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tiplier seulement par sept pour être transporté dans un monde totalement différent, celui de Gustave-Adolphe, de Cromwell, de Richelieu et du Grand Electeur.. Les transformations sociales ne résultent pas de révolutions violentes et d'éruptions volcaniques, mais de petites différences entre les idées et les habitudes des pères et des enfants : c'est l'accumulation globale de ces différences qu'on appelle l’histoire de la civilisation et de l'humanité. »
L'auteur, qui, jusqu’à ce jour, a présenté la théorie la plus compréhensive des générations humaines est l’historien de langue allemande Ottokar Lorenz. Né à Iglau (Autriche) en 1832, il fut employé aux archives publiques à partir de 1857 et révoqué en 1865 après un procès politique. Il professa à l'Université de Vienne (1860), puis à celle d’Iéna (1885), et c'est dans cette ville qu’il mourut en 1907, âgé de 75 ans. Professionnel de l’histoire et médiéviste, il a écrit une Histoire d'Ottokar IT de Bohème, une Histoire de l'Allemagne aux XIII et XIV® siècles doublée d'une étude des Sources de l’histoire allemande du haut moyen dge, enfin une Histoire de l'Alsace. |
Ses idées sur les générations sont exposées dans deux volumes: Die Geschichtsuwissenschaft in Hauptrichtungen und Aufgaben kritisch crôtert (Berlin 1886) et Léopold von Rantke, die Generationenlehre und der Gechichtsunterricht, deuxième partie de la Geschichtswissenscha ft (Berlin 1891). À vrai dire, la théorie des générations n’occupe qu’une place restreinte dans le premier volume : celui-ci résume les idées de Schlosser, de Dahimann, de Du Bois-Reymond et de Riehl avant de proposer, dans la sixième et dernière parte, un système naturel de périodes historiques. Dans le tome I}, consacré surtout à Ranke, le développement de la théorie des générations est placé cette fois au cœur de l'ouvrage, dans la seconde partie. Les idées de Lorenz
sont parfaitement nettes (‘), mais leur exposition est assez confuse : si on veut en donner un exposé cohérent, il faut remanier le plan adopté par l’auteur et reprendre les choses par le commencement.
’Aphès Lorenz, ses vues sur les générations sont l'aboutissement des recherches historiques de Rauke; mais elles dérivent principalement de ses
propres recherches généalogiques. Lorsqu'on arguait de l'originalité de ses idées, de leur hardiesse aventureuse, Lorenz renvoyait ses lecteurs à Hérodote, à Ranke et à l’'Hérédité de Th. Ribot. Il cite avec complaisance cette page du psychologue français sur le rôle de l’hérédité dans l’histoire comme loi physiologique et psychologique : « Nous venons de courir à travers l'histoire, en notant quelques cas importants d’hérédité mentale, dans des familles d'artistes, de savants, de littérateurs, d'hommes de guerre ou d'hommes d’État. Les considérations de cette nature sont si étrangères à la plupart des historiens (*)}, que leurs ouvrages ne sont que d’un médiocre secours pour les étudier. Peu soucieux de détails indignes de la majesté de l'histoire, ils ont négligé le fait précis, trivial, mais qui en apprend plus long sur un
(t) N ne semble pas qu'il doive quelque chose aux vues de Hegel sur la philosophie de l'histoire, qui se développerait par une série d’oppositions, idée qui a été reprise par Lange dans son Histoire du matérialisme (Y. le: début du o. 4 du I. I).
(*) Lorenz proteste en faveur de Michelet; il aurait pu ajouter les Mémoires du duc de Saint-Simon à qui on a tant reproché sa « manie nobiliaire », mais qui savait le prix du sang et des alliances. Parmi les historiens modernes, je citerai F. Masson comme un de ceux qui attribuent aux généalogies le plus d'importance : « L'histoire est impossible à comprendre, dit-il, sans la connaissance des grandes familles de France, de leurs parentés, de leurs alliances. » (Société des Conférences, 1° avril 494.)
DICHNAC A
caractère que dix pages de choses vagues, Les biographies et les mémoires instruisent mieux, tout en négligeant beaucoup les données physiologiques. Peut-être, un jour, cette façon d'écrire l’histoire sera-t-elle moins dédaignée et moins rare, quand on aura compris que les infiniment petits jouent dans l’évolution de l'humanité, le même rôle latent et incessant que dans l’évolution de la nature; et alors l'histoire, sans négliger l'étude des grands faits et de leur enchainement, ce qui est son but, offrira au psychologue des renseignements nombreux et précis. » Et il ajoutait: « Comme un peuple se perpétue par le moyen de la génération, comme c’est une loi de la nature que le semblable produise le semblable, comme les exceptions à cette loi tendent à s’eflacer à mesure qu'on examine de grandes masses et non des cas particuliers; on voit par des faits palpables comment le caractère national se conserve par l'hérédité et se transmet d’une génération à l'autre (!). »
Mais Lorenz s'abrite surtout derrière l'autorité de Ranke son maître. Il renvoie à sa magistrale histoire, en cite à plusieurs reprises des passages, et fait appel à son témoignage oral. Le deuxième volume est surtout explicite à cet égard. Lorenz reproche à ses critiques de n'avoir pas vu tout ce qu’il doit à Ranke. Il aime à invoquer la conclusion de l'Histoire des peuples Romano- Germains (33° volume des Œuvres complètes de Ranke) d’après laquelle une parfaite connaissance du développement historique résulterait seulement de la considération des actes et des idées des hommes groupés par générations. Mais Ranke, amené par l'étude des faits à concevoir une division nouvelle de l’histoire, et ne sachant comment la réaliser, ne désirait pas qu’on parlât trop de
(*) L‘hérédité psychologique, Paris, 1872, 7° édit., 1902, pp. 119 et 122.
son idée. Lorenz rappelle à ce sujet un entretien qu'il eut avec le maître. Comme il le félicitait d’avoir courageusement exprimé ses idées sur les générations dans son Histoire, Ranke répondit en riant : « Il vaut mieux ne pas en parler. » À quoi Lorenz, devinant son intention, répliqua : « Puisque j'ai une peau plus épaisse que la vôtre justement d’une génération, je devrai en parler au moins une fois. » Ranke avait, en effet, un sentiment très vif de l'opinion contemporaine, qu’il ne voulait pas choquer; aussi parlait-il rarement de ses idées sur le progrès, parce qu'il savait qu'il ne serait pas suivi, mais qu’il ne serait entendu que de ses petits-fils. La publication des cours de Berchtesgaden par Dove (‘) montre pourtant combien sa conviction était arrêtée sur ce point : Lorenz, qui avait si souvent parlé de cette question avec Ranke et qui désirait tant son approbation, en fut luimême étonné. Il se demande si, en 1874, Ranke n'avait pas eu au moins l'intention d’exposer l'histoire universelle par le tableau des générations successives. En effet, Ranke parle de la génération qui marque si fortement le contraste entre le système espagnol-autrichien et le système français de la politique européenne; et il place vers 1515 l'époque de cette rupture. Dans la suite, Lorenz fut conduit par ses propres recherches généalogiques à la solution du problème qui tourmentait tant son maître : 1l découvrit la correspondance entre les générations de l'histoire universelle et les séries généalogiques des familles régnantes. Lorsqu'il publia son premier volume en 1886, il attendait avec curiosité l'opinion de son maître : hélas ! Ranke était mort dans l'intervalle. Lorenz vit dans ce fait une confirmation de l’idée que les histo-
(1) Dove se rallie personnellement à la théorie des générations dans son étude sur l’empereur Guillaume I‘.
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riens contemporains, successeurs immédiats de Ranke, s’éloigneraient du problème des générations, et que seuls les petits-fils du grand historien continueraient sa tâche.
Quoi qu’il en soit, Lorenz est parti, comme Ranke, de la critique des divisions traditionnelles de l’histoire (antiquité, moyen âge et temps modernes). L'examen attentif des faits avait conduit Ranke à la rejeter, parce qu'elle ne cadrait pas avec la marche réelle des événements. Lorenz, à sa suite, proteste contre la méthode ordinaire des historiens qui parlent des événements sans considérer leur support réel, les hommes qui en sont les auteurs. Les événements sont des actes : il faut d’abord se représenter les hommes qui les ont accomplis, et les conditions dans lesquelles ils les ont accomplis. Au lieu de tracer a priori des cadres immenses qu’on subdivise ensuite, il faut suivre le chemin inverse, comme dans les sciences naturelles, c’est-à-dire partir des groupements élémentaires (‘), réunir ensuite ces petites divisions en périodes plus étendues, et arriver finalement aux grandes divisions de l’histoire. D’ordinaire, les historiens s'élèvent à des généralités qui nous éloignent des faits concrets. Ils écrivent l’histoire comme si elle n'avait pas eu pour acteurs des hommes sentants, pensants et agissants ; ou bien, ils considèrent les événements comme des choses détachées et presque mortes. À la manière vivante des vieux chroniqueurs, s’est substitué peu à peu un genre abstrait : bientôt l’histoire des idées a masqué celle des hommes. Les historiens en sont arrivés à dédaigner non seulement les naissances et les mariages, mais à raconter les événements comme s'ils s'étaient passés dans la lune.
(:) Dans l’enseignement de l’histoire, Marcel Prévost (Lettres à Françoise maman, pp. 276 et 277) recommande aussi de partir de l'observation des âges réels. Mais son point de départ est le « siècle vivant » (centenaire), non la génération active.
MENTRÉ 10
Les faits historiques sont des résultantes de l'activité humaine : il faut donc partir des qualités des individus pour comprendre leurs idées et leur influence. L'objet propre de l’histoire, c’est l’homme dans ses rapports avec ses contemporains, ses prédécesseurs el ses successeurs. En admettant un fonds commun chez tous les hommes et chez tous les individus appartenant à la même race (fonds qui doit être déterminé par le psychologue et l’anthropologiste), les différences entre les hommes résultent surtout de leur position dans le temps. Mais comment atteindre ces changements dans la durée ? Par l'étude des généalogies. L'homme historique est un produit de sa généalogie par rapport à la masse de ses contemporains.
L'histoire n’a jamais fait complètement abstraction des générations ; mais il y a loin de la notion de filiation à la distinction des générations d’après leurs caractères naturels. En général, l'historien se contente d’une théorie des généalogies individuelles ; encore cette science atteintelle à peine le niveau des études sur les chevaux et les chiens : les maîtres de la généalogie commettent euxmêmes des erreurs grossières (‘). Pourtant, cette science est le vrai fondement de l’histoire, et, comme telle, elle est appelée à un grand développement. Elle ne doit pas se borner à étudier les origines et la transmission des
€) Hopf à réuni d'immenses collections de faits sans avoir remarqué l'influence des mères. On croirait que les livres allemands d’histoire ont été écrits par des célibataires qui ne voient dans la femme qu’un sujet d'études piquantes. La pratique des généalogies révèle le rôle considérable de la femme dans l'histoire. Cependant le généalogiste ne peut pas compter les générations par les mères : le mariage des femmes est plus précoce et leurs générations sont plus courtes et plus irrégulières. Il n’est pas rare qu’une femme voie trois générations successives, elle peut même voir ses arrière-petites-filles devenir mères, tandis qu'un homme ne voit jamais les fils de ses petits-fils arriver à l’âge d'hommes. Donc, il faut partir des pères et compter seulement les fils. Cependant, on doit tenir compte aussi des filles qui servent d’intermédiaires dans le passage du père au gendre.
qualités physiques, mais aussi des qualités morales. A dire vrai, il n’est aucun changement sérieux dans l'histoire qui ne füt pas explicable généalogiquement, si l’on possédait des renseignements suffisants : l’histoire des idées relève de la généalogie comme celle des hommes et des institutions. Lorenz déclare qu’il n'aurait jamais eu l'idée d'accorder une telle importance au lit nuptial, s’il n'avait pas été souvent frappé par les régularités que présentent les arbres généalogiques. Il regrette que l'étude des généalogies ne soit ni assez répandue ni assez méthodique, et que les instruments de travail soient si imparfaits : on manque encore d'un bon manuel généalogique (‘). Celui qui n’a pas eu le temps d'étudier chaque page d’un atlas généalogique de haut en bas, puis de bas en haut au moins pendant une heure, écrit-il, celui-là ne doit pas prendre part à la discussion. On peut commencer utilement cet exercice par l’étude de l’A/manach de Gotha, d'autant plus que celui qui ne le connaît pas parfaitement ignore tout de l’histoire contemporaine.
La science généalogique convenablement orientée permettra de fonder la doctrine des générations. Car, puisqu’il est impossible de qualifier la masse des hommes d’une génération, on en est réduit à la généalogie de l'individu : en s’élevant à l’idée d’une génération, on généralise une loi vérifiée sur l'individu, puisque dans le domaine de l’histoire on ne compte plus par généalogies, mais par générations. Malgré ce pêle-mêle, ne pourrait-on obtenir historiquement une loi généalogique principale dans la succession des générations et de leurs changements? Si l'on réussit à prouver {a concordance
(*) Pour combler cette lacune, Lorenz publia en 1898 un Lehrbuch der Genealogie où les eugénistes trouveront à puiser. Lorenz y distingue l'arbre généalogique (Stammbaum) et le tableau généalogique (Ahnentafel).
du développement historique avec le développement généalogique, il n’est pas douteux qu'on sera tombé sur un principe naturel de division. La thèse n’est pas nouvelle, elle est même très vieille, mais on n’a pas su en tirer parti, et les historiens modernes ne sont guère plus avancés sur ce point qu'Hérodote. On admet généralement que le progrès résulte du renouvellement des générations : il ne s’agit que d'appliquer méthodiquement cette idée, et de montrer ce que chaque génération reçoit de la précédente en le corrigeant, et ce qu'elle transmet à la suivante. A cet égard, la lecture de Rümelin peut être utile, malgré ses erreurs. Du Bois-Reymond fit un jour remarquer que la division de l'histoire par siècles est des plus grossières, car il n’y a nul rapport entre la succession des faits et la numération décimale ou les &ix doigts de la main. C'était oublier la vieille observation qu’un siècle est une file de trois générations. L'accord de la numération décimale avec la loi des trois générations est purement fortuit. Mais une durée de cent ans n’est pas seulement une puissance de dix, c'est l'expression formelle de trois générations, l’idée que trois âges d'hommes se sont passés. Les hommes qui ont vu trois générations ont toujours été entourés de respect : les chroniqueurs, depuis Homère, les ont souvent signalés. Chacun doit espérer vivre encore dans la génération qui lui succédera; mais l’homme dont le souvenir survit à trois générations doit avoir fait quelque chose d'extraotrdinaire. On a donc raison de célébrer les centenaires. Cent ans n'auraient pas une moindre importance pour nous si les peuples civilisés avaient adopté la numéra tion duodécimale. De fait, il est difficile de dire quel système a précédé l’autre : de la numération décimale ou du comput par générations; c’est probablement ce dernier, si l'on songe aux généalogies bibliques. L'im-