‹ Les Générations SocialesChapitre 25 sur 53 · CHET LS RER · texte numérisé non relu

CHET LS RER

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peurs qui avaient hanté l'imagination des croyants du moyen âge : peur du clergé et de l’excommunication, peur de la mort et de l'enfer, peur de la fin du monde et du jugement dernier! L’humanité, semblable à un prisonnier évadé, voulait s'épanouir en liberté et jouir sans arrière-pensée des richesses accumulées par le travail. La bourgeoisie avide de plaisirs se dressait en face de la noblesse et brisait les tables de la chevalerie. Le ehâteau somptueux où le soleil pénètre à flots remplace la sombre maison de Dieu. Le manoir cuirassé et massif du moyen âge se transforme en une demeure de plaisance, délicieusement ornée, entourée de pavillons et de jardins fleuris, de pares peuplés de statues mythologiques et de fontaines. Le maïtre du logis fait exécuter son portrait par les peintres, et la galerie des ancêtres se substitue aux chemins de croix et aux scènes religieuses commandées par les chapitres des cathédrales. Dans ce cadre nouveau se déploient des fêtes mondaines qui ont la magnificence des vieilles cérémonies de Eglise. Celui qui veutconnaître cette époque doit étudier nos châteaux de la Loire avec la ferveur que le médiéviste met à analyser la cathédrale : Fontainebleau construit par François E*, et Chambord commencé en 1523 incarnent toute une génération (:). Aussi bien, la tradition chrétienne s'était peu à peu vidée de son contenu ; la religion était devenue formaliste et pharisaïque, le elergé avait. fait alliance avec le sièele qui le détestait. La Renaissance rompt avec Le passé qu’elle haït, et cette émancipation de la tutelle ecclésiastique s'accompagne d’un réveil de l'antiquité, sur lequel elle s'appuie. Quand on renie une tradition, 1l faut bien se réclamer d’une autre, nécessairement plus ancienne!

(*) Philibert Delorme entre au service du roi en 1548, et P. Lescot commence le nouveau Louvre en 4545.

Mais l'historien doit discerner ce qui se cache sous les mots, car on ne ressuscite pas ce qui est mort : la Renaissance n’accepte pas en bloc l'héritage des anciens, elle repousse tout ce qui a préparé le christianisme et qui s’est infiltré dans la théologie; si elle acclame Épicure, elle jette l’anathème à Aristote. L'humanité réformée et

qui se croyait rajeunie, cherche dans l'antiquité et trouve

dans une certaine antiquité la loi qu’elle voulait adopter en haine de la religion : la loi de l’individualisme, la loi du libre développement des puissances individuelles, des plus basses comme des plus hautes, et avant même les plus hautes; la loi des trois concupiscences, endormies par le christianisme : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi, la loi qui avait causé la chute originelle. Le courant de naturalisme gaulois, comprimé par la discipline religieuse et un moment réduit à un mince filet, mais dont on retrouvait la trace jusque dans la décoration des cathédrales, renversant toutes les digues, s’'épanouissait sans honte à la face du Ciel. L’individualisme engendrait jusqu’à cette émulation de gloire qui distingue les artistes de la Renaissance des artisans anonymes du moyen âge, et cette virtü païenne qui drapait les pires excès.

De cette époque date la création de l'esprit laïque au sein de la société chrétienne, le Zibertinage ou la librepensée publique et le désordre avoué des mœurs, le rationalisme étroit qui devait porter ses fruits au xvur° siècle, et la légende de la « nuit du moyen âge » qui s’est perpétuée jusqu'au seuil du romantisme. C'était en vérité un réveil de l'individu, succédant à une longue période de contrainte et d'abdication de l’orgueil humain. Même pour les chrétiens classiques, gothique est resté synonyme de barbare (Cf. La Bruyère). Je me suis souvent demandé par quelle aberration du goût l'humanité était passée si longtemps à côté de la cathédrale, je ne dis pas sans y

entrer, mais sans lui rendre justice. Une erreur trois fois séculaire fournit à l’homme une singulière leçon de modestie. Mais il n’est de pires aveugles que ceux qui ne veulent point voir : le goût français et européen était aveuglé par des préjugés religieux, les plus tenaces de tous. [1 a fallu attendre les yeux neufs de Chateaubriand converti pour voir ce que les plus grandsartistes n'avaient point soupçonné. Au signal donné par Chateaubriand, la société française s'extasiait de nouveau devant le génie du christianisme, et la beauté de la religion devait lui faire soupçonner sa bonté et sa vérité.

À partir de 1520, la Réforme, qui n’est pas d'origine française (‘), secondait, et d’une manière très efficace, le mouvement individualiste : ne procède-t-elle pas du libre examen qui est essentiellement individuel ? Les Réformateurs, il est vrai, remontaient à un passé moins éloigné que les Humanistes, ils voulaient sauvegarder la tradition morale inaugurée par Le Christ et par saint Paul, en la débarrassant des surcharges romaines, mais aussi des éléments qui pouvaient gêner l'individu. L’humanisme était plus conséquent : il allait jusqu’au bout de son principe négateur, et il rejoignait, par delà Le christianisme, la nature antérieure à la religion, la nature supposée naturelle. En admettant le contrôle personnel de la foi, le moine saxon Luther, qu'il le voulût ou non, frayait la voie à l'allemand D. Strauss, et préparait les ironies contre la Bible et les sarcasmes contre Jésus du parisien Voltaire. Brunetière a essayé d’opposer la Réforme à la Renaissance (*), mais les oppositions qu'il signale recouvrent des

(*) Cependant la période confessionnelle a été précédée d’une période dé ferveur religieuse qui fait honneur à la foi de nos aïeux plus qu’à leur clairvoyance. (V. A. Avr, L'échec de la Réforme en France au XVI° siècle, Paris, A. Colin, 1918.)

() V. son Discours, &e la p. 70 à la p. 75.

affinités primordiales. L'histoire nous offre régulièrement un pareil spectacle : ceux-là même qui, alors, paraissent se tourner le dos ou qui se combattent avec le plus d’acharnement, collaborent, sur des plans différents, à la même œuvre de destruction et à la défense du même idéal humain. Ceux qui admiraïent exclusivement le latin de Cicéron (il y en avait jusqu’au sein de l’Église) étaient les frères de ceux qui proscrivaient le latin, chanté par les sacristams, et qui favorisaient l'essor d’ailleurs légitime des langues nationales. Les iconocklastes fanatiques de la beauté médiévale donnaient la main aux admirateurs positifs de la beauté grecque. Ceux qui s’élevaient avec violence contre Le relâchement trop réel des mœurs ecclésiastiques, étaient les alliés inconscients de ceux qui célébraient le retour au paganisme. Il ne sert à rien de se raidir contre la mollesse du monde, dès qu'une fois on a admis le principe qui autorise toutes les licences, et dont se réclameront Les débauchés.

Vers 1516, on voit surgir des hommes nouveaux, audacieux et énergiques, qui s’affirment dans toutes les branches de l'activité : religion et morale, politique, diplomatie et art militaire, administration et économie politique, sciences et érudition, lettres et beaux-arts. Tout part désormais de l'individu pour aboutir à l'individu (). L’interdit jeté sur la femme par les Conciles est levé; Le prêt à intérêt condamné par l'Église, qui avait adopté la théorie d’Aristote, se pratique au grand jour, etla banque se libère du monopole des Juifs et des Lombards : la stratégie moderne suceède aux tournois chevaleresques et la grande chirurgie naît des blessures de guerre : on ose enfin disséquer des cadavres humains: la science secoue le joug de l'autorité, et, armée d'instruments de

() François I* est le type accompli du païen.

mesure dus aux artisans du moyen âge, se soumet à la méthode expérimentale. La découverte du Nouveau Monde commence à faire sentir ses effets, le premier voyage autour du monde (Magellan, 1519) procure à l'homme la connaissance de l'étendue de son domaine. Bientôt le télescope et le microscope, reculant les bornes de l'univers, découvriront à l’homme les deux infinis entre lesquels il est suspendu dans l'immensité des espaces; la terre perdra sa prérogative de centre du Monde et le système astronomique d’Epicure s’en trouvera rajeuni. En même temps, l'imprimerie vulgarisée multiplie les exemplaires des chefs-d’œuvre antiques et des livres séculiers ; la fondation du Collège de France (1529) établit à côté de la Sorbonne théologique une Université laïque qui est un foyer d’humanisme. La philosophie se sécularise et s'inspire des systèmes païens, en attendant qu’elle s'individualise (carla philosophie antique était essentiellement sociale et traditionnelle), et qu’elle ne reconnaisse plus pour guides que la raison et la fantaisie individuelles. Que de changements en l’espace d'une génération !

La Renaissance littéraire et artistique en France est en retard d'une génération sur l'émancipation des esprits et des cœurs : la première génération, occupée à remanier la société, n’a guère le loisir d'écrire, elle fonde. Nous retrouverons le même phénomène à l'époque de la Révolution : une génération politique très active est immédiatement suivie de la génération esthétique qui lui fait cortège. Le fait, confirmé par l'étude des bouleversements sociaux dans l'antiquité et dans les temps modernes, n’enlève pas à la littérature son rôle de miroir contemporain. Mais le miroir est terni pour quelque temps; la littérature et les arts sont des fonctions de luxe qui végètent ou ne s’exercent que par intermittences durant les périodes de crise. Alors

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