LA LANGUE GAULOISE ET LES IDIOMES CELTIQUES
A peine conquise, la Gaule se trouva romaine. Les coups qui l'avaient terrassée l'avaient frappée de stupeur. Elle vécut cependant, elle prospéra machinalement, fidèle à César, à Antoine, à Octave, indifférente à la guerre civile et au Triumvirat, laissant passer les nombreux proconsuls de valeur très inégale qui, de Tan 50 à Tan 27, y exercèrent l'imperium, c'est-à-dire le pouvoir absolu.
C'est qu'elle entrait dans un monde nouveau. De Tétonnement, elle passa à la curiosité, â l'imitation. D'intelligence très mobile, de compréhension très vive, arrivée, au moment de la conquête, à ce point où la barbarie confine à la civilisation, où la croissance naturelle mène sans maladie et sans crise de la jeunesse à la maturité, elle s'éleva sans peine au niveau de la Provincia sa voisine, de l'Espagne et de l'Italie. En voyant les colonies militaires transformer ou remplacer ses anciennes bourgades par de véritables villes, elle rougit de ses humbles colombiers en bois et en torchis, dont l'archéologie découvre parfois les bases circulaires — à la Cité de .Limés, par exemple, — elle se rendit compte de ce qu'était un édifice, maison, temple, palais, amphithéâtre.
Vienne, fondée en 47-^45 par T.-Cl. Néro, Lyon,
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par .Munatius Planeus en 13, sans parler de tous les établissements en diverses régions île la (rallia brttcata nu coma ta (chevelue), servirent de modèle ii toutes les agglomérations déjà considéra Ides qui s'étaient formées dans les enceintes fortifiées, telles i|iu a (îeuabuiu, Avarieuin. Novioilunuin.
L'industrie, le commerce se développèrent avec rapidité; l'exploitation des mines, des forêts, l'agriculture devinrent une source de richesses. Déjà charcutiers renommés, tisserands habiles, potiers passables, émailleurs même, les artisans gaulois améliorèrent leurs procédés, étendirent leurs relations.
Poteries ça m lui si
Séduits par l'ordre, bien imparfait pourtant, mais si nouveau pour eux, qui régnait dans l'administration civile ou militaire, par l'appareil régulier de la justice, les personnages notables s'habituèrent à solliciter des emplois, des distinctions qui ne leur furent pas refusés ; mais on sent bien ]à quelle condition préliminaire. Ils ne pouvaient faire figure dans l'Occident civilisé sans en parler la langue. Ils apprirent le latin ; et si vite, qu'avant la fin du siècle,
les écoles de la Gaule étaient des pépinières d'avocats, de magistrats, bientôt de sénateurs.
Grâce aux précautions des Druides, le gaulois n'avait jamais été écrit; et il ne le fut pas. Il y eut des historiens et des poètes nés en Gaule, mais non des écrivains gaulois ; leurs œifyres appartiennent uniquement à la littérature latine. Ce n'est pas à dire qu'une langue vieille de dix ou quinze siècles se soit éteinte du jour au lendemain ; au moins au nord du Rhône et de la Garonne, elle demeura longtemps le parler du peuple des villes et des campagnes.
Encore au iv e siècle, Sulpice Sévère place dans la bouche d'un Aquitain, nommé Postumianus, les paroles suivantes, adressées à un prédicateur ambulant qui venait conter aux naïfs les miracles de saint Martin : « Tu vero, vel celticè, aut, si mavis, gallicè loquere : Parle donc celtique ou, si tu veux, gaulois. » Il est vrai que ces quelques mots prêtent à diverses interprétations. L'Aquitain a pu vouloir dire au panégyriste du béat Martin : « Eh ! parle comme tu voudras, avec l'accent celtique ou gaulois, et l'on te comprendra tout de même. » Ce qui répondrait fort bien à l'excuse préliminaire du saint homme : « Gaulois chez des Aquitains, disait celui-ci, je crains que la rusticité de mon latin n'offense vos oreilles délicates. »
Après tout, cette rusticité même dans la prononciation d'une langue tout officielle, tout ecclésiastique , fait bien voir que le parler celtique existait encore au sein des campagnes et chez la plèbe où se recrutait de préférence le personnel clérical. Ce vieil idiome reculait sans doute de forêt
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en foret, vers les lisières de La civilisation latine. Il reculait en s 'altérant, niais non sans exercer sur le latin provincial une influence profonde. Les langues romanes, pourrait-on dire, ne sont que du latin déformé, transformé, par l'appareil vpeal des vaincus, laminé, contracté en provençal, en catalan et en espagnol par le gosier ligure, ibéro-ligure et celtibère, en langue d'oïl ou français par la prononciation gauloise. Le vocabulaire- celtique n'a laissé dans le français que de bien rares vestiges, mais le parler gaulois a marqué notre langue d'une empreinte aussi certaine qu'insaisissable.
Le galate, auquel un souvenir est dû, n'a pas eu même fortune. Jl n'en est rien resté. Mais il a mis, comme le gaulois, plusieurs siècles à mourir. Saint Jérôme, au iv e siècle, rapporte que les Galates, « outre le grec, commun atout l'Orient, possédaient un idiome qui leur était propre, le même que celui des Trévères », quelque peu altéré, il est vrai, mais reconnaissable. M. G. Perrot a sîivamment contesté l'assertion ; il y voit un emprunt à quelque auteur plus ancien ; il ne faut pas oublier toutefois que Jérôme avait visité la Galatie et séjourné à Ancyre {Commentaires sur VEpîlre aux Galates). D'autre part, un passage de Lucien (fin du 11 e siècle) semble établir, établir péremptoirement, selon Diefenbach, l'existence du celte en Asie Mineure, au temps du spirituel écrivain. Parlant du charlatan Alexandros, Lucien raconte que ce devin « rendait des réponses écrites soit en syriaque, soit en celtique, aux barbares qui l'interrogeaient par écrit sur des tablettes ». On comprendrait peu, ce me semble, que Lucien eut mentionne des questions adressées au devin en
langue celtique, si personne, dans le pavs, n'eût parlé cette langue.
Revenons au gaulois d'Occident. Les anciens, comme toujours, ont négligé l'étude d'un idiome qui leur était inutile. Les écrivains gallo-romains eux-mêmes, qui ne pouvaient l'ignorer, ne l'ont ni écrit ni même décrit. Le domaine en était pourtant fort étendu. Strabon nous donne clairement à entendre que, si la différence qui séparait le gaulois de l'ibéro-aquitain était profonde, il n'existait que des nuances, des variétés dialectales, même entre le belge et le gaulois de la Celtique. Le gaulois était donc la langue du pays entre les bouches du Rhin et la Garonne. Eh bien, en fait de textes qu'on puisse appeler gaulois, il ne nous reste en tout, jusqu'à présent, que seize ou dix-sept inscriptions dont quatre en latin ou en grec ; les treize autres n'ont pas encore été déchiffrées sûrement. Nous possédons, sans doute, de nombreux mots gaulois épars dans les auteurs, mais qui se présentent à nous munis de désinences latines, une foule de noms géographiques, régions, cités, montagnes, rivières, de divinités, enfin et surtout, une riche collection de noms propres d'hommes et de femmes, qui peuvent presque toujours ôtre décomposés en noms communs et en qualificatifs. Mais la méthode comparative pouvait seule couper court à de vieux préjugés sur le caractère et l'âge des dialectes néo-celtiques, qui sont au gaulois à peu près ce que le haut allemand moderne, ou encore le danois, peuvent être au plus ancien gothique.
Ce fut en 183G seulement que, sans s'être donné le mot, Ropp à Berlin, Pictet à Genève, découvrirent
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les affinités qui relient les langues celtiques, môme en leur état d'altération, à la souche indo-européenne. Puis, un travailleur modeste et candide, Knspar Zeuss, (jui usa sa vie en recherches désintéressées, créa de toutes pièces la philologie celtique.
Sa Grammatica celticn (1833) a suscité un certain nombre de Celtistes distingués, en Irlande Whitley Stokes, en Angleterre Edwin Norris, en Italie MM. Ascoli.FlechiaetNigra, en France MM. d'Arbois de Jubainville, Henri Gaidoz, Luzel ; en Allemagne Ebel et Ch. W. Gluck.
Des travaux divers de ces savants, il résulte que le parler celtique se divise en deux branches très distinctes, le rameau gadhélique ou hibernien, et le rameau britannique ou encore kymriquc. C'est à celui-ci qu 'appartient l'ancien gaulois ; ou plutôt le gaulois est véritablement l'aïeul des dialectes dits britanniques ; il n'est que l'oncle ou le cousin des dialectes gadhéliques. L'ancêtre de l'irlandais ou de l'erse était, semble-t-il, l'aîné du gaulois, il leur a légué une phonétique plus ancienne et quelques vestiges de formes grammaticales.
Bien que, depuis vingt ans, les langues celtiques soient dignement enseignées au Collège de France et à l'École des Hautes Etudes, — ou plutôt à cause de cela même, — il paraît indispensable de résumer quelques indications, quelques notions trop peu répandues encore. 11 s'agit, bien entendu, ici, seulement d'une reconnaissance extérieure, mais suffisante pour mettre en garde contre les écarts de la celtomanie, contre la tendance de nos mystiques — Michelet, Jean Reynaud, Henri Martin — à chercher les idées ou, comme on dit, le génie de la Gaule antique,
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dans une littérature post-chrétienne, et dont nous ne possédons guère de fragments antérieurs au vni e siècle.
L'importance de l'irlandais pour l'étude des langues et aussi des coutumes celtiques est considérable, puisque l'Irlande a \écu libre jusqu'aux temps des Plantagenets. On rapporte au v e siècle environ (de notre ère) les vieilles inscriptions en caractères appelés ogham, signes dont l'onigine est obscure. Un certain nombre d'hymnes remontent a peu près à la même époque, bien que recueillis dans des manuscrits copiés à des époques postérieures. Puis viennent des chroniques et des annales, d'anciennes lois fort curieuses (Lois des Bréhons), « des traduc- « tions d'ouvrages français ou latins, et surtout, ce « qui est plus précieux, des récits romanesques et « merveilleux où s'est conservée, mais comme en un « brouillard confus, l'ancienne mythologie irlandaise.
« L'Ecosse celtique n'eut pas, jusqu'au xvn c siècle, « d'autre littérature que celle de l'Irlande. Mais, « grâce au rempart naturel des montagnes, à « l'absence des communications, les anciennes tradi- « tions, les vieux thèmes de poésie populaire, s'y « maintinrent plus longtemps qu'ailleurs et n'ont « pas encore disparu. C'est d'Ecosse que vint, au « siècle dernier, à la littérature européenne, Ossian, « légende commune à tous les peuples de langue « gadhélique, mais qui, par l'arrangement de James « Mac Pherson, prit des contours précis, en forme « d'épopée. Mais le texte gaélique n'a été publié que « beaucoup plus tard, donnant lieu de croire, surtout « par les anglicismes qu'il renferme, que bien loin « d'être l'original, il n'est qu'une traduction faite
« sur l'anglais, quand la critique défiante demanda « à voir et à toucher le texte antique de l'épopée « découverte par Mac Pherson » (Gajdoz).
La littérature galloise n'est pas sans valeur, quoiqu'un peu moins ancienne. « Quelques écrivains, « et notamment M. de La Villemarqué, ont fait « grand bruit de poésies galloises du vi e siècle. Mais, « à l'exception de certaines gloses et de très courts « fragments qui datent des vm e et ix e - siècles, les « textes gallois ne remontent pas plus haut que le « xii'- siècle. Le xn e siècle est la belle époque du « gallois. Il a fourni des poèmes, les trop fameuses « triades où l'on a voulu chercher, à tort, un écho « de la philosophie pré-chrétienne, des histoires « romanesques, des chroniques. Peut-être faudra-t-il « attribuer définitivement une origine galloise à ces « romans de la Table Ronde qui ont joué un si grand « rôle dans la littérature du moyen âge.
C'est le seul des dialectes celtiques qui existe (c aujourd'hui comme idiome littéraire et politique, « et qui ait encore devant lui quelques siècles d'exis- « tence. Il paraît, dans le pays de Galles, outre des « recueils de sermons, des traités religieux et des « livres d'éducation, un grand nombre de journaux « et de revues. Les Gallois émigrés dans le Nou- « veau-Monde y gardent fidèlement, comme les « Irlandais, leur langue et leur nationalité. Il se « publie, aux États-Unis et en Australie, des jource naux et des revues en langue galloise. »
a La littérature comique ne présente qu'un intérêt « linguistique. Elle se compose uniquement d'un « glossaire latin-cornique du xn e siècle et de Mys- « tères des xiv e et xv e siècles, imités ou traduits de
« la littérature courante du moyen âge » (Gaidoz). « La littérature bretonne est celle qui nous inté- « resse le plus, puisqu'elle vit sur notre sol. Elle « n'offre malheureusement ni l'originalité, ni l'an- « cienneté des textes irlandais et gallois. Quelques « Mystères, dont le plus ancien remonte au xv e siècle, « un glossaire postérieur de quelques, années (Laga- « deuc, réédité par M. Le Men, Franck), des romans « de chevalerie, un peu trop de productions pieuses, « enfin des poésies modernes de Brizeux, Luzel, « Proua, etc. ;. puis, floraison plus humble, mais « beaucoup plus précieuse, un grand nombre de « poésies et de contes populaires, aujourd'hui « recueillis avec soin : voilà notre littérature bre- « tonne. » Elle a eu son Mac Pherson, M. de la Villemarqué. Le succès du Barzaz Breiz, qui n'a pas eu moins de sept éditions, en assurant à l'auteur une juste renommée littéraire, éveilla la défiance des vrais bretonnants et des linguistes celtologues. Luzel, Guillaume Lejean, ne tardèrent pas à reconnaître que ces chants, datés de 580 et de 818, ou, plus audacieusement encore, du temps de la conquête romaine et des Druides, ont été remaniés et, pour mieux dire, composés vers 1830 u .
C'est bien moins dans leurs fragments, même anciens (sauf pour l'Irlande), que dans les recueils, si récents, consacrés aux traditions et coutumes populaires qu'on peut ressaisir quelques réminiscences des sentiments et des croyances de nos aïeux. Quant à l'étude et au classement des dialectes, c'est un travail décisif qui a porté le dernier coup aux illusions, fort innocentes, de la celtonianie, en démontrant d'une part la distance qui sépare, dans le temps, les
idiomes du moyen Age et leur antique aïeul ou congénère le gaulois, d'autre part le rang qui doit ôtre assigné dans la famille indo-européenne à la série des langues celtiques, entre le groupe teuton et le groupe italique, mais plus près de celui-ci.
Quelques exemples, choisis parmi les diverses catégories d'expressions relatives à la famille, à la faune, à l'agriculture, à la cosmographie, etc., vont nous montrer que les Celtes ont participé à la môme culture primitive que le Perse, l'Hellène ou l'Italiote primitifs.
Le clan, le petit monde encore indivis, c'est la iribns des Latins, l'ombrien trifo, treifu, c'est le cymrique treb, tref, Ire, demeure, bourgade (irl. traabh 1 clan, treabhur, race); on a reconnu les variantes germaniques : goth. thaurp, scandin. thorp, angl. thorpe, all.dorf, village, ville, — qui toutes ramènent à un sanscrit, trapâ, famille, et probablement à une racine trp, tarp, se réjouir. Il est curieux de constater que le premier sentiment social a été la joie de la réunion. La famille proprement dite, c'est la gens, le genus (gr. yevoç, ycvva) ; ssc. djati, zend zantu, germ. kuni, chunni, cynne ; tous mots faisant allusion à la génération ; racine gan. Les formes cymriques correspondantes cenal, cenedl, race, clan, sont également liées à gan (genid, naissance, geni, naître); comme l'irlandais ginel, cinéal, cine, etc. à genim, geanaim, j'engendre.
Les premiers bégaiements de l'enfant ont suggéré partout plusieurs des noms donnés au père et à la mère. Mais lorsque ces syllabes, pa, ma, ta, na> se trouvent, dans plus de dix langues, munies d'un môme suffixe, lorqu'elles y ont pris un sens relativement
figuré, nourrir, protéger, créer, sens qui en devient inséparable, elles marquent d'une empreinte commune les peuples qui en ont fait un usage identique des rives de la Sindhu aux bords de la Sinna, de Tlndus au Shannon. Le couple patar, mâtar, règne du centre de l'Asie aux extrémités de l'Europe, — en tenant compte des variantes et des altérations propres à chaque dialecte : ssc. pitar, mâtar; perse padar, mâdar ; gr. patèr, mèter; lat. pater, mater; Gelt. pathair, mathair (irl. athir, mathir) ; germ. fadar, faeder, fadir, vater ; father ; muder, modir, moter, mutter, mother, etc. Une autre série se rattache à la racine gan : ssc. ganita, père, ganitri, mère ; gr. ysvET^p, ysvéïwp, yavémpa ; lat. genitor, genitrix; celt. geinteoir. La même origine, non moins certaine quoique plus obscurcie, s'entrevoit dans toute une classe de mots qui se sont appliqués au fils, petit-fils ou neveu ; ils proviennent d'un doublet con- * tracté de la racine gan, gna : y\)vr\ , queen ; irl. coinne, femme, mère. [Gelt. gen, genos, fils, geneth, fille]. Gnatus, qu'on rencontre à la fin de tant de noms gaulois, Boduognatus, Critognatus, fils de Boduos, de Gritos, est le latin (g)-natus(cognatus, agnatus); ce même gna, muni d'un suffixe pa ou ba, a donné le gaulois gnabat, fils, le germanique cnapa, cnafa, chnabo, knave, garçon, jeune serviteur, le zend napa et le latin nepos; l'addition de suffixes tar et tri ou ti explique les formes sanscrites (g)-naptar, naptri; napât, napti ; le latin neptis, petite-fille et nièce, le grec a-neptios (cousin), et le celtique (v. irland.) necht, pour nept (cf. secht pour sept) affaibli en armoricain : nîz, neveu, ntzez ; cymr. nith, nièce. La fille, dans la plupart des langues indo-euro-
pennes, porte un nom qui a été expliqué de différentes manières: duhitar, ôuydtTyjp, dauhtar, daughter, tochter, etc. S'il faut, avec Pictet, et bien d'autres, le reconnaître dans l'irl. dear, c'est un des cas assez rares où le celte ne correspond pas au latin. Le latin a, du moins, oublié ce nom.
Le frère et la sœur s'appellent encore des deux noms antiques adoptés avant la séparation des peuples indo-européens ; le second môme est si vieux qu'il ne s'explique plus; peut-être les Aryas l'ont-ils reçu des populations ambiantes ; on le retrouve dans le vocabulaire ougro-finnois; il manque aux Grecs, qui n'auraient guère pu le prononcer. Il a deux formes : svasar et svastar, la première commune au ssc, au zend et au latin, l'autre aux langues germaniques et letto-slaves ; il semble que le celtique les ait connues toutes deux, mais l'altération des dialectes ne permet pas de se prononcer. Voici les deux lignes : ssc. svasar, zend qanhar (transformation régulière : q=z sv, nh = s médian) ; latin soror pour sosor (cf. so-mnuSy ssc. svapna ; r = s médian) ; celt. cymr. chwaser, arm. choar, irl. siar, siur. Seconde ligne : ssc. svastar ; germ. svistar, swuster, syster; slave sestra, siestra ; v. prussien shostro ; lith. sessu pour sestu ; irl. sethar, sethur. Le nom du frère ne présente aucune obscurité. C'est une variante d'un de ceux que les Indiens ont donnés à l'époux, bhartar, soutien, support. Toutes les langues de la famille le possèdent: ssc. bhrâtar; iranien brathar> b r ad ar ; grec cp p?)i^p, cppai^p, (ppdciwp; lat. J rater ; germ. brothar, brodir, pruoder, bruder, brother ; slave bratruy bratu; celtique, irl. brathir, brathair; corn, broder; armor. breûr, brèr.
Le beau-père et la belle-mère ont aussi, chez les Celtes, gardé leur dénomination antique et fort obscure, probablement « homme, femme vénérable >; ssc. çvaçura, çvaçrû ; zend qaçura ; gr. éxupoç, éxupcfc, transcrit Hecyra par Térence; latin socer, socrus; germ. svaihra, svaihrô; slave, svekru, svekrovi ; cymriq. chwegrwn, chvegr ; corniq . hvigeren, hveger.
Les autres noms familiaux ne présentent pas de concordances aussi assurées, ou bien donnent matière à des discussions qui nous entraîneraient trop loin. Ce que nous avons dit suffit pour établir que la famille était constituée chez les Celtes sur les bases communes à tous les Indo-européens. Ajoutons que les vieillards étaient respectés et portaient le même nom que dans l'Inde et à Rome : sanaka, Seneca, senex; lith. senas; goth. sinista, très vieux; irl. sert, siniu,sen-athir, sen-mathir y Sencha, Senchan (noms propres) ; armorie, hen. Le nom des serviteurs — ils faisaient partie de la famille — ne manque pas d'intérêt. Dans l'irland. ara, aru, cocher, faut-il voir le laboureur, ou bien un des sens de A ry a, fidèle, dévoué?ssc. arati, gr. hup-èrétès, goth. airus. La racine bhag , servir (ssc. bhak-ta; lat. fa (g)mal, d'oiija-g-milia, (l'ensemble du service), a donné au gaulois un mot célèbre, am-bactos, serviteur, messager, encore vivant dans « ambassadeur ». Enfin, il n'est pas impossible que le barde, gaul. bardos, ers. bard y cymr. barth f armorie, barz, ne provienne delà même source que le sansc. bharata, salarié, mime. Les Bardes, en effet, étaient des chanteurs à la solde des chefs, et qui faisaient partie de leur suite.
La nation, tout a, tuath; la plèbe, plwf; le peuple, daimh (démos), bolg, feadhm (ethnos), portaient des noms qui ont leurs similaires chez les Italiotes, les Germains, les Grecs, etc. De même le chef, le roi, le domaine, rix, rigion, qui termine tant de noms gaulois. La vie pastorale et agricole présente des rapprochements linguistiques si nombreux que bous ne pouvons les aborder ; je vous renvoie aux Origines indo-européennes de Pictet, pour le champ, akra, magus, lan, pour Y araire, pour le joug, le pâtre, pour les céréales, seigle, avoine, orge, le lait, les boissons fermentées. Rien de plus convaincant que les citations et comparaisons du savant auteur. Je m'arrêterai un peu à la guerre, prenant quelques noms au passage : briga d'abord, lieu fortifié, forme gauloise de TTupyoç, macéd. burgas, tour ; irland. brugh, palais ; germ. bargs, borg, baurg. Saoidh (perse.), c'est le guerrier assis sur son char, ssc. sâdin, par opposition au peddyd (cymr.), padâta, le piéton, le fantassin. Viros (gaul.), gwr (cymr.), fer (irl.), gwawr, curach, c'est le héros, vir, héros, ssc. cura, gr. xupio;. Le gaulois segos (Segobriga, -dunum, -marus -vésus), l'irl. saighion, c'est encore le guerrier, mais victorieux, ssc. saha, sahana, fort, sigi, sigu, sieg, sigr, sigur, sigora. La gloire, c'est cloth, et encore glor, gloir, formés de l'antique racine kru, kla qui a fourni tant de variantes et de suffixes, gravas, slave, s las, dut us, kleos, Chlod- {o-wig), etc. La hache cestfaracha (pelekus). La lance, la pique, cail, coir (quiris), cont, keis, gaesum (zend gaêçu; les Gaisates) ; saunium, som, pécidh (Pictavi), rappellent une foule de termes congénères. Ainsi de la flèche, de l'arc, tuas (toxos), de sa corde, de
karnon (cornu), la trompette 4 e guerre. L'épée et l'armure, le cascjue, le bouclier sont faiblement représentés. La demeure, la ville, le foyer, le^iège, damh, la déesse Damona,fic h etgwig,foistine, sadbh, etc., se rapprochent, de demus, viens, Vesta, sedes; cotta, cot (irl.), est notre hutte. Forus est le ssc. vara, lat. forum; mur est murus; teg, le toit, tectum. La porte, dor (rappr. durus, si fréquent en gaulois), c'est thura, fores, le germ. daur, tura; le gond, cordyna, est le car do latin. La table était connue des Irlandais comme des Latins, meis, mensa. Le navire, la barque, nau, était peut-être emprunté au latin; mais il avait d'autres noms.
L'eau, la mer, les rivières, objet d'une vénération profonde chez tous les peuples, et notamment chez les Gaulois — qui ont divinisé 'jusqu'à la moindre source, — fournissent une riche nomenclature, dont on retrouve tous les éléments dans le fonds commun. Vara, varus rappellent bien le sanscrit vari, eau ; et il se peut que Verona ait été le nom gaulois de l'Adige ; rnuir, môr (Mor-ini, Ar-mor) est le jumeau du latin mare, du germanique meer. Triath, Treathan sont proches parents de l'antique dieu des eaux (d^abord atmosphériques) Tri ta, Traitana, de Triton et d'Amphi-£r*fe. La vieille racine dru (courir) a baptisé nombre de rivières, telles que Dru-entia, la Durance. L'eau, gelée, était gel, sneaghtd (snaiv), lat. gelu et nix.
La Forêt — qui recouvrait jadis l'Europe entière — fut le sanctuaire primitif, Nemet, Nimyd ; gr. némos, lat. nemus : d'où tant de noms de villes gauloises, Drunemetum chez les Galates, Tasinemetum en Carniole, ailleurs Vernemetum, Nemetacum
iH LES GAULOIS
(Arras), Nemetocenna. L'aulne ou verne, fearn, (jwern ; le saule, hnlak (salix) ; le bouleau (betulà), beth, bedto, bedho, bézo; l'orme, uilm, aelm; le noisetier ou coudrier, ktisel cos-ltim, coll (lat. rorylus pour cosulus) ; enfin le chêne, l'arbre par excellence, dar, derv, deriven, dero {drus, dryade), d'où on fait venir — à tort paraît-il — le nom des druides, étaient connus et honorés par nos aïeux ; ils cultivaient peut-être le pommier; en tout cas, ils appréciaient la pomme afal (apfel, applè)*
Ils avaient conservé le sou venir du lion, comme semble l'attester le eymr. llew, irl. Leomahn, de Vtirus (Uro-gcnius, fils de Yurus, nom d'homme); ils chassaient l'ours, art, arth (dcpxToç); le loup, brèche qui est le sanscrit vrka, le lith. ivil/ça, le si. vluka, lokis, le gr. Xuxo;, le latin lupus.
Leurs animaux domestiques principaux étaient le bœuf, le cheval, le porc, le mouton. Dans tarvos, tarw, tara vous reconnaissez TaOpoç, taurus, le taureau ; dans ochen, ich, le bœuf germanique, l'anglais ox. Bô, bu (bos, 6o0ç) était le nom réservé à la vache.
Le cheval, en gaulois epos, en irl. éch, répond au zend et au grec aspa, Cttîtoç, au ssc. et ati latin açva, equus. Combien de noms antiques se rattachent à éposf la déesse Eponn et la célèbre Eponina, la ville d'Ivrée, Eporedium, cité des chars attelés, les personnages Epomedius, Eposognafos, Epasnakfos qui livra Luctérius à César, Eporédorix, Eposterovidus. Le cheval s'appelait encore capall, capuill, kevil (caballus). Le mouton, comme en grec et en latin, était oi, aoi, ne (ssc. avi). Le cochon, frère de sus et de porcus, suig, fuoch, Jioch, hychan; porch,
orc, formait la. nourriture d'un peuple dont le sanglier fut l'emblème guerrier. Orc Rigis, porc du roi, équivalait au titre de prince. Le chien s'appelait vraisemblablement cun; irl. eu, génitif coin; kunn, les chiens, en armoricain (rapprochez de xuwv, xuvo*, latin canis).
L'astronomie gauloise paraît avoir été sommaire ; notons en passant le nom curieux de la voie lactée, chemin du vent, heol y gwint, route de l'enceinte de Gwdion, llwybr caer Gwdion. Qu'est-ce que Gwdion ? peut-être Wuotan, le dieu germanique du Vent, Vata, de la tempête. Le soleil (l'irl. soi et sul paraît emprunté au latin), le soleil : hàul, houl, héul, héol, hioly hiaol, descend, comme le sauil, la saule germanique et slave, d'un primitif sauelios d'où 'AéXtoç, 'HXtoç, et peut-être Abellio (Beli , Belenus). La lune et le mois, mis pour mens, rappellent ^vrj, mensis.
Mais les astres, le ciel, la terre (ira, Ipoc), la campagne, raws (lat. rus), et combien d'autres êtres ou objets que nous n'avons pu mentionner, trouveront leur place dans la mythologie et les coutumes. Disons, en terminant, que le nom générique des dieux, deva, divus, était familier aux Gaulois. Témoin la déesse Divona, les mots irlandais Dia, Dé, l'armoricain Doué. Ils leur donnaient le nom d'homme, Ner (dv^p, nara), seigneur; et, par une frappante réminiscence, réunissaient dans le nom, authentique et lu sur les inscriptions, Ariomanos (irl. Ereman), leur titre d'Arya, leur qualité de manu, homme par excellence, et peut-être la divinité solaire Aryamanas.
Cette excursion dans le domaine linguistique, un peu rude parce qu'elle est incomplète, suffît à établir
que le gaulois, idiome indo-européen au premier chef, tenait dignement sa place entre le germanique et le latin. Ses affinités spéciales avec le latin expliquent sa disparition rapide. Les rares mots qu'il a légués au français n'y sont entrés que sous une forme déjà latinisée **.