‹ Les Générations SocialesChapitre 10 sur 53 · CHR SEE RC PCE SEE R KR A RI · texte numérisé non relu

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notre aide. Les générations vont par groupes de quatre qui se succèdent toujours dans le même ordre : il y a d'abord une génération préparatoire ou de précurseurs, puis une génération explosive ou révolutionnaire, qui est suivie d’une génération réactionnaire, enfin une génération résolutive (‘). Ces quatre générations durent 195 ans, avec une régularité supérieure à celle de la génération simple : les variations qui se produisent dans la mesure des générations isolées tendent à se compenser dans l'espace d’une période. Ainsi, en France, la longueur des préparations se trouve compensée par la rapidité des autres phases ; les accélérations et les retards s’annulent dans le total de 125 ans. L'histoire résulte de la rotation éternelle de la période. L'auteur, avec une patience admirable, a fait le calcul pour toutes les nations connues. Ainsi, l'histoire de France embrasse onze périodes de À générations chacune, soit 44 générations à peu près isochrones. Et, si l’on remonte jusqu’en 750 avant notre ère, on compte, de — 750 à 1873, 82 générations nettement distinctes : 4 de Sardanapale à Cyaxare, 4 d'Astyage à Darius, 6 des Grecs contemporains de Xerxès à Alexandre, 24 de Romains, enfin 44 générations modernes.

Quel est le fondement de la période ? Pourquoi 4 temps, et pas 3 ou 5? À cause de l'impossibilité où nous sommes d'atteindre la vérité sans lutter contre l’erreur. La période est une loi qui découle d’une nécessité psychologique : « Le mécanisme même par lequel la vérité se substitue à l'erreur détermine les quatre moments de la période... Ces quatre moments de la vérité qui commence à poindre, qui s'affirme, qui lutte contre

(1) Le c. 10 de la If° partie contient des considérations intéressantes sur la répartition des génies, hommes de pensée ou d'action, à l'intérieur de la période (pp. 2143 à 246). Les hommes de pensée sont plus nombreux dans la phase préparatoire, les hommes d'action dans la deuxième phase, etc.

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l'erreur et qui la terrasse, se précipitent dans l'individu; mais la société n'a qu'une pensée par gouvernement ; elle passe d’une idée à l’autre par les mutations pobtiques : toute erreur se construit des autels, amène avec elle ses prêtres, veut des monuments; et le oui et le non des plébiscites, se succédant pour atteindre à la vérité relative des peuples, occupent ici quatre générations. »

Ainsi, une génération au milieu de laquelle les idées fermentent, prépare une génération exaltée et énergique qui veut réaliser l'idéal entrevu ; mais celle-ci, à son tour, est suivie d’une génération critique et réactionnaire ; enfin, une fois l’idée éprouvée et le triomphe du vrai assuré, les hommes veulent jouir pendant toute leur vie de la vérité reconnue et de l'abri qu'elle leur assure. Puis, le même cycle recommence sans trêve.

Qu'il nous suffise d’avoir formulé le principe de la période, qui est l'âme du livre ; nous ne nous attarderons pas à indiquer tous les exemples donnés par Ferrari, ni à discuterses preuves. Si la base de la génération est fragile, la théorie de la période s'écroule avec elle ; mais l'inverse n’est pas vrai : la génération politique peut subsister indépendamment de la période, et il faut d’abord assurer la légitimité de la division par générations. Insistons sur ce point , sans nous appesantir sur le lien des générations

intellectuelles avec les générations politiques. Il nous suf-

fira de résumer brièvement les chapitres X, XI, XII et XIII de la première partie, consacrés à la vie publique des grands hommes.

Chaque individu, pris isolément, a une vie publique ou sociale limitée, et la durée de cette vie doit être en rapport avec la durée d'une génération collective : voilà la base du système qu'il importe de bien asseoir. Considérons les grands hommes, parce que leur étude est plus facile que celle des hommes ordinaires. Ils ne sont connus

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qu'à partir d’un certain âge, et leur action ne se fait sentir que pendant un certain temps, ensuite ils rentrent dans l'ombre. En éliminant toutes les anomalies de leur carrière, comme la précocité ou la longévité sociale, il apparait que leur vie publique dure une trentaine d’années. Au delà, les hommes politiques deviennent impopulaires, les artistes et les écrivains perdent l'inspiration. La génération révolutionnaire finit avec la Restauration ; - aussi, quand on apprit la nouvelle de la mort de Siéyès, en 1836, on crut qu'il était déjà mort depuis trente ans; même étonnement quand disparut Metternich ou La Fayette. La célèbre comtesse Mathilde, après avoir été idolâtrée de ses sujets et toute puissante, fut ensuite en butte aux malédictions et aux menaces de mort : la génération qui avait conduit Henri IV à Canossa était passée, et sa reine restait comme un spectre parmi les vivants. Le suceès des poètes ne dure pas au delà de trente années : Corneille vit disparaitre son public aux premiers jours de la Fronde, et, devant l’insuccès de Pertharite, se confina dans la traduction de l’Imitation. Le mérite de beaucoup d'écrivains consiste à savoir se taire quand ils sont abandonnés par l'esprit du temps : ainsi Calderon et Manzoni. D’autres savent attendre que leur heure soit venue : tel Cervantès avec Don Quichotte.

Les époques les plus célèbres sont renfermées dans les limites d’une génération. Toute la Réforme se déroule de 1517 à 1547 avec Luther, Calvin, Melanchton, Zwingle, Crammer, Knox, tous contemporains. La conquête de l'Amérique embrasse également une trentaine d'années avec cette pléiade de héros : Colomb, Americo, Cortez, les frères Pizarre, Ulloa, etc. Les grands siècles, remarquables par l'abondance des hommes illustres en tous genres, ne durent pas plus de trente ans, en dépit de l'appréeiation fastueuse qui triple leur durée. À bien examiner

les siècles de Périclès en Grèce, d'Auguste à Rome, de Léon X en Italie, de Philippe II en Espagne, de Louis XIV en France, ils ne s'étendent pas au delà de la vie publique d’un homme, et leurs illustrations ne durent que trente ans : Virgile est le contemporain d'Horace, d'Ovide, de Tite-Live ; l'Arioste vit en même temps que Machiavel, Raphaël, ete. ; et, quand le déclin commence, 1l se manifeste partout à la fois : en peinture comme en architecture, en prose comme en poésie, en philosophie comme en morale. C’est en vain que Louis XIV règne soixante ans, c'est-à-dire pendant deux générations : son règne est divisé en deux parties par la date de la révocation de l’édit de Nantes (1685) ; à partir de ce moment, c’est la décadence dans tous les domaines, et pas un homme de la Fronde n'assista aux funérailles du Roi-Soleil.

Louis XIV ne présida vraiment qu’une génération. Pourtant, quelques grands hommes, rares il est vrai, règnent sur deux générations, parce qu'ils se renouvellent, qu'ils renaissent moralement, changent de manière, de préoccupations, et parcourent en somme deux carrières distinctes. Tel Voltaire qui débute en 1718 avec (ŒEdipe et continue jusqu'à sa mort (1778) à passionner l'opinion. Jusqu'à 1750, époque de son séjour en Prusse, il avait été assez conservateur en littérature et même en religion (témoin la Henriade); après, il devient plus indépendant, il mène avec les philosophes Le combat contre le christianisme et toutes les traditions, et détruit par la Pucelle (1762) l'œuvre de la Henriade. Ce sont bien deux vies, deux générations. A Voltaire on peut comparer Gæthe dont la vie publique se divise également en deux parties caractérisées par le premier et le second Faust, l'une antérieure, l’autre postérieure à 1805, toutes deux d’une durée de trente-deux ans. Les deux vies sont si différentes que la première appartient à

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la génération voltairienne, la seconde à la génération révolutionnaire. On peut encore citer : Aristophane, Sophocle, Cassiodore, Rossini (‘), ete. Supposons qu’un homme vive deux mille ans, et qu'après avoir figuré aux noces de Cana, il assiste aux orgies de Louis XV : ce personnage devrait recommencer sa vie chaque trente ans. Socrate n'aurait pas pu rester le même et continuer ses interrogations pendant trois générations : les disciples de Platon et d’Aristote ne l’auraient pas toléré. Les chrétiens de Constantin l’auraient lapidé, et qu'en ferions-nous maintenant? Pas même un professeur. — Il ne faut pas toujours attribuer la naissance intellectuelle d’un génie à la génération qu'il traverse; parfois il n’a avec elle qu’un rapport matériel. Il y a des génies méconnus dont l’influence est posthume : ils ont devancé leur temps ou contribué à former la génération qui leur succèdera. Leurs découvertes devront attendre une ou plusieurs générations avant d’être reconnues et consacrées, Philosophes, savants, inventeurs sont soumis à la loi des générations. On croit parfois que la philosophie doit être de tous les temps et que, dans son haut magistère, elle ne peut être soumise à la mode ni participer à la vie éphémère de la génération. Qu'est-ce que l’espace, le temps, les atomes, la substance, la matière ont de commun avec les gouvernements d'Athènes, de Sparte, de Berlin ou de Vienne? Pourtant, les éléments les plus impersonnels de la philosophie sont le jouet des révolutions du moment. La naissance de la philosophie grecque coïncide avec la ruine de la religion; ensuite, il faut à

(:) A ces exemples on peut ajouter celui de Bismarck, qui débute dans l'administration en 1834 et meurt en 1898. Sa carrière comprend deux cycles trentenaires dont l’un finit et l’autre commence en 1866 (cf. Mizran, Le Destin de l'Allemagne, pp. 65-67).

Anaxagore une génération pour accomplir son œuvre (456-498); une génération à Socrate (424-400), une à Platon (390-347), une à Aristote (343-322), une à Zénon, Épicure et Pyrrhon (322-264). Et ces cinq générations de philosophes correspondent à cinq gouvernements : la dictature de Périclès, la réaction spartiate, l’hégémonie thébaine, la guerre sacrée qui révèle la suprématie lacédémonienne, enfin le règne d'Alexandre le Grand. Les étapes de la philosophie scolastique sont autant de générations qui correspondent aux changements politiques du xu° au xui° siècle. Même rythme dans l’évolution de la philosophie moderne depuis Descartes jusqu'à Kant.

Les sciences marchent du même pas que la philosophie, et leurs réformes embrassent la durée d’une génération. Ferrari essaie de le prouver par l'histoire sommaire de la médecine, de la chirurgie et de l’astronomie qui est sous la dépendance des libéralités gouvernementales. Les inventions qui paraissent le plus affranchies du temps sont réglées par la loi des générations, témoin la découverte de la vapeur, qui suppose celle du vide. Une génération sépare Torricelli d'Otto de Guéricke; une génération plus tard, Papin trouve la force d'expansion de la vapeur, puis il faut attendre deux générations pour que Watt imagine le condensateur; une génération fut encore nécessaire pour la création du bateau à vapeur par Fulton, une autre pour l'invention de la locomotive.

Parfois Ferrari perd de vue la vie politique; par exemple, il ne montre pas le synchronisme des générations qui ont réalisé la machine à vapeur avec les générations politiques contemporaines. Mais, en général, il s'efforce de lier le mouvement des générations aux mutations politiques. Cela suppose que toutes les générations (religieuses, philosophiques, scientifiques, littéraires,

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artistiques, etc.) marchent du même pas; mais nulle part il ne fournit la preuve de ce postulat. Suivant Ferrari, tout homme appartient à une génération politique, c'est-à-dire que sa vie publique coïncide avec celle d’autres hommes qui, comme lui, défendent un même idéal politique ou servent un même gouvernement. Mais, puisque sans cesse des hommes nouveaux parviennent à la vie active et participent aux affaires publiques, comment discerner une génération d’une autre ? Par Les mutations politiques, répond Ferrari : voilà la clef du système. Tous les hommes actifs, selon qu'ils sont situés en deçà ou en delà d’une mutation, font partie de deux générations distinctes. Le critérium est assez net, mais n’est pas toujours d’une application facile, à cause de la diversité des tempéraments nationaux et des multiples formes de gouvernement (monarchie, république, fédération, etc.). Admettons qu'on puisse triompher de la difficulté : voilà les savants, les artistes, les écrivains, les inventeurs, enrégimentés, de gré ou de force, au service des destinées politiques de leur pays et de l'humanité. La politique mène le monde, sa rotation nivelle tous les individus, et commande le rythme de toutes les fonctions sociales, tel un chef d'orchestre qui dirige un concert.

La théorie de Ferrari n'a pas eu de succès en Italie, à cause de son caractère paradoxal et unilatéral (ce sont les propres expressions de M. Limentani); mais aussi à cause de l’impopularité de l’auteur, due à ses opinions politiques « outrées », et à son ardent amour de la France, qui lui aliénait les sympathies des nationalistes italiens. Dans sa patrie, Ferrari ne compte aucun disciple, et les études qu’on lui a consacrées sont loin d’être impartiales. A sa mort, on aperçut seulement le vide que causait sa disparition, comme ce fut le cas chez nous pour Cournot,

mais on n’alla pas plus loin. Aujourd’hui pourtant, deux jeunes philosophes, MM. L. Limentani et F. Nicoli, travaillent à réhabiliter sa mémoire (‘). En France, sa patrie d'élection, Ferrari ne semble pas avoir éveillé plus d'échos qu’en Italie. Pourtant, il faut rendre à M. Espmas cette justice qu'il avait résumé ses idées avec som dès 1880 (*); mais les historiens français n'ont pas daigné utiliser cette conception.

En effet, les vues de Ferrari sont trop systématiques pour être toujours justes. On se sent assiégé par le doute devant l’érudition de l’auteur, si complaisamment étalée : l'étendue de son savoir est effrayante, ses connaissances bibliographiques et historiques sont immenses. Son enquête porte sur l’histoire universelle, et sur plus de six cents biographies d'hommes célèbres. Quelques cas bien analysés seraient plus significatifs que cent exemples pris au hasard, et l’histoire politique d’un seul pays serait une confirmation suffisante de la thèse. Un homme ne peut tout contrôler, et il faut aller de proche en proche vers la vérité. Mais Ferrari est intrépide : c’est un croyant qu'aucun obstacle n'arrête. IL tranche les plus graves difficultés avec une aisance souveraine. En réalité, il procède par vagues d'enthousiasme, il a des lueurs intuitives plutôt que des raisonnements serrés, appuyés sur des faits précis. Comme le dit M. Espinas, « l'extrême précision elle-même jusqu où la théorie est poussée met le lecteur en défiance contre sa justesse ». Il n’est pas jusqu'au style de Ferrari qui ne choque un esprit habitué à la probité de la langue scientifique.

Pourtant, le silence qui s’est fait autour des idées de

(*) V. le Grundriss d'Ursenwec, Theil II, Band II, S. 366 de l'édition de 4897, et, pour la bibliographie, S. 364.

(*) Dans la Philosophie expérimentale en Italie, pp. 80 à 64.

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