ESS AT D APPEL ECN TE TI ON
avec les Ménage et les Chapelain, il faut placer les Balzac et les Corneille, les Descartes et les Pascal, qui sont de la lignée stoïcienne (‘). En regard des aventuriers et des héroïnes de bals masqués, il faut voir les artisans de la contre-Réforme en France : les vies droites du cardinal de Bérulle ou de Saint-Cyran et les figures austères des Messieurs de Port-Royal. D’un côté, les gueux de Callot dont le burin a été soulevé au moins une fois par le patriotisme ; de l’autre, Les admirables portraits de Philippe de Champaigne. Rarement époque rassembla des homme d'action de l’envergure et des caractères de la trempe des Richelieu et des Vincent de Paul, des Condé et des de Retz. Le malheur avait forgé les âmes des pères, et Les fils se roidissaient encore contre l’infortune.
Sous les dehors turbulents et picaresques de cette génération haute en couleur, il faut savoir discerner les âmes héroïques et les imaginations hardies. Le burlesque n’est que l'ironie prolongée de l’emphase, et la préciosité est une forme du pédantisme, du désir de paraître grand: or, on le devient un peu, si on ne l’est pas naturellement, en le voulant paraître, et on l’est déjà quand on raille la fausse grandeur. Les précieuses étaient des âmes romanesques, des M°* Bovary, quand elles n'étaient pas de grandes dames et de grandes âmes comme M°° de Longueville et M*° de Chevreuse : les temps furent cause que quelques-unes manquèrent leur destinée, mais elles méritent notre respect et notre sympathie. Derrière leur affectation du débraillé ou du raffinement, burlesques et précieux cachent une âme indépendante, diversement amoureuse du panache et également généreuse : un souffle
() Strowski a bien vu ce double caractère de la première génération du xvu° siècle : il distingue, d'une part, les stoïciens; d'autre part, les beaux-esprits libertins et épicuriens. (V. Pascal et son temps;t. I, c.n et III surtout p. 128 et sq.) dE É
d’épopée agite tous ces grotesques. Ce n’est pas sans raison que les poèmes épiques abondent à cette époque: quelquesuns étaient de beaux sujets et quelques autres renferment de beaux vers; mais l'exécution est inférieure à la conception : l'épopée rate comme la Fronde. Pourtant, il y a l’œuvre de Corneille, le véritable interprète de sa génération, qui a insufflé son âme grandiose à ses personnages surhumains, de Corneille qui allie le trivial au sublime, la galanterie à l’emphase, toujours hésitant entre la tragédie et la comédie, cherchant à gagner le suffrage des beaux esprits et recueillant celui des grands esprits. Car le héros de l’époque, c’est Le héros cornélien, qui tient de Don Quichotte et de Roland, Le « généreux », l’homme bien né qui ne craint pas la laideur, mais qui fuit la bassesse. Le sage stoïcien de l’époque précédente perd de sa raideur et devient un type bien français, le digne successeur du chevalier chrétien. C’est dans Descartes qu'il faut chercher la psychologie du généreux, immortalisé par Corneille : ouvrons le Traité des Passions au début de la troisième partie. Après avoir parlé des six passions primitives dont la première (ce rang est significatif) est l'admiration ou l’amour des choses rares et extraordinaires, Descartes nous entretient de l'estime et du mépris, qui sont des espèces de l’admiration, inspirées par la grandeur ou la petitesse. Ces deux passions sont remarquables, principalement quand nous les rapportons à nous-mêmes : nous -devons nous estimer à proportion de l’empire que nous avons sur nos volontés : « Ceux qui sont généreux en cette façon sont naturellement portés à faire de grandes choses, et toutefois à ne rien entreprendre dont ils ne se sentent capables, et, parce qu'ils n’estiment rien de plus grand que de faire du bien aux autres hommes et de mépriser son propre intérêt, pour ce sujet, ils sont toujours parfaitement courtois, affables et officieux envers chacun. Et
avec cela ils sont entièrement maîtres de leurs passions,
particulièrement des désirs, de la jalousie et de l'envie,
de la haine envers les hommes, de la peur et enfin de la colère » (art. 156), bref, de toutes les passions basses qui placent l’homme au-dessous de celui qu'il envie ou qu'il craint. Ce cours de morale pratique, illustré à chaque scène de l'œuvre de Corneille, Descartes le fait passer dans sa vie qui est d’un héros fier, ombrageux et stoïque : cette âme « forte et généreuse » adresse à M. de Zuylichem, après la mort de sa femme, une lettre de consolation digne d'Épictète ou du vieil Horace (avril 1637).
Descartes subordonne la raison à la volonté, et, quand il fait appel à la raison, c’est de sa raison qu'il s'agit : l’évidence est essentiellement personnelle et incommunicable. Aussi nulle époque n’a poussé plus loin l'amour du quant à soi, nulle n’a été plus indépendante vis-à-vis de toutes les puissances et toutes les autorités : l’Église et les Jésuites, le roi et les ministres, les grands et les riches;
nulle n’a affiché un individualisme plus effréné, et c'est pour cela que nulle n’a été plus anarchique en surface. Mais au sein de ces natures vigoureuses s'élaborait déjà le règne de la raison, issu des excès mêmes de l’individualisme. La langue française devenait plus abstraite et gagnait en clarté ce qu’elle perdait en couleur et en vie ; l’Académie s’organisait avec le sérieux Conrart et le tenace Vaugelas; Le type de « l’honnête homme » qui ne se pique de rien, se dégageait par contraste du pédant et du précieux; le sens de la dignité personnelle se préparait à devenir le sens de l’honneur national.
La France, malade depuis deux générations, était lasse des guerres de religion, lasse des troubles et des révoltes stériles, lasse de la mainmise étrangère, lasse de la guerre. Elle aspirait de toutes les forces de son être à l’ordre et à la sécurité; elle attendait un maître qui sût utiliser ses
énergies et assurer sa prospérité. Au lendemain des crises qui l’ont ébranlée jusqu’en ses fondements, la France assagie retrouve spontanément la tradition monarchique et chrétienne. Le sentiment qui domine alors, parce qu’il exprime le besoin universel, est le désir de la paix, d’une paix durable : « la paix est le plus grand .des biens », écrit Pascal vers 1660, et il note à plusieurs reprises que « la guerre civile est le plus grand des maux ». Ce désir intense de la paix s'associe au culte de la force qui, seule, peut garantir la paix au dedans comme au dehors : le tyran luimême serait préférable à la guerre. Alors, au signal du chef d'orchestre, la France se tranquillise et se discipline ; elle devient amie de l’ordre et de la raison, soumise à l'autorité et respectueuse de la hiérarchie, elle se remet au travail régulier et ordonné. Pendant que chacun regagne son poste, les termes nobles et les termes ignobles longtemps confondus se séparent, et les genres littéraires réintègrent chacun leur domaine : d’un côté les grands, de l’autre les petits; ici la tragédie, là la comédie. Ne sourions pas : cette organisation est l'image de celle qui se produit dans la société. La France atteignait son âge mûr caractérisé par l'équilibre, par la mesure dans la force, dans l'intelligence et dans l’humeur, bref, par le bon sens et par la décence. On voit apparaître un type humain majestueux (on disait alors pompeux), c'est-à dire harmonieux et souverain jusque dans son aspect physique, rehaussé par la perruque (cf. les portraits de Rigaud), guidé par la raison qui réfrène les écarts de l'imagination et de la sensibilité, qui règle la pensée et châtie la parole, en un mot qui gouverne toute la conduite. Louis XIV et Bossuet sont les prototypes Les plus remarquables de cette génération dogmatique et autoritaire, parce qu'elle connaît bien l’homme et le Français, amie de la beauté rationnelle, de la littérature raisonnable et de la vie ordonnée.
Si je voulais la caractériser fortement, je prendrais pour guide Pascal né en 1623, après Furetière (1619), La Fontaine (1621) et Molière (1622), avant Nicole (1625), Bossuet (1627) et Bourdaloue (1632). Évidemment, B. Pascal a ses racines dans la Fronde, mais il a été formé dans un milieu très particulier : élevé par son père, puis absorbé par des recherches scientifiques, enfin confiné dans la retraite, il n’a eu avec le monde que des contacts fugitifs, assez aigus cependant pour qu'il pût en pénétrer les ressorts : il s’est assimilé les livres fondamentaux de son époque et il a percé à jour les principaux spécimens de l'humanité. Il aurait élaboré et même dépassé le classicisme, et il aurait tenu une place éminente, la première peut-être, dans le chœur des classiques, si la mort n'avait interrompu prématurément sa carrière glorieuse. On sent qu'il n’est déjà plus de la génération de Descartes : il s’est évadé du cartésianisme comme il s'était évadé d’Épictète et de Montaigne. Dans toute l'histoire de notre littérature, je ne connais rien de plus significatif, comme document humain et comme document social, que l’Entretien de Pascal avec M. de Saci sur Épictète et Montaigne (‘), postérieur à 1654 et probablement antérieur aux Provinciales (1656). La France, sortie de la Fronde, venait de subir une série d'épreuves qui avaient prouvé l’impuissance et du stoïcisme et de l’épicuréisme : l’épicurien est un égoïste qui se console dans les temps d’affliction par le contentement de la bête, mais qui est un danger de corruption sociale; Le stoïcien plus respectable, mais orgueilleux, est un danger permanent de troubles dans un État. L’épicurien ne recherche que la satisfaction de ses sens, le stoïcien, que l'estime de soi. Mais ceci est aussi déréglé que cela, et engendre la guerre, qui est le plus grand des
(*) A rapprocher du Socrate chrétien de Barzac (1682).
maux. La racme commune, quoique diversement, de l’épicuréisme et du stoïcisme est l'individualisme, qu'il faut extirper à tout prix, si l’on veut seulement être un bon citoyen. « Le moi est haïssable », proclame un des hommes les plus superbes qui furent jamais. Pour participer à l’ordre social, pour avoir la paix, qui est Le plus grand des biens, il faut renoncer à la fois aux jouissances égoïstes et aux volontés personnelles. La politesse, en dehors de laquelle il n’est pas de société, consiste à se gêner pour les autres; la vie concertée exige des concessions et des sacrifices du moi. La raison nous commande la soumission, et une « humilité vertueuse », intermédiaire entre la superbe stoïque et la bassesse épicurienne. Le libre examen doit être confiné dans les sciences de raisonnement et d'expérience : en matière sociale, il faut obéir et faire plier la machine. Pascal va plus loin : il confond le devoir civique avec le devoir religieux (tous deux ne faisant qu'un avec le devoir humain) : pour être un bon Français, il faut être chrétien. Le salut se trouve dans le christianisme, qui nous prêche des vertus socialement bienfaisantes. L'Apologie, pour laquelle Pascal demandait à Dieu dix années d'existence, eût identifié le salut individuel et le salut social. Il ne put que l’ébaucher, mais la substance de cette Apologie a passé dans l’enseignement de Bossuet, qui l'a débarrassée des éléments proprement jansénistes et presque protestants qui l’altéraient.
Pascal est le premier des classiques, il a donné le premier chef-d'œuvre classique par la langue et par le tour, et il a formulé le premier les règles de la rhétorique classique. « Évidemment, écrit Brunetière, Molière, Boileau, Bossuet ont lu les Lettres provinciales (!). » Au moment où paraissaient les Provinciales, Molière se for-
(2) Discours, p. 159.
ES La
MENTRÉ