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L'E STATE CET L'HYPOTHÈSE

tions, dureront autant que lui, si son règne est normal; ils dureront plus que lui, si son règne est abrégé; ils seront remplacés par des hommes nouveaux, si son règne se prolonge au delà des limites naturelles. Le changement du roi s'accompagne rarement du renouvellement complet de son personnel et de sa maison. Si le nouveau prince est trop jeune, il est guidé par les conseillers du règne précédent qu'il a le désir de remplacer, il ne s'affranchit que progressivement de la tutelle paternelle ou maternelle, et la régence prolonge l’état de choses antérieur. Puis, les survivants du règne disparu ne figureront bientôt plus à la cour qu’à titre de personnages décoratifs. Si le souverain arrive au bon moment, il peut avoir un règne glorieux quand il a des qualités personnelles et qu'il sait découvrir le mérite : après quelques hésitations, il liquide les représentants du passé, et groupe autour de lui une équipe de ministres qui suivront les vicissitudes de sa fortune. Mais les dirigeants ne sont pas éternels : la fraction dirigeante subit des rajeunissements partiels et se trouve renouvelée au bout d’une trentaine d'années. Les écarts à la règle (départs prématurés ou carrières exceptionnellement longues) sont nivelés par le cours des choses qui remplace automatiquement les hommes. Au bout d’une génération, ces ministres seront usés, et ils auront des successeurs qui, à leur tour, ne pourront durer que dans la mesure où ils répondront aux aspirations de la nouvelle génération. Mais leur choix, fait par un vieillard nécessairement rétrograde, est d'ordinaire moins heureux que le premier, et, si le maître s’obstine à durer, la fin de son règne sera marquée par une réaction violente. Toutes les régences sont des époques de confusion et de révoltes : elles achèvent ou liquident une œuvre, et elles en commencent une nouvelle: elles se conforment à la règle universelle de l'opposition des générations succes-

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sives. D’instinct, la nation qui s’est ressaisie corrige les effets d’une tyrannie prolongée.

Les grands règnes coïncident avec la venue d'une nouvelle génération aux besoins de laquelle ils s'adaptent exactement. Tel fut le règne personnel de Louis XIV, au moins dans sa première partie, où il sut réunir en un faisceau toutes Les forces vives de la nation. Le jeune souverain avait une haute opinion de son méfier de roi. Intelligent et énergique, il commence par liquider le passé dans la personne des amis de Mazarin et notamment de Fouquet. Il inaugure une politique exclusivement française, et choisit pour ministre principal Colbert. Puis il s'entoure de généraux et de diplomates actifs, et il encourage les représentants les plus éminents de sa génération : savants, artistes, écrivains. Tant que dura cette

génération brillante dont il était l'âme, parce qu'il en était

lui-même, par ses dons naturels et par sa puissance d’assimilation, un des exemplaires les plus remarquables, son règne fut glorieux au dehors et prospère au dedans. Mais en 1683 survient la mort de Marie-Thérèse d’Autriche et de Colbert : M"° de Maintenon et Louvois vont leur succéder. Alors commence une nouvelle période, présidée par une nouvelle équipe de ministres. Louis XIV vieillissant se laisse de plus en plus dominer par son entourage qui ne représente plus la génération contemporaine, et par la bigoterie de M"*° de Maintenon; il cède à sa passion des conquêtes et des constructions; en 1685 il révoque l'édit de Nantes, et bientôt les deuils et Les revers viendront s'ajouter aux embarras intérieurs. Le mécontentement public grandit, et les projets de réforme se multiplient, tandis que l’aveuglement du monarque augmente avec les ans. Quand il se décide enfin à mourir, sa mort est le signal d’une délivrance, et le peuple de Paris couvre de boue le cercueil du Roi-Soleil. Alors la

cour se venge de la longue contrainte qu’elle a subie, en se ruant dans les plaisirs, et l’arrière-petit-fils de Louis XIV sera corrompu avant d’avoir l’âge de régner.

Louis XIV adulte fut un souverain accompli (‘), parce qu'il dirigeait sa génération. Mais bientôt cette génération fit place à une autre qui exigeait de nouveaux conducteurs. Louis XIV vieilli ne sut pas les choisir, parce qu'il ne sut pas discerner le besoin de nouveautés qu'éprouvait le pays. Il n’eut pas la souplesse d’un Voltaire ou d'un Victor Hugo qui surent garder le sceptre de la royauté littéraire durant deux générations consécutives, parce qu'ils eurent le talent de changer au bon moment pour suivre le mouvement de leur siècle,

La suite des règnes ne scande donc qu'en apparence le rythme de la vie nationale : sous ces coupures artificielles, l'historien doit discerner les divisions naturelles. Le monarque le plus absolu ne dirige pas la nation; il est dirigé

par elle. Son rôle (rôle de premier ordre, il est vrai) est

de choisir les représentants authentiques de la nation, les maîtres politiques de l'heure. Ce qui compte en réalité, c’est la portion active du pays, et l'entourage du roi doit refléter l'esprit de cette génération, si le souverain ne veut pas faillir à sa mission et exposer la nation au désordre. Le roi est le centre d'un groupe qui partage ses aspirations. L'activité du groupe commande la vie politique du pays, et son action est d'autant plus féconde qu’elle représente plus fidèlement les tendances de l’époque : il est également dangereux pour un gouvernement de retarder ou d'avancer sur l'heure de la nation.

(:) L'éloge de Louis XIV qui termine le chapitre du Souverain dans les Caractères est plus d’un connaisseur que d’un courtisan : nul ne fut moins courtisan que La Bruyère ! — Le règne de Louis XIV n’est pas un « faux sommet » de notre histoire; mais Louis XIV, qui sut dépenser le capital amassé par ses prédécesseurs, ne sut pas constituer les réserves de l'avenir.

Mais, puisque la politique elle-même dépend des variaions de l'esprit public, elle ne dirige pas l’histoire : ce sont ces variations collectives qu'il faut atteindre, si l’on veut tomber sur les jointures du mouvement historique. Le pur raisonnement est impuissant à trancher le problème, qui est surtout du ressort de l'historien. Et l’historien, à son tour, a besoin d’être guidé par le sociologue.

Nous avons établi que la génération est un cadre imposé par la nature à la société comme à la famille. Mais, si le contraste des générations est très apparent dans la famille qui se développe par poussées périodiques, il est masqué dans la société par l’afflux incessant des hommes et par la complexité des échanges sociaux. IL semble que, pour le mettre en lumière, il faille adopter un point de départ arbitraire (‘), et, par suite, simplifier l’évolution historique jusqu’à la mutiler. Dans ce cas, on pourrait toujours objecter qu’en partant d’une date quelconque on obtiendrait des divisions également plausibles, et quil y à autant de systèmes de générations que de groupements d'années par trentaines. La question est précisément de savoir si, parmi les combinaisons possibles, il n'en est pas une qui s'impose par sa justesse, et qui introduit dans l’évolution historique des coupures naturelles.

Sans vouloir empiéter sur la tâche des historiens, nous allons essayer de découvrir le critère objectif de la génération historique. Et nous n’hésiterons pas à reproduire la marche incertaine de notre esprit, parce que ses détours mêmes seront instructifs et nous mèneront indirectement au but.

(2) Dans certains cas privilégiés, le zéro absolu est fourni par la date de la fondation d’un organisme nouveau (ordre religieux, institut scientifique, académie, etc.). Mais l’histoire d’une institution n’explique pas l’histoire de toute la société.

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a société la plus rudimentaire, celle qui résulte par exemple de l'association de plusieurs familles, offre déjà une prodigieuse complexité. Pour percevoir

le rythme véritable des générations au sein des sociétés, il faut peut-être les décomposer en leurs éléments fondamentaux. Dans ce but, nous envisagerons les sociétés progressives les plus évoluées, où les fonctions, étant dissociées, apparaissent plus nettement.

Bornons-nous à indiquer ici une distinction que nous estimons capitale entre les institutions (‘) et les séries (*). Les sociétés civilisées présentent deux sortes d'organismes qui s'opposent par tous leurs caractères. D'une part, les institutions sont de grands corps permanents, essentiellement traditionalistes ou conservateurs, qui plient l’activité des adultes à des règles générales établies d'avance. D'autre part, les séries sont des groupements volontaires assez restreints, mais essentiellement novateurs, qui se réduisent parfois à une chaîne d'individus n'ayant de commun que le lien spirituel. En d’autres termes, chaque organisme a deux aspects: l’âme et le corps; or, dans l'institution, le corps domine l'âme au point de l’étouffer; dans la série, le corps est subordonné et l’âme souveraine.

Institutions et séries remplissent, chacune à leur manière, des fonctions sociales. Les unes et les autres se sont

(:) P. Lacowse (De l'histoire comme science) donne de l'institution une définition beaucoup trop vague : l’institutionnel, dit-il, est « ce qui se répète ».

dx Ce terme est employé notamment par Lévy-Brühl (La morale et la he en p. 86 en note). Mais Lévy-Brühl confond l’institutionnel et le sériel.

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organisées lentement sous la pression des besoins sociaux. Mais certaines institutions ont devancé les séries et s’imposent par leur caractère antique et officiel. Les institutions s’étalent pour ainsi dire dans l’espace, elles ont un substrat matériel sans cesse élargi et remanié. Une 2nstitution embrasse des choses, des hommes et des actes. C’est un groupement durable d'hommes dont la tâche collective est définie, dont le choix, l'avancement et les rapports hiérarchiques sont fixés par des lois ou des coutumes, dont les heures de travail et les réunions sont établies par des règlements ou des usages. Ces hommes s’assemblent dans des locaux appropriés, garnis de meubles spéciaux, pourvus d'instruments, d'outils et d’un matériel convenables. Enfin ils font des gestes traditionnels, ils sont soumis à des rites, ils observent des pratiques codifiées. À un degré plus avancé, ils ont des organes communs et des périodiques collectifs. Par exemple, Les institutions

pédagogiques comprennent le personnel enseignant avec les lois qui le régissent, les écoles et le matériel scolaire, les livres classiques, les programmes et les méthodes, sans compter les revues pédagogiques. Les institutions juridiques comprennent les magistrats et les gendarmes, les tribunaux et Les prisons, les codes et les recueils de jurisprudence; Les institutions économiques se traduisent par les banques et les bourses; les marchés et les foires, la monnaie et les instruments d'échange. Si, au lieu de se placer au point de vue statique, on envisage l’évolution dynamique des institutions, on peut distinguer avec Wilbois (‘) dans leur corps social trois éléments principaux : leurs organes essentiels ; leurs organes accessoires constitués par les survivances; enfin leurs formes adap-

(:) Devoir et Durée, p. 217. Son analyse de l'invention sociale s'applique - aux grandes institutions.

tées aux besoins du moment. Mais ces grands corps changent avec une extrême lenteur, résistent avec ténacité aux causes d’altération ou de destruction, et retardent sur ’évolution des esprits libres, à proportion de leur ancienneté, C’est à eux surtout que s'applique le mot célèbre d'A. Comte : la société se compose de plus de morts que de vivants.

À côté des institutions permanentes, cristallisées et organisées, existent des séries mobiles et capricieuses, dont la vie est parfois interrompue ou ralentie, et dont le déterminisme interne l'emporte sur les influences externes. Ici, rien d’administratif et de figé, mais une coopération libre d'hommes de bonne volonté, un échange gratuit de services, un recrutement intermittent et électif dans tous les rangs de la société, des groupements instables et des organes éphémères : cénacles privés et revues de jeunes. Au lieu d’une discipline subie et d’un ensemble concerté, un effort dispersé de travailleurs unis par l’admiration mutuelle et guidés par l'amour commun de l’utile, du vrai ou du beau. Qui donc a parlé le premier d'organiser le travail de l'humanité? Cette organisation existe depuis longtemps pour les métiers manuels et pour les professions libérales qui offrent le même caractère de nécessité; elle ne doit pas exister pour les activités de luxe qui se déploient dans la liberté, et qu’une réglementation extérieure ne pourrait qu'opprimer. Une série est essentiellement fluide et souple ; elle est toujours en voie de devenir, ne se fixe que transitoirement, et progresse surtout par le jeu spontané de la critique individuelle.

IL n'entre pas dans notre plan de dresser une classification détaillée des institutions publiques, malgré l'utilité de ce travail pour l'historien et le sociologue. Bornonsnous à confronter quelques essais récents qui n’ont rien de systématique : ceux de Xénopol dans ses Principes fon-

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damentaux de l'histoire, de P. Lacombe dans l'Histoire comme science, de G. Renard dans la Méthode scientifique de l’histoire littéraire et de Durkheim dans l'Année sociologique (!). On en jugera par le tableau suivant :

P. LAcoMBE G. Renarp XÉNoPOL Durkaeim

Institutions ou faits :

économiques (4) économiques (1) économiques (1) économiques (4)

familiaux (2) familiaux (4)

moraux et juri- ( moraux (1) moraux (4) moraux (2) diques (3) juridiques (3) juridiques (5) juridiques (3)

honorifiques (4)

mondains (5) mondains (5)

politiques et sociaux (2) artistiques et artistiques (6) littéraires (1) littéraires (7) scientifiques (8) scientifiques (8) scientifiques (8) religieux (9) religieux (6) religieux (3) religieux (À) pédagogiques (10)

politiques (6) politiques (2)

arlistiques (9) esthétiques (6)

linguistiques (3)

Divisions communes à tous : économique, moral, juridique, artistique et religieux ; — à trois : polifique et scientifique (l’omission de M. Durkheim ne marque sans doute qu’un état de sa pensée); — à deux : familial et mondain; — à un : honorifique, pédagogique et linguistique.

Nous aurions pu faire figurer dans notre tableau les classifications parallèles de Cournot et de H. Berr dans sa Synthèse en histoire. Mais ces deux auteurs répugnent à admettre une classification rectiligne, parce qu'ils sont

(:) Durkheim résume ses conclusions dans Sociologie et Sciences sociales, qui est un chapitre du livre des Méthodes, p. 326. — Les numéros du tableau indiquent l’ordre dans lequel ces auteurs énumèrent les institutions.

frappés par le mélange intime de l’individuel et du social dans la réalité historique. De même que Lacombe distinguait déjà l’institutionnel et l’accidentel (innovation), le collectif et l'individuel, H. Berr distingue la civilisation qui est une somme de connaissances individuelles et la vie d’une société qui est une synthèse d'éléments spécifiquement sociaux; il discerne, en passant, « la pression sociale de la coopération rationnelle qui s'établit entre individus successifs et contemporains », et il conclut que « la société et l'individu, au point de vue mental, sont à la fois en opposition, virtuelle ou effective, et en relation intime ». Mais sa classification, souvent subtile, n’est pas toujours claire. De son côté, Cournot sépare avec soin dans le social l’organique du mécanique. A l'origine, les sociétés sont soumises aux forces instinctives et vitales; puis vient le règne de l’idée qui leur impose une forme et tend à les régulariser. « Les sociétés, dit-il, comportent en certaines choses le progrès indéfini et, moyennant certaines circonstances favorables, une durée indéfinie. » Les éléments affranchis de la loi des âges ont une fixité de principes et de règles incompatibles avec les phases du mouvement vital. Il y a un ordre de faits sociaux qui tend à relever des principes ou des idées purement rationnelles et qui se ramène à une sorte de mécanique ou de

physique des sociétés humaines, gouvernée par la mé- :

thode, la logique et le calcul. De plus en plus, l’administration des intérêts sociaux devient indépendante des formes politiques. La civilisation progressive est le triomphe des principes rationnels et généraux sur l'énergie et les qualités propres de l'être vivant. Sur cette thèse capitale, Cournot n’a jamais varié : elle lui a été inspirée sans doute par ses études juridiques et surtout économiques (Les Principes mathématiques de la théorie des richesses sont de 1838), elle est formulée dans les Souve-

mirs (1859) et développée principalement dans le 7raité (1861) (').

La distinction des institutions et des séries éclaire à la fois la pensée de Cournot et celle de Berr. Elle fait le départ entre l'individuel et le social qui coexistent au sein des sociétés : dans l'institution il y a plus de social, dans la série plus d’individuel.

Il nous reste à prouver la réalité des séries ou files d'individus et d'œuvres, pourvues accidentellement d’organes transitoires. Les séries sont essentiellement créatrices, mais elles sont créatrices à l'extrémité d’une lignée dont l'histoire est régie par un déterminisme interne. Les hommes qui font partie d’une série et les œuvres qu'ils élaborent sont fonctions du moment, de la date de leur apparition (°). C’est l’idée que Taine avait entrevue et que Brunetière (*) a mise en pleine lumière à propos des genres littéraires. « Chaque poète, écrit Th. de Banville, vient à son heure, pour remplir une mission ‘définie d'avance et à laquelle ni les circonstances ni lui ne peuvent rien changer. Les uns, et ceux-là sont les heureux entre tous, ont été élus pour achever les poèmes définitifs et durables; d’autres n'apparaissent que pour préparer la venue de ceux qui suivront, et nul travail humain

(:) $ 330 et S 454.

(2) « L'influence du moment, c’est le poids dont pèsent en tout temps sur l’œuvre littéraire les œuvres du même genre qui l'ont elle-même précédée dans l’histoire. C’est ainsi qu'avant toute autre influence peut-être, la forme de la tragédie de Racine était prédéterminée par la forme de la tragédie de Corneille, et qu'avant d’être la tragédie de Racine, il était comme arrêté qu'elle serait autre chose que la tragédie de Corneille, » (Brunerière : Époques du Théâtre français, p. 364.) L'influence du moment se combine d’ailleurs à celle de l'individu qui modifie le milieu, et contribue à déterminer le moment suivant.

() L'œuvre de Brunetière a une âme scientifique qui à été généralement méconnue : on n’a voulu voir dans sa critique que les excès du darwinisme ou l’abus du dogmatisme, mais elle témoigne aussi d’un sens très pénétrant de l’évolution historique.

ne modifierait cet ordre providentiel. La poésie de Ronsard et de du Bellay ne pouvait pas plus donner les résultats définitifs que le Drame réalise au xvu° siècle ou l’Ode au xx°, que la monarchie de Charles IX ne pouvait être celle de Louis XIV. Les faits de l’histoire littéraire s’enchaînent aussi impérieusement que les faits de l’histoire politique (‘).» Les séries littéraires ont, dans le consensus social, une vie propre et relativement autonome qui enchaîne toute leur histoire ; elles portent l'empreinte des événements, sans être sous leur dépendance; elles s’assimilent les données sociales plutôt qu’elles ne les subissent. Leur cours est seulement ralenti, accéléré ou dévié par l’apparition de fortes personnalités et par la pression des incidences historiques, sans que le goût collectif en soit transformé.

L'histoire de la lanque musicale (>) nous offre un bel exemple de série continue. et progressive. Au moyen âge, la notation neumatique sous la forme ponctuée, puis la notation sur portée se substituent peu à peu à la notation alphabétique (*). Cette œuvre collective, dit F. Van Langenhove, « est une œuvre du temps. Chacune des étapes de son évolution a été déterminée par l'obligation où l’on s’est trouvé d'imaginer des dispositifs pouvant éviter des confusions et des difficultés nées des perfectionnements mêmes que l'on venait d'apporter. Le progrès réalisé suscitait des complications nouvelles qui, à leur tour, suscitaient des progrès nouveaux. La pression des nécessités orientait les inventions, et celles-ci obéissaient à cette marche continue bien plus qu'elles ne la dirigeaient. »

(1) Pierre de Ronsard, appendice au Petit traité de Poésie française,

() Y. le livre d'H. Eumanuez, résumé dans les Archives sociologiques de Waxweiler, n° 19, 312, surtout pp. 359 à 363. a

() La notation chiffrée de J.-J. Rousseau et de ses successeurs est donc une régression qui répond à des exigences musicales élémentaires.

La chaîne des inventions n'est pas toujours rigoureusement unilinéaire : il y a des tâtonnements, des écarts, des bifurcations ; une même série peut donner naissance à plusieurs autres. La série des instruments de musique est plus capricieuse que celle de la notation musicale ; elle a ses époques de progrès marqués, ses périodes d'adaptations et ses temps d’arrêt, et elle suit au moins deux directions divergentes. L'histoire de la machine à vapeur est encore plus complexe, mais elle se conforme au même schème fondamental. L'école hollandaise de peintres du xvn” siècle est une autre série remarquable. IL faut lire son histoire dans Les Maîtres d'autrefois, de Fromentin (‘). L'art hollandais vint au monde avec le peuple hollandais ; il naît avec la nation elle-même (la Révolution date de 1609), «comme la vive et naturelle efflorescence d’un peuple heureux de vivre et pressé de se connaître ». On assiste à une étonnante poussée de peintres sur ce petit espace; en trente ans au plus il en sort partout à la fois. Deux seulement ont devancé l’heure, ce sont : Van Goyen, né en 1596, et Wynants, né en 1600. Ils ont profité des tentatives en tous sens qui les avaient précédés. Dès Le début du siècle, ils « avaient fixé certaines lois. Les leçons s'étaient transmises de maîtres à élèves et pendant cent ans, sans nul écart, ils ont vécu sur ce fonds-là. » De Cuyp (1605) à Adrian Van de Velde (1639), le dernier de tous, en passant par Rembrandt (1608) et Ruysdaël (1630), pour ne nommer que les plus célèbres, toute la lignée s’est inspirée des mêmes traditions. L'année même où naquit Adrian Van de Velde, ce rejeton tardif, « Rembrandt avait trente ans, et en prenant pour date centrale l’année qui vit paraître la Leçon d'anatomie (1632), vous constaterez que vingt-trois ans

(:) Pp. 163 et sq.

après la reconnaissance officielle des Provinces-Unies, et à part quelques retardataires, l’école hollandaise atteignait son premier épanouissement, » Tout en étant diverse, elle sut rester pleinement une.

Toutes les séries n’ont pas la même continuité ; certaines ont leurs intermittences et leurs étranglements, comme des colliers de grains qui tantôt se pressent et tantôt s'espacent. Plus discontinue que l'institution, la série évolue aussi plus rapidement sous l'influence d'un principe interne d'innovation; elle est soulevée par une sorte d’élan vital. C’est une œuvre de solidarité volontaire, dans le temps et dans l’espace, qui groupe des individus parfois nombreux, mais le plus souvent clairsemés. Elle n'intéresse qu’un nombre limité, une élite de créateurs, et un public un peu plus étendu d'amateurs. Ici, elle n'embrasse qu’un ilot restreint; là, elle déborde les groupements politiques, linguistiques, religieux, et elle s'étend sur toute l'humanité pensante. A elle revient l'honneur de tous les progrès dont bénéficient les peuples : elle est le levain qui gonfle la pâte de l’humanité !

L'existence des séries soulève deux problèmes principaux : 1° quels sont les rapports des séries avec les institutions ; 2° peut-on dénombrer et classer les séries, c'est-àdire préciser les rapports qu'elles soutiennent entre elles ? Examinons brièvement ces deux problèmes connexes.

Les séries sont toujours en avance sur les institutions similaires et même sur les organismes émanés d'elles. Mais elles s'entr'aident mutuellement, bien qu’elles paraissent souvent se combattre. L'institutionnel se traduit par des œuvres collectives, le sériel par des œuvres individuelles : «Onn'a guère vu jusqu'à présent, dit La Bruyère, un chef-d'œuvre d'esprit qui soit l'ouvrage de plusieurs. » Mais le sériel s'appuie sur l’institutionnel, et l'institutionnel est alimenté par le sériel, quand il ne prend pas

sa source en lui. On peut lui appliquer ce que Pierre Janet dit de l’idée dans l'individu : « Une idée est une fonction quicommence, une fonction est une idée de nos ancêtres qui a vieilli (:). » Le sériel est de l’institutionnel à l’état diffus, l'institutionnel est du sériel organisé et consolidé. D'abord, les séries qui durent se créent des organismes transitoires et déposent Le long du temps des institutions dont quelques-unes ont l'éclat et la solidité des institutions primitives. Les Académies, les salons d'art périodiques, les établissements privés, ont une existence intermédiaire entre celle des cénacles ou groupements accidentels et celle des grandes institutions sociales. Les idées les plus neuves plongent leurs racines dans une longue tradition dont il est impossible d'évaluer les apports, et ces apports parviennent à l'individu par les canaux les plus divers et par les entrecroisements d’influences qui composent l’atmo- - sphère spirituelle d’une époque. Pour grandir et se fortifier, ces idées ont à lutter contre les résistances des vieillards, contre les institutions qui ont la garde des traditions. Leur application dépend du concours des forces organisées, et leur propagation se fait par les milieux préeristants : M. Millioud a bien montré ce rôle des organismes sociaux dans la vulgarisation des idées (:). « Partout et toujours, dit-il, le groupement des hommes précède la propagation de l’idée : on commence par s’'enrôler dans un parti, plus tard on adhère à un programme. Par exemple, les milieux scientifiques comprennent dans l’antiquité les écoles des philosophes, au moyen âge les Universités et les couvents, de nos jours des institutions nombreuses et variées : Sociétéroyale de Londres, Académie des Sciences de Paris, Académie de Berlin, Corps savants,

(:) Névroses, p. 81.

€) Dans la Revue philosophique d'août 1910.

associations de spécialistes, congrès, sociétés Libres, hautes écoles, ete. La ligne de propagation d’uneidée passe par des collectivités organisées, soit officielles, soit privées, dont les formes varient selon les époques et les régions. » Leur action est à la fois modératrice et impulsive. Ajoutons que la propagation des idées est facilitée par des groupements nouveaux de contemporains (comme les écoles littéraires) et qu’elle doit parfois attendre la disparition d’une ou deux générations trop peu clairvoyantes.

À côté et au sein même des institutions établies courent des séries libres qui les vivifient. Ces séries débordent les institutions : elles englobent des esprits indépendants et quelquefois des fonctionnaires attachés à ces institutions. Mais, en tant que novateurs, ceux-ci font partie d'une autre tradition ; ils forment avec les esprits congénères un groupement spontané, plus spirituel que matériel, où l’affinité des âmes tient lieu de règlements. Ordinairement, les progrès d’une institution lui viennent du dehors : la médecine a été renouvelée par L. Pasteur, un chercheur libre, qui rencontra dans le corps médical et dans l’Académie de médecine des détracteurs acharnés. Seulement, les hommes du métier sont nécessaires pour mettre au point les nouveautés, les adapter aux circonstances et les insérer dans un ensemble harmonieux. L'art militaire a été souvent bouleversé par les recherches des chimistes et des inventeurs. Analysant le livre d'E. Psichari intitulé L'appel des armes, G. Lanson en exprime ainsi l’idée génératrice qui lui paraît très sensée : « IL y a un esprit militaire comme il y à un esprit scientifique. Dans l'unité d'une nation, des mentalités spéciales correspondent à la diversité des fonctions sociales (). L'esprit militaire est nécessaire à une

É (:) C'est ce que Millioud appelle la division des fonctions mentales dans Crise actuelle de la morale (Wissen und Leben, 15 mai 1908, pp. 101 à 103).

armée. Pour que l’armée soit un instrument efficace au sein de la nation, il faut qu’elle soit autre chose qu’une réunion de citoyens en armes; il faut qu’un certain nombre d'hommes, officiers et soldats de profession et de goût, y déposent un ferment d'énergie guerrière ; il faut, en un mot, dans une armée, des militaires : c’est par eux que la nation armée sera autre chose qu’une garde nationale (1). » Cette constatation importante de l’éminent critique doit être complétée. L'armée est pour les sociétés organisées une institution indispensable, qui fut d’abordintermittente avant de devenir permanente ; en tant qu’institution, elle doit reposer sur des hommes de métier, mercenaires entrainés ou militaires de vocation. Mais, pour être vivante, elle doit aussi utiliser les services de techniciens, qui ne font pas nécessairement partie de l’armée ou qui n’en font partie qu’accidentellement. L'esprit militaire ne consiste pas uniquement « dans un certain goût d'aventure, de péril et de gloire » ; il est alimenté par des séries collatérales et servi par des esprits indépendants.

Les séries sont plus nombreuses que les institutions : leur nombre est même indéterminé; il varie avec Les pays et les époques, il augmente avec la complexité des sociétés. Cependant, il est des séries plus fondamentales et plus étendues que les autres, telles les séries d’inventions linguistiques, techniques, morales, juridiques, religieuses qui courent le long des institutions, et qui finissent par s’incorporer à leur existence. D'autres séries apparaissent plus tardivement : ce sont la philosophie, les sciences et les beaux-arts. Chacune de ces dénominations recouvre d’ailleurs une multiplicité de séries parallèles, coordonnées ou hiérarchisées. Aïnsi l’art embrasse l’architecture, la sculpture et les arts décoratifs, la peinture, la

(:) Gtra les idées de Jean Jaurès.

musique, la littérature. La littérature elle-même comprend des productions en vers et en prose : en poésie, il y a les genres lyrique, épique, satirique, etc.; en prose, le roman, l’histoire, la critique, etc. Le genre dramatique et le genre oratoire doivent être mis à part, car ils ne se manifestent qu'’accessoirement par le livre : les pièces sont destinées à être représentées, et les discours à être entendus. Un même art peut aussi englober plusieurs séries : il y a plusieurs écoles en peinture, et chacune d'elles figure une tradition vivante. Telle série d'abord modeste se scinde en deux, trois ou quatre rameaux, comme un arbre qui étale ses branches. IL y a autant de séries possibles que de directions de la pensée vers la beauté, la vérité, l'utilité. Ces séries ne suivent pas un cours rectiligne, mais s’entrecroisent et s’amalgament à l'instar des lignées d'hommes. Certaines se démembrent tandis que d’autres fusionnent entre elles ou disparaissent. Il se produit des remaniements continuels dans le tableau des séries (!) : la classification des sciences varie d’une époque à l’autre, le nombre des académies augmente et leur distribution intérieure se modifie. Considérons par exemple les sciences de la vie. « Les divergences d'objet, de méthode et de principes qui éloignent la physique de la chimie, écrit L. Blaringhem, ne tarderont pas à apparaître dans les sciences naturelles, dès qu’on aura nettement distingué dans Les êtres vivants le continu du discontinu (l’hérédité du transformisme). C’est ce vers quoi tendent les nouvelles générations de biologistes, et l’ancienne répartition en zoologistes et en botanistes paraît devoir s’atténuer, tandis que se différencient nettement la

() Un classement rationnel des livres et des maisons d'édition fournirait un dénombrement provisoire, à peu près complet, des séries existantes : le livre, c’est la nouveauté fixée susceptible de se propager imitativement.

biométrique et la génétique, physique et chimie des êtres organisés (!). »

On peut diviser les séries en deux groupes : les séries progressives et les séries alternantes. Les séries progressives sont celles dont les acquisitions sont à peu près définitives et s'ajoutent les unes aux autres pour composer le capital de la civilisation, telles les découvertes scientifiques et les inventions techniques. Les séries alternantes ont pour caractère d'être perpétuellement remises en question et de produire des résultats qui se juxtaposent et souvent se contrarient : ainsi les œuvres artistiques et littéraires. Toutefois, la distinction n’est pas absolue : il ya des séries intermédiaires, comme les courants philosophiques ; dans les séries progressives, il existe une certaine alternance (les hypothèses en science et le coefficient personnel des savants), et Les séries alternantes comportent un certain progrès (la technique des arts).

La succession des générations se manifeste avec une particulière netteté dans l’histoire des séries, spécialement des séries alternantes. ci elle éclate avec la même régularité que dans l'existence des familles. Les institutions portent la trace du renouvellement des générations, mais leurs transformations sont lentes et insaisissables sur une faible échelle. L'histoire d’une série est celle d’une dynastie intellectuelle : elle tient presque tout entière dans la biographie d’une suite d'hommes, dont les existences viriles sont mises bout à bout.

. La généalogie spirituelle est soumise à des lois analogues à celles qui régissent la génération charnelle : les générations intellectuelles (2) imitent les générations fami-

(:) Botanique dans Méthode dans les sciences, 2° série, p. 198. (2) Ceci s’applique aux générations religieuses et morales, aux générations de saints, comme aux générations de savants, d'inventeurs et d’ar-

tistes.

liales. La série aspire à durer comme la famille. Comme la vie, le savoir tend à se transmettre et à rayonner autour de lui; le désir d’engendrer des âmes est aussi naturel et aussi vif que celui d’engendrer des corps, quoique d’un autre ordre et plus relevé. L'esprit qui possède des trésors éprouve un singulier plaisir à les répandre et, loin de s’'appauvrir, il s'enrichit en donnant : l’amour multiplie sa pensée. Le maître, au milieu de ses disciples, ressemble au père de famille entouré de ses enfants : il bénit sa postérité spirituelle et se réjouit en son cœur de braver par elle la mort. « Peu à peu, dit Helmholtz, les savants instruits par l'expérience personnelle comprennent que les pensées qu'ils ont émises continuent à agir soit par les livres, soit par l’enseignement de leurs disciples, qu’elles mènent pour ainsi dire une vie indépendante et que ces pensées, remaniées par leurs élèves, devenues plus riches et plus solides, leur rapportent à eux-mêmes de nouveaux enseignements. Les idées auxquelles un individu a lui-même donné naissance, sont naturellement mieux liées à son horizon intellectuel que les idées étrangères, et c’est pour lui un grand encouragement et une profonde satisfaction de les voir se développer plus que les autres. Ainsi se forme chez le promoteur de ces enfants spirituels une sorte de paternité qui le pousse à s'inquiéter et à combattre pour le succès de ses rejetons, comme pour celui des fils de son sang (!). » Le dévouement du maïtre pour le disciple peut être poussé jusqu à l'abnégation complète : tel maître ne : vit que dans les travaux de ses élèves ; il sacrifie ses ambitions personnelles à la joie de former des intelli-

gences, à cette joie profonde qui est le mobile de tout éducateur véritable.

(:) Cité par Ostwald dans ses Grands Hommes, p. 192.

Mais si les maîtres, comme les parents, sont généralement pleins de tendresse pour leurs disciples, les fils de l'esprit ne sont pas moins ingrats envers leurs pères spirituels ; comme les enfants de la chair, ils sont impatients de voler de leurs propres ailes, et ils jettent dans un coin les semelles de plomb du passé pour mieux s’élancer vers l'avenir. Le disciple s'éloigne du maître sans jeter un regard en arrière, et il va parfois jusqu'au reniement (:) : « Je ne connais pas cet homme! » La parole de Pierre sur Jésus, traduite en langage moderne, devient : « un tel est gâteux ! » Mais, sans ce « gaga » on n’existerait pas. « Si J'étais né pour être chef d’école, écrit Renan, j'aurais eu un travers singulier : je n’aurais aimé que ceux de mes disciples qui se seraient détachés de moi (?). » Mais combien de maîtres ont cette sagesse? La plupart souffrent en silence de l'éloignement des leurs. Parfois aussi des disciples au cœur sensible éprouvent des déchirements à remier leur maître : Platon se reprochait de commettre un parricide à l'égard du vieux Parménide, mais la vérité l’emportait chez lui sur l’affection. Et Aristote ne rompit pas sans hésitation avec Platon, son maître vénéré. Les disciples sont d’ailleurs victimes d’une illusion : en prenant le contrepied de la doctrine de leurs maîtres, ils ne s’aperçoivent ‘pas qu'ils la prolongent et qu’ils lui empruntent sa-méthode et ses postulats (?). Vivant dans l’atmosphère du maître, ils méconnaissent

{2) « Les cléricaux sont sortis de la maison universitaire, et le libre penseur militant de la maison religieuse. Nos laïcisateurs acharnés formeront des élèves qui penseront contre eux, comme nous avons pensé contre nos maîtres. » (P. Bourcer, Le Démon de Midi, t. I, p. 2.)

(?) La Métaphysique et son avenir, janvier 1860, p. 271 de l’édit. des Dialogues. :

($) « On est le disciple des hommes que l’on contredit, autant que celui des hommes que l’on répète. » (P. LacomBr, Préface de l’Æistoire comme science, p. xiv.) Je dirais qu’on l’est seulement dans ce cas; autrement on n’est qu’un écolier. L'originalité suppose la nouveauté.

MENTRÉ 16

les ressemblances qui frapperont les historiens, et ils ne voient que les différences qu'ils exagèrent à plaisir. Dans la suite, ils deviendront plus équitables : à leur tour, ils auront à subir le dédain des jeunes et ils évoqueront alors le souvenir de ceux qu'ils ont jadis méprisés, etqu'ilsadmirent, maintenant qu'ils ne sont plus. La reconnaissance intellectuelle est presque toujours posthume.

Nos vrais maîtres dans le domaine de l'esprit ne sont ni nos parents, ni nos éducateurs, ni le monde, bien que tous trois contribuent à modeler notre conscience. « Voici, dit Lacombe, une génération de jeunes qui pousse et grandit à l'ombre des générations adultes dans un pays donné. Chacun des jeunes gens est contraint d'imiter, en toute chose essentielle, ses prédécesseurs. Partout il y a une pédeutique (:). » C’est vrai, mais la contrainte de l’éducation, de l'opinion publique ou des lois, qui s'exerce sur tous, n’est pas déterminante pour les âmes prédestinées. Celles-là élisent, parmi leurs devanciers ou leurs contemporains, un maître authentique, un modèle qu’elles aspirent à imiter pour pouvoir le dépasser un jour : les adultes succèdent aux adultes. Nos maitres sont ceux dont nous continuerons la tâche spirituelle, et qui nous lèguent la consigne mystérieuse d'apporter au monde plus de vérité, de beauté ou de justice. Ce sont ceux qui nous transmettent le feu sacré par leurs œuvres qui suscitent notre enthousiasme. Voilà les modèles sur lesquels nous aurons toujours les yeux levés et dont nous envierons la muette approbation. Ils règlent notre goût et fixent notre instinct de gloire ou notre ambition ; c’est par rapport à eux que nous nous situons. Rêvez-vous d'être poète? « Vous choisirez, dit Th. de Banville, parmi les grands poètes celui pour lequel vous vous sentez la plus

(t) De l'Histoire comme science, p. 234.

CEA

forte et la plus étroite sympathie, puis, parmi les ouvrages de ce grand poète, celui de tous que vous sentez et admirez le mieux : alors, ayant pris ce livre, fermez tous les autres et ne lisez plus que celui-là. Lisez-le sans cesse, sans repos, sans trêve, comme un Luthérien lit sa Bible ou comme un bon Anglais lettré lit son Shakespeare, et, croyez-moi, cette fréquentation obstinée d'un maitre vous vaudra mieux que tous les enseignements possibles (!). »

Le conseil donné par Banville est excellent, mais un peu étroit. D'abord, il convient mieux au poète qu’au savant : celui-ci apprend le métier de savant au contact d'un maître qui travaille sous ses yeux et qui surveille les expériences de son disciple. Puis, l'artiste aime à élargir son horizon ; il recherche avidement les œuvres de tous les maitres, passés et présents. De tous temps, les artistes ont été passionnés pour les belles œuvres, et aux époques où les moyens de communication étaient difficiles, ils n'ont reculé devant aucun sacrifice pour pouvoir les contempler. L'écrivain est plus favorisé que l’artiste, parce qu'il se procure facilement des livres. Savants, écrivains ou artistes choisissent le maitre avec lequel ils se sentent le plus d’affinités. Mais, même s'ils ont une préférence secrète pour un vieux maître depuis longtemps disparu, ils prennent leurs modèles ou leurs contremodèles parmi leurs prédécesseurs immédiats : ils s’insèrent dans une tradition vivante. Le futur romancier s'inspire des romans parus dans sa jeunesse, de même que le savant prolonge les découvertes récentes et que

(:) Petit Traité de Poésie française, p.10. Le livre de chevet de Th. de Banville était la Zégende des siècles de V. Huco : é’est là qu'il apprit la technique du vers. Car, ajoute-t-il, on ne devient pas versificateur en lisant des traités de versification, pas plus qu’on ne devient menuisier « en écoutant débiter des théories sur la façon de raboter les planches ».

l'inventeur utilise les dernières créations. Ainsi Houdon, Rude, Barye, Carpeaux et Rodin forment une chaine de sculpteurs dont la filiation est directe ; en peinture, Dela-

croix et Chassériaux, Puvis de Chavannes et Maurice

Denis se tiennent par la main.

C'est ce qui explique les changements en littérature et en art : les générations spirituelles se succèdent en s'opposant (:). On voit surtout les défauts de ceux qu'on connaît bien, et on tâche de faire mieux qu'eux. Et, pour faire mieux, on fait d'abord autrement. Au principe de tradition s'ajoute un principe de discontinuité qui communique à chaque génération sa physionomie propre. Toute la raïson d'être des disciples est de se distinguer de leurs maitres, d’être différents d’eux. Et comme il n'y a pas cent façons d’être original, ils retombent forcément sur de vieilles conceptions, amendées par le travail ultérieur des esprits. IlLn’est pas rare que les petits-enfants ressemblent à leurs grands-parents ; les générations littéraires obéissent aussi à une sorte d’atavisme social (°). Les classiques engendrent les romantiques qui commencent par prendre le contre-pied des règles classiques; aux romantiques succèdent les réalistes qui sont une manière de classiques ; et les symbolistes, issus des réalistes, sont une nouvelle et plus subtile incarnation du vomantisme. « C’estune loi en littérature, écrit E. Faguet, c'est même la seule dont je sois certain, qu'à une période de sensibilité et d'imagination succède une période d’ob-

(@) IL y a deux façons d'hériter : de la fortune ou des dettes, Dans le ‘premier cas on fait valoir la fortune ou on la dépense, dans le second on travaille pour payer les dettes. La fortune est toujours grevée de dettes.

(?) À Malherbe et à ses disciples (Malherbe est né en 1555, Racan en 1580 et Maynard en 1582), poètes raisonnables et oratoires, succèdent les précieux et les burlesques, poètes extravagants et sentimentaux. Boileau ie combat les précieux et les burlesques rejoint Malherbe dont il fait un

ieu. à

NE Are Pa DCE néant nt verte

servation, et qu'à une période d'observation succède une

période d'imagination et de sentiment (1). »

L’historien des générations spirituelles constate la variabilité des âges de la création humaine. Les mathématiciens, les musiciens, les poètes, tous les manieurs de symboles sont, en général, précoces, et leur période de production est ordinairement assez courte. Par contre, les naturalistes, les historiens, les philosophes, tous les observateurs sont plutôt tardifs. En outre, la transmission intellectuelle ne se fait pas toujours du vivant du maître : beaucoup de maîtres n’ont pas vu leurs disciples de leurs yeux charnels. Certains les attendent en vain; d’autres, effacés par desrenommées tapageuses, plus brillantes que durables, ont la joie d’être visités sur Le tard par celui qui leur succèdera. Et c’est une plénitude de Joie grave, qui dépasse l'ivresse trouble de la popularité : alors, le maître perspicace tressaille d’allégresse, et il peut entonner à la fois le Magnificat et le Nunc dimitte servum tuum !

Le rôle des maîtres éclate dans la science qui se fait et dans l’art qui s’élabore : il a été prépondérant dans le passé comme aujourd’hui. Tous les spécialistes connaissent les hommes qui comptent dans leur spécialité et ceux qu’on peut négliger sans scrupule (*). Les traditions se perpétuent par l'influence d’un individu sur un autre individu privilégié. Ce n’est pas le travail anonyme des masses qui fait avancer automatiquement l'humanité,

(:) Balzac, p. 175.

(2?) « Le nom des maîtres qui se trouvent à la tête de chaque catégorie de science, d’art ou de professions est souvent peu connu du monde, mais l’est toujours des adeptes... Souvent le maître est un homme obscur, mais. il ne l’est pas pour le véritable étudiant, invisible aux autres, il resplendit à ses regards. Tout son travail et sa culture lui apprennent à distinguer le maître » (Emerson). Cf. Pascaz : « Archimède, sans éclat, serait en même vénération… Oh ! qu'il a éclaté aux esprits ! » (éd. Br. n° 793).

mais bien le labeur volontaire de quelques pionniers qui recoivent la consigne mystérieuse des maîtres, et qui la transmettent ensuite à leurs disciples. L'homme libre est vraiment l'artisan de l’histoire.

si conçue, l’idée de génération est une hypothèse de travail ou hypothèse directrice extrêmement précieuse, un principe auxiliaire — et non le moindre — d'explication historique. C'est un fil conducteur qui débrouille le chaos des faits particuliers quand on envisage : soit l’activité d’un grand homme, soit l'influence de son œuvre ou la courbe de sa renommée, soit même l’histoire d’une série tout entière avec ses ramifications, pourvu qu'on dispose de documents assez abondants et minutieux. Quelques exemples mettront en lumière ce rôle du concept de génération.

Le grand homme qui parle de sa génération n’est pas victime d’une illusion égocentrique. En effet, pour comprendre son œuvre, il faut la replacer dans son ambiance vitale, c’est-à-dire l’encadrer de ses prédécesseurs, de ses contemporains et de ses successeurs. Racine s’explique d'abord par Corneille qu'il continue avant de le renier; il s'explique ensuite par le « groupe » de ses amis littéraires et par ses rivaux contemporains (:); il s'explique

(*) « Fussions-nous un peu primés, ne désirons jamais qu’un homme de notre génération tombe et disparaisse, même quand ce serait un rival et quand il passerait pour un ennemi : car si nous avons une vraie valeur, c’est encore lui qui, au besoin et à l’occasion, avertira les nouvelles générations ignorantes et les jeunes insolents qu'ils ont affaire en nous à un vieil athlète qu’on ne saurait mépriser, et qu’il ne faut point traiter à la légère; son amour-propre à lui-même y est intéressé : il s’est mesuré avec nous dans le bon temps, il nous a connu dans nos meilleurs jours. » (Sainre-Bruve, Nouveaux Lundis, t. III, p.25. V. les exemples qu’il donne.)

enfin par sa postérité immédiate, par les Campistron et les Lagrange-Chancel (!).

Mais Racine n'existe pas seulement en tant qu’auteur qui s’insère dans la tradition théâtrale, qui s'inspire des auteurs à la mode et qui en inspire à son tour : il a traduit les aspirations d’une époque, celles du grand roi, de la cour et de la ville, et par suite, celles d’une partie de l'humanité, celles d’un public susceptible de reparaître. Il continue à exercer son attrait à travers les générations successives, et sa réputation passe par des alternatives d'éclat et d’éclipse momentanés. Sa gloire est précisément complémentaire de celle de Corneille auquel il a succédé : quand celui-ci a la vogue, Racine est en baisse, et réciproquement (°). Générations individualistes et générations disciplinées se reconnaissent tour à tour dans les héros de Corneille et dans les personnages de Racine.

Cet exemple nous amène à distinguer dans l'influence d'un auteur son action lifféraire de son action sociale. Cette double influence, contemporaine de l’œuvre et postérieure à elle, est plus ou moins forte et plus ou moins durable. Le langage vulgaire contient une grande diversité de termes pour désigner l’action d’une œuvre : succès, influence, notoriété, réputation, popularité, gloire, célébrité, renommée, etc. Chacun de ces termes implique des nuances parfois notables. Mais le langage courant ne répond pas aux exigences d’une nomenclature scientifique. La distinction que nous proposons à l'avantage d’être simple et commode pour grouper les faits. C’est encore

(:) J'ai supprimé de mon travail la démonstration précise de cette triple assertion.

(2) Cf. l’esquisse de Renard dans l'Histoire littéraire, pp. 77 et 78, et ce qu’il dit de la gloire d'Homère, p. 450. — « La postérité, a-t-on dit, n’est pas autre chose qu’un public qui succède à un autre. »

l’idée de génération qui introduit le plus d'ordre dans le chaos des influences et qui rend le mieux raison des effets !

Détaché de l’homme, Le livre acquiert une vie propre, même à l'égard de son auteur; c’est pourquoi certains écrivains refusent de retoucher leurs œuvres lorsqu'elles sont imprimées : « Une fois créée, écrivait P. Bourget en 1881, l’œuvre existe, indépendante, organique, sorte de personne qui répète aux initiés la parole intérieure que se prononçait l'artiste, — parole de désespoir ou de consolation, parole tentatrice ou- fortifiante, qui retentit à jamais (:). » Plusieurs critiques ont repris cette assertion, notamment Brunetière (*) et Lanson (*). Le livre, dit ce dernier, est un phénomène social qui évolue comme tout phénomène social. « Chaque génération se lit elle-même dans Descartes et dans Rousseau, se fait un Descartes et un Rousseau à son image et pour son besoin. Le livre fourait à tous Les hommes d’une même génération à peu près le même contenu, conforme à leur conscience ou à leurs goûts actuels ou virtuels. » Un auteur n’agit pas selon ce qu'il est, mais selon ce qu’on le croit être. V. Giraud insiste, à son tour, sur cette idée : « Chaque génération, pourrait-on dire, conçoit ses grands hommes à sa manière : elle a besoin, pour se les représenter, d’une « monographie » à son usage, qui durera autant qu'elle — et qu'on refera après elle. Nous ne parlons plus de Bossuet ni de Voltaire comme il y a un demi-siècle. Il fut un temps où les études de Saint-Marc Girardin sur Rousseau paraissaient suffisantes, et il y a trente ans, le Pascal que

() Gité par V. Giraud dans les Maïtres de l'Heure, I, p. 280.

(°) Brunetière montre comment la pensée de Fénelon a été déformée par le xvin° siècle qui le chérit. (V. son loge par La Harpe et le Fénelon de M. J. Chénier.)

(5) Histoire littéraire et Sociologie dans Revue de Méta ique et de M. de juillet 1904, pp. 631 et 640. rèe Pt.

vient de nous donner M. Boutroux aurait quelque peu surpris les lecteurs de Renan et de Scherer (!). »

Ni Lanson (*) d’ailleurs, ni Giraud n’ont administré la preuve de cette opinion, qui implique la réalité des générations humaines. Essayons d'aller un peu plus loin qu'eux.

L'influence lifféraire ou technique d’un écrivain s'exerce soit sur les hommes de métier contemporains, soit sur ses successeurs immédiats. L'œuvre littéraire est un moment de l’évolution d’un genre, c’est un intermédiaire entre deux états différents de cette évolution. L'auteur qui a du succès est imité à la fois dans sa conception de l’art et dans sa manière ou ses procédés. Lorsqu'il est dépassé, les créateurs l’oublient, et l'écrivain n’a plus d'existence que pour les critiques et les historiens. Seules, quelques grandes œuvres continuent à inspirer les écrivains à travers les âges, et sont douées d’une éternelle jeunesse. Leur imitation s'affirme surtout à certaines époques et chez certains écrivains, en vertu d’affinités individuelles ou collectives qu'il n’est pas toujours facile de préciser, mais qui sont réelles.

L'influence sociale d’un auteur est moins facile à saisir. Son succès contemporain résulte évidemment de l'accord qui existe entre sa mentalité et celle de ses lecteurs ; il exprime avec bonheur ce que chacun ressent confusément, ‘et c’est à lui que s’applique le mot fameux : « Je dois les suivre, puisque je suis leur chef (*). » Par là

(4) Essai sur Taine, 2° édit. Préface, p. xvi.

(2) I est plus facile de formuler des généralités sur l'influence que de les appliquer. À cet égard, le chapitre que Lanson consacre à l'influence de Voltaire est assez décevant : « L'influence de Voltaire sur son siècle et sur le xx° siècle est certaine, dit-il, mais impossible à déterminer avec quelque précision. Je ne sais s’il sera jamais possible de Le faire. » (p. 208).

() Il y a entre une œuvre et ses admirateurs une ressemblance au moins affective. Les admirateurs, dit Hennequin dans la Criliqué scientifique, sont « des êtres faiblement semblables à l’auteur de ce qui les

s'expliquent ces cristallisations soudaines de l'opinion autour d’un nom hier inconnu, aujourd’hui célèbre. La révélation brusque d’un J.-J. Rousseau, d'un Lamartine ou d’un P. Loti ressemble fort au saisissement du cœur qui découvre l'amour. Le succès posthume d’une œuvre est plus caché, puisqu'il résulte à la fois de son action directe et de son action indirecte. Un auteur jette dans la circulation des façons de penser et de sentir qui se transmettent par la tradition anonyme, en subissant des amplifications et des déchets, en s’adaptant sans trêve aux conditions changeantes de la mentalité collective. Leur devenir même obéit à une sorte de flux et de reflux. Il est des époques où le nom d’un auteur est plus fréquemment cité, où on se réclame de lui avec insistance, où on le lit avec plus de faveur. Ce regain d'actualité n'est pas une reprise pure et simple de son influence viagère, il y a progrès ou du moins diversité dans la façon de le comprendre : on trouve en lui des aspects nouveaux, on met l'accent sur des virtualités dont le développement réclamait un état social approprié. Cette sympathie rétrospective ne s'explique que par une ressemblance passagère entre l’auteur ancien et son nouveau public (:). Qu'il s'agisse d'influence lifféraire ou d'influence sociale, nous sommes ramené à l’idée de génération ou de dominante de l'esprit public.

Lorsqu'un génie a imprimé aux esprits une secousse profonde et durable, on continue d'âge en âge à exploiter

émut et fixés dans cette similitude par cette émotion même », ou encore « des Ôtres doués d’une organisation mentale analogue et inférieure à celle qui à servi à créer l'œuvre. » Une œuvre à grand succès est représentative d’une époque où au moins d'une portion du public à cette époque.

(*) « Chaque époque adopte et rajeunit tour à tour quelqu'un de ces génies immortels qui sont toujours ainsi des hommes de circonstance; elle s'y réfléchit elle-même, elle y retrouve sa propre image et trahit ainsi sa un par ses prédilections. » (Lamarrine, Discours de réception à l'Aca-

mie.

ses richesses, et on revise périodiquement son procès toujours pendant devant l'opinion. Sans doute, la part des informations et des connaissances positives sur l’œuvre s'accroît sans cesse, et l'historien ou le critique fouille davantage le sujet; mais, ce qui est intéressant à noter, c’est l’image qu'on se fait de l’œuvre et le jugement qu’on porte sur elle, car cette image et ce jugement sont révélateurs de l’état de la conscience actuelle. Les œuvres sont tour à tour sympathiques ou antipathiques; tour à tour célébrées, honnies ou délaissées, elles fournissent aux âmes un aliment ou un principe d'opposition. Le rôle des critiques véritables, de ceux même qui tendent à l'objectivité, est d'enregistrer ces fluctuations de l’opinion, et c’est à ce titre que les critiques contemporains sont à leur manière des devins de leur époque, qui portent sur elle un diagnostic, des sortes d’historiens de la sensibihité et de la moralité humaines. Montaigne était essentiellement un critique : il prenait conscience de lui-même et de son temps à l’occasion des pensées des autres. Ainsi le critique lit sa propre pensée et celle de ses contemporains à travers les Æssais. Notre Montaigne actuel est celui de Villey et de Strowski, bien différent de celui de Sainte-Beuve, de Prévost-Paradol ou de Faguet : il reste le bréviaire des honnêtes gens, mais la conception de l'honnête homme change à chaque génération. Notre Descartes est celui de Brunetière, d'Espinas, d'Adam, de Hamelin et de Gilson qui ne ressemble guère à celui des éclectiques, de Bouillier, de Saisset, de P. Janet, ni même à celui de Liard, de Fouillée, voire de D. Cochin qui retarde sur son temps. La destinée de l’œuvre de Pascal est particulièrement significative (‘) : chaque génération

(1) V. notamment le dernier chapitre du Pascal de Bourroux, et les leçons 49° et 20° du Pascal de Grraun.

croit découvrir le vrai Pascal, mais chaque étape de son exégèse marque seulement une transformation de la pensée publique. Ce qui complique ici le problème, c'est que l'influence des Provinciales et celle des Pensées sont pour ainsi dire antagonistes, et que, d’autre part, chaque génération contient des survivants ou des continuateurs de la génération précédente. Les Pensées, publiées en 1670, inspirent La Bruyère, les prédicateurs de la fin du règne de Louis XIV et les philosophes chrétiens (Malebranche, Leibniz); elles sont bientôt attaquées par la génération voltairienne, par les Bayle, les Fontenelle et tout le bataillon des « philosophes » ; mais, tandis que Condorcet, À. Chénier et Gœthe prolongent le courant voltairien, il se produit un revirement avec Vauvenargues, Rousseau, Jacobi et Kant : une génération sentimentale abolit le travail de la génération rationaliste. Avec Chateaubriand, Pascal redevient le grand penseur croyant, puis les romantiques le tirent à eux et en font une âme passionnée, tragique, déchirée par le doute. Les réalistes qui leur succèdent, se donnent un texte plus sûr et détruisent une partie des préjugés qui avaient défiguré le Pascal authentique. Enfin, les penseurs contemporains restaurent dans sa majesté l’apologétique pascalienne : Les récents travaux de Lachelier, de Rauh, de Michaut, de Brunschvieg, de Boutroux, de Suarès et tant d'autres montrent que sa pensée est toujours agissante et très actuelle. Nous pourrions multiplier les exemples (!) : telle œuvre dramatique importante reçoit des interprétations successives conformes aux préoccupations du temps; cefe interprétation dure autant que le grand acteur ou la grande actrice qui

() «Il adviendra de Taine comme d’autres grands inventeurs ou raj

a u rajeunisseurs d'idées : on l’abandonnera pendant trente ans, — pour lui “po (J. Lewarrre, Contemporains, 6° série, p. 313).

incarne son époque. Gomme les œuvres et les hommes, les grands événements ont le don de se réfracter à travers la sensibilité de chaque génération. On pourrait passer en revue les visages divers qu'a revêtus la Révolution française ou la figure de Napoléon I‘. Dans sa Grèce du soleil et des paysages, L. Bertrand a caractérisé les images successives qu'on s’est faites chez nous de la Grèce depuis À. Chénier.

Passons à des cas plus simples. Celui de Stendhal vient immédiatement à l'esprit (‘), bien qu'ici l'allure du phénomène principal soit modifiée par des circonstances accessoires. Henri Beyle, né en 1783, est l’ainé des grands romantiques : il est plus âgé que Lamartine de sept ans et qu'Alfred de Vigny de quatorze ans. Cependant, témoin de la Révolution et de l'épopée napoléonienne, il est emporté par le mouvement général qui entraîne les esprits vers l’affranchissement littéraire, et il approuve le romantisme dans Racine et Shakespeare(1823), bien qu’il méprise V. Hugo, Lamartine et Vigny. Romantique par son égotisme et son apologie de la passion, il n’est pas touché par le mal du siècle; il professe au contraire le culte de la force parce qu’il manque lui-même de volonté, et il est doué d’une lucidité psychologique qui l’apparente aux classiques, Plus exactement, il alliait à un romantisme vécu un esprit positif qui était en avance sur son temps. Ses grands romans : le Rouge et le Noir (1831) et la Chartreuse de Parme (1839) paraissent en pleine période romantique, au milieu de l’indifférence générale. Seul Balzac le discerne en 1840, quelque temps avant sa mort; mais l’œuvre de Balzac était en grande

(:) Un exemple plus conforme à la loi est celui d'Obermann publié par Senancour en 4804 et lancé par Sainte-Beuve en 1833. (Cf. Merranr.) — La Chanson de Roland, retrouvée en 1837, met une trentaine d'années à atteindre le grand public. (Cf. Sraprer, Réputations littéraires, I, p. 246.)

partie terminée, et, par conséquent, Stendhal n'a pas eu d'influence sérieuse sur l’auteur de la Comédie humaine. Balzac, écrivain de transition, mais romantique à bien des égards, appréciait précisément dans son confrère les qualités qui l’éloignaient du romantisme : la notation précise du réel et l’acuité de l’analyse psychologique. Stendhal, qui avait conscience de son isolement, avait écrit « j'aurai du succès vers 1880 (!) ». Et c’est ce qui arriva en effet: vers cette époque, il eut sa chapelle de dévots et ses thuriféraires en la personne des Taine, des Bourget, des Barrès. Pourquoi ce long retard? Pourquoi devait-il attendre la fin du second Empire ou le commencement de la troisième République ? La génération réaliste

(*) D. Nisard avait dit : « Les vrais amis de lécrivain supérieur ne sont-ils pas dans la génération qui vient après lui? » Faguet commente ainsi cette pensée(Annales du 15 avril 1906) : «Je dis oui, et j'ajoute qu'ils ne peuvent être que là. Si l’écrivain est vraiment supérieur, il ne peut avoir de vrais amis que dans la génération qui le suit. Dans celle dont il est, il a des partisans, des fanatiques, des caudataires, des imitateurs. Il n’a que dans la génération qui le suit de vrais amis, c’est-à-dire des gens qui l’aiment pour ce qu’il a de vraiment bon, et c’est là précisément la marque de la vraie amitié. Et pourquoi n’a-t-il que trente ans après lui des hommes qui l’admirent pour ce qu’il a de bon ? Mais, parce que s’il est supérieur, il faut bien trente ans pour le comprendre et pour dégager ce qu’il a de bon, ce qu’il a de mauvais, ce qu’il a de juste, ce qu'il a de faux. Un Descartes est admiré tout de suite, mais il ne l’est à bon escient qu’à la fin du xvn° siècle et ce n’est que soit Malebranche, soit Fontenelle, qui sont les vrais amis de Descartes. J’en dirai autant d’un Rousseau, non pas d’un Voltaire qui est plus superficiel, mais d’un Rousseau que ses contemporains admirent si souvent à faux et qui n’a ses vrais amis, sévères quelquefois mais sûrs, qu'au xix° siècle. Et Aug. Comte, est-ce assez vrai ? C’est à cette sorte de loi nécessaire que songeait Stendhal parce qu'il se croyait supérieur, quand il disait, en 1840 : « Je ne serai compris qu’en 1880. » J'estime cependant que la pensée de Nisard n’est vraie absolument que pour les philosophes et que, pour les artistes, quoique étant juste encore elle l’est moins. » — Stendhal avait entrevu la loi des générations. Toute croyance où il entre du non démontré obéit, disait-il, aux lois de la eristallisation : « Il y à cristallisation même en mathématiques (voyez les Newtoniens en 1740) » ; il y en à en musique; il y en a en philosophie : l’immortalité des grands philosophes allemands, tant de fois proclamée « ne peut jamais aller au delà de trente ou quarante ans ». (de l’Amour, c de ) L'engouement est comme l'amour, il a son rythme. 72h 1

qui succéda immédiatement au romantisme eût dû faire fête à l’auteur du Rouge et Noir. Son œuvre lucide n'avait, semble-t-il, qu'à laisser passer la vague romantique, le règne malsain de la mélancolie, des épithètes et de l’outrance verbale pour être goûtée comme elle le méritait. Quarante ans n'étaient pas nécessaires pour cela : moins de trente ans suffisaient, puisque en 1840 le romantisme touchait presque à son déclin. Mais des accidents vinrent contrecarrer le jeu de la loi normale. D'abord Balzac lui barrait la route : l’œuvre de Balzac était si considérable qu'elle masquait toutes les autres ; puis les grands réalistes comme Flaubert étaient encore tout imprégnés de romantisme : c’étaient des romantiques à rebours ! Stendhal payait cher l'inconvénient . d’avoir été en marge de son temps et, par suite, en dehors de la tradition, de la lignée vivante des romanciers. Seul un hasard heureux pouvait le tirer de la demi-obscurité où il restait plongé. Ce hasard heureux fut l'admiration posthume de Jacquinet, professeur à l'École normale, qui eut la chance d’avoir Taine pour élève. Alors les circonstances favorisaient son adoption. Mais, malgré le talent (1) (d’ailleurs relatif) de Stendhal, on se demande quelle serait aujourd'hui sa réputation sans cet enchaïnement d'accidents imprévisibles : sa prophétie se serait-elle réalisée? Stendhal aurait peut-être une élite de lecteurs : l’article de Balzac lui en avait attiré; aurait-il franchi le cercle restreint de l'élite ? Il est permis d’en douter. L'exemple de Puvis de Chavannes (1824-1898) est presque classique. Un peu plus jeune que Courbet né en 1819, et plus âgé que Manet de neuf ans, Puvis naît à la vie artistique quand le réalisme triomphe dans la littéra-

(1) A lui plus qu'à tout autre s’applique le mot connu : « le génie est le talent d’un homme mort. »

ture et dans l’art. Formé tout seul, loin des écoles, sous l'inspiration des vieux maîtres, Puvis s’essaie à la peinture idéaliste qui était alors un anachronisme. De 1854 jusqu’à la fin de sa carrière, il poursuit le même idéal, incapable de s’asservir aux goûts de l’époque, attendant le retour du public. Durant trente ans, il se développa sans défaillance comme une force logique : « Il marcha comme un somnambule, écrit Robert de la Sizeranne, sans entendre, sans prendre garde, suivant fidèlement la lumière qu'il était seul à voir (‘). » Il marche posément vers le grand art, l’art simple, calme et profond. « Il croît toujours tout droit vers le même idéal, se développe sans hâte, change sans heurt, ne se transforme qu’en s’élevant, n'arrive à la gloire que par la fidélité et ne monte dans la gloire que pour la transformer en de la force.» Pendant neuf années consécutives, ses envois furent refusés à tous les Salons, et, une fois admis, furent attaqués par tous les critiques. Mais il avait la foi, il avait une idée juste, il avait le temps, « le temps sans lequel ni la foi ni la justesse des idées ne sauraient triompher » : il a duré. Si Puvis a pu passer trente ans de sa vie impunément méconnu, c’est parce qu'il avait du pain. « C'est parce qu'il n’était point, pour vivre, tenu d'être un « professionnel », qu'il put rester à son gré un novateur. S'il devint un grand artiste, c’est qu'il était de naissance et de caste sociale, ce qu’on est convenu d'appeler un « amateur ». Il put attendre le déclin du réalisme et la renaissance de l’idéalisme dont il préparait la venue : vers 1884-1885, il eut la joie d'assister vivant à son triomphe. Il n'attendit qu'une génération; mais parfois un profond artiste doit attendre deux ou trois générations

(?) Puvis de Chavannes &ans Revue des Deux-Mondes äu 48 novembre 1898.

avant de rencontrer un public capable de le comprendre et de l’aimer.

Le cas de R. Wagner (1813-1883) en musique ressemble à celui de Puvis en peinture et lui est exactement parallèle. C’est en 1885 que se fonda la Revue wagnérienne où Téodor de Wyzewa prêcha l’idéalisme, tandis que Barrès se réfugiait dans son moi, sous l'œil menaçant des Barbares. Les œuvres de Wagner furent d’abord accueillies par un tolle général ; puis, discernées par une élite, elles finirent par s'imposer au grand public qui s’engoua d'elles jusqu’au délire. L'exemple de la musique est spécialement intéressant, car, pour être goûtée, elle exige une éducation de l'oreille. Un novateur doit attendre la disparition des oreilles accoutumées aux vieux accords, et qui sentent des dissonances là où les jeunes perçoivent des accords nouveaux. Suivant P. Landormy, il faut au moins cinquante ans pour qu'un novateur soit goûté du public. Mais les exemples mêmes qu'il donne dans son Histoire de la musique prouvent que ce stage de la foule est plus court. Fanelli qui composa en 1883 ne trouva à se faire exécuter qu'en 1912, c’est-à-dire au bout de trente ans : dans l'intervalle CI. Debussy s’était imposé. Lorsqu’un artiste se renouvelle après sa maturité et commence dans sa vieillesse une seconde carrière, il éprouve le sentiment de l’incompréhension dans son succès même: « 11 faut du temps au public pour s’habituer aux conquêtes qu'un grand artiste rapporte de ses plongées au fond de l'Océan. Bien peu suivaient Christophe dans la témérité de ses dernières compositions. Sa gloire était toute due à ses premières œuvres (‘). » Le cas, qui est exceptionnel en littérature, serait donc normal en musique ; un compositeur original serait toujours en

(:) Fran Curisropue, La Nouvelle Journée, p. 9.

MENTRÉ 17

désaccord avec le public contemporain. Mais c’est la règle pour tous les artistes, dans la mesure où ils innovent. Dans une de ses Promenades aux Salons, André Michel écrit : « Taine m'a dit plus d’une fois, quand il résistait à quelques-uns de mes enthousiasmes juvéniles et qu'il me voyait troublé de ces divergences : « Il y a trente « ans entre nous, ne cherchez pas d’autre explication. »

La loi des âges fait sentir ses effets dans le domaine philosophique et scientifique comme dans le domaine artistique et littéraire. Une philosophie originale recrute ses premiers adeptes parmi les jeunes gens (‘) et subit l’hostilité ou l'indifférence des philosophes qui ont leur siège fait. Le succès ne vient qu'après la disparition du gros des opposants, par la montée des jeunes : il faut des cerveaux vierges pour apprécier des idées nouvelles. Le jeune homme qui s’instruit par goût, s'imprègne de l'ambiance contemporaine, lit Les livres actuels, ceux qui viennent de paraître et dont on parle. On ne médite les vieux maitres que par affinité de doctrine, à moins qu’on ne soit obligé de les étudier pour préparer un examen ou un COUrS.

J'ai dit ailleurs pourquoi le succès de Cournot avait tant tardé chez nous : il ne pouvait coïncider avec celui de Renan et de Taine, les fondateurs de la religion de la science; pourquoi sa réputation, en train de s’affermir quand il mourut (en 1877), avait alors comme avorté; pourquoi enfin elle s'était définitivement assise dans les premières années du vingtième siècle. Je n’y reviendrai

(*) « Nous ne conquérons jamais ceux qui nous précèdent dans la vie. En vain nous prêtent-ils du talent, nous ne pouvons pas les émouvoir. A vingt ans ils se sont choisis une fois pour toutes leurs poètes et leurs philosophes. Un écrivain ne se crée un public sérieux que parmi les gens de son âge ou, mieux encore, parmi ceux qui le suivent. » (M. Barrès à propos d’une réimpression de /’Æomme libre, dans la Revue Bleue du 10 septembre 1904.)

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GENÉRATIONS SPIRITUËÉLLES 239

pas. L'exemple d'A. Comte est analogue, quoique plus simple. Le Cours de philosophie positive, professé d'abord devant un auditoire d'élite et publié à partir de 1830, n'obtint la célébrité que vers 1860. C’est toujours le même processus, avec un rythme plus ou moins étendu : d’abord l'ignorance officielle et l'admiration de quelques esprits, puis le renom universel. Schopenhauer donna la 1° édition du Monde comme Volonté et Représentation en 1818, alors que les Kantiens triomphaient : ce livre dut attendre jusqu’en 1844 pour obtenir une deuxième édition qui eut un succès d'estime, et le franc succès ne date que de 1851, époque de la publication des Parerga et Paralipomena. Le comte de (Gobineau (1816-1882) écrivit ses principaux ouvrages de 1850 à 1880 : l’Æssar sur l'inégalité des races humaines est de 1853 et 1855. La gloire ne lui est venue dans son pays qu'au début du vingtième siècle : « La pensée du comte de Gobineau, écrit R. Dreyfus en 1905, nous offre l'intérêt le plus proche et Le plus actuel. Aucune pensée n'est si chargée, si riche de réponses ou de suggestions sur les problèmes qui sont devenus Les nôtres. Elle est même douée à notre égard d’une proximité, d’une actualité, dont elle était dépourvue pour les contemporains du penseur (!). » Je pourrais encore citer l'exemple du D° Liébault à qui son élève Bernheim fit un sort. Ce n’est pas un bon signe pour une philosophie d'obtenir un grand succès contemporain : elle plait alors par des caractères extrinsèques, comme sa qualité littéraire ou sa clarté apparente, et elle risque de devenir caduque. Si elle dure, ce n’est pas parce qu’elle a forcé l'attention du public qui l’a vu naître. Le cartésianisme n’a régné en France qu'à partir de 1680 environ. Pour qu’un artiste ou un écrivain survive, il faut qu'il tra-

(*) Cahiers de la quinzaine, 44 mai 1905.

verse victorieusement trois générations au moins : avec la troisième génération, il entre dans l’âge critique de la renommée; quand il l’a franchi à son honneur, il est sûr de durer, bien qu'il faille toujours compter avec les fluctuations de l'opinion.

L'idée vit dans les têtes pensantes, et, comme telle, elle est soumise à la loi des âges, à la loi des trois générations (‘). Toute idée forte est une « pensée de jeunesse exécutée par l’âge mür » : une idée demande donc une génération pour croître, c'est-à-dire la durée de l'existence pensante d’un homme ; elle en demande une autre pour s'affermir parmi les disciples; une troisième pour se développer et se répandre. Le créateur reste fidèle à son idée, l’admirateur reste fidèle à sa première admiration, et chacun de ces moments embrasse la portion virile d’une existence. Parfois le rythme est un peu différent et comprend une période d’éclosion, une de sommeil et une de diffusion.

Cette loi apparaît nettement dans le domaine des applications. Le système métrique fut établi par la Constituante en 1791. Il fut rendu obligatoire en France et aux colonies par la loi de 1837 qui interdisait l’emploi des anciennes unités à partir du 1° janvier 1840. Cinquante ans s'étaient écoulés depuis la publication du décret de la Constituante, et bien des traces du vieux système subsistaient encore dans l'usage. Seuls en effet les enfants qui n'avaient pas utilisé l’ancien système pouvaientapprendre le nouveau, pour l’adopter ensuite. Et il fallait attendre, pour que cette adoption fût générale, la disparition des personnes adultes en 1791, c’est-à-dire au moins soixante ans. Entre une idée scientifique et son application indusirielle, il s'écoule ordinairement une génération. L'emploi

(*) GE. Gozorrrenricu, Die historische Idcenlehre in Deutschland.

du fer dans la coque des navires, conçu vers 1830, fut généralisé seulement vers 1860. De la découverte de Braconnot à la fabrique de bougies l'Étoile, il y a un intervalle semblable.

C’est peut-être en science que la Loi se vérifie le mieux. Lorsqu'un novateur surgit, il groupe d’ordinaire autour de luiles jeunes esprits en quête de vérité (!); et, en même temps, il ligue contre lui tous ceux dont il ébranle l'autorité ou dont il lèse les intérêts, bref tous ceux dontil contrarie les idées acquises au prix de longs efforts. Les premiers « circulateurs » avaient moins de trente ans : les médecins plus âgés que Harvey lui firent une guerre à outrance (*). Les premiers adeptes du darwinisme furent de jeunes naturalistes ou des chercheurs qui marchaient déjà dans la même direction; mais les savants dont le siègeétait fait, les disciples de Cuvier s’entêtèrent dans leur attitude. W.Hittorf n’a vu accepter son idée fondamentale sur la migration des ions que dans un âge avancé, après avoir enduré tous les déboires de l'inventeur repoussé. La théorie de l'ondulation lumineuse de Fresnel (:)

(:) « Tout auteur qui donne au public des idées nouvelles, dit Helvétius, ne peut espérer d'estime (d'estime sentie) que de deux sortes d'hommes : ou des jeunes gens qui, n’ayant point adopté d'opinions (et n'ayant point à rougir d’en changer), ont encore ie désir et le loisir de s’instruire, ou de ceux dont l'esprit, ami de la vérité et analogue à celui de l’auteur, soupçonne déjà l’existence des idées qu’il lui présente. » (de l'Esprit, 1. II, c. 4.) — Cf. de l'Homme, 1. IV, c. 6 : « Le génie a pour protecteurs et pour panégyristes la jeunesse et quelques rares hommes éclairés et probes. »

(2?) « On voit tous les jours, dit Malebranche, des personnes assez estimées par leurs lectures et leurs études, qui font des livres et des conférences publiques contre les expériences visibles et sensibles de la circulation du sang, contre celles du poids et de la force élastique de l'air, et d’autres semblables. La découverte que M. Pecquet a faite de nos jours (celle des vaisseaux chylifères) est de celles qui ne sont malheureuses que parce qu’elles ne naissent pas toutes vieilles, et pour ainsi dire avec une barbe vénérable. » (Recherche de La vérité, 1. II, c. 11, S 2.)

() Arago et surtout Fresnel ont redécouvert les théories optiques de Thomas Young qui, durant une génération, dormirent enfouies dans les in-folios de la Société Royale. (Helmholtz.)

eut pour adversaires les partisans de l'émission qui ne voulaient pas abandonner leur thèse favorite. L'hypothèse d'Avogadro-Ampère (1811) ne fut appliquée à la notation chimique que vers 1840 par Gerhardt.

La théorie de la gravitation universelle ne s’imposa pas d'emblée : elle dut attendre la disparition de la vieille génération de savants. Et le continent retarda encore sur l'Angleterre. Les Principes de Newton, parus en 1687, ne furent traduits en français qu’en 1759 par la marquise du Chastelet. L’Angleterre était alors à la mode en France, et les Zettres anglaises de Voltaire avaient popularisé lenom de Newton. Cette théorie, dit Cournot, « ne pouvait plus rencontrer de contradicteurs chez des géomètres qui appartenaient à une génération nouvelle, dégagée des préventions auxquelles sont sujets les contemporains d'une grande découverte, pour peu qu’elle devance son point précis de maturité (!}) ».

La chimie pneumatique fut longue à s'implanter, car elle eut à lutter contre la doctrine de Stahl et contre maints préjugés d'école (?). La lettre suivante de Lavoisier à Chaptal nous en fournit la preuve : « Vous voir adopter les principes que j'ai annoncés le premier, écrit-1l, est pour moi une véritable jouissance. Votre conquête, celle de M. de Morveau et d’un petit nombre de chimistes épars en Europe (:‘), est tout ce que j’ambition-

(2) Considérations, t. IL, p. 2.

(?) A l’époque des grandes découvertes de Lavoisier, « Guyton dans sa province croyait encore au phlogistique, et Buffon, devenu dans sa vieillesse chimiste à sa façon, ne croyait à rien qu'à ses propres idées. » (Covrsor Considérations, t. IE, p. 15.) Buffon a recueilli dans son Histoire des miné. raux l'essai de nomenclature de Guyton de Morveau, son compatriote.

(°) Par exemple le vieux Black (l'inventeur de la théorie du calorique) qui écrivait en 1791 à Lavoisier : « Je cherche à faire comprendre à mes élèves les principes et les explications du nouveau système que vous avez si heureusement inventé, et je commence à le leur recommander comme plus simple, plus aisé, mieux soutenu par les faits que l’ancien système. »

nais, et le succès passe mes espérances, car je reçois de toutes parts des lettres qui m’annoncent de nouveaux prosélytes, etje ne vois plus que les personnes âgées (!) qui n’ont plus le courage de recommencer de nouvelles études ou qui ne peuvent plier leur imagination à un nouvel ordre de choses, qui tiennent encore à la doctrine du phlogistique. Toute la jeunesse adopte la nouvelle théorie, et j'en conclus que la révolution est faite en chimie.» En effet, les jeunes gens sont maîtres de l’avenir, mais les anciens détiennent les places et ont la haute main sur l’enseignement. Pour qu'elle régnât sans conteste, la chimie des gaz devrait attendre la disparition complète des tenants de la vieille chimie. Cet exemple est d'autant plus significatif qu’il y a peu de transformations en science qui soient comparables à celle opérée par Lavoisier en chimie. De bonne heure Lavoisier prévit la révolution qu'il accomplirait « en physique et en chimie ». Le 20 février 1773, après avoir cité dans son registre de laboratoire les travaux des chimistes anglais, il ajoute qu'ils lui ont « présenté des portions séparées d’une grande chaîne; ils en ont fourni quelques chaînons, mais il reste une suite d'expériences nécessaires à faire pour former continuité ». Le Traité de 1789 qui établissait cette continuité, attendit avant d'être adopté dans l’enseignement. Autre exemple en chimie : en 1815, l'anglais Prout émet l’idée que Les poids atomiques de tous Les corps simples doivent être des multiples de celui de l'hydrogène. Cette idée tombe dans l’oubli, et J.-B. Dumas la reprend trente ans plus tard, en l’appuyant de nombreuses expériences. On sait quelles résistances elle rencontra chez nous avant d'être admise par tous Les chimistes.

Le savant français qui a peut-être eu le plus à souffrir

(:) Priestley et Baumé étaient du nombre; tous deux moururent en 1804.

de l'hostilité des savants contemporains est aussi celui qui a le mieux compris la nécessité de cette lutte. Dans la conclusion de sa Philosophie zoologique, parue en 1809, J. Lamarck (né en 1744) écrit: « Les hommes qui s'efforcent par leurs travaux de reculer les limites des connaissances humaines savent assez qu’il ne leur suffit pas de découvrir et de montrer une vérité utile qu’on ignorait, et qu'il faut encore pouvoir la répandre et la faire connaître ; or la raison individuelle et la raison publique qui se trouvent dans le cas d’en éprouver quelque changement, y mettent en général un obstacle tel qu’i/ est souvent plus difficile de faire reconnaître une vérité que de la découvrir. » Dans l'Avertissement du même ouvrage, il parle de l’ascendant qu'ont toujours les idées qui sont admises en général sur de nouvelles qui tardent à les faire rejeter, et il ajoute que cet obstacle est dans Le fond plus avantageux que nuisible à l’état des connaissances générales, « car, par cette rigueur qui rend difficile à faire admettre comme vérités les idées nouvelles que l’on présente, une multitude d'idées singulières plus ou moins spécieuses, mais sans fondement, ne font que paraître et bientôt après tombent dans l'oubli. Quelquefois, néanmoins, d'excellentes vues et des pensées solides sont, par les mêmes causes, rejetées ou négligées. Mais il vaut mieux qu’une vérité, une fois aperçue, lutte longtemps sans obtenir l'attention qu’elle mérite, que si tout ce que produit l'imagination ardente de l’homme était facilement reçu. » Lamarck avait éprouvé combien il est malaisé de répandre des idées nouvelles parmi les vieillards qui ont leurs habitudes intellectuelles organisées, et parmi les hommes mûrs, qui ont aussi fait leur choix, qui agissent, et n’ont guère le temps de réfléchir.

Les mathématiques nous offrent le même spectacle que l'astronomie, la chimie ou les sciences naturelles.

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Abel fut mal compris des anciens dont les conceptions mathématiques étaient fixées. « Déraciner des préjugés et élucider des conceptions établies mais obscures, écrit à ce sujet M. Mittag-Leffler, est une tout autre tâche que d'exposer la vérité depuis le commencement... Tout mathématicien véritable sait combien il est plus difficile de corriger des étudiants âgés, qui ont déjà suivi une école médiocre ou mauvaise, que des jeunes, dont l'intelligence n'a pas encore été troublée par des doctrines obscures (1). » Weierstrass ne fut pas mieux partagé que son maître : « J'ai renoncé depuis longtemps, écrit-il à Sophie Kovalewsky le 27 août 1883, à faire pénétrer mes recherches scientifiques parmi mes collègues âgés; c’est à la jeunesse que je me suis adressé et près d'elle j’ai trouvé fréquemment compréhension et adhésion enthousiaste, »

Ilserait facile de multiplier les exemples. Combien de temps ont mis à s'implanter l’Ausdehnungslehre de Grassmann, la théorie des groupes de Galois, le principe de Carnot, la mécanique chimique de Gibbs (*) ! On a raconté par le menu les luttes que dut soutenir Pasteur pour faire accepter ses expériences si concluantes sur la génération spontanée : « Une génération tout entière dut passer, écrit M. F. Houssay, avant que les esprits, préparés dès leur formation, acceptassent Le /aié de la panspermie comme obligatoire dans le domaine de la connaissance actuelle (*).» La théorie de Mendel, publiée en 1865, ne fructifia qu'en 1900, au bout de trente-cinq ans.

(:) Revue du Mois du 10 juillet 1907, p. 22.

(2) « C’est vraiment drôle à voir les efforts que font certaines intelligences, pour tâcher d'accorder avec les nouveaux faits l’hypothèse gratuite de deux fluides magnétiques différents des fluides électriques, uniquement parce qu’on n'y a pas encore habitué son esprit. » (Lettre d’A. M. Ampère à M. Roux de Genève, 21 février 1821.) Littré a raconté les difficultés qu’éprouva Ampère à faire admettre sa loi par les savants français (Laplace) et étrangers. (Essai sur la philosophie des sciences, t. II.)

(+) Nature et Sciences naturelles, p. 211.

Souvent une découverte passe inaperçue ou tombe rapi-

dement dans l'oubli, et c’est la génération suivante quila

redécouvre et en recueille les fruits. C’est ce qui faisait dire plaisamment à Wells que, si l'humanité était privée fout à coup des moyens d’expérimenter, elle pourrait s'occuper pendant plusieurs siècles au dépouillement du travail effectué.

La pensée scientifique et la pensée commune sont un produit de l'adaptation des idées aux faits. La pensée est en perpétuel mouvement, car elle doit s’ajuster sans cesse aux faits nouveaux. Mais seuls les cerveaux neufs ont assez de souplesse pour se plier aux exigences de la nouveauté; les cerveaux meublés Le sont pour la vie : leur horizon est fermé, leurs associations d'idées forment un système qui répugne à tout ce qui lui est étranger, et dont la quiétude n’est troublée que lorsque les intérêts immédiats sont en jeu ou lorsque la personne est menacée. Plutôt que de reprendre leur formation par la base, ils préfèrent nier ou ignorer ce qui la contredirait : « Toutes les époques, écrit E. Mach, ont en général une prédilection pour les jugements sous l'influence desquels elles ont atteint les résultats pratiques et intellectuels les plus considérables. Les grands savants, ceux qui voient de loin, sont souvent amenés à entrer en lutte avec les idées de leurs contemporains. Ils apportent une modification : les jugements, qui étaient jusque-là prédominants, sont obligés de subir un compromis avec de nouveaux jugements, qu'on avait rejetés sans conteste, et tous les jugements sont modifiés. Les travaux de Clausius et de W.Thomson, en thermodynamique, et les travaux de Faraday et de Maxwell, en électricité, nous en offrent des exemples (1). »

(:) La Connaïssance et l'erreur, p. 191. Bouasse cite quelque part un Traité d'optique écrit en 1890 où il n’est pas dit un seul mot d'électroptique.

La loi de l'âge est si tyrannique que les agents les plus actifs du progrès scientifique, deviennent à leur tour des obstacles aux nouveaux progrès : la constatation de la loi n'en affranchit point ceux qui l'ont subie. Harvey dont la découverte fut combattue par les médecins âgés de plus de trente ans, ne profita pas de la leçon, et s'opposa dans sa vieillesse aux nouveautés anatomiques. Cauchy, absorbé dans sa pensée, ne sut pas deviner le génie d’Abel et de Galois, et il ne sut pas rendre justice au général Poncelet. Berzélius, qui avait tant contribué au progrès de la chimie par sa théorie électrochimique, devint dans la suite un véritable obstacle au développement de la science à laquelle il avait voué toute sa vie. « Le changement nécessaire lui était devenu aussi impossible que peut l’être à un artério-scléreux l’ascension d’une montagne (‘). » Berthelot entrava le développement de la chimie en France, en maintenant le principe du travail maximum contre les expériences de Sainte- Claire Deville. Plutôt que d'abandonner sa théorie, il préféra recourir à des subterfuges et invoquer une « énergie étrangère » ou une « masse cachée » (2). Les savants qui ont laborieusement édifié un système, ne se résignent pas à le voir abattu par les démentis de l'expérience, et lui donnent des coups de pouce pour l’accommoder aux faits. Le même Berthelot s’opposa pendant plus de vingt ans à l'adoption de la théorie atomique, et il entraîna à sa suite tous nos chimistes, sauf Friedel et Wurtz(:) : « Le retard des Français en chimie, écrit Ostwald dont le témoignage est irrécusable, est le

(:) Osrwain, L'Évolution d’une science, p. 125.

) Y. l’{ntroduction à la Mécanique chimique de P. Duhem.

(*) Le fameux rapport de MM. Cornu et Lemoine (1884) concluait à l'adoption des équivalents en chimie minérale et des atomes en chimie orga-

nique |

résultat de l'orientation despotique et réactionnaire dans laquelle s'est exercée l'influence de Berthelot. » Et le savant allemand s'étonne de « cette disposition des Français à se soumettre à une pareille dictature, en contraste si bizarre avec leur radicalisme politique () ». Il est en effet piquant de voir un radical en politique se montrer réactionnaire en science, alors qu'il justifie son radicalisme politique par le progrès des sciences; mais tous les jeunes gens sont plus ou moins radicaux (c’est-àdire qu'ils veulent faire table rase du passé; or le radicalisme politique français est surtout un parti négatif, inspiré uniquement par la haine de la religion catholique), et tous les vieillards plus ou moins réactionnaires : un progressiste par rapport à la génération qui le précède devient conservateur par rapport à la génération qui le suit! Le mieux qui puisse arriver, c'est que le savant qui a fait sa découverte, se désintéresse ensuite des progrès ultérieurs de l'idée. Ainsi Volta, l'inventeur de la pile électrique (1800), ouvrit la voie à l’électrochimie. Celle-ci se développa si rapidement que l’initiateur était, au temps de Davy et d'Ohm, comme un anachronisme vivant. Volta mourut en 1827 sans avoir compris un mouvement auquel il n'avait pris aucune part; du moins, il ne chercha pas à l’entraver.

Des faits que nous venons d’alléguer entre mille autres, nous ne pouvons pas logiquement inférer l’existence objective de générations intellectuelles. L'histoire montre qu'il y a un intervalle à peu près uniforme entre l'apparition d’une nouveauté et sa vulgarisation : toute découverte, pour être adoptée par la majorité des esprits, doit attendre la disparition du vieux publie, et cette disparition exige au moins une trentaine d'années. Ordi-

(:) Les Grands Hommes, p. 309.

nairement, une idée vraiment neuve, c'est-à-dire opposée aux théories régnantes, ne triomphe que lorsque les tenants des idées anciennes ont disparu. Mais comme les découvertes et les inventions (:) sont innombrables dans tous les domaines, nous retombons dans la confusion que nous voulions éviter : si chaque nouveauté est un point de départ, nous aboutissons à un réseau inextricable de générations. Les séries bifurquent, se ramifient, s’anastomosent, et il est difficile de voir clair dans cet enchevêtrement d'influences qui se croisent à travers les intelligences du monde civilisé. L'histoire de la chimie, aussitôt après sa fondation, paraît obéir à la loi des générations : les chimistes du début du xix° siècle, continuant l’œuvre de Lavoisier, font de la chimie minérale; puis apparaît une nouvelle race de chimistes qui crée la chimie organique ; ensuite on s'attaque à la chimie biologique (colloïdes), etc. L'histoire des mathématiques est plus difficile à débrouiller à cause de ses multiples directions, mais elle offre aussi ses périodes et ses époques, ses périodes de détente et ses époques de création. Après une période d’engourdissement, les idées acquièrent tout d’un coup une plasticité étonnante et bourgeonnent en tous sens : les génies s’entassent et se poussent du coude. Puis la nature, comme fatiguée d’avoir produit tant de beaux génies, se repose et n’enfante plus que des vulgarisateurs. Deux générations environ séparent la découverte du calcul infinitésimal (vers 1685) de celle de la géométrie analytique (vers 1630). Les génies créateurs sont espacés et se présentent de front (Descartes, Pascal et Fermat; Leibniz

(:) On discerne aussi un rythme trentenaire dans l’évolution technique, par exemple dans l’histoire de la filature et du tissage. Un intervalle de trente ans sépare la machine de Wyatt de la jenny de Hargreaves et du water-frame d’Arkwright-Highs. (V. P. Manroux : La Révolution industrielle au XVIIE siècle en Angleterre.)

et Newton; d'Alembert, Euler et Clairaut; Lagrange, Laplace et Legendre; Abel, Jacobi et Galois). Une même idée commande les travaux de toute une génération : c’est l’idée de dérivée, d’intégrale, de groupe, de géométrie non-euclidienne. L'œuvre des grands créateurs est ensuite mise au point par une nuée de petits savants et de professeurs. Un génie mathématique ne fait qu'une grande découverte, et celle-ci doit avoir porté ses fruits pour rendre possible une autre grande découverte.

Mais l’histoire des sciences, qui est internationale, offre un terrain peu favorable à l’étude de la loi des générations, et nous avons dû interrompre nos recherches dans cette direction où nous nous étions primitivement engagé. L'histoire des séries spirituelles confirme l’extension de la loi des dges à l’évolution des idées. Mais, si l'on veut passer de la loi des âges à la loi des générations, il faut envisager le problème sous un autre biais, et essayer d’embrasser tout le développement d'une nation.

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