ES SAM ED NP PL ECATAIOS
J. de Baïf que le hasard de la carrière paternelle avait
fait naître à Venise, descendait d’une vieille famille de
l’Anjou! La rencontre de Ronsard avec du Bellay a lieu |
en 1548, l’année même où un arrêt du Parlement (17 novembre) interdit la représentation des Mystères, le plus populaire et le moins artiste des genres littéraires du moyen âge. Le manifeste de la jeune école parait en 1549, un an avant la publication des quatre premiers livres d’'Odes de P. de Ronsard. Désormais, la Pléiade va régner sur l'opinion jusque vers 1580 (les superbes funérailles de R. Belleau (1577) précèdent de peu celles de l’école). Si Ronsard obtint de son vivant une réputation
prodigieuse, comparable à celles de J.-J. Rousseau, de .
V. Hugo et de Bergson, c'est parce qu'il incarnait les aspirations de son temps : la renommée viagère révèle l'accord de l’œuvre avec l'époque, mais elle ne garantit pas sa durée. On ne le vit que trop pour Ronsard qui atteint son apogée vers 1575, au moment de la visite du Tasse, puis dont l’astre pâlit et finit par s’éteindre avant la mort du poète, survenue en 1585. Depuis, les critiques ont fait de vains efforts pour ressusciter Ronsard, parce que son œuvre, malgré sa perfection, répond à des besoins trop superficiels de l’âme nationale. (Ses successeurs, généralement des Grecs, sont A. Chénier, A. Samain, Moréas et H. de Régnier.) Elle traduit l’état d'âme d’une génération foncièrement épicurienne et voluptueuse,
accessoirement amoureuse de la mythologie et de l’hel-
lénisme, qu'allait prolonger chez nous jusqu’en 1589 la …
dynastie indigne des derniers Valois, efféminée par le
sang des Médicis. Seuls, les Discours sur les misères du -
temps ont un accent qui nous émeut encore aujourd’hui, et qui annonce la génération suivante ! Ronsard était un -
artiste épicurien, qui savourait « la volupté presque
sensuelle que procure la lecture » de l’£néide ou de
l'Iliade: «je veux lire en trois jours l’Ziade d'Homère ! », et, comme les Grecs ou les Latins, il voulait éveiller chez ses lecteurs une impression de beauté plastique, quasi matérielle. Peu importe d’ailleurs que lui ou ses successeurs se soient inspirés des Latins plutôt que des Grecs, puisque, ce qu'ils goûtaient chez eux, c'était toujours le culte païen de la nature, des forêts et des sources, de la femme et de l'amour. Et ce n’est pas par hasard qu'ils ont choisi pour modèles les alexandrins et les élégiaques. Peu importe même le décor antique dont ils s’entourent, comme cette fête du bouc célébrée à Arcueil après la représentation de Cléopdire (1552). Il faut voir ce qui se cache sous ces apparences trompeuses, et qui traduit la conception de la vie des Français du temps. Or, ce que Ronsard restaure, c’est l’hédonisme grossier d’Aristippe de Cyrène, teinté d'Horace, et d'autant plus séduisant (1). Écoutons les conseils de Ronsard :
Vivez si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. (à Hélène.) Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que votre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueïllez votre jeunesse. (à Cassandre.)
C'est le carpe diem d'Horace, renouvelé d’Épicure. Il faut se hâter de jouir, car le monde passe et la mort vient vite :
0 Dieux, que véritable est la philosophie Qui dit que toute chose à la fin périra, Et qu’en changeant de forme une autre vêtira |
La matière demeure et la forme se perd. (Aux bücherons de la forêt de Gastine.)
(2) La doctrine de Ronsard dément l'interprétation qu’il donne de la fête du bouc. (V. Maurras, L'Avenir de l’Intelligence, p. 28.) — Le sujet d'ÆEugène, comédie de Jodelle, qui fut représentée en même temps que Cléopâtre, « se rattache aux plaisanteries contre le clergé qui forment le fond de nos plus cyniques fabliaux » (Ch. M. des Granges).
Ceux qui seraient tentés de croire que ce matérialisme n’est que de la rhétorique, n’ont qu’à lire les vies de Jodelle, de du Bellay, de M. Régnier tués prématurément par la débauche. Toute restauration du paganismes ’accompagne chez nous d’une reprise plus ou moins franche du culte phallique. L'œuvre de Ronsard et de ses disciples accuse un relâchement général des mœurs françaises, et il n’est pas jusqu’à la mélancolie du temps qui n'ait une source impure : Medio de fonte leporum, surgit amari aliquid ! Toutefois, les calvinistes opposaient à Ronsard G. du Bartas dont la Première Semaine d'inspiration biblique (1578) eut plus de trente éditions en quelques années, mais qui eut peut-être plus de lecteurs à l'étranger que chez nous. La France chrétienne et virile n'était pas morte.
L'idylle païenne fut, en effet, de courte durée : elle durait encore quand la France connaissait déjà les horreurs de la guerre civile et de la pire de toutes, la guerre religieuse. Alors la société française fut déchirée par ses fils et ébranlée jusqu’en ses fondements : tout, depuis le principe de l'autorité royale jusqu'au principe de l’autorité en matière de religion, devait être remis en question. Les deux générations que nous allons traverser ont une physionomie tourmentée, comme les deux époques qu’elles résument et qui offrent peu d’éclaircies. Vers 1580, à la génération élégante et frivole incarnée par la Pléiade, succède une génération austère: génération de rudes soldats et d'intègres magistrats, qui avait à résoudre, au dedans comme au dehors, des problèmes pressants. Cette génération, toute en contrastes, réunit des âmes sensuelles voire grossières (1) et des âmes vigoureuses, et oppose
(‘) Ce courant cynique affleure surtout dans le Moyen de parvenir de, Béroazp DE Vervise, dans le Parnasse satyrique et dans les Satires de Réemer
Craie, sGl
NUE OUTRE pr
violemment le courant stoïcien qui devait l'emporter, au courant épicurien issu de la Grèce antique et de l'Italie moderne qu'avait capté la France décatholicisée. Le gros de la nation se détournait avec dégoût des crimes de Catherine et des débauches de Henri III avec ses « mignons » pour écouter la voix grave des Michel de l'Hospital et des de Thou, ou pour suivre de hardis capitaines comme La Noue, Montluc et d'Aubigné. Les écrits de cette époque sont plutôt des actes que des œuvres, discours et pamphlets, commentaires et mémoires, ou manifestes politiques comme la Satire Ménippée (1594). Pour dégager les traits essentiels de cette génération troublée, il faut lire attentivement trois œuvres maitresses : du côté catholique, les £ssais de Montaigne et surtout les Traités de Du Vair ; du côté protestant, les Mémoires et les Tragiques de d'Aubigné. Par la date de sa naissance (1533), par son scepticisme et son épicuréisme, par la nonchalance de sa nature primesautière, enfin par son culte fervent de l'antiquité, Montaigne se rattache au groupe de la Pléiade; mais il ne fait pas partie de l’école, et, comme tous Les moralistes qui observent avant d'écrire, il a réfléchi sur le tard. Il a commencé par traduire l’Apologie de Raymond de Sebonde, et il a des mots chrétiens; par endroits, on sent passer dans son œuvre le souffle stoïcien qui tonifiait alors les grandes âmes : les Essais où s’entrecroisent et luttent le courant épicurien et le courant stoïcien, s’encadrent mieux dans la génération de 1580 que dans celle de 1550. Montaigne reflète une période indécise qui imposait des méditations sérieuses : pour les jeunes, l'indifférence n'était plus de saison. L'auteur des Æssais est surtout frappé de l’insta-
mais il est partout latent. (Cf. le Saint-Cendre de Marnprow.) D'ailleurs il s'apparente par certains côtés au courant stoïque,
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bilité sociale : tout branle autour de lui, les opinions et les hommes, et il se réfugie dans sa librairie pour échapper à l’affliction des temps. Parfois même, il en sort pour faire acte de bon citoyen, ou pour donner son adhésion au parti national. Sa philosophie mobiliste, comme celle d'Héraclite d'Éphèse, la cité des révolutions, se cramponne au point fixe de la coutume et des institutions sociales, voire de la tradition religieuse. Elle agite le grave problème de la destinée humaine, et rôde autour de la mort dont le spectacle s’imposait alors à tous les regards. Le voluptueux humaniste conclut que « philosopher c’est apprendre à mourir » ; il faut savoir mourir, la mort est l'épreuve suprême de l’homme! Retranchons le tour païen, et nous sentirons l'accent presque chrétien qui perce sous la nonchalance ; nous comprendrons tout au moins que son disciple Charron ait écrit un Traité de la sagesse (1601) pour donner une direction morale à ses contemporains. Mais le véritable guide de cette génération fut Guillaume du Vair (1556-1621) (:) : ce bon Français, dont les actes valaient encore mieux que les paroles, fournit à cette génération son « bréviaire », le Manuel d'Épictète (°), et il sut tirer de la morale stoicienne des leçons qui s’adaptaient à merveille aux événements. Le prodigieux succès des Vies parallèles de Plutarque, traduites par Amyot (1559), est dû aux mêmes causes : on appréciait dans Plutarque le stoïcisme pralique qui anime ses « cas humains représentés au vif ». On se réfugiait dans l'antiquité — une autre antiquité que celle de la Pléiade — pour se libérer de l'influence étrangère, principalement de l'italienne, pour essayer
(°) L'œuvre parallèle de d’Aubigné s’adressait à un public plus restreint.
(°) Le fils d’Etienne Pascal, d’origine auvergnate comme du Vair, connaîtra sa traduction du Manuel presque par cœur.
de se viriliser et, en se virilisant, de se nationaliser. Le besoin d'un ordre social stable s’avérait de plus en plus, et la France s’avisait qu'elle ne serait pleinement la France qu’en redevenant elle-même.
Et même certains esprits : H. d'Urfé (né en 1567), et François de Sales (né en 1548), tempérant la rudesse stoïque de l'heure, préparaient l’avènement de la société polie qui devait florir au xvn° siècle. Le classicisme commence à poindre; mais il aura à livrer encore un rude combat avant de triompher, etil sera comprimé durant la génération qui va suivre. G. du Vair fut, en effet, le maître de Balzac et le conseiller de Malherbe (1555-1628). Malherbe déborde cette génération, mais il Jui appartient bien par son allure décidée et par son œuvre de jeunesse : en regard de ses vers italianisants, il convient de placer sa correspondance d’un ton si gaillard et d’une franchise si roide. Il innove sur le tard en poésie, à la faveur du règne bienfaisant et trop court de Henri IV ; il fonde une école éphémère de vieillards, en dehors du courant général de la vie. Son œuvre, qui devance les temps, sera reprise quand les circonstances seront plus favorables, quand la société aura fini de se discipliner et que la langue aura acquis plus de maturité. Peut-être, si le règne de Henri IV avait été normal et suivi immédiatement de la poigne de Richelieu, peut-être Malherbe aurait-il eu des successeurs avant Boileau (!)! Mais il y avait encore dans la société française trop de ferments de révolte, dans la langue trop de tours anciens et de locutions étrangères : la France devait passer à travers bien des agitations et des soubresauts avant d’atteindre Le port que Malherbe avait touché.
(!) On constate le même stationnement dans le domaine de l’économie politique (cf. Couanor, Considérations, t. II, p. 90).
36 ESSA1:-D'APPÆETCATEON
Il est assez difficile de fixer la limite extrême de la génération de 1580 : la date de 1610 est moins sociale que politique, c’est un accident qui respecte Marie de Médicis. Nous hésitons entre la date de 1618, début de la Guerre de Trente ans, et la date de 1615 ou 1616 (mariages espagnols), point de départ de l'influence espagnole qui, désormais, va se combiner avec l’influence italienne ou plutôt lutter contre elle, jusqu à ce que toutes deux soient chassées momentanément de France. En effet, le type espagnol sera prédominant dans la génération suivante, qui foisonne en écrivains normands, de la race des conquérants et des corsaires.
Nous allons retrouver dans les siècles ultérieurs approximativement les mêmes coupures qu'au xvi' siècle : entre la quinzième et la vingtième année (‘), vers la cinquantaine, et entre quatre-vingts et quatre-vingt-cinq ans, chaque siècle voit briller et engendre en même temps (°) une nouvelle race d'hommes qui occupera la scène durant un tiers de siècle, et qui sera glorifiée par une nouvelle génération d'artistes appartenant à la même race.
La période qui se termine avec la Fronde, en 1653 (:), est très vivante et très pittoresque : c’est une tragicomédie menée par des bouffons généreux, une mascarade romantique qui attend la dilection de V. Hugo, le pinceau de Th. Gautier et la brosse d’Ed. Rostand, ce revenant du romantisme. Mais cette période a des dessous
(°) Le siècle commence-t-il vers + 15 ou vers — 15 ? Nous optons pour la première solution. Gournot fait commencer le xx° siècle en 1814. (V. ses Souvenirs, p. 241.)
(?) Les naïssances de la génération qui suivra celle qui monte s’échelonnent aux alentours de ses débuts. Théoriquement, l'écart entre deux hommes faisant partie de la même génération ne doit pas dépasser seize ans et demi, mais il faut tenir compte du genre de productions.
(°) Cette date est importante à bien des égards et vraiment discriminante. C'est vers 1653 que s’est produite la déviation du jansénisme (V. Srrowsrt, Pascal et son temps, &. I, p. 282.)
tragiques ; on l’a appelée à juste titre Le « siècle de fer », et il fallait se hâter d’en rire pour n’en point pleurer.
Au premier aspect, cette génération a deux faces : la préciosité qui réagit contre la grossièreté de la cour de Henri IV (V. les /Zistoriettes de Tallemant des Réaux) et le cynisme qui la prolonge, marchant de pair avec le libertinage (V. le livre du P. Garasse). Le règne de la galanterie précieuse est aussi celui du burlesque. Les poètes de cabaret fraternisent avec les précieuses : Le chantre de la Crevaille s'appelait Sapurnius pour les habitués de la chambre bleue ! La « carte du tendre » est contemporaine de l'Ovide en belle humeur et du Roman comique. Le plaisant et le sérieux se coudoient dans la même œuvre. C’est la génération des personnalités successives, des mariages disproportionnés et des âmes sublimes dans des corps grotesques.On rencontre partout le même désaccord et le même contraste plaisant : entre les corps et les âmes, entre le physique et la mise, entre Les actes et les prétentions, entre le rôle et le rang social, et, jusque dans l'architecture, entre la brique et la pierre, dont l'emploi alterné forme un ensemble très gai (mélange de style italien et de style flamand). Personne n'est à sa place: les grands se ravalent au niveau de la halle, etles humbles usurpent la grandeur. Les figurants de l’histoire comme de Retz « basset à jambes torses », ou le prince de Conti, bossu par derrière, singe par devant, ont je ne sais quoi de discordant, et les écrivains seraient ridicules, n'étaient leur esprit et leur cœur. L'abbé d’Aubignac avait un nez démesuré planté au milieu d’une face piriforme. Mais que dire du nez de Cyrano et de toute la personne de Scarron, le poète à la mode, parce qu'il est le burlesque incarné, avec son corps en forme de Z, véritable « raccourci de la misère humaine »?
Mais, à côté des Voiture et des Scarron qui voisinent