CHAPITRE PREMIER
Trois générations viriles égalent cent ans.
(HéroDors.)
toutes les langues que nous connaissons, elle a
une double signification passive, selon qu'elle s'applique à la famille ou à la société. Au point de vue généalogique, une génération représente un degré dans la filiation (:) : il y a une génération du père au fils, deux du père au petit-fils, etc. ; les parents constituent une génération, la réunion des enfants une autre. Rien de plus clair que cette signification. Mais le même mot sert à désigner la génération sociale, c'est-à-dire un groupe d'hommes, appartenant à des familles différentes, dont l'unité résulte d'une mentalité particulière, et dont la durée embrasse une période déterminée. C’est ce second sens que nous voudrions préciser, dans le but de l’incorporer à la science. Si l'humanité se réduisait à un couple unique qui donnerait naissance à un nouveau couple, et ainsi de suite, la génération sociale s’identifierait à la génération familiale et l'humanité ressemblerait à une chaîne sans fin dont chaque génération serait un anneau (); il serait
L" de génération n’est pas une idée simple. Dans
(‘) Code civil, art. 787.
(*) Ainsi raisonne M. René Mnax par abstraction dans la Race immor-
facile de dénombrer les générations et de fixer leur durée. Mais, au sein de la société, les générations ne se suivent pas comme des sentinelles qui se relèvent : le mouvement de la population, avec ses entrées et ses sorties simultanées, est insensible et ininterrompu. Une société est formée par la juxtaposition d'un grand nombre d'individus de tout âge qui appartiennent à des familles aux différents stades de leur existence.
Pourtant, nous constatons la coexistence dans l'esprit humain de l’idée de génération familiale et de l'idée de génération sociale, qui dérive sans doute de la précédente par extension. L'homme a d’abord remarqué la régularité des générations familiales, puis il a étendu ce concept, par analogie, à des groupements sociaux plus vastes. Une génération sociale englobe tous les contemporains, comme une génération familiale embrasse tous les enfants d’un même lit. Mais, dans la confusion universelle des âges, comment va-t-on discerner les contemporains, car les enfants ne font vraisemblablement pas partie du même groupe social que les parents; or, en vertu de l’échelonnement des âges, les enfants de certaines familles ont l'âge des parents d'autres familles. Qu'est-ce qui nous permettra de distinguer une génération sociale de la génération précédente et de la génération suivante; et quelle est la durée d'une génération sociale, en supposant celle-ci uniforme ?
L'étude des sociétés primitives, où il n'existe pas d'archives écrites, nous révèle seulement l'antiquité et
telle. I part d'un Tartare nomade nommé Yaleuz, qui vivait au vr siècle avant notre ère, et il suît sa descendance masculine à travers les âges jusqu’au soldat français Maurice Verteille qui vivait en 1900. De la sorte, il passe en revue soixante-dix biographies qui embrassent une durée de 2.500 ans (soit environ 35 ans par génération) M. Milan ne fait entrer que les hommes en ligne de compte : dans l'hypothèse du matriarcal, les générations seraient plus courtes d'au moins cinq ans.
l'universalité du concept de génération sociale. L'idée d'évaluer la durée par le nombre des générations humaines est aussi vieille que l'humanité : c’est en effet la chronologie la plus naturelle et la plus immédiate, Dans la religion domestique, le temps est constitué par la succession des générations à partir du père de la race. Mais le groupement des individus par générations se rencontre aussi bien dans les peuplades où règne la promiscuité que dans les familles à descendance utérine ou à descendance masculine. — L'étude sémantique du mot génération dans l'hébreu, le sanscrit, le grec, le latin et le francais, bref dans les langues des peuples qui ont été les initiateurs de la civilisation européenne, ne nous renseigne pas beaucoup sur le rapport qui existe entre la génération sociale et la génération familiale.
À. Loisy fixe à quarante ans (‘) Ia durée d’une génération biblique (au sens familial), et il ajoute que « cette équation tient une grande place dans la chronologie de l'Ancien Testament ». Au sens social du mot, la génération biblique désigne l’ensemble des contemporains (V. Genèse, v1; Deut., 1, 35; Mare, x, 30; Luc, xx, 32: Math, xuv, 34). « Dans le discours apocalyptique, écrit - Loisy, la formule : « Cette génération ne passera pas avant que tout cela n'arrive » ne signifie pas précisément : « Avant quarante ans cette prophétie sera réalisée », mais « tous les hommes actuellement vivants ne seront pas morts quand elle s’accomplira. » L'idée est sensiblement la même que dans Marc, 9, 1. Souvent dans l'Évangile le mot génération a ce sens, par exemple : Marc, 9, 19. Pratiquement, pour l'application au discours apocalyptique, cela ne fait pas grande différence (*). » Ajoutons
{:) Le savant exégèle arrondit le chiftre : je crois qu'il serait plus exact
2 do de 508 40 ans.
@) Loisy, lettre du 7 mai 4942, — Cf. l'interprétation de Rümelia dans
que pour les traditionalistes, la prophétie annonce la destruction de Jérusalem par Titus en l’an 70, c'est-àdire moins de quarante ans après.
L'Iliade d'Homère (A. v. 250 à 253) contient sur Nestor de Pylos un texte qui a beaucoup exercé la sagacité des commentateurs, et que Rümelin nous paraît avoir interprété correctement. Il suffisait à Nestor d'avoir au moins quatre-vingt-dix ans (‘) pour être le contemporain de la troisième génération de guerriers venus de Pylos. Nestor commande sous les murs de Troie les petits-fils des hommes avec lesquels il est autrefois parti en campagne. Homère souligne ici le cas exceptionnel d'un vieillard qui est encore un guerrier actif. Mais le texte le plus significatif de la littérature grecque est celui où Hérodote (v° s. av. J.-C.) nous apprend que les prêtres égyptiens comptaient par générations et que, selon eux, une génération virile embrasse un tiers de siècle (?). Il s'agit bien ici de la génération sociale dont la durée serait, par conséquent, identique à celle de la génération familiale. En effet, Héraclite d'Ephèse (acmé : — 504) fixait à trente ans environ la durée constante de la période après laquelle l’homme se reproduit : « Orbem autem vocant ætatis, dum natura humana a sementi ad sementem revertitur (‘). » Il ne semble pas que tous les philosophes grecs aient été d'accord sur la valeur de cet intervalle (‘},
son étude sur la Notion et la Durée d'une génération (Reden und Aufsätze, t. 1, 1875).
(:) C’est l’âge que lui donne le lexicographe Suidas.
() V. ses fistoires, 1. IL, c. 442. Les prêtres égyptiens disaiené que depuis leur premier roi Menès jusqu'au dernier, il y avait eu 311 générations press et autant de rois, sur une durée de 11.340 ans. — Cf. Polybe, 1. X, c. 28.
(5) Cexsonnus, de Die Natali, c. 47, p. 372 de l'édition Didot. Censorinus a copié Varron, qui a dû utiliser un recueil de Placita philosophorurm dérivant de Théophraste, qui résumail lui-même les idées des « physiologues ».
(*) V. le Commentaire de Lindenberg sur Censorin, 1648, et Scaliger, de Emendatione temporum.
mais leurs chiffres oscillent entre un quart et un tiers de siècle. I est probable que la durée de la génération était une fraction définie de la durée totale de la vie humaine, et qu'elle était liée aux divisions de l'existence qui furent admises de bonne heure dans les écoles de Pythagore et d'Hippocrate.
Les Romains adoptent généralement le chiffre de trente ans pour exprimer la durée d’une génération virile ou ætas (:). L'æfas est un sous-multiple du sæculum, qui embrasse la durée maxima de la vie humaine. Pour les Étrusques, en effet, dont les idées influèrent si puissamment sur les Romains, « l’idée de siècle est sortie de celle de l’âge » (*). De là à dire que trois æfates mises bout à bout forment un sæculum, il n’y a qu'un pas, et la tradition grecque aïdait à le franchir.
La comparaison de l’article génération dans les dictionnaires français de Furetière, de Littré et de Hatzfeld, Darmesteter et Thomas est très instructive. Génération pour Furetière désigne : 1° la généalogie; 2° l’âge ou la vie d'un homme. Exemple : on fait des baux emphytéotiques à trois générations ou {rois âges d'hommes. — Cette - dernière signification n’est pas nette, car dge peut désigner : 1° la durée totale de la vie, comme dans l'expression de du Bellay, « vivre entre ses parents le reste de son âge » ; 2° le temps depuis lequel on est en vie ; 3° un âge de la vie (âge mûr); # une génération dont la durée équivaudrait, selon Furetière, à 33 ans environ, puisqu'un bail emphytéotique dure 100 ans au plus.
Les sens qui nous intéressent dans Littré sont le qua-
__ (*) Aetas est une contraction de aevitas qui dérive du radical aevum (durée). — Cf. le lexique latin de Forcellini (Pline : una aetate ante [liaeum bellum. — Tite-Live, I. XLV, c. 7).
(?) Bréaz et Bar, Dictionnaire étymologique du latin, art. saeculum. — Cf. les discussions sur le Carmen sæculare d'Horace.
MENTRÉ 2
trième et le cinquième : 4° chaque degré de filiation en ligne directe. Espace de trente ans qui sert d'évaluation courante pour la durée moyenne de la vie humaine. Trois générations font un peu moins d’un siècle. 5° Tous les hommes vivant dans le méme temps ou à peu près. — Lattré commet une double confusion : il confond dans 4 la génération sociale avec la génération familiale, sans doute sous l'influence de la tradition grecque qui assimile les deux durées. En second lieu, il identifie la durée de la génération (familiale ou sociale), qui est une fraction de la durée normale de l'existence, avec la durée moyenne de la vie qui est exprimée par un chiffre artificiel, voism sans doute de la durée d’une génération, mais par accident et sans rapport avec lui. Presque tous les lexicographes commettent la même confusion qui existe dans plusieurs dictionnaires latins. Enfin, dans 5°, Littré ne précise pas les limites de l'à peu près qui sont toute la question (!).
Hatzfeld, Darmesteter et Thomas ne font que résumer Littré et citent les mêmes exemples. Ils aggravent même la deuxième méprise de Littré en identifiant une succession à une extension. Ils distinguent en effet un sens par analogie : « ceux qui vivent dans le même temps (évalué à la durée moyenne de la vie humaine) ». Ceci est parfaitement inintelligible.
J'avais relevé dans les écrivains français du xvmi° et du xx° siècle un grand nombre de textes, dans le but de préciser la notion de génération sociale. Mais, si l’on rencontre dans Voltaire (*) et dans Rousseau (*) des textes
. (+) Cf. Larousse, art. Génération, sens correspondant : « Ensemble d'hommes qui vivent dans le même temps et qui sont à peu près du même âge.» (?) « J'ai appelé ce siècle celui de Louis XIV parce que ce monarque a vu renouveler trois fois toutes les générations des princes de l’Europe » (Siècle de Louis XIV, c. 34.) (#) V. les Réveries du promeneur solitaire, 6° promenade.
assez significatifs, Les écrivains du xix° siècle emploient le mot de génération dans les sens les plus vagues et les plus arbitraires. Pour Les uns, une génération est l’ensemble des hommes qui sont nés la même année; pour les autres, c’est une équipe d’hommes qui collaborent pendant un certain nombre d'années, variable suivant les auteurs : 10, 15, 20, 25, 30 et même 40 ans. Plusieurs écrivains passent, d’un sens à l’autre sans se fixer sur aucun. Les critiques littéraires (‘) usent et abusent du mot, car les gens de lettres aiment à se situer, et la plupart sont dupes de l'illusion égocentrique.
M. V. Giraud a fait une tentative plus systématique, qui mérite de nous arrêter quelques instants. Entre les critiques contemporains, Giraud est un des plus autorisés. Il est l'élève de Brunetière qui a réintégré la chronologie dans l’histoire littéraire. Les études de Brunetière frôlent à chaque instant le concept de génération sociale; mais Giraud l’a introduit délibérément dans ses recherches (). C'est un critique fort peu original, mais consciencieux et bien informé, dont le témoignage acquiert, de ce chef, une objectivité relative. Toutefois, ce qui nous garantit jusqu'à un certain point la justesse de ses observations, nous interdit d'espérer des vues étendues et fermes. Sur les générations, Giraud a déformé et rapetissé les idées encore indistinctes de Brunetière, comme c’est l'ordinaire pour les disciples qui ne sont que des élèves (?).
Dans les Maîtres de l'heure, Giraud étudie « une dizaine
(:) Signalons, une fois pour toutes, le livre suggestit de G. Renanp sur la Méthode scientifique de l’histoire littéraire, auquel nous avons fait des emprunts de détail (V. notamment le c. 19 de la 3° partie où Renard parle de périodes de 30 à 40 ans qu’il divise en deux).
() Cf. son Pascal : principes de la p. 7, et la 8° leçon, p. 62.
(°) Ce que nous disons de Giraud s’applique en partie à F. Strowski (V. son Tableau de la littérature française au XIX° siècle, surtout p. 454 à 469).
d'écrivains d’une même génération (‘) : celle qui eut vingt ans en 1870, qui acommencé à penser vers. 1880, quia produitauxenvirons de 1890 la plupart deses œuvres maitresses, et à quinous devons, nous autres qui venons d'atteindre la quarantaine, les impressions Les plus vivantes et les plus durables que nous ayons emportées des livres ». Ces écrivains, au nombre de huit, sont : P. Loti, Brunetière, Faguet, M. de Voguëé, Bourget, Lemaitre, Rod, France. Nous ne chicanerons pas M. Giraud sur son choix, plus académique qu'historique, et dont tous les spéeimens ne sont pas également représentatifs, ni sur l'exclusion de tel ou tel nom plus significatif socialement et même littérairement parlant que certains auteurs étudiés. Nous examinons en ce moment une question de méthode, et nous nous demandons si la solution proposée par Giraud est acceptable ou même défendable. Comme l'avantpropos des. Maitres de l'heure est daté de janvier 1911, Giraud place la naissance charnelle des hommes de sa génération aux environs de la date fatidique de 1870-1871. Ces hommes nés depuis l’année terrible, ont eu vingt ans en 1890 au moment où Les maîtres de l’heure, de leur heure, nés vingt ans avant {870 (:), atteignaient leur apogée : ee sont ces maîtres qui ont présidé à leur naissance spirituelle, c’est-à-dire façonné leur sensibilité et orienté leur esprit. Obéissant au même rythme que la précédente, cette jeune génération, baptisée la génération de l'esprit nouveau, a dû percer vers 1900 (à 30 ans) et s'épanouir aux environs de 1910 (à 40 ans). Pour V. Giraud,
(*) C£. un premier crayon de cette génération dans. l'Essai sur Taine du même auteur, 2e édit., p. 190.
?) Giraud date la génération littéraire non de la naissance des hommes qui la composent, mais de leur vingtième année, époque où ils s'ouvrent.à la vie littéraire, où ils choisissent leurs maitres et prennent conscience de. leurs ambitions.
les générations littéraires se succéderaient done de vingt ans en vingt ans (!).
Dans ses Maîtres de l'heure, Giraud étudie la génération de 1870, l'antépénultième, qu'il caractérise ainsi : « Une sympathie respectueuse et croissante pour la religion en général, et pour le catholicisme en particulier, sympathie allant, parfois, jusqu’à l'adhésion formelle, une préoccupalion morale très sérieuse, très intense, très réaliste aussi; une disposition à répudier les empiétements illégitimes de la science, et à la contenir dans ses justes limites, un libre retour en littérature à notre grande tradition nationale et classique ; un grand désir de justice sociale et d'équité politique dans une France plus forte, plus respectée, plus unie. » Cette génération succédait à celle de Taine et de Renan qui avait régné de 1850 à 1870 (2). La génération de 1850 avait eu pour historiographe P. Bourget : les Maîtres de l’heure sont une sorte de réplique aux Æssais de psychologie contemporaine où sont étudiés dix écrivains qui ont exercé une forte action sur les jeunes gens qui, comme Bourget, eurent vingt ans vers 1870 (*). Ces études concernaïent Baudelaire, Renan, Flaubert, Stendhal, Taine, Dumas fils, Tourguénef, Leconte de Lisle, Amiel, les Goncourt : liste qui contraste, rien que par son parfum exotique, avec celle des Maîtres de l'heure! Mais la philosophie de cette génération disparate, qui avait le culte de la science, ne
(*) Telle est aussi l’opinion d’E. Faguet : parlant.de l'enquête d’Agathon, il semble admettre qu’une génération ‘dure vingt ans. La génération actuelle celle de la «jeunesse miraculeuse » auraït été précédée des générations 4870-4890 et 1890-1910 (Revue des Deux Mondes, 45 avril 4913). Mais ailleurs, (Balzac, p. 180), Faguet indique qu'une génération dure de 25 à 30 ans : comment concilier les deux assertions ?
(?) Giraud en à tracé un portrait sommaire dans son Essai sur Taine, 2 édit., p. 482. F remonte même à la génération romantique, celle de 1830-
(#) V. la préface du Disciple.
s'oppose pas moins à celle que Giraud vient d'esquisser.
Jusqu'ici, pas de difficulté, au moins en apparence. Giraud ne doute pas un instant de la réalité de la génération dont il fait partie (1890-1910) (:), ni de celle qui l'a immédiatement précédée (1870-1890), car l'existence de l’une implique celle de l’autre. Il est si naturel qu'un écrivain ordonne toute l’histoire littéraire par rapport à sa propre activité! Mais les faits lui interdisent de prolonger sa perspective trop en deçà ou trop au delà de son heure : tant pis pour les retardataires ou pour les prématurés! Plus le critique s’éloignera de son époque, plus il laissera planer de vague sur le concept de génération. Les exemples de générations anciennes qu'allègue Giraud ne sont pas pleinement d’accord avec ses divisions contemporaines. D’après sa thèse, il y aurait, durant chaque siècle, cinq générations littéraires de vingt ans chacune, dont la première ou la dernière serait à cheval sur deux * siècles : par exemple, au xix° siècle, les générations 1810-1830, 1830-1850, 1850-1870, 1870-1890 et 1890-1910. Alors, si on s'explique les générations de 1550, 1750 et 1850, on ne s'explique pas celle de 1660, sur laquelle tous les critiques sont d'accord : car on dit couramment l’école de 1660 (?).
Les divisions contemporaines de Giraud sont elles-
(*) Cf. P. Desjardins, quand il parle de la génération « qui a aujourd'hui quarante ans », celle qui est née aussitôt après la guerre et qui comprend D. Halévy, Suarès, Péguy, Romain Rolland, André Gide. (Correspondance des 1°" et 15 août 1912, p. 730.)
() L'école de 1660 comprend d’abord les quatre amis : La Fontaine né en 1621, Molière né en 1622, Boileau né en 1636 et Racine en 4639 (un an après Louis XIV); on peut y joindre Mme de Sévigné née en 1626 et Bossuet né en 1627, mais pourquoi pas Pascal, né après La Fontaine et Molière, qui figure d'ordinaire avec Descartes et Corneille dans la génération antérieure ? Remarquons qu'il y a un écart de quinze à dix-huit ans entre La Fontaine et Molière d’une part, Boileau et Racine de l’autre : faut-il donc démembrer cette génération en deux ? C’est la solution admise par M. de Calan. Nous reviendrons sur ce point important. :
mêmes sujettes à caution. Ne lèsent-elles pas Les droits des écrivains nés autour de 1860, qui, ayant eu vingt ans vers 1880, ont produit vers 1890 et atteint leur apogée vers 1900? Pourtant, cette « génération » compte des noms dont l'importance n’est pas moindre que celle des « maîtres de l'heure » : M. Barrès, Moréas, H. de Régnier, Maeterlinck, Bergson, R. Bazin, L. Bertrand, ete. Il semble bien qu'il y ait eu entre 1880 et 1890 un renouveau littéraire dont on saisit les traces dans la Revue indépendante et la Revue wagnérienne (1). Et ceux qui sont nés une dizaine d'années après Giraud et son groupe, ne vont-ils pas réclamer, eux aussi, Le privilège de faire partie d’une génération, celle de 1900-1920? Ne discernet-on pas déjà parmi eux des chefs de file (2); et leur eùt-il fallu attendre de naître aux environs de 1890 pour avoir le droit d’être inscrits parmi les membres d’une équipe littéraire, celle de 1910-1930 (*).
Giraud se rend d’ailleurs compte que ses divisions massives sont en partie arbitraires. Certaines générations, dit-il — celle de 1550, par exemple, celle de 2660, celle de 1750, celle de 1850 — ont un idéal commun, parfois même un programme, forment en un mot une école. Au
(:) Taine écrivait le 3 mars 1887 au directeur du Journal des Débats : « es ce moment, nous sommes à la fin d’une période littéraire. »
(?) Gette « nouvelle génération française » a été étudiée par André Beaunier dans un article de la Revue des Deux Mondes, intitulé : Un groupe (4°" septembre 1913). Beaunier y passe en revue les quatre ouvrages suivants : L'Enfant chargé de chaînes, de François Mauriac; l'Homme de désir, de Robert Vazzery-Ranor;, l’Appel des armes, d’Ernest Psicmarti; les Hasards de la guerre, de Jean Varior.
(°) Giraud se tirerait peut-être d’embarras en alléguant des générations intermédiaires comme Strowski, ou des générations fardives. Il écrit par exemple : « L'explosion de littérature brutale qui, sous le nom de naturalisme, s'est produite chez nous entre 1875 et 1890, aurait dû éclater vingt ans plus tôt. » Donc Zola ne fait pas partie de la génération de 1850, il retarde sur elle, il est en marge de l'évolution. Et c’est juste dans ce cas particulier; mais la difficulté théorique reste entière.
contraire, la génération de 1870-1890 est moins homogène et ses effets sont plus dispersés; ses limites mêmes sont assez flottantes. Quel est son point de départ? Dans une note fort curieuse, Giraud indique « qu'il suffit souvent de quelques années de plus ou de moins pour se trouver, en fait, rattaché à une génération plutôt qu'à une autre. Par exemple, il est visible que M. France, né en 1844; M. Faguet, né en 1847; Brunetière, né en 1849: M. Bourget, né en 1852, ont réagi d’une manière croissante contre l'esprit de la génération des Renan et des Taine. » Ces dates constituent une marge de huit ans autour de 1850 ; mais Giraud omet ici Lemaïtre, né en 1853, et Rod, né en 1857. En réalité, la génération des « maîtres de l'heure » comprend des écrivains dont la naissance s’échelonne sur un espace de treize ans (de 1844 à 1857). Si on restreint cet espace à dix ans, il faudra détacher de cette génération, A. France d’une part et Rod de l’autre. De toutes façons, la date qui sert de point de départ à la génération est une date moyenne, et donc artificielle, Giraud fixe cette date à la vingtième année des écrivains : le choix de la trentième année serait littérairement plus justifié, quelques-uns même ne se lancent que vers la quarantaine. Le critique de la Revue tles Deux Mondes estime que chez des hommes à peu près contemporains (à dix ans près), les années de production littéraire coïncident sensiblement, que la concordance chronologique des œuvres correspond à la concordance des dates de naissance. Il élimine donc les cas de précocité et de longévité littéraires, qui sont assez fréquents. De plus, il ne tient pas compte des avances et des retards dus à la différence des genres : les œuvres d'inspiration romantique sont plus précoces que les œuvres d'esprit classique; les moralistes et les historiens sont plus tardifs que les poètes. Reconnaissons cependant que les
faits donnent en gros raison à Giraud sur ce point particulier, et que les exceptions sont moins nombreuses que les Cas normaux.
Considérons maintenant le terme de la génération est-il mieux fondé que son point de départ? Giraud clôt la génération à la quarantième année, la trentième coïncidant avec le début de la production et la quarantième avec l'apogée, avec l'œuvre maîtresse. Mais Giraud sait aussi bien que nous que l'apogée ne marque pas la fin de la production littéraire, ni surtout de l'influence. Beaucoup d'auteurs continuent à écrire jusqu’à leur mort, et certains ne donnent leur mesure que vers la cinquantaine : c'est vers cet âge que M. de Voguë a abordé le roman, et P. Bourget a écrit pour la scène sur le tard. « Un critique aurait-il pu parler de M. Hanotaux exactement après comme avant sa Jeanne d’Are ? » écrit Giraud lui-même. Les écrivains de la génération 1870-1890 n'ont-ils pas donné tous, après 1890, des œuvres essentielles, et l'affaire n'’a-t-elle pas agi profondément sur chacun d’eux? La psychologie des âges dément les divisions de Giraud : la période active d’un écrivain dure au moins une trentaine d'années (‘). La production de la génération de 1870, à supposer que celle-ci existe, s'étend jusqu’en 1910 au minimum : la voilà donc qui empiète sur la génération suivante !
Bref, les limites que Giraud assigne à la génération sont arbitraires : il la fait commencer et finir trop tôt. Les
(2) « On peut dire, écrit Giraud, que tous ceux qui, en 1870, avaient entre quinze et trente ans, ont été nourris de Renan et de Taine, ont été comme envoutés par eux. » La croyance à l’infaillibilité de la science forme l’article essentiel du Credo « dont à la suite de Taïne et de Renan, pendant vingt-cinq ou trente ans, s’est enchantée, s’est enivrée la pensée française ». Ici les dates sont plus élastiques; pour être fidèle à sa théorie, Giraud aurait dû écrire 1° entre 20 et 30 ans; 2° pendant 20 ans. {1 admet donc pour la génération une durée d'influence de 25 à 30 ans.
inconséquences de sa solution éclatent quand on envisage les générations antérieures à celle de 1870. La génération de Taine et de Renan n'avait pas fini sa tâche en 1870: d’ailleurs elle avait débuté après 1850, et à cette époque, Taine avait 22 ans et Renan 27! Les limites de la génération romantique ne sont pas moins sujettes à caution : en 1830, V. Hugo avait 28 ans, Vigny 38 et Lamartine 40. Voilà donc un écart de vingt ans, c’est-à-dire de même amplitude que la durée supposée de la génération.
Si l’on admet avec Giraud que les naissances des écrivains d’une même génération se répartissent sur un inter-
valle de dix années, il serait plus logique de supposer …
qu’une nouvelle génération apparaît chaque dix ans. Cette solution serait plus conforme aux faits que nous avons signalés (‘) et permettrait de donner à la génération une durée de trente ans et plus ; alors il faudrait admettre que plusieurs générations (trois au moins) coexistent, chacune agissant sur la portion du public qui répondrait à son âge. Ainsi les générations seraient imbriquées comme les tuiles d’un toit.
Cette solution est adoptée par maint poète et par maint critique. A la fin de l'Esprit pur, À. de Vigny en appelle à la postérité du silence qui pèse sur son œuvre, et il s’écrie :
Jeune postérité d’un vivant qui vous aime!
Juge toujours nouveau de nos travaux passés!
Flots d'amis renaissants! Puissent mes destinées
Vous amener à moi, de dix en dix années, Attentifs à mon œuvre, et pour moi c’est assez!
(*) Dans une brochure intitulée : La marche montante d’une génération, 1890-1910, M. J. Ageorges note une sorte de rythme décennal qui seanderait la marche des générations : « Chez nous, dit-il, le sentiment national semble se réveiller de dix ans en dix ans : le boulangisme, l'affaire Dreyfus, l'Action française. À ces heures la jeunesse vibre et s’entraîne » (p. 126).
M. de Voguë parlant des écrivains russes des « années quarante » ajoute : « On emploie sans cesse cet idiotisme pour évoquer d’un mot la physionomie d’une génération, d’une décade, auxquelles la Russie actuelle rattache toutes ses origines (‘).» M. Saint-Pol-Roux, dans le Mercure de France du 1” juin 1913, divise en trois les générations poétiques actuellement existantes : la génération I (1885-1890), la génération II (1900), la génération III (1910). De même, M. Ch. de Calan, cherchant à préciser ce qu’il faut entendre par le « moment », définit la génération : l’ensemble des individus nés dans une période de dix années (°). Il passe en revue les générations qui se sont succédé chez nous depuis Louis XII (celle-ci née entre 1460 et 1470) jusqu’à la fin du xnx° siècle : son essai assez confus, parfois aventureux, est cependant suggestif. Mais, à côté des périodes de dix ans, il laisse subsister celle de vingt et trente ans : « En réalité, dit-il, il faut laisser passer trente ans après Louis XII pour que s’éveille, bercée sur les genoux des revenants d'Italie, une génération de fins et aristocratiques esprits, qui a son expression en François [*, en sa sœur Marguerite, et en Clément Marot. — IL faut attendre vingt ans d’incubation, vingt ans de patient labeur, pour qu’au souffle de l'Italie, l'antiquité mieux connue pénètre les esprits. Pendant vingt ans, la parole sera aux savants, aux artistes, aux érudits, aux juristes, aux hommes d'action qui écriront seulement quand ils ont quelque
(*) Le Roman Russe, p. 133.
(?) M. de Calan date les générations de leur naissance civile. V. La Race et le Milieu, Essai de géographie sociale, dans les Annales des sciences politiques (1® article paru en novembre 1901, p. 741 à 747). Machiavel semble admettre des générations de dix ans quand il déclare que, pour éviter les révolutions politiques, ‘il faut tous les dix ans ripigliare lo stato : pour régénérer les institutions politiques, il faut les « ramener à leur principe », revenir à leur origine. (Discours, IL, 1).
chose d’utile à dire. » Done la solution de M. de Calan n’est pas plus logique que celle de Giraud, et le compromis qui résultait de la critique de cette dermière s'écroule lui aussi.
Quel que soit le chiffre qu'on adopte pour exprimer la durée d’une génération littéraire : 10, 15, 20, 25 ou 30 ans, à supposer que cette durée soit umiforme, on trouve des faits qui cadrent avec ces divisions à prioni : les chiffres ont un singulier pouvoir de fascination, æt nous imposent pour ainsi dire les périodes qu'ils ont pour fonction de délimiter. Par exemple, des générations de
quinze ans s’appliqueraient à merveille à notre histoire
politique de 1870 à 1914 : il y aurait eu trois générations depuis 1870, celle de 1870-1885, celle de 1885-1909 et celle de 1900-1915: qui doute que 19145 soit le départ d'une génération nouvelle? Mais ces essais à priori sont justement faits pour discréditer la théorie des générations, en révélant l'équivalence de presque toutes Îles solutions. Les générations sociales ressembleraient-elles
aux raies brillantes du spectre qui se déplacent avec Le
métal observé, et dont chaque distribution éclaire un seul aspect de la gamme des couleurs? Chaque type de coupure met en relief certains faits et en laisse d’autres dans l'ombre; chacun a à son actif des coïncidences frappantes, mais aucun ne met l’accent sur fous les faits essentiels. Les événements semblent rebelles aux cadres mathématiques.
Pourtant, à certaines époques de l'histoire, tous les observateurs sérieux sont d'accord pour reconnaître
l'existence de générations particulièment énergiques.
Faudra-t-il admettre avec Fustel de Coulanges que les contemporains se trompent sur la signification des événements dont ils sont témoins? « Presque toujours, écrit Fustel, chaque génération s’est trompée sur ses œuvres.
Elle a agi sans savoir nettement ce qu'elle faisait. Klle croyait viser à un but et c’est à un but tout autre que ses efforts l'ont conduite. Il semble qu'il soit au-dessus des forces de l'esprit humain d’avoir l'intuition nette du présent... Les faits accomplis se présentent à nous avec une bien autre netteté que les faits en voie d’accomplissement. » L'observation de Fustel est juste : on se méprend d'ordinaire sur le rôle d'une génération qu’on voit agir; mais s’ensuit-il qu’on s’illusionne sur son existence, sur sa réalité?
Les écrivains français, depuis {900 environ, seraient-ils dupes d’une illusion de ce genre? Car tous déclarent à l'envi qu'un « sang nouveau » s'est affirmé en France depuis l'époque où Le « fifre allemand a sonné le ralliement. français », et il semble que les événements aient confirmé ce pronostic. Qu'on veuille bien relire les Jeunes gens d'aujourd'hui des deux Agathon, et les innom- brables enquêtes, romans, études, articles, parus sur « le miracle de la jeunesse » : de cet amas de documents qui relèvent du chroniqueur plutôt que du philosophe, résultent des conclusions singulièrement concordantes quant à l'existence et aux caractéristiques (‘) d'une génération nouvelle de Français, dans les premières années du xix° siècle. Mais il est impossible d'accorder les témoignages des différents auteurs sur la nature et les limites de cette génération sociale : dans cette diversité d'applications, seule l'idée de génération collective subsiste. Peuton solutionner le problème par le raisonnement?
__ (+) Pour Agathon, ce qui caractérise la jeunesse française du commen cement du xx° siècle, c’est le goût de l’action, la foi patriotique, le réalisme politique et la renaissance catholique.
sans fondement. Or, l’idée de génération sociale a
dans toutes les langues des attaches profondes et des connexions multiples. Mais, tandis que la génération familiale est une notion claire et précise, la génération sociale a chez les différents auteurs un sens indécis. Certains identifient leur durée respective, sans qu'on saisisse pourquoi; d’autres inclinent vers l’hypothèse de générations plus courtes ou même de générations annuelles. Le raisonnement pur est impuissant à trancher le débat : en effet, quelle que soit la durée qu’on assigne à la génération sociale, on rencontre des obstacles théoriquement insurmontables. Toutes les solutions, également illogiques, sont exposées aux coups redoutables du sorite.
Envisageons d’abord l'hypothèse la plus simple, celle de générations annuelles : elle assigne à la génération des limites arbitraires, puisque l'intervalle d’un jour, moins que cela, la différence de quelques minutes, voire de quelques secondes, séparerait deux générations consécutives. Admettons que les hommes dont la naissance est échelonnée sur une année soient vraiment contemporains : mais, par rapportjaux naissances, l’année n’est pas une division réelle. Pourquoi commencer l’année en hiver plutôt qu'au printemps, le 1* janvier plutôt qu’au solstice d'hiver ? Pour des raisons de tradition et de convenance religieuse. La société est obligée de fixer des limites précises pour désigner les candidats à un examen ou les conscrits : un chiffre n’admet pas la discussion! Mais ces limites sont artificielles, et le fossé établi par la
L'; idées traditionnelles et communes ne sont pas
loi entre ceux qui sont nés avant et ceux qui sont nés après une date n'est qu'une convention, justifiée par son utilité. Si les saisons influent sur les conceptions, les concordances sont détruites par la durée de la période de gestation qui est inférieure à un an. Et il n’y a pas plus de raison pour distinguer des générations annuelles que des générations saisonnières, mensuelles, hebdomadaires, quotidiennes. Peut-on parler de contemporanéité en dehors des individus qui sont nés exactement à la même seconde sur toute la surface de la planète? Mais ceux-là même appartiennent à des races et à des nations différentes : ils ne constituent pas un ensemble effectif.
En désespoir de cause, réunira-t-on deux années, ou trois, et dira-t-on que tous les soldats qui sont à la caserne en même temps appartiennent à la même génération ? Mais, outre que la difficulté précédente subsiste, puisque la durée du service militaire est arbitraire, une nouvelle surgit du fait du contact des générations distinctes. 11 ne sera plus possible de dire qu’une génération chasse l’autre. Avec le service de deux ans, chaque génération chevaucherait sur deux autres, puisque la première année, elle se trouve mêlée aux anciens qui l’ont précédée, et l’année suivante aux « bleus » qui vont la remplacer: Et la difficulté s'aggrave dans l'hypothèse du service de trois ou de cinq ans. Enfin, il n’y a aucun motif de s'arrêter à cinq ans plutôt qu’à dix, à dix plutôt qu'à vingt ou à trente. Les partisans de générations annuelles, convaincus d'illogisme, retourneront l’argument contre les défenseurs de générations plus longues, et le débat s’éternisera, sans que le raisonnement parvienne à le clore. Mais où la raison défaille, la nature nous - soutient; elle se joue du sorite où s’embarrassent les dialecticiens. Combien d'années faut-il pour produire un changement? Une ne suffit pas, ni deux, ni trois, ni par
suite un nombre quelconque. Et pourtant, le changement apparait, et il a des conditions dépendant de la nature de l’homme, de la durée de sa vie et des nécessités de la collaboration humaine. |
Nous venons d'envisager le temps comme une quantité indéfinie, soumise au nombre, et susceptible d'être divisée au gré de notre fantaisie. Mais la durée concrète ne. se laisse pas manier comme le temps abstrait : elle a ses origines et ses fins, elle a aussi ses phases, indépendantes de notre système de numération et d’un système numéral quelconque. À priori, il n’y a aucune raison pour assigner à la vie humaine une durée de cent ans plutôt que de soixante-quinze : l'imagination ne sait où s'arrêter, parce qu'elle use du pouvoir de se dépasser elle-même, qui est la loi du nombre. Mais une durée vécue n’est pas identique à un nombre. La durée de notre existence résulte de la nature des choses, et seuls les mathématiciens peuvent rêver de sa prolongation indéfinie, ce qui n'interdit pas aux biologistes l’espoir d’augmenter sa durée moyenne en accroissant le nombre des existences normales. ;
La nature, dans sa marche, n'obéit pas à la continuité géométrique. « La nature ne fait pas de sauts », a dit Leibniz qui est l'inventeur du calcul infinitésimal; mais l'observation inflige un démenti au mathématicien. Partout la discontinuité est la règle et la continuité l'exception. Nous sous-tendons le continu au discontinu et nous le inasquons; mais celui-ci éclate partout ('). La mer a son flux et son reflux, et le soleil ses alternances La vie organique obéit à de nombreux rythmes, la vie physiologique a ses élans et ses stagnations, la vie intellectuelle
(*) Cf. Pascal : Pensées, Br. n° 88, n°’ 354 et 358.
ses heures de fécondité et ses périodes de repos. Pourquoi la société serait-elle soustraite au rythme qui conditionne l'activité de ses membres? La périodicité est la règle des sociétés comme des individus : toutes les créations sociales, des langues aux religions, sont soumises à un rythme incessant de révolutions et d’évolutions, de vie et de torpeur. En histoire, il y a des époques fatidiques où les hommes et les idées s’entassent et où les événements se précipitent, et des périodes où le cours des choses se ralentit et s’uniformise. Partout on constate des poussées suivies de détentes : après chaque bond, la nature se recueille et reprend des forces pour un nouvel effort, et ainsi de suite à l'infini.
La durée de ces rythmes est variable, mais elle est proportionnée à la durée des êtres. Elle s’assouplit à mesure qu'on passe de la nature inanimée à la nature vivante, des êtres inférieurs aux êtres supérieurs, des animaux à l'homme; aux rythmes élémentaires se superposent des rythmes plus étendus qui se combinent avec les premiers (‘). Et dans cet enchevêtrement de rythmes, il est difficile de trouver la règle de chacun et Le principe de leur hiérarchie. Les rythmes sociaux sont plus complexes encore et plus élastiques que les rythmes individuels.
Le rythme des âges est très apparent dans la vie de l’homme, qui va de la naissance à la mort à travers un cycle de phases parfaitement définies, sinon rigoureusement déterminées. La puissance reproductrice de l'homme, qui fixe sa principale fonction sociale, sommeille d'abord en lui, puis s’éveille, s’épanouit, décline et finit par s’éteindre. Sa raison marche à peu près du
(:) Déjà le mouvement terrestre obéit à des rythmes multiples : on en compte actuellement 22.
MENTRÉ 3
même pas, avec cette différence que son apogée n'entraîne pas nécessairement son déclin, et qu'elle peut se perfeetionner jusqu’au bout : « La vie de l’homme, dit Pascal, est misérablement courte. On la compte depuis la première entrée dans le monde; pour moi je ne voudrais la compter que depuis la naissance de la raison, et depuis qu’on commence à être ébranlé par la raison, ce qui n'arrive pas ordinairement avant vingt ans. Devant ce temps, l'on est enfant; et un enfant n'est pas un homme (‘)}. » L’homme peut faire partie de la société spirituelle jusqu'à sa mort, mais il n'appartient à la société agissante que jusqu'à l’époque où ses forces déclinent. 11 n’est membre actif de la société que pendant la période où il jouit de la plénitude de ses forces physiques et morales, où il collabore par son travail à la vie du groupe, où il remplit une tâche sociale nécessaire. Et cette période coïncide avec celle de l’éducation de ses enfants, qui requiert à la fois la dépense de son énergie et l'exercice de toutes ses facultés. En travaillant pour la société, il gagne le pain qui nourrit ses enfants, et 1l ne songera à prendre sa retraite que lorsque ceux-ci seront en état de se suflire, et pourront devenir à leur tour des cellules sociales utiles. Voilà l'existence ordinaire : qui ne voit qu'elle assimile la durée de la génération sociale, par rapport à l'individu, à celle de la génération familiale? La phase sociale de l'individu eoïncide avec sa phase familiale, parce qu'il travaille pour faire vivre sa famille. Et la durée de l'activité sociale de l'individu est identique à l'intervalle qui sépare deux généralions consécutives dans la famille, c’est-à-dire approximativement à une trentaine d'années. La fécondité familiale et la fécondité sociale vont de pair. « La
(*) Discours sur les passions de l'amour, édit. Brunschvicg, p. 124.
naissance d’un germe, dit M. Espinas, est à la fois le commencement d'un organisme nouveau, et l'un des phénomènes qui signalent l'apogée d’un autre organisme (‘). » Ceci est vrai dans le domaine spirituel comme dans le domaine biologique. D'un porteur de germes à son successeur il y a l'intervalle d'une génération, et cet intervalle est comblé par l'activité sociale du premier. L'activité du père s'étend normalement depuis la naissance du fils jusqu’à la naissance du petit-fils; l'activité du maitre prépare la maîtrise du disciple. L'adulte jette donc le pont entre la famille et la société. Mais tous les adultes ne comptent pas également au regard de la génération.
Pour passer de la génération individuelle (*) à la génération collective, il ne suffit pas de dire que l'individu, durant la période active de sa vie, est associé à d'autres individus qui, solidairement avec lui et parallèlement à lui, assurent simultanément l'existence de la société et de leur famille. Car le faisceau d’existences actives auquel l'individu s’agrège est formé d'individus d’âges différents qui entrent dans la société et en sortent continuellement, pendant qu'il poursuit la tâche qu'il s’est assignée. Il faut encore montrer que toutes les existences viriles ne sont pas identiques en valeur ni en position dans la durée (en admettant qu’elles durent autant); que certaines ont plus d'importance que les autres, soit qu’elles soient plus caractéristiques ou plus représentatives, soit qu'elles commandent directement l’activité des autres; et que le rythme de celles-là règle le rythme de toutes les autres ou le rend saisissable en l’amplifiant, en sorte que la vie
(:} Introduction à la Philosophie expérimentale en Italie, p. 13. (*) Plus exactement de la génération sérielle (V. la 2° parlie de notre
étude).
de la société tout entière est liée à celle de ses conducteurs et de ses chefs. Le fait crève les yeux quand toutes les forces actives d’une nation sont groupées autour d'un souverain qui, par son exemple et ses volontés, règle le concert des activités individuelles. Mais l’histoire nous offre rarement ce grand spectacle. La durée des règnes est capricieuse, l'autorité des rois ne coïncide pas toujours avec leur période virile : tantôt elle la devance, tantôt elle la déborde, souvent elle est moins étendue; la succession des souverains n'offre qu'exceptionnellement la régularité et la belle ordonnance des générations familiales. De plus, la subordination de toutes les fonctions sociales à la vie politique est un postulat qui est loin d’être démontré.
Au-dessous ou au-dessus du souverain, il y a la société dont il incarne la puissance et dont sa volonté n’est que l'émanation. Or, la société se choisit elle-même ses dirigeants dans tous les domaines, et elle les élit par un consentement tacite et à peu près unanime. Elle a son idéal qu’elle cherche à réaliser, et elle a besoin de guides pour se le formuler et pour l’atteindre. Une grande tâche sociale exige les efforts persévérants el concertés de toute une génération, parce qu'elle absorbe l’activité de l’homme qui dirige l’équipe d’adultes intéressés à l’accomplissement de cette tâche. Le succès est au prix de la continuité, et la continuité est assurée par la persistance du chef. De même, une grande idée a pour support un cerveau : son existence est liée à la durée de l'individu qui l’a conçue et qui la développe en la défendant durant sa vie publique. Ensuite, elle a pour véhicule les groupements sociaux préexistants, et elle participe aux vicissitudes de leur mouvement.
Considérons, par exemple, une institution comme l'école. Son histoire n’est pas un déroulement uniforme,
mais une alternance de nouveautés et de stationnements : il faut attendre que l'application d’une idée soit épuisée pour qu’une autre idée puisse lui succéder. Une doctrine ou une méthode d'enseignement (exemples : la philo- - sophie éclectique, la méthode de dessin Pillet à laquelle a succédé la méthode Quénioux) y règne un certain temps avant d’être mise au rebut et remplacée par une autre, souvent inverse. C’est le même rythme que dans la famille où le renouvellement des membres entraine le changement des idées, car le personnel enseignant est renou— velé précisément au bout d’une génération : il y a donc des générations pédagogiques comme il y a des générations familiales. La même périodicité se rencontre dans l’histoire de la littérature, de l’art, de la science : nous en fournirons de nombreux exemples. Ainsi, nous voyons les périodes empiriques et les périodes fhéoriques se succéder régulièrement dans l'histoire de la médecine. « Au fond de tous les systèmes, écrit CI. Bernard, on trouve des observations et des expériences; mais le raisonnement, dépassant la limite des faits connus, a créé un système qui finit par s’écrouler devant d’autres expériences. C'est ainsi que nous voyons l'erpérimentation et l'esprit de système se succéder alternativement depuis Galien jusqu'à nos jours. » En effet, la pathologie est sous la dépendance des théories physiologiques, et celles-ci dérivent des découvertes anatomiques. Dans toutes les sciences inductives, on constate l'alternance de l’empirisme et du rationalisme : à Tycho-Brahé succède Képler, à Magendie CL. Bernard, à V. Regnault Cailletet et Pictet. Selon Fouqué (1828-1904), le progrès des connaissances humaines ne s’accomplirait pas avec régularité, mais par soubresauts. Parfois, disait-il, un homme de génie imprime un nouvel élan à la science; mais, le plus souvent, dans les sciences expérimentales, l'impulsion est due à l'emploi
d'un nouveau procédé d'investigation. C’est pourquoi il se consacra à l'étude microscopique des roches, parce que la découverte de M. Zirkel lui paraissait ouvrir une période nouvelle en géologie (') Les idées de Fouqué trouvent une confirmation particulièrement saisissante dans l'étude du système nerveux (Cf. Van Gehuchten). En histoire, le rythme est analogue : une période d'analyse est suivie d’une période de synthèse, celle-ci d'une période d'analyse, et ainsi de suite; selon H. Berr, ces générations alternantes dureraient de trente à quarante ans(*). C'est peut-être ce qu'avait entrevu Fourier quand, réduisant les larges périodes organiques et critiques de Saint-Simon, 3 divisait l'histoire de la société en périodes de trente-deux ans, allant de l'anarchie à l'omnarchie, semblables à la série des accords musicaux qui du régime unitonique doivent aboutir au régime omnitonique (*}.
On ne s’étonnera pas de cette discontimuité si l'on veut bien réfléchir que tous les pas en avant sont effectués par des écoles qui n'ont rien d'officiel. Ces écoles : littéraires, artistiques, scientifiques, philosophiques, ete., ont une formation organique, spontanée, et les hommes appelés à les diriger surgissent d'eux-mêmes au moment opportun, « tous exacts pour ainsi dire au rendez-vous que le génie de la nation semble leur assigner, et se partageant suivant leurs vocations diverses les diverses parties d'un travail dont le terme leur est inconnu » {*}. C’est ainsi que la spontanéité des progrès individuels concourt au progrès général, et que le grand homme résume son
(') D’après Ch. Barrois dans l'Annuaire de l'Association des anciens élèves de l’École normale, année 1905, p. #3. — Cf. Zeiller, le paléobotaniste.
€) Cf. L. Hauruex, L'histoire en France depuis cent ans. chez À. Colin
(°) Sommaire du Traité de l’Associanon domestique-agricole, 1823 p. 59 ” À Esrixas, Introduction à la Philosophie expérimentale en ‘ltalie, pp. 7
RP ROBLEÈME 39
époque : « Les caractères essentiels des doctrines individuelles trouvent leur raison dans le groupe dont faisait partie leur auteur. » Et chaque groupe est lié aux autres manifestations de la vie sociale. Nous ne croyons pas, avec M. Espinas, que la philosophie résume plus complètement que toutes les autres la conscience d’un peuple, et nous dirons pourquoi. Mais nous partageons pleinement ses vues sur la formation et le rôle des écoles (!}, et nous espérons leur apporter un surcroit de précision.
Une école, c'est une génération spirituelle. La vie des écoles est scandée par la succession des générations spirituelles, comme celle de la famille par le remplacement des générations matérielles. La durée d'une génération spirituelle est équivalente à celle d'une génération matérielle, puisque l’école est groupée autour d'un chef qui lui consacre toute sa période d'activité. Mais le chef peut disparaître prématurément, et l’école avorter; il lui faut trente ans pour s'imposer et prendre rang dans l’histoire. Que cette durée lui manque : elle ne tarde pas à être oubliée et ne laisse de son existence que des traces insignifiantes (°). A côté d'une réussite, que d'essais avortés! Et comment s'orienter dans cet entassement d'écoles de toutes grandeurs? Pour parler véritablement de générations sociales, il faudrait que toutes les écoles conspirassent ensemble et se fondissent dans l'unité d'une : tâche commune. Mais cette solidarité des écoles contemporaines est visible, surtout aux yeux de l'historien qui
(*) Op. laud., pp. 7 à 13.
(*) Je citerai comme exemple le livre de Hennequin sur la Critique scientifique qui fut sans lendemain, et qui, aujourd’hui, est presque oublié. Hennequin faisait partie d’un groupe littéraire très actif dont il était presque le centre, mais la mort interrompit sa tâche. Les vieux lui étaient naturellement hostiles, et les jeune: déjà l’acclamaient, quand la mince vague de son succès grandissant fut recouverte par d’autres lames. Il n'eut pas le temps d'atteindre le grand public. 5
juge avec un certain recul. Si la société s'émiette en une multitude de groupements rivaux ou associés, tous ces groupements baignent dans une atmosphère commune, et le public qui les soutient a une mentalité déterminée. Le même homme peut faire partie à la fois de plusieurs groupements, et les préoccupations qu'il apporte dans chacun sont dominées par les besoins de l’époque et unifiées à son insu.
Nous définirons donc la génération sociale comme un milieu spirituel original, comme un éfat d'âme collectif incarné dans un groupe humain qui dure un certain temps, analogue à la durée d'une génération familiale. La mentalité du groupe dominant ou des groupements solidaires traduit les aspirations d’une société à une époque de son histoire, elle reflète pour un temps les croyances et les désirs de toute une nation. Nous ne parlerons done plus de générations annuelles; nous ne dirons plus que tous les soldats du service actif ou tous les écoliers qui se pressent simultanément sur les banes des écoles forment une génération. Nous concevrons la génération sociale à l'instar d’une armée qui rassemble tous les individus en état de porter les armes pour repousser l’envahisseur. Cette armée comprend des chefs et des soldats, des officiers et des sous-officiers, des moustaches grises et des adolescents imberbes, avec toute la gamme intermédiaire. C'est une masse profonde d'où émergent quelques têtes, et qui confond dans un sort commun une multitude d'existences viriles qui ne sont pas rigoureusement contemporaines, mais qui obéissent à une impulsion unique et qui sont animées des mêmes ambitions et des mêmes espérances. Car, il faut en prendre son parti, si l’on ne veut pas abandonner une idée féconde et consacrée par l'usage : l’histoire, comme toutes les sciences, repose sur des postulats, c’est-à-dire
sur des thèses qui ne peuvent être rigoureusement démontrées, mais dont la probabilité s'accroît à mesure qu'on connait mieux les faits.
Il faut donc admettre que chaque génération sociale a ses guides, héros et prophètes, dont les naissances s’entassent autour de quelques années décisives et que, malgré le taux à peu près constant des naissances et en dépit de ses variations, il y a des années spécialement fécondes en hommes ou des poussées périodiques d'hommes vigoureux, que la durée créatrice se resserre et se dilate alternativement pour reprendre un nouvel élan (‘). En effet, la production des grands hommes va par bonds et par sauts : cette assertion n’est un paradoxe que pour ceux qui n’ont pas réfléchi à la fonction sociale du grand homme. Le grand homme n'existe que par ses collaborateurs et ses admirateurs, il est l’expression d’un besoin social, et il est d'autant plus grand que ce besoin social est plus intense et plus répandu : le génie est comme une reine d’abeilles qui traine à sa suite un jeune essaim (?). Quand on dit que les grands hommes se présentent de front ou que leurs naissances s’entassent autour de quelques années décisives, cela revient à dire que les grandes œuvres se font par des groupements de contemporains : le grand homme n’est jamais isolé, il a
(*) Les conditions de l’âge nivellent les inégalités individuelles et l’emportent sur les autres facteurs quand on envisage des masses. Mais, quand il s’agit des grands hommes, l'uniformité de 1 âge n’est pas absolue. Généralement les savants de laboratoire, les historiens, les philosophes d’une génération sont en retard sur ses mathématiciens, ses artistes, ses poètes et ses techniciens. L'écart peut aller jusqu’à une vingtaine d'années; il est normalement de seize ans, la moitié de la durée de la génération.
(*) Cf. notre article sur le Génie dans la Revue de Philosophie äu 4°" juin 4905, surtout pp. 653 à 660 et pp. 664 à 668. Nous aurions peu de changements à apporter à ces pages : jadis, nous exagérions la part du milieu social, qui est grande assurément, mais non nécessitante; actuellement, nous attribuons plus d'importance au facteur individuel, et nous estimons que l'élite est plus nécessaire que jamais.
besoin de collaborateurs parmi ses pairs, et d'auxiliaires dans les séries collatérales (‘). Consultons impartialement l'histoire : à toutes les époques et dans tous les domaines nous voyons les grands hommes surgir par groupes. La simultanéité des inventions et des découvertes nous a familiarisés avec ce phénomène dans l’ordre scientifique et technique : « Les grandes découvertes, écrivait déjà À. de Humboldt, fortuites en apparence, se pressent dans un étroit espace de temps, et les grands esprits aiment en quelque sorte à se présenter de front. Ce phénomène se reproduit de la manière la plus frappante dans les dix
premières années du xvi° siècle (*). » Les Considérations
de Cournot citent beaucoup de faits analogues : dans les grandes époques historiques, dit-il en substance, se manifeste à la fois la puissante action personnelle des hommes supérieurs et l'irrésistible nécessité des causes générales qui les ont amenés (*). Linné et Buffon sont nés tous deux en 1707; de 1770 à 1800, on constate une poussée remarquable de jeunes gens qui ont pris dans leurs œuvres le goût des sciences naturelles. Qu'on parcoure les palmarès des grandes écoles : Polytechnique ou Normale supérieure, on constate, par intervalles, des séries de talents. La fameuse promotion de 1848 de la rue d'Ulm comptait Taine, Sarcey, Prévost-Paradol, About, Fustel de Coulanges, Challemel-Lacour, J.-J. Weiss, ete. {+}. Il est vrai que les hommes supérieurs s’entr'aident et forment le cercle de l'admiration mutuelle: mais c'est la condition de leur influence (*). Dans un discours pro-
(*) Pasteur accepta le grand cordon de la Légion d'honneur à le condi-
tion seulement que Chamberland et Roux fussent décorés le mème jour. (?) Cosmos, traduction française, t. Il, p. 378 et sq. () Considérations, t. I, p. 263.
(*) V. l'Essai sur Bersot, chez Hachette.
{*) Le critique anglais sir Edmund Gosse 8 insisté sur le rôle des groupes en littérature, mais Sainte-Beuve l'avait déjà pressenti.
noncé à l'École polytechnique le 25 janvier 1903, H. Poincaré parle de la génération des Cauchy, des Chasles et des Poncelet, puis de celle des Hermite et des J. Bertrand (‘). Le phénomène éclate non seulement dans les sciences et les techniques, mais dans tous les ordres de l’activité. Partout l'homme de génie a ses émules et ses remplaçants éventuels : « Démosthène disait aux Athémens que si Philippe venait à mourir, ils se feraient un autre Philippe. Il eût dû, pour être conséquent, écrit M. d'Azambuja, ajouter ceci : « Si je n'élais pas né, vous vous seriez fait un autre Démosthène. » Qui sait? Eschine eût peut-être tenu sa place et rempli son rôle. » Songeons
. aux quatre grands « siècles » célébrés par Voltaire :
chacun d'eux a vu surgir une pléiade de génies en tous genres, qui occupèrent la scène du monde précisément durant une génération. De même, les grands hommes de la Révolution française s’entassent autour de certaines dates. La révolution fut sur le point d'éclater en 1753, au moment où commençait la propagande philosophique avec Voltaire, d'Alembert, Duclos, Diderot, Helvétius et même J.-J. Rousseau. Mais Les hommes qui devaient la faire n'étaient pas encore nés : ils apparaîtront de 1750 à 1760, si bien qu'ils auront de 30 à 40 ans en 1789, et ils seront imbus des préjugés philosophiques. Sieyès et Mirabeau étaient nés en 1748 et 1749; Mme Roland vint au monde en 1754, la même année que Brissot; La Fayette, en 1757; Mounier, en 1758; Robespierre, Danton et Vergniaud, en 1759; C. Desmoulins, en 1760; Barnave, en 1761. Quant aux généraux, ils ont une dizaine d'années de moins que les hommes politiques : « 1768 a vu naître Murat, Mortier, Bessières; 1769, Hoche, Marceau,
(‘) Savants et Écrivains, p. 215.
x LE PROBLÈME ET LES THÉORIES
Ney, Soult, Lannes, Joubert, Bonaparte (:). » Si l’on veut comprendre la politique de la Révolution, il faut donc se reporter en arrière et se pénétrer de cette idée que ses conducteurs avaient été formés par les idées et les préjugés de l’ancien régime. Ceux qui allaient marquer sa route pour vingt-cinq ans étaient encore sous l'influence de l'opinion qui avait régné une vingtaine d’années plus tôt : ils représentaient le mécontentement de la fin du règne de Louis XV; ils étaient anti-autrichiens et prussophiles (*). Et il faut considérer non seulement les individus, mais aussi les groupes qui les soutenaient. Les sociétés permanentes de la Révolution n'ont pas surgi de terre comme des champignons. Leur mécanisme date de 1770, de plus haut encore; il date de la crise sociale d’où naît le Grand Orient de 1773 à 1780, de la formation des Sociétés philosophiques de 1785. Le grand fait historique du xvin* siècle, selon A. Cochin, est la venue au monde et au pouvoir des Sociétés de pensée (°). La durée de la génération sociale est déterminée par la durée de l’action, c'est-à-dire ordinairement de l’âge mür de ses chefs et de leurs principaux subordonnés. Peu importe que quelques-uns disparaissent avant son terme : leurs associés et leurs rivaux continuent leur tâche. Et les groupements, cette sorte de terreau social qui nourrit les individus, survivent à la disparition de celui-ci ou de celui-là; ils élisent, s’il le faut, de nouveaux dirigeants pour remplir toute leur destinée.
(3) L. Maven, La Révolution, pp. 11 et 26.
() J. Banviux, Histoire de deux peuples, p. 175.
() Cf. CuargausrianD : « Toute opinion meurt impuissante on frénétiqne si elle n'est logée dans une assemblée qui la rend pouvoir, la munit d’une volonté, lui attacho une langue et des bras. C'est et ce sera toujours par des corps légaux ou illégaux qu’arrivent et arriveront les révolutions. » (Mémoires d'Outre-Tombe, édit. Biré, t. I, p. 237.)
Mais si certaines années privilégiées fournissent les cadres de la génération sociale, 2/ est des années en quelque sorte sacrifiées et stériles aux yeux des contemporains : ce sont les années qui enfantent les égarés, précurseurs des généralions suivantes ou retardataires des générations précédentes. Malheur à ceux qui appartiennent à ces années confuses, s'ils ne comprennent pas leur rôle transitoire, moins glorieux et moins lucratif que celui des hommes engagés dans la génération active, mais tout aussi nécessaire. [ils sont nés trop tôt ou trop tard; ils devront se résigner à être méconnus de leur vivant et n'auront alors que la consolation d’en appeler au verdict de la postérité, ou bien ils devront attendre leur vieillesse pour qu'on leur rende justice. C’est une banalité de dire que le grand homme doit surgir à l'heure propice et être favorisé par les événements, car si les circonstances ne font pas les hommes, elles les montrent. « Que je voudrais être mort plus tôt ou être né plus tard! » s’écriait déjà le vieil Hésiode dans es Travaux et les Jours. « Pour être un grand homme dans les lettres, écrit Chamfort, ou du moins pour opérer une révolution sensible, il faut, comme dans l'ordre politique, trouver tout préparé et naître à propos. » Il faut aussi durer suffisamment. Celui qui est né à contretemps ne doit pas escompter les suffrages et l'appui de ses contemporains; au contraire, celui qui se présente au bon moment est encadré et comme porté par sa génération, il voit son influence multipliée par son opportunité. Il y aurait un volume douloureux à écrire sur la vie de ces reliques du passé ou de ces prophètes qui crient dans le désert de leur époque : on les rencontre en foule dans les périodes de transition, périodes confuses et chaotiques, périodes d’agonies et d’enfantements, traversées par des courants contradictoires qui s'affrontent avec
fracas. Les hommes intermédiaires entre deux générations sont en l'air, ils n’ont pas de public défini; mais, grâce à leur position dans le temps, de la ligne de faîte où la chaine présente le maximum d’enchevêtrement et d’âpreté, ils aperçoivent les deux versants de la montagne et saluent l'aurore de la génération nouvelle avant les jeunes qu’elle illumine. Lorsque ces vétérans, sortis de l'ère critique, prendront plaisir à se raconter, ils feront aux jeunes l’effet de revenants d’un monde disparu.
Enfin, beaucoup d’existences ne comptent pas aw regard de la génération historique : 11 faut savoir se résigner à l'obscurité quand on est englouti dans la masse! La plupart des hommes jouent le rôle de figurants muets dans le chœur humain et font tapisserie au grand bal de la destinée. Dans l'humanité, comme dans la nature, il y a une vaste prodigalité d'individus et une immense déperdition de force. « Quand on songe, écrit Renan dans ses Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse, au vaste engloutissement de travaux et d'activité intellectuelle qui s’est fait depuis trois siècles et de nos jours..., on éprouve le mème sentiment qu'en voyant la ronde éternelle des généra- ‘tions s’engloutir dans la tombe, en se tirant par la main. » Ces hommes anonymes, comme cessoldats dont l’héroïisme ignoré assure la gloire du chef et le salut de la patrie, sont-ils inutiles? « Non, car ils ont fait figure : sans eux, les lignes auraient été maigres et mesquines, ils ont servi à ce que la chose se fit d'une façon luxuriante, ce qui est plus original et plus grand. » Cette pensée de Renan manque de générosité : l'écrivain a besoin du public qui donne la vie à ses œuvres, le grand homme a besain de la masse qui exécute ses desseins.
Chaque époque n'offre qu'une génération dirigeante : plusieurs ne sauraient coexister et se partager l'influence sociale. En dehors de celle-là, il y a les jeunes gens et
les vieillards, c’est-à-dire d'une part la génération qui grandit ef qui aspire à remplacer son aînée, d’autre part la génération qui décline et qui a abdiqué au profit d'une lignée plus vigoureuse, après avoir rempli ‘sa fonction transitoire. Certaines générations historiques sont parti culièrement énergiques et tranchent sur leurs voisines: d’autres, plus ternes, ne montrent pas aussi nettement leurs attaches : c'est à ces époques qu'on est tenté de multiplier les générations et de les faire chevaucher l'une sur l'autre. Mais c’est une illusion d'optique contemporaine, destinée à s'évanouir aux regards de la postérité qui ne discerne plus que les lignes maïtresses de l’histoire.
H n'est pas toujours facile de démêler les articulations des générations successives, et nous aurons à nous demander s’il existe un critère objectif pour les distinguer. Toutefois, la fausseté du point de départ est bientôt attémuée par l'éloignement : une erreur de quelques années, sensible pour les premières générations, va s’amoindrissant par la compensation des écarts sur une série suffisamment longue.
Toutes les thèses que nous venons de formuler sont solidaires et comportent de multiples confirmations. Le sens commun les admet sans conteste : la génération est une réalité pour chaque individu. Quand un homme parle de sa génération, il emploie une expression parfaitement claire, bien qu’elle ne soit pas chronologique. Il désigne par là ceux qui sont à peu près du même âge que lui, ses condisciples et ses camarades, ceux qui se sont élevés en même temps que lui et qui partagent avec lui les sphères de l’activité et de l'influence. Tous les hommes d’une génération se sentent liés par la communauté de leur point de départ, .de leurs croyances et de leurs désirs : n'ont-ils pas été témoins des mêmes événements, n’ont-ils pas lu les mêmes livres et applaudi les mêmes
pièces, n'ont-ils pas reçu la même éducation et aperçu les mêmes lacunes dans la société ? La force des choses leur a imposé un programme collectif qu'ils réalisent tant bien que mal par leur association volontaire ou dispersée. Et, à mesure qu’ils avancent en âge et que leurs contemporains se font plus clairsemés, ils retrouvent avec plus de plaisir les survivants de leur génération : ils sentent se resserrer les amitiés et s’évanouir les haïnes de jeunesse. Les hommes historiques se trompent généralement, en se situant au centre de leur génération, et faussent par là sa perspective. Mais l'historien redresse les erreurs, et restitue aux individus la place véritable qu'ils occupent au sein du mouvement qui les entrainait, alors qu’ils croyaient le diriger.
Les théories des générations humaines que nous allons passer en revue admettent implicitement ces thèses, qu'aucun théoricien n’a dégagées, mais qui, seules, offrent une prise ferme à la critique et une base au raisonnement. Nous yreviendrons donc, après avoir recueilli les suggestions de nos devanciers, et après avoir comparé les générations sociales aux générations dans la famille animale et humaine. Nous serons ainsi amené à préciser les linéaments de notre première ébauche, en confrontant ces thèsesavec les données de la science sociale et de l'histoire.
EE
oo LUN NN TH il Ï il HI 1 Il
Hu CN