défection des Cénomans, pour triompher des Boïes et des Insubres ; alors seulement Rome put déclarer que l'Italie était fermée aux Gaulois.
Ces ennemis tenaces, elle les retrouvait dans le môme temps au cœur de llbérie ; et, des Alpes aux
Pyrénées, ils lui barraient la rouie de l'Espagne conquise, mais non domptée.
Les Celtibères, comme le nom l'indique, étaient issus d'un mélange où le vieux fonds ibéro-ligure l'emportait nécessairement, mais qui s'était accompli sous le joug des Celtes. Au plus tard dans la première moitié du v e siècle, les Orétans, les Carpétans, bandes gauloises poussées, de l'arrière, par toute une marée émigrante, s'étaient avancés jusqu'à la Nouvelle-Castille et l'Andalousie, tandis que les Celtici atteignaient presque le fond de l'Algarve. Tout le nord et l'ouest de l'Ibérie étaient traversés, finalement subjugués par des hordes conquérantes. Soit que la force des nouveaux venus fût irrésistible, ou qu'il y eût place pour tous dans le pays, le tassement s'opéra sans résistance ; si bien que la carte de l'Espagne antique présente une incertitude, surtout une confusion extraordinaire. Mais, au milieu des noms ibères et ligures (sans parler des noms phéniciens, grecs, carthaginois sur les côtes de l'est et du sud), les dénominations celtiques se distinguent aisément à leurs briffa, dunum, et autres désinences caractéristiques ; par exemple, en Catalogne, Lebendunum, Bisuldunum (Besalù, prov. Gérone), Virodunum ( Verdù, prov. Lérida et Berdun, en Aragon, prov. Huesca) ; Salarodunum, Salardù ; Volobriga (dans la Tarraconaise) ; Octogésa, sur la rive gauche de l'Ebre ; Navardun, Nauarodunum (Aragon). Dans les Asturies et la Galice, Flavio-Briga, Julio-Briga, où des noms romains ont remplacé un premier terme gaulois, Deobriga, Nemetobriga, Brigantium, Cœliobriga. En Portugal, leaBriga surabondent : Langohriqa>
Talabriya, (lonimbriya (Coïmbre), Meido, Céso r Miro (briya) ; et à Fox traîne sud de l'Algarve, dansle pays des Cynètes, Larobriya, Lagos. Dans lesrégions centrales, on reconnaît des Seyisama, Seyovia, Seyobriya (Séi»orbe, prov. de Valence), Ncrtobriya, en Estrémadure (prov. de Badajoz).
En somme, des Celtibères, sauf leur origine, leurpuissance et leur bravoure, nous savons bien peu de choses qui nous intéressent. (Juels dieux ont-ilsapportés en Espagne, et quels dieux y ont-ils trouvés, c'est plus qu'on ne saurait dire. Strabon, je crois, raconte qu'ils se réunissaient joyeusement en l'honneur de la pleine lune ou de quelque génie lunaire inconnu. Il est une centaine de peuples auxquels une telle indication pourrait s'appliquer.
La première guerre punique avait livré aux Romains la Sicile, la Sardaigne et la Corse. La seconde leur ouvrit l'Espagne. Mais la longue résistance, les perpétuelles révoltes des Celtibères, des Vaccéens, des Lusitaniens, des Gallaïques, firent durer la guerre jusqu'au milieu du I er siècle avant notre ère 9 . Ces peuples obscurs, sans liens réguliers, san& organisation politique, avaient déjà tenu en échec les Carthaginois ; au temps même de sa plus grande puissance, Carthage, représentée par ses Asdrubal, ses Amilcar, ses Annibal, ne régnait que sur la côte sud-orientale, entre la Guadiana et l'Ebre ; encore d'anciennes colonies grecques, telles que Sagonte, se couvraient-elles de l'alliance romaine. En fait, tout l'intérieur de la péninsule demeurait indépendant.
La destruction de Sagonte par Annibal fut le point de départ de la seconde guerre punique. Tandis que>
le fameux borgne passait les Pyrénées et se dirigeait à travers la Gaule vers les Alpes, une flotte romaine cinglait vers l'Espagne. Les désastres éprouvés en Italie (217-202) ne purent détourner Rome de sa , future proie. Deux frères Scipion y périrent (212), mais leur fils et leur vengeur, Scipion, le premier Africain , s'empara de Carthagène , la capitale punique ; et après la bataille de Zama (202), on put croire que l'Espagne allait se rendre. Point du tout. Que de Gâtons, de Brutus, de Sempronius, je ne parle que des victorieux, que d'armées n'usèrent pas les Ibéro-Celto-Ligures ! Que de sang coula de l'Èbre au Tage et de la Méditerranée à l'Océan! L'Espagne celte ne se battait point pour Carthage, mais pour la liberté.
La chute de Carthage ne l'intimida point ; il fallut que Scipion Emilien, le second Africain, vînt en personne investir Numance, forte ville située vers là source du Duero (134). Le siège dura quinze mois, etNumance fut renversée de fond en comble sur ses défenseurs massacrés. Domptée, mais toujours frémissante, l'Espagne se jeta avec passion dans les guerres civiles, prit parti pour Sertorius contre Sylla, pour les fils de* Pompée contre César. Enfin lasse et civilisée, elle devint une des régions les plus calmes, les plus sages et les plus fécondes en grands hommes, de l'empire romain. Mais, chose pour nous étrange, bien que commune à tous les peuples qui ont reçu de Rome l'éducation municipale, administrative, artistique et littéraire, elle a laissé tomber dans un profond oubli son passé glorieux. Pas un de ses fils de sang ou d'adoption, ni les Sénèque, ni Lucain, ni Trajan et les Antonins, n'ont songé à nous
transmettre un mot d'une de ses langues, un souvenir de ses mœurs ou de ses croyances.
Nous avons, pour suivre les Celtes en Espagne, devancé l'ordre des temps. Il nous faut revenir aux niasses de même origine transrhénane qu'ils avaient laissées en arrière, et qui, après avoir rempli le nord, se répandaient de proche en proche vers l'ouest et le midi de la Gaule.
Nous laissons de côté, pour en traiter à part, les conquérants de l'Irlande et de la Grande-Bretagne. Les premiers, peut-être avant le x e siècle, avant Homère, avaient devancé l'évolution linguistique bien connue , la substitution de la labiale à la gutturale forte, du P au K, propre au gaulois proprement dit, comme à l'osque et à l'ombrien. Ce sont les Gôidel, qui disent encore coic etcethir, latin quinque, quatuor, tandis que les Gaulois prononcent pemp et peioar, petor (petorritum, char à quatre roues). Les seconds, habitants dePrydain, Britannïa, gens du pays de Galles et du Cumberland, sont venus quelques siècles après. Mais nous nous attacherons, aujourd'hui, à nos ancêtres directs, Celtes ou Gaulois proprement dits, Volks, ou Bolgs.
Nous avons dit qu'un historien de la fin du vi e siècle, Hécatée de Milet, plaçait Marseille dans le pays des Ligures, mais dans le voisinage de la Celtique. Il est donc certain qu'au vi e siècle, un premier ban gaulois avait franchi le Rhône, l'Isère, la Durance, perçant à travers les Ligures et les refoulant vers la lisière méditerranéenne, autour des cités grecques Théliné (Arles), Massilia, Antipolis (Antibes), Monoikos (Monaco) et Nikaia (Nice). C'étaient, entre autres, les Celto-Ligures Salluvii,
peut-être les Ségobriges ; puis, le long des Alpes, les Caturiges (« puissants dans la bataille »), les Voconces, les Allobroges, les Ambarri et Ségusiavi (Lugdunum) ; au-dessus d'eux, entre le Jura et la Saône, sur le Doubs, les Séquani (qui avaient peut-être touché la haute Seine, Sequana) ; puis entre la Saône et la Loire, les JEdui (Bibracte, Autun). Le centre était occupé par les Arverni et leurs confédérés, Vellavi, Ruteni, Cadurci, Petrocorii, Lemouices, aristocraties blondes superposées à une plèbe brune, préceltique ; au-dessus des Arvernes, dominaient les Bituriges, la vieille nation royale, avec les Turones , Piciavi , Andecavi. Au-dessus encore, entre la Saône, la Marne, la Loire et la Seine, se rangeaient les Lingons, les Sénons, Tricasses , Meldes , Parisii , les Garnutes et les Aulerques. Sur les côtes de l'Océan, s'échelonnaient des Bituriges (Bordelais), des Santons; les Armoricains Namnetes, Veneti, Osismii, Guriosolites et Redons; les Unelli, Baiocasses, Lexovii, Caleti. Telles sont quelques-unes des tribus qui, du *vi e au iv e siècle peut-être, prirent possession des bassins du Rhône, de la Loire, de la Charente et de la Seine. Au in e siècle, se mirent en mouvement les Volks Tectosages, Arécomiks et Cénomans, qui vers l'orient (Galates), qui vers l'Italie, qui vers l'occident. Rejetant les ^Edues sur les Séquanes, v laissant les Cénomans chez les Aulerques, entraînan, une fraction des Bituriges vers la Gironde, les Volks, tournant le groupe Arverne, franchirent la Garonne et refoulèrent jusqu'à l'Adour les populations ibériques, les Vascons, Tarbelli, Bigerri, Ausci, Convennœ (Comminges), Consoranni, Snrdones)
Atari ni (Aude), neuf nations qui formaient ce qu'on
a longtemps appelé la Novempopulanie. Les Tecto-
sages dominèrent de Toulouse à Narbonnc , les
Arécomiques de Béziers à Nîmes et Avignon. Un peu
plus tard, le reste de la nation Volke, les Bolgs ou
Belges, qui déjà remplissaient le nord de la Gaule
et s'étaient jetés sur l'Angleterre, descendirent la
Meuse, couvrirent le bassin de la Somme, et
s'arrêtèrent à grand 'peine aux rives de la Seine. Les
plus illustres des Bolgs occidentaux , c'étaient
les Suessions entourés des Renies, des Bellovaques,
des Ambiani,des Viromandui, des Champenoiset des
Picards. Plus sauvages, lesMorini, les Atrebates, les
Nervii (Ilainaut, Brabant), les Eburons (Ardennes),
les Treviri, enfin, ne différaient que par la langue,
des Germains, Teutons, Cimbres, Suèves, auxquels
ils avaient abandonné la rive droite du grand fleuve
celtique, le Rhin. Il ne restait plus dans l'antique
patrie hercynienne, vers les monts de la Bohème, que
des débris Boïes et Génnmans, et une nation, les
Helvètes, poussés enfin par les Gimbres vers la
Suisse, où ils furent retenus par Gésar.
Tous ces peuples formaient autant d'oligarchies féodales, tantôt menées par des rois ou chefs temporaires, tantôt par des sénats, et par des assemblées d'où la plèbe était exclue. Le druidisme, institution d'origine irlandaise ou britannique, essayait d'introduire dans ce monde incohérent quelque sentiment . d'union, au moins fédérale; mais les rivalités de clan, ou de cité, et la conquête romaine arrêtèrent le mouvement de concentration.
Notre tableau , notre esquisse rapide, vous fait entrevoir la Gaule, à peu près ignorée des Romains,
au moment môme où Rome, enfin maîtresse de l'Italie et des passages ligures, sentait le besoin impérieux d'une route de terre entre les Alpes et les Pyrénées. Elle ne demandait qu'un prétexte. L'amitié, et aussi les craintes, de Marseille. le lui fournirent. Marseille et ses filles , j'appelle ainsi les colonies grecques éparses de Nice à Emporium (Ampurias), étaient sans cesse menacées par les Ligures et les Volks. En l'année 154, elle sollicita l'appui de Rome, désormais protectrice de tout le monde hellénique en Europe comme en Asie. Aussitôt un consul, Caius Opimius, vient la protéger contre les Ligures Deciates et Oxybiëns. Dix ans plus tard (143), un Appius . Pulcher élargit l'entrée de la Gaule en repoussant dans la montagne une tribu 'celtique gênante, les Salasses. En 125, commencent les opérations sérieuses : les Salluvii ou Salyes et les Allobroges sont plus qu'à demi domptés. En 124, le proconsul Sextius Calvinus donne son nom à la première ville romaine au delà des Alpes, Aix, Aqnœ Sextiœ. L'année suivante, le proconsul Domitius Ahenobarbus achève la conquête du Dauphiné et de la Savoie (Allobroges, etc.), tandis que le consul Fabius Maxiinus écrase les Arvernes sur les bords de l'Isère. On n'est pas fixé sur l'ordre des événements, il est seulement assuré que les deux victoires de Yindalium et d'Isard sont delà même année. La défaite des Arvernes, nation prépondérante du sud-est, eut des conséquences graves et immédiates ; en 118, le Rhône était franchi, et Narbonne, consacrée, pour ainsi dire, au Mars Romain, Narbo Martin s, devenait le grand port de guerre de la République et la rivale commerciale de Marseille.
Ces Arvernes, dont Vercingétorix a rendu le nom pour jamais fameux, étaient parvenus à un haut degré de puissance et môme de richesse. Tous les peuples d'alentour étaient leurs clients ; et c'est comme protecteur des Allobroges que leur roi Bituit, fils de Louern , traînant avec lui les Ruteni , les Volks , les Elvii, près de deux cent mille hommes, vint passer le Rhône, vers le confluent de l'Isère, en face de cinq légions romaines , environ trente mille combattants. Ce potentat, tout chamarré d'or, était fier de sa meute de guerre ; en voyant le petit nombre des Romains, il s'écria : « Il n'y en a point pour un repas de mes chiens ! » Le soir môme, il se sauvait à grand'peine, laissant sur la terre ou dans l'eau cent cinquante ou cent vitigt mille morts et noyés. Luimême , pris , quelque temps après , avec son fils Congonnetiacus, alla orner le triomphe du vainqueur.
Les Romains, contents du chemin ouvert entre la côte et les Cévennes, laissèrent pour le moment de côté le bassin de la Loire, et, dans celui de la Garonne, ne dépassèrent point d'abord le Tarn chez les Rutènes et Tolosa chez les Tectosages. La Province s'organisait très rapidement et en paix , lorsque survint l'énorme aventure des Cimbres et des Teutons, la première invasion germanique.
Pendant plus de dix ans (113-101), une véritable trombe, trois ou quatre cent mille guerriers aux yeux bleus, sans compter les femmes et les enfants, s'abat sur toutes les frontières romaines, courant du Jutland à l'Illyrie, de l'Illyrie à la Suisse, du Rhin au Rhône, à l'Espagne, remontant des Pyrénées aux Alpes, refluant vers le Danube, entrant enfin en haute Italie par les Alpes Garniques, finalement engloutie, pour
ainsi dire, sur les champs de bataille d'Aix et de Verceil.
Repoussés, semble-tril, par les antiques Boïens de la Forêt hercynienne, éloignés d'abord du Rhin par la résistance des Tré vires et des Nerviens, les Cimbres entraînent avec eux ou dispersent le peuple des Helvètes, les Toygènes, les Ambrons, Gaulois et Gallo- Ligures, et tombent chez les Scordisques et les Taurisques, moitié en amis, moitié en effrénés pillards. Alors ces Celtes orientaux se lèvent pour leur propre compte, exterminent des armées romaines, un Porcius Caton (118), et se débattent huit ou dix ans contre Rome. Un caprice ou la nécessité remporte les Barbares à l'ouest, au nord des Alpes; et, suivis cette fois d'une partie des Helvètes, ils font à Orange un furieux massacre (100.000 hommes au moins) (106) de Romains et d'alliés ; ils pillent Toulouse déjà mise à sac par un consul voleur, Caepio ; grossis de contingents tectosages, ils se ruent sur l'Ibérie, ravagent deux ans l'Espagne. Quand ils se décident à remonter vers la Gaule, ils font l'imprudence de couper en deux leurs forces, qui avaient du subir pourtant de nombreux déchets. Les Teutons et les Ambrons, traînant leurs chariots de famille et de guerre, viennent se heurter à Mari us, qui les extermine (102). Les Cimbres pénètrent l'année suivante dans la haute Italie ; Marius arrive à temps pour leur montrer les prisonniers Teutons et la tête du roi Teutobochus ou Teutobodus. Ces épisodes sont assez connus. Les Cimbres succombent à leur tour. Rome est délivrée, et aussi la Gaule. Mais l'Occident demeure inquiet. Les peuples soumis s'agitent; des guerres renaissantes troublent la Province elle-même
et l'Espagne. Déjà , du temps des Cimbres Helvètes ont battu un consul et fait passer des lé sous le jouur (souvenir consacré par le pince Gleyre). La Germanie se remplit, se rapprocl Rhin, fait plier les frontières de la Gaule; une r nouvelle entre dans l'histoire, les Suèves. Le.i Arioviste envahit la Sétjuanie. Les Helvètes, à Y dans leurs montagnes, préparent une migrati masse. Les yfidues, qui ont obtenu du Sénat le d'alliés, appellent Rome au secours.
Trophée. Arc d'Orange
L'an 58 avant noire ère, un grand danger menaçait la Gaule romaine, la Province; un grand danger menaçait la Gaule indépendante.
Ces deux dangers étaient connexes.
Les Helvètes, — que nous avons vus repousses de la Forût Noire par les Germains, entraînés par les Cimbres jusqu'au champ de bataille d'Orange (106), et dont la masse centrale, fixée à peine sur le pourtour septentrional du lac Léman , avait fait éprouver,
en 107, ail i-onsul Longinus une terrible défaite, — les Helvètes, se sentant pressés par une nouvelle invasion germanique, s'étaient résolus à chercher loin de leurs montagnes une nouvelle patrie vers l'ouest, soit dans la vallée du Rhône vers le Dauphiné ou la Provence, soit aux bords de l'Océan, chez les Santones , dans le voisinage des Volks, à moitié soumis aux Romains
D'autre part, la grande nation des Suèves, celle-là môme dont l'approche décidait les Helvètes à la fuite, avait passé le Rhin. Appelée par les Séquanes, elle avait aidé ceux-ci à vaincre les Edues leurs voisins"; puis, se trouvant bien chez ses imprudents alliés, elle envahissait l'Alsace et atteignait déjà le Doubs. Les quinze mille auxiliaires qui s'étaient mis au service des Séquanes formaient l'avant-garde d'une formidable cohue, Marcomans, Quades, Hermundures, Harudes, Triboques, Vangions, Némètes, Séduses, en marche du fond de la Germanie , et qui reconnaissaient pour chef le roi des Suèves, Arioviste.
La Séquanie n'était qu'une étape. Le Doubs conduisait à la Saône, et déjà les envahisseurs demandaient des terres aux Edues, habitants du Maçonnais, du Forez et du Beaujolais. La Saône conduisait au Rhône, à Lugdunum, chez les Ségusiaves, sur les confins de la Province romaine, ainsi doublement compromise ; car il n'était pas douteux que la Suisse, abandonnée par les Helvètes, ne fût immédiatement occupée par les Germains. De toute façon, une nouvelle aventure cimbrique, et d'autant plus redoutable qu'elle serait menée par des Barbares moins sauvages, un peu dégrossis déjà, et capables de tactique, de réflexion, s'annonçait depuis
quelques années par des craquements lointains, et par des signes déjà manifestes.
C'était en 61 qu'un Helvète ambitieux, Orgétirix, avait combiné à la fois l'évasion de son peuple et certaines alliances avec un noble Séquane (Gasticus) et un Edue fort populaire,. Dubnorex, qui eussent partagé avec lui, peut-être avec Arioviste, la royauté gauloise. Toutes ces menées, grâce à des Gaulois, des Edues surtout, qui aimaient la vie romaine, étaient connues à Rome, et suivies par des agents placés à Genève pour surveiller les Allobroges et leurs voisins immédiats. La guerre donc était inévitable. César en voyait la gravité, et les conséquences que pourrait en tirer le défenseur, le sauveur du monde civilisé. C'est pourquoi, avec l'aide de ses illustres dupes Pompée et Crassus, il s'était fait adjuger pour cinq ans, Jules César
au sortir du consulat, les trois provinces qui couvraient la République au nord : Illyrie, Cisalpine et Province (ou Gaule romaine, ou encore Gallia togatà).
Au mois de mars 58, les Helvètes avaient brûlé leur quatre cents bourgades, les habitations isolées, tout ce qu'ils ne pouvaient emporter. La nation tout entière, accrue des Rauraques, des Tulinges, des Latobroges, de Boïes échappés du Norique, — 368.000 âmes, ce qui suppose 92.000 guerriers, — allait passer le Rhône. César était encore à Rome. En huit jours, presque seul, il arrive à Genève par le Saint-Bernard, coupe le pont, ramasse une légion, élève des retranchement sur la rive gauche en amont du
Pas de l'Ecluse partout où le passage est possible, repousse quelques tentatives, attend les troupes et les auxiliaires que ses légats et ses courriers vont lui amener de Cisalpine par le mont Genèvre et de la Provence par le Dauphiné. Les émigrants, contenus sur la rive droite du Rhône, arrêtés vers le nord par les Suèves, se hasardent, avec leur interminable multitude de chariots et de femnes, à défiler vers l'ouest ; la Province est sauvée. L'ennemi, cependant, pourrait passer le Rhône avant Lyon : César, avec cinq légions, environ trente mille hommes, qu'il a été lui-même chercher en Italie, se porte chez les Ségusiaves, vers le confluent de la Saône. Il était temps. Déjà les Helvètes avaient traversé le pays des Séquanes et se répandaient sur les terres des Edues, des Ambarri (Ambérieux).
Les Edues étaient depuis longtemps alliés du peuple Romain . César avait pour ami et pour guide un Edue, le druide Divitiacus. Comment résister à la tentation de les défendre et de les englober dans la République? Les Helvètes passaient la Saône, vers Sathonay ou vers Mâcon. César tombe sur leur arrière-garde et l'écrase ; c'étaient des Tigurins, les fils de ceux qui avaient fait passer des Romains sous le joug. Un jour lui suffit pour jeter un pont ; il suit la colonne ennemie, la manque une fois, l'atteint enfin à 26 kilomètres de Bibracte (Vieil Autun) et, après une bataille acharnée, l'anéantit; les femmes et les enfants s'étaient défendus jusqu'à la mort. Deux cent mille êtres humains auraient été détruits, ce qui est impossible, ou dispersés, en une demi-journée. Ce qui restait, 130.000, essaya de fuir vers le nord. Pendant quatre jours, ils se traînèrent
jusqu'au pays des Lingons. Là, épuisés, redoutés et repoussés par les habitants, rejoints par César, ils donnent des otages, livrent leurs armes, et reprennent le chemin de la Suisse, qu'Arioviste allait envahir. Le proconsul leur fait donner du blé par les Allobroges, et les oblige à rebâtir leurs villages. Seuls, les débris des Boïes furent recueillis par les Edues.
César avait rencontré des difficultés nombreuses. Guidé, au jour le jour, par des éclaireurs douteux, en pays inconnu, mal fourni de vivres malgré tous ses soins, perpétuellement menacé de trahison par ses auxiliaires gaulois, suspect à juste titre au parti national éduen, il déjoua toutes les menées et, non sans pertes graves , triompha d'une résistance désespérée.
Il est certain que ses victoires, leurs résultats surtout, exercèrent une grande séduction sur les cités gauloises qui se voyaient délivrées à jamais de l'invasion helvétique. Menacées plus encore par les Germains, incapables de se défendre quelle que fût la bravoure de leurs contingents, elles ne pouvaient souhaiter contre Arioviste un plus puissant protecteur. Entre tous ces États, très inégaux, très mal limités, régnaient des rivalités et des haines de clan à clan, de bourgade à bourgade. Les Arvernes ici, là les Edues, ailleurs les Suessions, prétendaient à la suprématie, et guerroyaient les uns contre les autres. Le danger commun pouvait les rapprocher ; mais les discordes intestines empêchaient toute politique suivie. Dans chaque cité, deux ou trois partis se disputaient le pouvoir, d'abord le clergé, les Druides, ensuite le sénat, la noblesse oligarchique, et toujours quelque ambitieux.
aspirant à la royauté. Ajoutez que le fond celtoligure, la plèbe vaincue et asservie, ne combattait pour ses maîtres qu'à contre-ceur. Dans ce désarroi César apparaissait comme Philippe et Alexandre à la Grèce divisée; comme eux, il trouvait des affidés, des complices, parmi les ambitieux et les imprévoyants. Lorsque, cette même année 58, un grand conseil tenu, avec sa permission, sur les confins des Lingons et des Edues par les délégués de toute la région eut imploré son secours, il n'hésita pas à tenter la fortune une seconde fois.
A marches forcées, il court à Vesontio, Besançon, ville pleine « d'immenses ressources, rendue presque inexpugnable par l'Alduasdubis qui l'entoure et la citadelle qui la couronne ». Arioviste n'en était plus qu'à trois journées. Suffisamment ravitaillé par les Leuques (Toul) , les Lingons et les Séquanes, — la moisson était faite, — César marche au-devant des Suèves.
Les récits des Gaulois avaient répandu la terreur au sein môme des légions, les officiers faisaient leur testament, les soldats murmuraient ; et il fallut toute l'éloquence et toute l'autorité du général pour traîner au combat ses troupes indécises. Des pourparlers avaient échoué; Arioviste, peu soucieux de ce que nous appelons la loyauté, retenait prisonniers les envoyés romains ; tous les jours des escarmouches de cavalerie familiarisaient les légionnaires avec l'aspect farouche, le courage furieux, mais aussi l'armement imparfait des Barbares. Cinq jours de suite, les matrones germaines retardèrent la lutte décisive. Les Sorts, les baguettes blanches secouées sur un drap> avaient déclaré néfaste toute action engagée avant Y s pleine lune.
La position des Germains paraît avoir été forte; ils avaient réussi à couper César de ses communications avec les Lingons ; Arioviste avait rangé à distances égales les sept nations qui formaient son armée ; en arrière, en demi-cercle, se massaient les chariots, rhedœ, carri, couverts de femmes en pleurs, les bras étendus, jetant de longs hurlements. Un choc prompt et terrible, une diversion heureuse de Crassus le jeune, très habile lieutenant de César, eurent raison de cette mise en scène. La défaite eut lieu quelque part entre Lure, Belfort et Montbéliard, et la déroute ne se termina qu'aux bords du Rhin, à vingt lieues du champ de bataille. Les Ubiens, voisins du fleuve, tombèrent sur les fuyards ; Arioviste et quelques restes des siens trouvèrent des barques ou gagnèrent l'autre rive à la nage. Les deux femmes du roi et une de ses filles avaient été tuées ; une autre fille prise. Le mouvement germanique, un moment arrêté, dut attendre que l'inépuisable Orient eût comblé les vides faits dans les rangs des Suèves.
Pour prévenir un retour offensif probable, César fit hiverner ses légions en Séquanie. Telle fut du moins la raison plausible qu'il donna aux Gaulois et aux Romains. Au fond, il n'avait nulle envie de laisser à eux-mômes des pays désormais annexés à la République ; et, encore moins, de perdre une occasion de se rendre nécessaire. Il sentait en effet que l'occupation armée de la Séquanie avait de quoi inquiéter et soulever, dans le nord et l'ouest surtout, quelques patriotes récalcitrants. Il n'était sûr, pour le moment, que de ses obligés directs, les Séquanes, les Edues, les Ségusiaves et, parmi les Belges, les Trévires, les Rèmes, les Médiomatrices (Trêves, Reims, Metz). Ce
fut donc sans surprise qu'au printemps de 57 il reçut en Cisalpine la nouvelle dune coalition prochaine.
Avec deux lésions nouvelles, il rejoint son principal légat, Labiénus, à Vesontio ; il -a en. mains huit légions, force à grand'peine suffisante pour contenir et briser la ligue des Suessions, Bellovaques, Nerviens, Atrébates, Ambiens, Morins, Ménapes, Calètes, Véliocasses, Viromandues, Aduates, Eburons, Condruses, Caeroses et Pœmanes. Tout le Belgium se levait (moins les Leukes, Renies, Trévires), fournissant une armée qui ne couvrait pas moins de douze kilomètres. César, assuré de la soumission des Rémois par des otages et par la révélation précise du plan des confédérés, part de Durocortorum (Reims), passe l'Axona, l'Aisne, et y adosse son camp, à trois lieues environ d'un oppidum rémois nommé Bibrax (Beaurieux) ; à cette ville, bientôt attaquée, il envoie des archers et des frondeurs. Tourné par les Belges, qui veulent passer l'Aisne pour le surprendre par la rive gauche, il les écrase dans le gué même où ils s'attardaient. Vers le môme temps, les Bellovaques, non les moindres parmi les guerriers, sont rappelés chez eux par une incursion de l'Eduen Divitiac, grand ami et conseiller de César. La défaite de l'Axona disperse les coalisés. Chacun des contingents rentre dans son pays, et s'y défendra. Il va falloir les vaincre l'un après l'autre. Les Suessions capitulent à Noviodunum, livrant les deux fils de leur roi Galba. Les Bellovaques, les Ambiens, se soumettent, sans doute trop éprouvés à l'Axona.
Seuls les peuples de l'Artois, du Hainaut, de la Meuse, Atrébates, Viromandues, Nerviens, Aduates, se croient en mesure d'arrêter les Romains. Postés
vers les sources de l'Escaut, ils se couvrent d'abatis de broussailles et d'arbres ; ils essaient d'enlever les bagages de César, pénètrent jusque dans son camp et vont détruire deux légions terrifiées, lorsque César en personne, conduisant son aile droite demeurée intacte, et Labiénus, revenant vainqueur du contingent artésien, se rabattent sur les Ner viens, qui, sur des monceaux de morts, luttent avec une suprême énergie. Trois sénateurs sur six cents, cinq cents hommes sur 60.000, des vieillards, des femmes et des enfants cachés dans les bois et les marécages, voilà tout ce qui restera de cette nation héroïque. La bataille s'était livrée sur les bords de la Sambre (Sabis).
Les Aduatuques, arrivés trop tard, se sont réfugiés dans un vaste oppidum, Namur? Falhize? César les investit, les enveloppe de circonvallations. A la vue d'une tour de bois qui marche vers leurs remparts, l'épouvante saisit les assiégés ; ils jettent leurs armes, ouvrent leurs portes. Bien en prit à César d'avoir fait coucher son armée hors des murs. La nuit venue, une sortie furieuse vient la réveiller : les Barbares avaient gardé un tiers de leurs armes; refoulés, accablés dans leur enceinte qu'emporte un nouvel assaut, ils sont vendus à l'encan, au nombre de 53.000. Le Belgiani est dompté ; la terreur se répand au delà du Rhin.
Pendant cette laborieuse campagne, des succès plus faciles, mais plus étonnants encore, livrent au jeune Crassus le centre et l'ouest de la Gaule, presque tout ce que César appelle Celtica ou Gallia comata. Avec une seule légion, l'heureux général a traversé et soumis les pays des Carnutes, des Turons, des Andes,
des Pictaves et des Santons ; il est maître de l'Armoriquc et du Gotentin : Vénètes, Osismiens, Guriosolites, Redons; Unelli, Aulerci (Orne, Mayenne, Avranchin), Esuvii (Calvados), tous ces peuples, surpris sans doute, ont accepté la domination romaine. Conquêtes précaires, et César s'en rend compte ; aussi a-t-il soin d'établir pour l'hiver ses légions chez les Chartrains, Tourangeaux et Angevins, à portée des pays belges, et des régions armoricaines et poitevines.
Il dut, comme il le pensait, consacrer l'année suivante, 56, à rompre la confédération de toutes les tribus maritimes, entre les bouches de la Loire et du Rhin. Les Vénètes de Guérande et du Morbihan se réfugient sur leurs bateaux ; ils sont vaincus sur mer (Junius Brutus commandait la flotte romaine) et, sur terre, pris et vendus. Ils avaient, paraît-il, violé le droit des gens. Vers l'automne vient le tour des Morins, des Ménapes, gens du Boulonnais et de la Flandre ; César les traque dans leurs dunes, force leur lacis de canaux, abat les forêts où ils dressent leurs embuscades. De son côté, Crassus franchit la Garonne et, pour la première fois, subjugue les Ibéro-Ligures de l'Adour et des Gaves. Il a dû combattre et vaincre une armée, fort vaillante, de 50.000 Cantabres, Aquitains et Navarrais.
Cependant l'immigration germanique avait ouvertement recommencé dans le nord. Les Tenctères et les Usipètes, chassés de leurs territoires par les Suèves, s'étaient portés dans le pays des Ménapes et déjà touchaient la Meuse et les Ardennes. Dans les premiers mois de l'an 55, César les atteint, vers la Hollande semble-t-il, extermine ou disperse leur
cohue, 430.000 âmes, et en pousse au Rhin les débris, chariots, femmes, bagages. Il les suit au delà du fleuve. Un pont fameux, et qu'on a restitué d'après les indications assez nettes de César, est solidement établi en dix jours ; et une armée romaine met pour la première fois le pied sur la terre germanique, autrefois celtique. Il s'agissait d'effrayer les Sugambres et les tribus riveraines. Durant dix-neuf jours, César reçut les députés et les protestations pacifiques des Transrhénans. L'effet, momentané tout au moins, était produit, et la prudence commandait le retour. La Morinie s'agitait, dans l'attente de secours promis, disait-on, par les Britannî.
La Grande Bretagne n'était que vaguement connue, môme des Gaulois. César résolut, sinon d'entamer une guerre, l'été s'avançait déjà, tout au moins de voir par lui-même, de reconnaître les habitants, le sol, les accès de la grande île. Une flotte est rassemblée à Portus Itius, au nord de Boulogne (?), les légions abordent vers Douvres. Expédition infructueuse et courte. Une tempête disperse les vaisseaux. César échappe à tous les dangers, revient sans pertes notables et fait achever par ses lieutenants la conquête de la Morinie.
Infatigable, il court en Italie, où l'appelle une révolte des Illyriens, et, tout en la comprimant, donne des ordres pour la construction d'une nouvelle flotte de 600 navires. Il sait que l'année 54 sera rude, qu'un frémissement précurseur se fait sentir dans toute la Gaule. L'esprit national ne s'éveille pas encore, mais le patriotisme local s'agite, surtout chez les peuples relativement épargnés. De ce nombre étaient les Trévires, hardis cavaliers qui avaient échappé à la
grande tuerie de laSambre. César, avec quatre lésions sans bagages, prévient leur révolte, profite de la rivalité entre deux chefs, Iiulutioinaros et Cingétorix, s'arram»*e avec celui-ci, force l'autre à lui livrer deux cents otages, rejoint sa flotte à Portus Itius, envahit une seconde fois la Bretagne, obtient quelques avantages et reparaît victorieux sur le continent, pour en finir avec les Belles. La sécheresse et la pauvreté des récoltes le contraignent à diviser ses forces : (Juintus Cicéron est en Nervie, La bien us chez les Rémois, Crassus, Plancus (futur fondateur de Lyon), Trcbonius, sur divers points du Belgium. Cotta et Sabinus, avec une légion de recrues, contiennent les Eburons.
C'est là que la campagne commence, et par un terrible désastre. Ainbiorix et Cativolcus, chefs des Eburons, excités par le Trévire Indutiomare, attirent les Romains dans une embuscade, un défilé au milieu des bois. Massacre complet. Sabinus et Cotta sont tués ; les fugitifs, forcés dans leur camp, s'entretuent jusqu'au dernier pour ne pas tomber entre les mains d'Ainbiorix. Q. Cicéron est assiégé par les Nerviens et les Aduatuques soulevés. Les Belges. ont appris l'art des sièges ; ils tracent des lignes, des fossés, construisent des tours d'approche, lancent des balles rougies au feu, des flèches enflammées. Enfin un courrier peut avertir César. Celui-ci marche, il vole, avec deux légions. Son habileté consommée, sa décision si rapide, ont raison de GO. 000 Nerviens qui lui barrent le passage , et Qui n tu s est délivré ; sa résistance avait sauvé le grand homme, mais la secousse avait été violente. L'ébranlement s'était communiqué à la Gaule centrale. Ambiorix avait
appris aux 'Gaulois que les Romains n'étaient pas invincibles. Les Sénons osent condamner à mort et réduire à l'exil Cavarinus, un roi que le proconsul leur avait imposé. Les Trévires appellent les Germains. Indutiomare tente de surprendre Labiénus dans son camp chez les Rèmes. Il est tué, sa mort disperse les Nerviens, les Eburons et les Trévires.
César, cependant, hiverne en Gaule. C'est la première fois. Il refait son armée, obtient trois légions, ouvre l'année 53, sans attendre la fin de l'hiver, par une incursion victorieuse chez les Nerviens, et convoque au printemps, selon sa coutume, les principes de la Gaule. L'assemblée eut lieu cette fois à Lutetia, entre les Sénons et les Carnutes : les Parisii étaient les proches et les alliés des Sénons. La présence de César étouffa les velléités insurrectionnelles. Par l'entremise des Edues et des Renies, Sénons et Carnutes font leur paix, donnent des otages; César peut tourner tous ses efforts contre Ambiorix. C'est la troisième guerre belgique. Labiénus tient les Trévires. César avec cinq légions et des auxiliaires-otages, Sénons et Atrébates, attaque sur trois points la Ménapie, brûle, saccage, enlève hommes et bestiaux : apprenant que Labiénus a vaincu et soumis les Trévires, il médite de passer encore une fois le Rhin, puis renonce à poursuivre les Suèves et les Chérusques en retraite derrière d'interminables forêts, retombe sur Ambiorix qui lui échappe dans les Ardennes belges. Calivolcus, le collègue d 'Ambiorix J s'est empoisonné de désespoir. Le quartier général . des Romains est à Ton grès (Aduatuca) dans le pays même qui fut si fatal à Sabinus et Cotta ; et le territoire Eburon est livré à
tous les pillards; il en vint môme du- Rhin; les Sicambres ne pouvaient manquer une si riche occasion, ils faillirent môme enlever Tongres. Enfin, las île reconnaissances et de poursuites stériles, César rentre dans Reims, Durocortorum, pour y tenir le (îbnseil annuel, pourvoit du mieux possible aux approvisionnements et à la distribution de ses troupes, et se hute d'aller remplir en Cisalpine les devoirs de sa charge.
Rome était alors troublée par ces tiraillements qui désorganisent l'aristocratie. Le meurtre de Clodius, épisode insignifiant de ces tristes querelles, avait paru aux Gaulois un événement grave et de nature à affaiblir les Romains. Pendant .l'hiver 53-52, des conciliabules se cachent dans le fond des forêts, on échange des serments, des plans d'insurrection générale. Deux désespérés, Cotuatus, Conconnétodunnos, chefs carnutes, enlèvent Orléans (Génabum), où étaient établis bon nombre de marchands italiens, qui sont massacrés. En un jour, la voix humaine, de colline en colline, porte cette nouvelle à plus de soixante lieues, et TArvernie est en armes.
On aura remarqué que, jusqu'ici, les Arvernes semblent n avoir pas été mêlés à la guerre des Gaules. Depuis la grande défaite de Bituit, ils ont vécu obscurément dans leur territoire peu accessible, assez grand et assez fertile pour les populations clairsemées de la Gaule antique. Mais ils y conservaient le souvenir de leur ancienne hégémonie, devenue plus nominale qu'effective, sur les régions de la haute Loire et des Cévennes : Vivarais, Rouergue, Quercy, Limousin, Berrv. Cette suprématie traditionnelle explique l'abstention presque totale des Ruteni,
Cadurci, Bituriges. En somme, le milieu de la Gaule, quoique romanisé par le voisinage de la Province, n'avait pas été conquis. Un ancien ressentiment des défaites d'autrefois, l'espoir de reprendre le rang que l'alliance romaine avait fait passer aux Eduens, et d'établir leur domination sur la Gaule affaiblie et sauvée, voilà quelques-unes des raisons qui portèrent les Arvernes — plutôt un Arverne, nous Talions voir — à accepter ou à réclamer le commandement de l'insurrection ; il en est d'autres encore, et de plus noble essence : d'abord la juste fierté d'une race vaillante, le remords d'une trop longue neutralité; quelque chose aussi de ce que nous appelons, depuis la Chanson de Roland, le sens de la patrie, non pas seulement celui que l'histoire, la conscience de la continuité nationale, ont
éveillé et nourri dans les cerveaux éclaires, mais celui-là môme qui se forme et s'enracine, en dépit des fantaisies dissolvantes, dans les masses profondes, dans le cœur des peuples. On croit saisir, par quelques traits de César, dans le rôle populaire qu'avait recherché Vercingétorix, le vrai caractère, au moins initial, du grand soulèvement de l'an 52.
Le patriotisme des Cités, c'est-à-dire des aristocraties gauloises, singulièrement intermittent, n'allait guère au delà des fédérations nécessaires et passagères. Elles se sentaient, d'ailleurs, subies plus qu'aimées des populations réduites par elles en
Vercingétorix
50 LES UAl'LOIS
servitude. Elles défendaient moins le sol et les hommes, que leurs propres ambitions, leurs propres privilèges. Les malheurs communs, qui depuis six terribles années avaient fondu sur la Gaule, ont plus fait que quatre ou cinq siècles d'oppression et de sujétion, pour rapprocher et déjà confondre les deux grandes classes qui vivaient juxtaposées, superposées, plèbe vaincue et noblesse conquérante. Oui, si je ne me trompe, contre Rome insatiable, le peuple gaulois tout entier, les bruns et les blonds, s'est levé, non pas partout, non pas avec cet accord unanime qui aurait pu maintenir quelque temps encore l'indépendance de la Celtique; mais enfin il a fourni un vigoureux et illustre elfort. César nous dit que la révolte fut l'œuvre du parti populaire. Yereingétorix, fils de Celtillos, ce inierrier noble, cet aristocrate descendant des rois Arvernes, s'appuyait sur le peuple contre l'oligarchie qui avait brûlé son père et détrôné ses aïeux. C'est le peuple, la plèbe, qui le salua roi et chef des armées nationales. « Il faut croire, dit M. E. Desjardins, que le parti populaire était partout en éveil, car dans ce premier moment de généreuse effervescence, il ne fut tenu aucun compte des princes (principes), c'est-à-dire de la noblesse des différentes cités, puisque toutes défèrent le commandement en chef au roi élu des Arvernes, inconnu jusque-là, mais attendu et acclamé par toutes ces cités « jadis réunies sous la main des rois arvernes ». Yercingétorix représente pour eux « la liberté conquise sur les classes privilégiées ».
Citons parmi les partisans de la guerre à outrance les Sénons, les Parisiens, les Poitevins, les Aulerques, (Eure, Eure-et-Loir, Sarthe, Mayenne), les Chartrain
et Beaucerons, Berrichons, Tourangeaux, Limousins, et tous les peuples de l'Océan, Armoricains et Cotentins. Quant aux Belges du Nord, ils ont trop souffert pour être d'un grand secours. Investi de l'autorité suprême, Vercingétorix se montre aussi apte à l'exercer qu'il est résolu à s'en servir. La royauté n'est-elle pas son titre et son bien ? Au début, il ne rencontre partout qu'obéissance; il fixe les contingents de chaque cité, rétablit la discipline par des châtiments cruels (feu, perte des veux et des oreilles) ; il n'a qu'à paraître chez les Bituriges pour les détacher de l'allégeance éduenne. Son lieutenant, le Cadurque Luctérius, entraînant les gens du Rouergue, de l'Agenais, du Gévaudan (Gnbali), va couper peut-être César de la Narbonnaise, en attaquant les Volks Arécomiks. Mais César est là ; et le premier point du plan de Vercingétorix est manqué. César est arrivé en plein hiver; il place quelques troupes chez les Tectosages, chez les Albigeois, à Narbonne, à Nîmes; puis faisant une pointe sur le Vivarais (Helvii), pointe qui ramène eu arrière Vercingétorix inquiet, il passe le Rhône, recueille à Vienne des levées de cavalerie, marche jour et nuit, traverse le pays éduen qu'il sent prêt à lui échapper, prend chez les Lingons deux de ses légions, en fait venir deux autres de Trêves, en- trouve six à Agedincum chez les Sénons, où il en laisse deux pour Labiénus, et, avec huit bien complètes, approvisionnées encore par les Edues, forçant le passage de la Loire à Genabum des Carnutes, qu'il pille et brûle, il envahit le Berry. Tout cela en moins d'un mois.
Vercingétorix exécutait alors la seconde partie de
son plan, il cherchait à pénétrer chez les Edues pour les enrôler dans l'insurrection ; et il perdait un temps précieux au siège d'une ville éduenne qui tenait pour les Romains, Gorgobina, vers le confluent de l'Allier. 11 apprend que César vient d'entrer à Noviodunum (peut-être Sancerre) ; il accourt ; son avant-garde est battue par 000 cavaliers germains à la solde de César. , Noviodunum est pris ; et Tannée gauloise se replie sur Bourges, Avaricum.
Vercingétorix propose alors de tout détruire, magasins, bourgades, villes, de faire le désert devant l'ennemi. En un seul jour vingt villes bituriges sont livrées aux flammes ; la cavalerie gauloise harcelle les Romains, intercepte les fourrageurs. Mais on n'a pu se décider à détruire Avaricum, la plus importante place et la mieux défendue de la région, ceinte de fortes murailles, protégée par un marécage et une rivière. Vainement Vercingétorix propose-t-il, au moins, d'abandonner la ville à elle-même, en emportant les approvisionnements. César est déjà sous les murs ; il lui faut prendre Avaricum, sous peine de mourir de faim ; et il le prend, après vingt-cinq jours de siège et de combats. Soldats, femmes, enfants, vieillards, tout fut massacré; de 40.000 habitants, 800 rejoignirent le camp gaulois. Le blé, les vivres ravitaillent les vainqueurs épuisés : quelques jours de repos leur sont absolument nécessaires.
Cependant les exhortations de Vercingétorix réconfortent les Gaulois; la grande armée est intacte, et déjà des contingents nouveaux en ont comblé les vides; il en vient même d'Aquitaine (Nitiobriges). Pendant que les Gaulois attendent César sur la rive gauche de l'Allier, celui-ci s'est porté à Decize, chez
les Eduens, pour mettre la paix entre deux chefs, Convietoli lavis et Cotus. Il décide en faveur du premier, dont il pense se faire un ami, et obtient un renfort de 10.000 cavaliers ; il en avait besoin : il lui fallait détacher deux légions vers Labié-nu;
Gaulois et Légionnaire
prises avec les Sénouais et les Parisiens. Six lui restent, et une assez forte cavalerie. Il se met à la poursuite de Vercingétorix. Une victoire en Arvernie terminerait du coup la lutte et maintiendrait les Edues et les lîelges.
L'hiver finissait. L'Allier n'était point guéable. Romains sur la rive droite, Gaulois sur In rive gauche remontent l'Allier vers Gcrgovio. César, abrité par un bois, est parvenu à rétablir un pont
coupé par Vercingétorix ; et, par d'heureux stratagèmes, il transporte son armée devant la montagne, encore appelée Gergovie ((> kil. au sud de Glermont), et pose son camp sur un coteau voisin, à Orcet. De là, le camp gaulois se voit tout entier, étage en amphithéâtre sur les hauteurs de Risolles et de la Roche-Blanche, camp immense, effrayant, qui garde le haut plateau de Y oppidum (744 m.).
Dans cette heure critique, éclate la défection éduenne. Sur de faux bruits propagés par Litavicus, le chef môme des auxiliaires éduens, Convictolitavis (sur qui César comptait) engage ses concitoyens à joindre les Gaulois devant Gergovie. César a découvert et déjoué la trahison, mais il sent que le ^iège est impossible. Il essaye un coup de main. Sa X me légion touche aux murailles de l'oppidum, trois camps gaulois sont forcés. Mais, pris en flanc, les Romains sont culbutés. Un général, Fabius, est précipité du haut des remparts. Quarante-six centurions périssent. César fait sonner la retraite, vaincu, mais non poursuivi, évitant Nevers (Noviodunum), où les Eduens révoltés ont massacré la garnison romaine, pillé les magasins et remis en liberté tous les otages livrés à César par les cités gauloises.
César dit avoir repassé la Loire (on ne sait où) sans perdre un homme ni un cheval. Il se retrouve et se refait chez les Sénonais, puis, rejoint par Labiémis, se dirige à travers le pays des Lingons, pour rester à portée des Edues et de la Province romaine. Il est, sans doute, inquiet, mais non découragé. Labiénus vient en effet de rompre, par une grande victoire, la coalition de l'Ouest, Carnutes, Bellovaques, Suessions, Parisiens.
Entre Grenelle et Meudon, sur la rive gauche de la Seine, il a enfoncé, dispersé, exterminé la grande armée nationale commandée par Camulogène, vieux et illustre général des Aulerques. On pense que Labiénus et Camulogène campaient d'abord sur la rive droite, séparés par les marécages de la Grange- Batelière. Labiénus, apprenant la défaite de César à Gergovie, veut passer la Seine pour rejoindre le proconsul à Agedincum. Camulogène le prévient, brûle Lutèce (la Cité), se porte sur le Panthéon, Saint-Marcel, Montrouge, Issy, Çhâtillon. Labiénus feint de courir derrière lui, fait embarquer ses soldats, descend le fleuve, aborde vers le Champ de Mars, attaque par le faubourg Saint-Germain, le Luxembourg, rompt la gauche de l'ennemi qui essayait de le tourner et emporte le centre ; Camulogène est tué, et le général romain peut se retirer vers Sens.
Revenons à César. Les Edues avaient convoqué à Bibracte un concilium général de la Gaule; chefs et soldats y étaient accourus en foule, et le suffrage populaire, suffragia multitadinis, avait, non sans dépit des Edues, confirme Vercingélorix dans le commandement suprême. Les Rèmes, les Lingons, les Trévires s'étaient seuls abstenus.
Vercingétorix se regarde comme maître de la Gaule indépendante. Son objectif est désormais la Province romaine ; il la fait attaquer au sud-ouest par les Gabales, Rutènes et Cadurques, qui doivent envahir le Languedoc et le Vivarais, mais qui sont tenus en respect par le légat Lucius César (parent du proconsul). Il envoie le contingent éduen, sous Eporédorix, tenter les Altobroges ; mais ceux-ci gardent
fidèlement les passages <l 11 llhriiie. Lui-même, renforcé df ipiiinte mille cavaliers, se porte a ml c vu ni île César, cl lui barre la route, en avant d'une rivière,
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César avait élé contraint de. recruter des cavaliers et de l'infanterie légère chez les Germains. Et bien lui en prit. Os Germains lui valurent l'empire, culbutent la cavalerie gau-
loise sur l'infanterie :
i bord de l'eau. Les
généraux éduens, Cotus, Cavarillos, Eporédorix, sont faits prisonniers. Vercingétorix ne peut arrêter la déroute, ni sauver trois mille hommes de son arrièregarde. César le poursuit jusqu'à la nuit, arrive le lendemain devant Alésia, oppidum des Mandubiens (?) où l'armée gauloise s'est réfugiée, pour sa perte, hélas ! Le souvenir de Gergovie a trompé, séduit Vercingétorix; il espère que la Gaule tout entière viendra le délivrer, il sait que les levées nouvelles, plus de deux cent mille hommes, sont en marche pour le rejoindre 10 ; d'assiégeants, les Romains, devenus assiégés, seront écrasés contre les murailles mêmes de la forteresse. Oui, sans doute, et ce qu'il prévoyait s'est réalisé ; la Gaule n'a pas abandonné son chef; mais la fortune des Jules a vaincu.'
Où faut-il chercher Alésia ? chez les Eduens ? chez les Séquanes ? Le texte de César admet les deux solutions, puisque les Romains suivaient la lisière méridionale des Lingons pour atteindre la Séquanie. Or, par un hasard tout à fait singulier, il existe deux Alésia, l'une dans la Côte-d'Or, Alisia, Alise Sainte- Reine sur le mont Auxois, l'autre en Franche-Comté, Alasia, Alaise, toutes deux juchées sur un plateau d'accès difficile, toutes deux protégées par des rivières de même nom dont les environs se rapportent plus ou moins à la description des Commentaires, où l'on retrouve de nombreux vestiges d'une action militaire et les traces d'un investissement complet .
Mon ancien maître Jules Quicherat s'est prononcé pour Alaise; avec un talent consommé, tenant d'une main les textes, de l'autre un niveau ou un mètre, il a reconstitué sur place les incidents les plus minimes du grand épisode; il a marqué le lieu même d'où
César, vêtu de la pourpre, en vue des deux, des trois années, a dominé et dirigé la catastrophe dernière. Aujourd'hui Alaise est abandonnée; Alise l'emporte. Ouoi qu'il en soit, il est certain que César enveloppa l'oppidum de deux circonvallations, Tune intérieure, de seize kilomètres, l'autre plus vaste, contre l'armée de secours, gardées par plusieurs camps et vingt-trois castella; qu'après une furieuse bataille de cavalerie, Vercingétorix dut se renfermer, avec 80.000 hommes (chiffre peu croyable), dans l'étroite enceinte de la ville, et que la famine, malgré un cruel rationnement, allait la réduire au désespoir ;■ déjà l'Arverne Critognat proposait de dévorer les faibles et les inutiles, quand arriva enfin l'armée si héroïquement attendue. Elle était nombreuse, certes, 248.000 hommes, si l'on en croit César, mais choisie et commandée par une noblesse jalouse de Vercingétorix et désenchantée. Elle fit son devoir cependant. Par trois fois elle attaqua, elle franchit les retranchements romains ; par trois fois, Vercingétorix exécuta des sorties désespérées.
Les derniers actes de la tragédie furent grandioses • 6.000 hommes commandés par Vergasillaunus ont surpris un point faible dans les positions romaines ; ils vont ouvrir un chemin aux assiégés. Vercingétorix s'élance, fait brèche dans les retranchements, comble les fossés. Le reste de l'armée de secours se montre alors sur le dos de l'ennemi ; on combat partout; souvent les légions plient; César, Labiénus, se multiplient, se jettent dans la mêlée; — on dit même que, César perdit son épée et que, la retrouvant plus tard suspendue dans un temple, il dit en souriant: « Laissez ce glaive, il est sacré. » —
Vers le soir, on le vit, couvert du paludamentum de pourpre, présidant du haut d'une colline au massacre final. Vergasillaunus est pris ; 74 enseignes ; des captifs innombrables. Les restes de l'armée de secours sont dispersés par la cavalerie du vainqueur. Vercingétorix a fait sonner la retraite, il assemble son conseil, s'offre pour être mis à mort ou livré vivant ; monté sur son cheval de guerre, il descend la montagne fatale, et vient se rendre au proconsul. 11 devait attendre six ans l'humiliation du triomphe et la mort dans l'oubliette du Gapitole.
César passa l'hiver à Bibracte, réconcilié par la terreur avec les Edues, môme avec les Arvernes. Il leur rendit vingt mille prisonniers. L'année 51 fut laborieuse, il fallut étouffer les derniers brandons de la rébellion, vaincre non sans peine et définitivement Sénonais, Bellovaques, Garnutes, les braves chefs Gorréus, Gommius, Dumnacus. César en personne et ses lieutenants s'y employèrent avec leur habileté, leur énergie accoutumée. Le dernier combat fut signalé par d'atroces vengeances. Luctérius, l'ami de Vercingétorix, avait soulevé le Rouergue et le Quercy. Une ville, Uxellodunum (peut-être le Puy d'Issolu), exaspéra César par sa ténacité. Il fit couper les mains à tous les assiégés qui avaient porté les armes, puis il visita, en toute tranquillité d'âme, l'Aquitaine qu'il ne connaissait pas. Ses dix légions bien installées, bien pourvues et reliées, il put se montrer dans la Province, exercer avec une affabilité impérieuse les diverses attributions qu'il avait jusque-là déléguées à son cousin Lucius, tenir des assises, juger les grosses affaires, surtout récompenser tous ceux qui, à quelque degré, lui avaient rendu service pendant ces huit
années d'épreuves, (liiez les ambitieux, rien déplus utile que la reconnaissance.
Il crut prudent de passer encore l'hiver en Gaule, cette fois en Artois (Belgique), non pas à Arras, croiton (\emetacum), mais eu quelque oppidum aujourd'hui inconnu, à Némétocena. Commius, le vaillant Atrébate, remuait encore. Cet épigone se hasarda contre la cavalerie de Volusénus et du questeur Marc Antoine, non sans avantage, mais dut faire bientôt sa soumission. Au reste, César ne perdait pas son temps ; il pacifiait et il organisait, parcourant le pays, visitant officiellement toutes les cités, comblant de bienfaits les principes, s 'étudiant, par la douceur de son gouvernement, à faire oublier la guerre et pardonner la victoire. Il ne manqua pas de retourner à la Gallia togata, à la Gaule romaine; car il avait besoin de ne laisser derrière lui, bientôt, que des neutres ou des partisans. Le printemps et l'été de 50 virent de grandes revues chez les Tré vires, des promenades militaires, rétablissement paisible du régime nouveau. Si Romains déjà étaient les Gaulois, que César leur fit l'honneur de lever parmi eux une légion favorite, la légion de Y Alouette, qui portait pour insigne l'oiseau national, alauda (alaoudet, disent encore les félibres).
Il est bien reconnu aujourd'hui que, parmi les sciences historiques, l'histoire-bataille tient un rang secondaire. Mais il est des cas où elle reprend quelque chose de son ancienne importance, c'est lorsque les batailles ont décidé du sort du monde pour un certain nombre de siècles; c'est, surtout, lorsque les péripéties de la guerre mettent en jeu les vertus et les vices, les grandeurs et les faiblesses
d'une race, même de deux ou trois types humains d'essence rare, un César, profond, rapide, infatigable, sceptique et ne croyant qu'à lui-môme, un Vercingétorix, jeune, ambitieux, mais enthousiaste, inexpérimenté mais héroïque.
La guerre des Gaules a décidé du sort du monde civilisé tout entier, puisqu'elle a porté César à la suprême puissance et fondé l'empire romain. Elle a rattaché l'Occident au monde gréco-latin. Ses conséquences, en ce qui concerne la Gaule, ont été, à la fois, douloureuses et utiles. César a brisé l'orgueil, la libre barbarie des Celtes ; mais il n'a pas détruit la nation gauloise; bien au contraire, il l'a révélée à elle-même. Qu'étaient avant lui les cités gauloises? de petits états divisés, rivaux, sans véritable force. C'est l'ubiquité merveilleuse de César qui, par tant de coups frappés à la fois, a fait jaillir sur tous les points du territoire la vive, mais tardive étincelle du patriotisme. Sans doute la nation ne se fut pas plutôt reconnue comme en rêve, qu'elle se trouva liée, puis seulement attachée, finalement incorporée à un vaste ensemble. Mais, latinisée, elle garda, elle développa son génie fertilisé, elle l'affermit si bien, que, du chaos des invasions barbares, elle sortit rajeunie, enrichie de qualités nouvelles, cependant fille toujours reconnaissable de l'aïeul celtique. Elle a résorbé les envahisseurs germains.
C'est le contraire qui fût arrivé sans la conquête romaine. Sans Marius d'abord, surtout sans César, la Gaule n'eût pas résisté à l'invasion et à l'absorption germaniques. Trop divisée pour faire front contre les poussées successives de cent tribus immigrantes, trop près encore de la sauvagerie pour n'y
pas retomber, elle eiH disparu sans m^rae laisser un nom dans l'occident germanisé. Il n'y aurait pas eu de France. Encore moins eût-on vu fleurir cet esprit aussi hardi que fin, cette bonne humeur narquoise qui depuis Rutebeuf et Villon, de Rabelais à La Fontaine, et de La Fontaine à Voltaire, semblent avoir caractérisé nos auteurs les plus gaulois. Ceux qui goûtent cette variété de la plante humaine, doivent, à mon sens, envisager sans regrets superflus l'accession de la Gaule au monde romain.
Hâtons-nous seulement, avant qu'une transformation — qu'on peut qualifier de soudaine — ait poli les mœurs, nivelé les institutions et les classes, éliminé la langue, démarqué les croyances et déguisé les dieux de la Gaule, hâtons-nous d'en recueillir çà et là les vestiges, dans les textes et dans les monuments.