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mait en province, Boileau s’apprêtait à écrire ses premières Satires, et Bossuet se perfectionnait dans l’art de la prédication (le Sermon sur la loi de Dieu est de 1653). Je ne parle pas de La Fontaine, qui est à part, dont la traduction de l’£unuque est d'ailleurs de 1654, mais dont le premier recueil de Fables ne sera imprimé qu’en 1668. Molière et La Fontaine, écrivains tardifs, plus âgés d’une quinzaine d'années que Racine et Boileau, se groupent néanmoins avec eux, vers 1664, dans la Société des quatre amis pour affirmer leur idéal commun. C’est pourquoi on a appelé cette école, l’école de 1660, mais elle est postdatée. Le début de La génération n’est pas douteux, ni sa fin non plus. Quand Louis XIV impose à l’Académie Boileau et consent à y laisser entrer La Fontaine (en 1684, l’année où meurt P. Corneille et où nait Watteau), la carrière du grand critique est virtuellement terminée. Molière est mort; Racine s’est retiré du théâtre au bon moment (1677), car le succès l’eût bientôt déserté : il ne veut plus être qu’historiographe avec son ami Boileau; le second recueil de Fables a paru en 1678; Bossuet ne prêche plus qu’en de rares occasions. Louis XIV, Racine et Boileau étaient en retard de quelques années sur leur génération.
La génération qui représente la France de 1653 à 1685 environ, est composée d'écrivains issus en majorité de familles bourgeoises et parisiennes ou du bassin parisien : race essentiellement sociable et pondérée, qui a le goût de l'observation et le sens du ridicule. Elle fonde une véritable « école de la vie civile », éminemment française et nationale (‘), qui se groupe spontanément autour du roi. Tous admirent les anciens, mais ce n’est pas en tant
(*) Pour la démonstration de cette asserlion, je renvoie au Discours de Bruneriène, p. 189 à 198.
qu'anciens : c'est parce qu'ils ont bien attrapé la nature et atteint la perfection dans leur art. La nature, voilà le guide souverain, et, par nature, il faut entendre la nature humaine dans son type normal, en éliminant tout ce qui est individuel, rare et exceptionnel. Tous sont hostiles à l'enflure et à la disproportion, tous combattent la préciosité et le burlesque, le romanesque et le faux. La Fontaine, que Marino faillit gâter, fut ramené par Horace à « l'art de la simple nature », et il veut, avant tout, peindre juste : « Maint passage des Lettres de La Fontaine nous avertit que la fantaisie de ses Fables n’est que de l’expérience accumulée et transformée par un cerveau de poète (1). » C'est la méthode même de Pascal dans ses Pensées. Molière, le contemplateur, introduit la vérité dans la comédie, pendant que Racine l’introduit dans la tragédie, et que Furetière essaie de la mettre dans le roman. Boileau va plus loin dans le même sens, et entraine son contemporain et ami Racine : il admet, comme ses pairs, que le vrai seul est beau, mais il bannit de l’art tout ce qui est malsain :
Le vers se sent toujours des bassesses du cœur!
et il ramène la littérature au ton de la bonne compagnie. Car, ces « réalistes » croient que l’art a une fonction morale, qui est de « perfectionner la nature » (Bossuet), de rendre l’homme plus raisonnable et donc meilleur. Ils n’attachent tant de prix à leur art et tant de soins à l’exécution, que parce qu'ils reconnaissent sa portée sociale : les plus « naturalistes », Molière et La Fontaine, ont fait à ce sujet des déclarations expresses. Ils exposent de la vie et de l’amour une conception saine, basée sur la modération et la discipline. S’ensuit-il qu'ils soient des chré-
(:) Laxson, Lettres du XVII siècle, p. 326.
tiens, comme l’eussent souhaité Pascal et Bossuet? Il s’en faut de beaucoup: à part Boileau, dont la vie sérieuse s'harmonise avec l'œuvre, Racine a mené joyeuse vie jusqu'au moment où l'affaire des poisons lui a fait prendre conscience de sa responsabilité d’ « empoisonneur publie » ; La Fontaine est un épicurien qui s’est converti la veille de sa mort, et Molière un franc libertin. On cite de la même époque des « conversions » éclatantes; donc le courant libertin, que Bossuet chercha à endiguer durant toute sa carrière, subsistait à côté du courant national, et n’attendait que l’occasion de reparaître au grand jour. Ce fut une génération raisonnable et civile, mais non pas foncièrement chrétienne : on ne le vit que trop par ses suites. Combien Molière avait eu raison d'attaquer les Tartuffes, les Don Juans et les Philamintes : le seul bon sens eût préservé la France de bien des chutes.
Entre 1680 et 1685 (:), on a la sensation de pénétrer dans un climat nouveau, qui dure jusqu'à la régence. C'est le temps des La Bruyère (né en 1645) et des Fénelon (1651), des Bayle (1647) et des Fontenelle(1657), tous esprits de la même famille, religion à part. Le type dominant de l’époque, c’est le bel esprit chimérique, souvent décrit par Malebranche, et dont Fénelon, l’abbé de Saint-Pierre, La Motte-Houdar nous offrent des spécimens. On croit d'abord se retrouver en pays connu :
(:) J'inclinerais volontiers pour la date de 1682. Le 6 mai, Louis XIV fixe sa résidence à Versailles : cette date, qui a une grande signification sociale, intéresse aussi les artistes et les écrivains. Les seigneurs achèvent ‘de quitter la province et, en venant résider à la cour, se séparent du reste de la nation ; la Cour se sépare de la Ville ; Paris cesse d'être le centre politique du royaume. Le règne des courtisans commence et le roi s'éloigne du peuple. La même année paraissaient la Déclaration des 4 articles et la Lettre de Bayle touchant les comètes. En 1683, Marie-Thérèse meurt, Fontenelle publie ses Dialogues des morts ; en 1684, c'est le mariage morganatique du roi avec M°*° de Maïintenon, La Bruyère entre dans la maison des Condé.