‹ Les Générations SocialesChapitre 30 sur 53 · ET · texte numérisé non relu

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pour faire pièce aux classiques, on ramène les modes de la Fronde et le goût espagnol, mais la ressemblance est superficielle. L'histoire ne se répète jamais, car trop d'’ingrédients divers entrent dans sa composition, et sont dosés différemment. De nouvelles puissances grandissent : la science et la richesse, qui se feront les complices du libertinage. Bayle dit que « chaque siècle (entendez chaque génération) se comporte comme s’il était le premier venu »; et il rêve d'écrire un livre « de centro oscillationis moralis », où il montrerait « les réitérations continuelles de la bascule ». Mais les poids de la balance ne sont plus les mêmes d’une génération à l’autre. La lecture des Caractères de La Bruyère (livre précieux à cause de ses éditions successives de 1688 à 1696), ou des romans de Lesage, les titres seuls des pièces de Dancourt indiquent qu’il y a quelque chose de changé dans la mentalité et dans la condition des Français.

Bayle, au nom des protestants et des libertins, dirige de la Hollande, le pays de la liberté et des écrits licencieux, le combat contre la religion catholique. En 1685, c'est « la France toute catholique sous Louis le Grand », en 1687 « le Commentaire sur le Compelle intrare », en 1690 « l’Avis aux réfugiés », pendant que le fameux Dictionnaire s’élabore. Bayle enlève à la religion le monopole de la morale qu’il laïcise d’un seul coup. Leibniz dira plus tard : « Il y a un certain degré de bonne morale indépendante de la religion » et il ne fera d’ailleurs que reprendre la thèse scolastique. Bayle, lui, affirme que l'honnêteté ne dépend nullement de la religion, et qu’un athée peut avoir les qualités que La Bruyère lui dénie dans le même temps, être : « sobre, modéré, chaste, équitable »; bien plus il affirme qu'il vaut mieux être athée qu'idolâtre ou fanatique. La situation était renversée au profit de la libre-pensée, dont « le grand diocèse » se

constituait peu à peu. L'Église de France s'était avilie aux yeux des honnêtes gens en persécutant les jansénistes; elle s'était attiré des ennemis implacables, dont certains uniront dans leur rancune la France au catholicisme etne désarmeront pas même après la Révolution, en laissant bannir les protestants du royaume ; elle s’était ridiculisée, ce qui est plus grave chez nous, par l’affaire du Quiétisme (:) : on « s’arracha » et on « dévora » la Relation de Bossuet sur le Quiétisme (1698), la galerie applaudissait cette lutte d'évêques et marquait les coups (le chapitre du Siècle de Louis XIV sur les affaires religieuses donne le ton). Et ce qui achevait de discréditer la religion catholique, c'était la conduite scandaleuse de certains moines ou abbés : « Ce garçon si frais, si fleuri, et d'une si belle santé, est seigneur d'une abbaye et de dix autres bénéfices (2) » ; c'était la bigoterie qui gangrenait la Cour ; c'était l'hypocrisie, pire que l’indifférence du dilettante (°) ou l'irréligion déclarée, car elle détruit le respect et jusqu’à l'estime. « Un dévot est celui qui sous un roi athée serait athée. » Ce mot terrible est de La Bruyère, qui consacre aux Esprits forts le dernier chapitre des Caractères, le plus important à ses yeux, mais non le plus fort.

Les esprits forts avaient pour auxiliaires les philosophes et les savants, tandis que les nouveaux riches achevaient de perdre les mœurs de la ville. Ce n'est pas

(:) Doctrine d'importation espagnole qui est manifestement contraire à notre tempérament national, et qui fait entre la foi et les œuvres une distinction trop commode. La majorité du public était alors proquiétiste, tant à cause de l'influence espagnole qu’à cause de la réaction contre l’école du bon sens.

(?) V. la suite dans les Caractères de La Bruyère, éd. Hémardinquer, p. 135.

(*) « Quelques-uns achèvent de se corrompre par de longs voyages. ils

Die de jour à autre un nouveau culte. » (La Bruyère, Caractéres, id., p. 8.)

seulement au Zraité théologico-politique de Spinoza,

encore moins à R. Simon que je songe, mais aux suites du cartésianisme et au crédit de la science vulgarisée. L’esprit critique, débordant le domaine des sciences pures, s’attaquait aux problèmes historiques, sans en excepter le problème religieux : l’exégèse laïque est née, eton jugera désormais sur documents. Les libertins n’allégueront plus seulement les contradictions des philosophes et les scandales des mauvais pasteurs, mais l’infaillibilité de la raison ; de la défensive ils passeront à l’offensive, et les débauchés qui se cachaient sous le manteau de la religion pourront se réclamer d'eux et s’afficher. Il est difficile de faire au libre examen sa part, et l'évidence cartésienne atteint toutes les formes de l'autorité. Le cartésianisme triomphe alors dans toutes les classes de la société et sous toutes ses formes; Malebranche l’applique à la religion, au grand scandale de Bossuet et d’Arnauld. Pour Malebranche, la raison n’est pas seulement le principe de la morale, c’est aussi celui de la religion (que nous sommes loin de Pascal!) : la religion n’est qu'une forme secondaire et passagère de la métaphysique. Encore un pas, et voilà la religion détrônée au profit de la philosophie :

- l'auteur de l’/rréligion de l'avenir sera l'héritier de Male- branche. En attendant, la religion avait à faire face à un

nouvel adversaire, le plus redoutable de tous : la science, puisqu'il faut l'appeler par son nom. Auparavant, il n'y avait eu entre la religion et la science que des escarmouches intermittentes : les adversaires étaient trop inégaux (la science n’étant pas encore un pouvoir so-

cial) pour que l'issue de la lutte fût douteuse. Mais, à

présent, ils peuvent se mesurer du regard avant de s'affronter : à présent la science en impose aux plus ignorants, elle a des appuis considérables dans le monde, elle a la faveur des femmes qui ont été jusqu'ici les plus

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fermes soutiens de la religion. La lutte qui s'ouvre est un duel à mort : il faut que l’une des deux puissances soit absorbée par l’autre ; car la science ne peut pas transiger, et il est impossible de ruser avec elle. Dans les généra- | tions suivantes, nous assisterons aux péripéties de la lutte, qui est loin d’être terminée à l’heure actuelle. Par deux fois, vers la fin du xvin° siècle et vers La fin du xx’, les partisans de la science ont cru tenir la victoire et poussé des cris de triomphe. Par deux fois, la religion qu'on croyait morte s’est redressée après l'assaut, et ni la religion du Progrès, ni la religion de la Science n'ont réussi à la supplanter. Chaque fois, la superstition avait envahi la société qui était devenue incrédule; la première fois, le retour du catholicisme a été triomphai avec Chateaubriand..…., mais n’anticipons pas le cours des événements. |

La génération qui nous occupe s’est passionnée presque d’un bout à l’autre pour la querelle des anciens et des modernes. La lecture du poème de Ch. Perrault à l’Académie française le 27 janvier 1687 met le feu aux poudres. La société se partage aussitôt en deux camps : Le plus nombreux est celui des modernes, qui ont les suffrages des jeunes gens et des femmes. Le débat ne se réduit plus aux proportions d’une querelle entre archaïsants et novateurs, comme jadis à Athènes et à Rome, sous Périclès et sous Auguste, mais il prend de suite une ampleur qui l’'étend bien au delà du domaine littéraire. Il ne s’agit pas seulement de savoir si les anciens sont les modèles éternels du beau, mais s'ils doivent continuer à être les instituteurs de la jeunesse et si les modernes ne doivent : pas prendre leur place; bien plus, il s’agit de savoir si la science ne doit pas avoir dans les préoccupations de l’humanité le rang que la littérature a conservé jusqu'ici, si la civilisation ne dépend pas plus des sciences et des arts

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utiles que des lettres et des beaux-arts, et enfin si le progrès n’est pas la loi de l’histoire. Les écrits des modernes, soutenus par la majorité du publie, annonçaient une révolution du goût dont le temps devait accroître les effets : le règne social de la science commençait. Depuis la Renaissance, la science était restée confinée dans le sanctuaire, elle était le monopole des savants; la littérature vivait séparée de la science : les écrivains n'étaient qu’exceptionnellement des savants et beaucoup faisaient profession de ne point l'être. Mais alors, la science se vulgarise, elle devient à la mode et les femmes se piquent d'être savantes; le galant Fontenelle, l’homme du jour, met l'astronomie à la portée des dames. En même temps, il se ménage des entrées dans le sanctuaire; c’est Le premier écrivain qui est admis à l’Académie des sciences, réorganisée en 1699, et qui en devient le secrétaire perpétuel. Plus tard, l’Académie française s’honorera en accueillant des savants dans son sein.

Pendant que la science était en train d’affermir son prestige vis-à-vis de la religion et vis-à-vis de la littérature, une puissance plus tangible s'élevait dans l'État. A la Ville, la ploutocratie balançait le crédit de l’aristocratie, rassemblée à la Cour : les riches usurpaient tout doucement la place des grands, oisifs et inutiles, par conséquent malfaisants. Si la génération précédente avait été celle des bourgeois parisiens et l’avant-dernière celle des gentilshommes ou des « généreux », celle-ci est la génération des parvenus : Turcarets à la Ville et Tartuftes à la Cour. Les financiers (P. T. S.) deviennent une puissance avec laquelle tout le monde, roi compris, devra compter, et ils n'ont pas encore la sottise ou l’impudence de se fabriquer des généalogies : abrités derrière leur richesse, ils peuvent se moquer des titres et des railleries faciles de la noblesse. « Si le financier manque son

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