‹ Les gaulois: origines et croyancesChapitre 7 sur 32 · LES G A CL · texte numérisé non relu

LES G A CL

l'étranger. Au moins, Divitiac, le druide éduen, frère d'un prétendant à la royauté, de Dubnorix, espéraitil de César une bonne part au gouvernement de sa nation ; et quant aux autres, leur attitude, pendant la guerre des Gaules, paraît avoir été passive. Nulle part on ne les rencontre auprès des chefs insurgés. Veivingétorix ne réclama pas leur appui.

Il se peut que César, grand pontife comme on sait, mais peu soucieux des choses de la religion, ait négligé de mentionner la présence des druides dans les assemblées où il convoquait lui-même tous les ans les chefs de la Gaule. Il ne parle pas même des augures et des prêtres romains qui devaient pourtant accompagner ses légions et accomplir dans ses camps les cérémonies prescrites. Une pareille omission à l'égard des Druides serait pourtant inexplicable si leur rôle avait été de quelque importance. Or il ne les cite ni parmi ses ennemis, ni parmi ses amis. On en a conclu, ou bien que l'institution était en pleine décadence au i er siècle avant notre ère , ou bien qu'elle n'avait point de profondes racines dans le pays, qu'elle y était importée, comme César luimême semble le croire, et originaire de la Grande- Bretagne.

Cette thèse est quelque peu contrariée par un mot de Tacite dans la Vie d'Agricola (XI). Parlant des populations de la Grande-Bretagne , il s'exprime ainsi : « A tout prendre, il est vraisemblable que les Gaulois s'établirent sur un sol si voisin d'eux ; on reconnaît leur culte dans les superstitions qui forment la croyance du pays. » Ce qui est vraisemblable pour Tacite est pour nous certain. Il est impossible de douter que la Grande-Bretagne et l'Irlande n'aient

reçu coup sur coup, flot par flot, et dès une haute antiquité, de nombreuses invasions celtiques. Si le druidisme s'y est plus complètement développé, c'est qu'une longue indépendance, un profond isolement en ont favorisé le progrès ; mais il devait exister, au moins en germe, parmi les tribus gauloises qui ont occupé les Iles Britanniques . C'est bien à l'orient, non à l'extrême occident, qu'il faut chercher les origines du sacerdoce gaulois. La hiérarchie du clergé, le nom môme du prêtre, ont pu varier, mais non l'office, mais non le culte auquel ce clergé, ce prêtre, étaient préposés. Le sanctuaire primitif de nos races a été la forêt, nemus, nemet, nymyd. C'est là que méditait l'ascète hindou , laque prophétisaient les Selles de Dodone, là que Latinus allait consulter l'oracle, là que le Celte comme le Germain accomplissait les rites , souvent terribles , de sa religion. De ce fait, qui n'est point contesté, les Galates fournissent un exemple précieux. Ils avaient emporté en Asie leur culte et leur sacerdoce national ; leur sanctuaire commun, siège de leur grand pontife, portait le nom de Drunemeton, qu'il est bien difficile de ne pas traduire par temple ou forêt des druides. Quel que soit le sens étymologique de cette syllabe dru, où M. d'Arbois ne veut plus voir le nom du chêne, ou de l'arbre par excellence, il n'en est pas moins évident qu'elle coexiste en druide et en Drunemeton. Et cette coïncidence peut compenser et le manque d'autorité du passage attribué à Aristote et le silence des plus anciens écrivains, grecs ou latins. Les druides sont d'ailleurs mentionnés par Sotion, contemporain de Ptolémée Philadelphe (201-160 av. J.-C). Et leur nom n'était sans doute pas plus

nouveau chez les Celtes que Druas> « Dryade », chez les Grecs. De plus, ils en portaient plusieurs autres : Saronides ou Sarouides , Semnones , Senani (Diodore, Strahon, etc.) que les anciens rendaient par S l mof fiées, demi-dieux.

Revenons aux Druides de la Gaule, aux Druides de César. « Les forets du pays chartrain, dit M. Ernest Desjardins, étaient situées à souhait pour leurs assemblées synodales, au cœur du pays où s'exerçait leur influence, à portée des inspirations de l'Ile de Bretagne, où était leur maison mère, et avec laquelle ils pouvaient librement communiquer, soit par l'Armorique (Gésocribate, Brest), soit parla baie de Carentan (Crociatonmn), ou par Harfleur (Caracotimnm) ; c'est là qu'ils avaient organisé leur confrérie d'initiés et d'affiliés, enfants solidaires d'une môme famille, sodalitiis adstricti consortiis (Amm. Marccllin), obéissant à un seul chef, élu par eux, et qu'ils cherchaient a monopoliser le culte, l'enseignement et la justice. C'est le but de toute théocratie. Leur entreprise, couronnée d'un succès apparent, échouait, en dépit des excommunications, contre les défiances et les ambitions de l'aristocratie, maîtresse des cités. Ils auraient eu plus de prise sur la plèbe, mais ils la dédaignaient ; et la conquête romaine ne leur laissa pas le temps de réparer cette erreur capitale. C'est pourquoi ils durent assister, neutres et mécontents, à la chute de l'indépendance gauloise. Plus tard, ils essayèrent vainement de soulever le peuple. Tacite signale leurs menées durant l'insurrection de Civilis, Tutor, Classicus et Sabinus, sous Vespasien . Un incendie venait de détruire le Capitole. « N'était-ce pas, disaient-ils, un signe de

la colère céleste, et un présage que la souveraineté du monde allait passer aux nations transalpines ? Telles étaient, dit Tacite, les vaines et superstitieuses prédictions des druides. » Malgré certaines mesures prises par Auguste, par Tibère et par Claude, il n'y a pas de preuve, dit Fustel de Coulanges, que le druidisme ait été absolument interdit. « Ce qui est plus vraisemblable, c'est que, déchu du pouvoir politique et judiciaire par l'établissement du régime impérial, privé des grandes et terribles cérémonies de son culte, qui avaient été interdites aux Gaulois citoyens romains, déserté par tout ce qui faisait partie des classes élevées, il fut réduit à être la religion des plus ignorants et des plus grossiers, et il tomba au rang d'insignifiante superstition. »

Le fond primitif de la religion gauloise a survécu à ses ministres, comme il les avait précédés. Toute la sorcellerie, toute la magie médicale des campagnes en procèdent, et il n'est pas douteux que ces pratiques saugrenues, ces croyances tenaces aux esprits, aux vertus des astres , de la lune, des herbes et des formules, n'aient constitué une grande partie de la sagesse et de l'enseignement druidiques. « Ils dissertaient, raconte César, sur la nature des choses. » Je crains bien qu'ils ne soient restés assez loin de Lucrèce, au moins si j'en juge par une remarque de Cicéron : « J'ai connu, dit-il, Divitiac l'Eduen; il déclarait posséder fort bien la science de la nature, que les Grecs appellent physiologie ; et il prédisait l'avenir, tant par les augures que par ses propres conjectures. » C'était avec le môme sérieux, je pense, et les mêmes procédés, que les druides étudiaient les astres, et supputaient l'étendue de la terre et du

88 LES GAILOIS

monde . Comment , d'ailleurs , en eussent-ils su davantage sur des sujets que les civilisés d'alors connaissaient si mal, et ne pouvaient pas connaître, faute d'expériences et d'instruments? Et qui, à plus forte raison, eût pu accoler une haute philosophie à l'état rudimentaire de la civilisation gauloise , à l'holocauste des victimes criminelles ou innocentes brûlées vives dans un mannequin d'osier, ou à la cueillette solennelle d'une plante parasite sur les branches d'un chêne?

Sans doute la religion sacerdotale pouvait différer, à quelques égards, de la religion vulgaire. Et l'on a cru distinguer une de ses innovations dans ce dogme de la métempsycose, mentionné par César, dogme qui semble contraire aux usages funèbres des Gaulois, et à l'idée primitive du voyage d'outre-tombe, où le mort, vivant dans la personne de son double, muni d'aliments, d'armes, de chevaux, d'esclaves sacrifiés, suivi même de nombreux amis et clients qui se tuaient sur son bûcher, continuait son existence terrestre, — à ce point qu'il y payait volontiers les dettes contractées pendant la vie. A ce propos, je note en passant que les Druides n'avaient nul besoin d'enseigner l'immortalité des âmes. C'était une croyance bien antérieure à l'institution druidique, et si enracinée chez les Gaulois qu'un prêt remboursable dans l'autre monde ne passait pas à leurs yeux pour une mauvaise plaisanterie . Tout comme les Dahoméens , ils expédiaient des messagers aux morts, bien plus, des messagers volontaires qui , pour quelque monnaie remise à leurs proches, se laissaient fort tranquillement égorger. On sait avec quelle insouciance les guerriers gaulois se ruaient à la mort . Cette foi dans une

•seconde vie personnelle, sans être un mobile si puissant, était pour le courage un « stimulant », c'est le mot de César, un stimulant plus fort que la transmigration des âmes, enseignée, peut-on croire, par les Druides. Tout autre chose, en effet, est d'être sûr de conserver après la mort la conscience de son être et la compagnie de ses amis, ou bien de perdre :son individualité, sa mémoire, sa forme et son nom.

Au reste, la métempsycose n'est pas du tout d'invention druidique m r ils l'avaient soit trouvée déjà répandue en Gaule, car on rencontre souvent à la fois -ces deux formes des rêveries d'outre-tombe, soit reçue, comme une nouveauté, comme un trésor, de •quelque trafiquant, Marseillais ou Italien, dévot à Pythagore. L'une et l'autre hypothèse sont sans doute exactes. Dans l'esprit des anciens peuples les doctrines inconciliables s'accommodaient aisément. L'immortalité personnelle et la transmigration n'ont même jamais pu se dégager l'une de l'autre, soit chez les Brahmanes, soit chez les Bouddhistes qui poursuivent à travers les métempsycoses l'extinction de la personnalité, soit chez les Egyptiens qui, de forme en forme, accomplissent l'épuration totale de l'âme repentante.

De toute façon, si de pareils lieux communs formaient la base et l'ornement de la philosophie des druides, nous regretterions peu que l'écriture ne les ait pas conservés. Mais on ne peut croire que la jeunesse, même destinée au saint ministère, fût nourrie uniquement de ces viandes creuses. Il est certain que les milliers de vers indéfiniment récités par les étudiants gaulois, à l'instar des Brahmatcharis de l'Inde, renfermaient des traditions, des hymnes, des mythes, tout un Véda celtique, qui nous

importerait davantage et dont la perte est irréparable. Ces poèmes, en effet, comme tout ce qui est transmis par la mémoire, devaient remonter à la plus haute antiquité. C'est à leur occasion sans doute, pour les interpréter et les commenter, qu'une classe supérieure de prêtres s'était formée peu à peu, et que la confrérie druidique s'était élevée et maintenue à la tête de la hiérarchie sacerdotale.

Au-dessous des druides, Strabon mentionne les Ovates ou Eubages, plus spécialement attachés au matériel du culte , et les Bardes , musiciens et chanteurs, chargés de déclamer, en s'accompagnant d'une sorte de harpe, les chants nationaux dans les festins et les combats.

Diodore désigne le Bage ou Eubage par le titre de Manfis, devin ; il représente ce sous-druide comme un personnage fort estimé, habile dans la science augurale, dans l'interprétation du vol des oiseaux. Lorsque, dans les circonstances graves, un homme était voué à la mort, c'était le devin, l'eubage qui frappait du glaive le thorax ou le dos de la victime ; lui qui, d'après la chute du corps, le jet du sang, les palpitations des membres , découvrait les choses futures.

Le Barde tenait de moins près au sacerdoce que l'Eubage. Ou plutôt, il y avait deux classes de bardes: le chantre, qui prenait part, tout naturellement, aux cérémonies religieuses ; le chanteur, qui vivait au service et à la solde des grands ; enfin le rhapsode ambulant, le jongleur, qui allait de place en place réciter les poèmes appris ou composés par lui. Ces variétés d'un même genre sont évidemment issues Tune de l'autre.

Diodore, Timagène (Amm. Marcellin), Lucain dans laPharsale* vantentles bardes qui, sur un instrument semblable aux lyres (chrotta, crowd), chantent les âmes illustres enlevées dans les combats, et déroulent en vers héroïques* pour la postérité, les fastes des grands hommes. Mais déjà Posidonius, qui avait visité la Gaule avant la> conquête, les cite avec une admiration plus tempérée. « Les chefs gaulois, disaitil, allant en guerre, emmènent des familiers, des parasites (sumbiôtes, parasitoi) , qui chantent leurs louanges k qui veut les entendre et débitent aussi des satires contre les ennemis du maître. » Il nous montre Je parasite de Louera-, père de Bituit, arrivant trop tard au festin royal, mais se faisant pardonner sa faute par des louanges si fortes que sa part ne lui fut pas refusée. Un autre jour Louern, le voyant courir derrière son char, lui jeta un sac d'or, et le barde, toujours courant et chantant, « bénit les roues du char, qui faisaient sortir de terre ces bienfaits monnayés ». On peut citer encore cet autre « poète », appartenant à la domesticité de l'envoyé de Bituit auprès de Cn. Domitius, et qui, « dans un chant barbare », exaltait la gloire du roi, de la nation arverne et de son ambassadeur , tout en marchant derrière son char, confondu avec les gens de sa suite et « avec les chiens ».

C'est désormais en Irlande et en Ecosse qu'il faudra chercher les anciens bardes héroïques, précepteurs fidèles, envoyés de confiance, intrépides joueurs de cornemuse, que Walter Scott a si bien poétisés, presque d'après nature, dans les Fiancés, dans le Château Périlleux, ou dans le Pirate.

Notre esquisse du sacerdoce gaulois et de ce qui

s'y rapporte serait incomplète si les femmes y étaient oubliées. Les femmes, autant chez les Gaulois que chez les Grecs, chez les Italiotes, chez les Germains, ont joué dans les choses du culte un rôle dont le savant Desjardins a totalement méconnu l'importance. Bien que le nom de Druis y druidesse, se rencontre, une seule fois, il est vrai, sur une inscription, il hésite à rattacher à l'institution druidique les nombreux collèges de prêtresses mentionnés par les auteurs anciens. « Il ne faudrait, dit-il, rattacher sans de bonnes raisons aux ordres religieux de l'ancienne Gaule , ni les étranges recluses de l'Ile des Namnètes, aux bouches de la Loire, — ces femmes animées de tels transports frénétiques que Strabon les compare aux prêtresses de Dionysos, — ni les neuf prophétesses Gallicènes de l'île de Sein , — ni même ces femmes de l'île de Man, qui, rangées sur le bord avec les druides (Tacite le dit), épouvantèrent de leurs malédictions les légions de Suetonius Paullinus. Quant à ces femmes toutes nues, barbouillées de noir (Pline, XXII, 2), reléguées aux limites du monde, qui commandaient à la foule un si grand respect, • et qui semblaient avoir été empruntées par la-Perse à la Bretagne (trait curieux), elles peuvent être rattachées à la décadence du culte druidique. » Tout autre est mon sentiment; les confréries de femmes n'appartenaient pas, je le veux bien, à l'église officielle ; elles n'en dépendaient pas, et n'en avaient nul besoin, parce qu'elles existaient bien avant l'essai de concentration des druides.

Leur pantomime violente, la bizarrerie de leurs pratiques semblent des indices suffisants de haute antiquité. Un trait rapporté par Strabon paraît

significatif : il s'agit des druidesses de Sana, aux bouches de la Loire. C'étaient des femmes mariées qui se retiraient à certaines époques dans une île interdite aux hommes ; plusieurs fois tous les ans, à des dates fixes, elles devaient enlever le toit de leur temple et le reposer le môme jour. Quelle hutte primitive qu'un sanctuaire à coiffure si maniable ! La Gaule de César possédait déjà de nombreux temples pleins de butin et de riches offrandes que César s'empressait d'utiliser à son profit. Si peu monumentaux que pussent être ces édifices, ils ne se seraient pas prêtés volontiers à un pareil traitement. L'étrange coutume de ces femmes rappelle ces âges où la troupe nomade, s'arrêtant quelques jours, élevait à la hâte ces huttes de roseaux qu'on voit sur la colonne Trajane ; un bonnet de chaume ou de feuillages terminait l'habitacle, où la famille mangeait autour d'un foyer fumeux; et chaque jour, pendant que les hommes étaient à la chasse, ou à l'affût de quelque troupeau mal gardé, les femmes enlevaient le toit pour aérer le bouge, et le reposaient avant le retour de leurs braves compagnons. La religion étant mêlée a tous les actes de la vie sauvage, cette opération de propreté ne se faisait pas sans appels aux esprits des êtres et des choses, sans offrande au dieu du foyer, qu'on risquait d'ofïenser en chassant la fumée, son haleine. Et ainsi se perpétua le rite mentionné par Strabon. Senœ, Kenœ est l'un des noms donnés aux prêtresses par les anciens écrivains. De là sans doute le nom des îles, Sana chez les Namnètes, Sein chez les Osismiens. , Cette dernière, dit Pomponius Mêla (i cr siècle), « est célèbre par l'oracle d'une divinité gauloise ; les prêtresses vénérées de cette divinité sont au nombre de

neuf et gardent une virginité perpétuelle. Les Gaulois les nomment Barrigènes (alias Gallicènes) ; ils croient, qu'animées d'un esprit particulier, elles peuvent, par leurs charmes et leurs incantations, exciter des tempêtes dans l'air et sur les mers, prendre les formes de toutes sortes d'animaux, guérir les maladies les plus invétérées, connaître et annoncer l'avenir, surtout aux navigateurs qui les consultent». Il est fort probable qu'autour de tous les sanctuaires locaux , de tous les dieux d'eaux minérales , de toutes les sources divinisées, il se rencontrait de ces femmes plus ou moins autorisées, tolérées forcément par le druidismc. Les Romains les connaissaient, les consultaient. Selon Lampride et Vopiscus, elles avaient prédit l'empire à Vespasien.

Si , rapidement , les prétresses gauloises dégénérèrent en diseuses de bonne aventure, il n'en fut pas de môme en Grande Bretage et en Irlande, où la civilisation romaine, plus encore que les édits impériaux, refoula dès le temps de Claude les débris du clergé gaulois régulier ou indépendant. Druides et prêtresses, unis cette fois, trouvèrent leur principal refuge dans l'île de Man, puis en Irlande, où la hiérarchie cléricale paraît avoir éprouvé diverses vicissitudes.

Les plus anciennes chroniques irlandaises, fondées sur des traditions que l'on croit remonter au 11 e siècle de notre ère (186), nomment Draid,Filed et Bard les trois ordres sacrés. Les fonctions ont un peu changé. Les Fila, anciens Bages, ont un grand chef, Ollam, Ollama, et président au culte et à la justice ; d'eux sortiront les Bréhons. Les Druides, écartés, semble-t-il, des fonctions actives, sont les conseillers

des rois, en paix comme en guerre. Mais ils n'ont rien perdu de leur dignité; et lorsque les Filé, désertant les croyances nationales, inclinent vers le christianisme, ce sont les druides qui prennent en main la cause des antiques divinités, et qui prêchent la vieille foi.

Un des monuments du cycle héroïque irlandais, Cûchulainn, nous montre le druide Cathbad, se promenant avec ses élèves auprès d'Emain, forteresse royale de l'Ulster ; il enseigne à cette jeunesse la science druidique, druidecht. Ailleurs, l'éducation des filles d'un roi est confiée à deux druides. Un jour, le royaume est menacé d'une invasion redoutable ; le roi et ses guerriers sont frappés d'une maladie, ou plutôt d'un maléfice qui les rend incapables de combattre. Immobiles dans la grande salle d'Emain, ils écoutent les douloureuses exclamations du messager qui annonce les désastres de la patrie. Personne ne répond, parce que le roi se tait. Le roi lui-môme ne dit rien, parce que le druide garde le silence, et qu'en présence des druides, le roi lui-môme ne peut prendre la parole le premier (d'Arbois, discours d'ouverture).

Le druide irlandais occupait donc à côté du roi, moralement au-dessus , le premier rang dans la société irlandaise, lorsque la prédication de saint Patrick .força la littérature épique de reculer devant la légende chrétienne. Plus d'un siècle encore après l'introduction du christianisme, les druides conservèrent leur situation officielle , en face du clergé chrétien qui leur faisait une guerre impitoyable ; puis, sans être exclus de la table royale, ils durent céder leur place, la place d'honneur, au litre ou lettré

chrétien (le savant en lettres), comme on disait alors. Cette déchéance, prélude de la défaite, ressort d'un plan conservé dans deux vieux manuscrits de l'Université d'Irlande. C'est le plan de la salle des festins de Tara, la capitale des rois suprêmes; on y voit dessinée la place du moine ou de révoque, et celle des druides. Enfin lorsque Tara, frappée de malédiction, fut abandonnée, vers 560, par des rois désormais asservis à des superstitions étrangères, alors se trouvèrent abolis ces festins royaux où les cérémonies du culte national s'associaient aux plaisirs de la table, alors disparurent, avec l'indépendance intellectuelle de leur pays, les druides et le druidisme.

En somme donc l'institution druidique a parcouru, pendant quelque huit cents ans, une carrière, équivoque et d'ailleurs écourtée dans la Gaule centreoccidentale, mais honorable, glorieuse même dans la Grande Bretagne et l'Irlande. Elle n'est pas aussi vieille que le supposaient les historiens ou philosophes celtomanes : elle n'est pas aussi récente que le soutiennent les eeltistes contemporains. Elle est issue tout naturellement dû sacerdoce antérieur, lorsque les chefs de famille et de clan se déchargèrent des fonctions religieuses sur des prêtres proprement dits, et sur des chantres sacrés. Des prêtres (bages) et des chantres (bardes) se dégagea une classe de théologiens, de prélats, un haut clergé qui essaya, et réussit en partie, à réunir en corps de doctrine, sans rien inventer, les croyances celtiques, et à s'assurer, par l'éducation orale de la jeunesse et l'usurpation du pouvoir judiciaire, une situation tout à fait prépondérante et privilégiée au-dessus des aristocraties

conquérantes et des foules opprimées. A côté des druides subsistèrent longtemps des cultes locaux, des confréries indépendantes, surtout des collèges de prêtresses, dont il faut chercher l'origine en des temps fort antérieurs au régime druidique.

Page 1