‹ Les Générations SocialesChapitre 31 sur 53 · ESS AT DEEP LI CATEDA · texte numérisé non relu

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coup, dit La Bruyère dont il faut lire attentivement les Biens de fortune, les courtisans disent de lui: c'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru : s’il réussit, ils lui demandent sa fille. » En 1694 le marquis Louis- Provence de Grignan, petit-fils de l’aristocratique M°*° de Sévigné, épouse la fille d’un fermier général : « Il faut bien fumer ses terres », déclare philosophiquement la belle M"° de Grignan. Tour à tour l’agiotage, la fureur du jeu (V. le Joueur de Regnard), l’arrivisme, le désir de paraître, et, pour paraître, de se singulariser, « les grands repas et les amours illégitimes », la débauche crapuleuse enfin sortent des coulisses de l’histoire. « Il n'ya rien qui mette plus subitement un homme à la mode et qui le soulève davantage que le grand jeu. Cela va de pair avec la crapule. » Dans le monde, il n'y a plus de place pour l'esprit ni pour les gens de mérite : les Jourdains et les nouveaux riches accaparent l'attention. Ils fêtent le peintre des « Fêtes galantes » et de « l’'Embarquement pour Cythère ». Le style dit Régence succède au Louis XIV avant 1690. Le théâtre s'adapte à ce nouveau public : la condition des comédiens grandit, surtout celle des actrices, et l'Opéra prend son essor. On voit figurer sur la scène les gens d’affaires, et le demi-monde, et les chevaliers d'industrie, toute une séquelle d’intrigants, d’aigrefins, de fripons âpres au gain et durs aux malheureux. Dans ce déclassement universel qui résulte de l’instabilité des fortunes, le vertige de la nouveauté gagne tous les esprits. Jadis les classes restaient à peu près immuables, et les familles ne s’élevaient que par échelons ; la même mode pouvait durer toute une génération! Mais le riche ne se distingue que par la mode : sa richesse éclate dans ses habits et s'étale aux yeux de tous, on ne peut la contester, comme on discute du mérite; mais, comme la mode s'imite et descend en cascade, il faut la

changer souvent, pour continuer à se distinguer du commun. Plus le nombre des riches augmente, plus aussi les fortunes sont considérables, et plus la mode devient éphémère. La Bruyère ne tarit pas sur ce chapitre : sa galerie d'amateurs est délicieuse, car les riches aiment « ce qui est rare, unique », « ce que les autres n'ont point ». <

Simultanément la condition des écrivains se transforme. Ils vont s’affranchir de la tutelle des grands, et tomber sous la dépendance de ces nouveaux Mécènes qui veulent être flattés. Puis l'artiste aspirera à l'indépendance que procure la richesse : il battra monnaie avec sa gloire et deviendra l’esclave du public. Pour le moment, . les écrivains, cédant au goût dominant de la nouveauté, s'efforcent de briller : ils deviennent des hommes de lettres, plus soucieux de plaire que d’être vrais, plus attentifs à leurs intérêts qu’à la beauté durable. Cydias fait de la littérature son métier, il a une enseigne et il travaille sur commande. Mais il y a du bel esprit et du « nouvelliste » chez tous les écrivains de l’époque, même les plus sérieux, et jusque chez les prédicateurs : la simplicité et le naturel ont disparu, Le joli remplace le beau; on fabrique un livre comme on fait une pendule ; on est styliste : on adopte un style « nuancé, bordé, huilé et à pièces emportées ». Du même coup, la curiosité se déplace : on n’analyse plus les caractères, on fait des études de mœurs sur les divers états et les différentes conditions des hommes. On s'inspire avant tout de l’actualité : le succès de Télémaque est dû, pour la meilleure part, à ceux qui savaient lire entre les lignes, qui cherchaient les allusions, savouraient les critiques et guettaient les idées du futur grand ministre. On étudie donc des individus et, naturellement, les individus contemporains. Mais ces individus sont tout en dehors et en surface,

les fortes individualités ayant disparu. Pour les peindre, la psychologie se fait superficielle; en revanche, elle acquiert le sens du pittoresque et, pour tout dire, celui de l'histoire qui est perception du changement. De leur côté, les reines de la mode aspirent au titre distingué d'auteur : les femmes de lettres se multiplient, incarnation la plus récente du pédantisme, car la science n’est pas à la portée de toutes. Un prélat grand seigneur traite de l’éducation des femmes, jusque-là très négligée. Tout conspire à mettre la femme sur le pavois : les savants qui la flattent, les écrivains qui la courtisent, les riches qui la dégradent. La femme fera les délices du xvmr° siècle, elle est en train de devenir l'arbitre de la société, la maîtresse des destinées de la France : sous son règne, tout va s’avilir et se dissoudre.

Le tableau de cette génération frivole, à la fois critique, irréligieuse et efféminée, sur laquelle nous avons tenu à insister parce qu'elle prépare le xvi* siècle (:) — ce qu'on n’a pas suffisamment vu — ne serait pas complet si nous ne disions un mot du peuple qui commence à sentir sa misère, à mesure que La passion de la guerre et du bâtiment s'empare du roi, que le faste de la Cour augmente, que l’absentéisme se généralise, et que la richesse contraste plus insolemment avec la pauvreté. Le tiers-état commence à préoccuper les écrivains : sur ce point, La Bruyère devance J.-J. Rousseau; mais sa voix n’est pas isolée, témoins Fénelon, Vauban, Boisguilbert, Bossuet lui-même qui ont visité la province et qui ont eu le cœur serré à la vue des paysans qui manquent de pain, pendant que d’autres se gorgent. C'est également un signe des temps que l'apparition des Contes de

(:) « La littérature et le savoir de notre siècle tendent beaucoup plus à détruire qu'à édifier. » (Roussæau, Préface de l’Emile.) &

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Perrault tirés du folk-lore, et c'en est un autre que le succès de Gi? Blas, l'ancêtre de Figaro. « Le règne des laquais commence », va bientôt s’écrier l’auteur des Lettres Persanes.

On pourrait présumer que, plus on approchera du temps présent, plus la tâche de l'historien ira se compliquant, à cause de l'intervention de nouveaux facteurs. Mais on voit tout se simplifier si on prend l’homme pour centre et l’idée de génération pour fil conducteur. Au fond, ce sont toujours les mêmes acteurs qui sont en scène et les mêmes passions qui sont en jeu. La psychologie de la génération se superpose à la psychologie tout court, qui ne bouge guère, et les mêmes idées reparaissent sans cesse avec d'autres noms et sous des accoutrements différents. On a pu remarquer que la génération qui termine un siècle est d'ordinaire assez trouble : ce sont des époques de transition, de véritables nœuds de l’histoire qu'il est difficile de débrouiller (experto crede Roberto). Au contraire, les deux générations qui suivent, les générations médianes, sont généralement plus homogènes et plus faciles à clarifier. C’est si vrai que les critiques n’hésitent guère sur les deux générations du xvur siècle que nous allons passer en revue, non plus que sur la génération romantique et sur la génération réaliste au x1x° siècle. L’incertitude est grande quand on arrive aux générations terminales : la génération révolutionnaire paraît si pleine de choses qu'on la démembre arbitrairement, et la génération qui nous précède immédiatement paraît si trouble qu’on y patauge à plaisir. Nous insisterons donc particulièrement sur ces deux générations extrêmes, dont la vue nette éclaire tout ce qui suit.

Nous avons vu les écrivains se mettre au service de la science et s'attacher à la poursuite du joli plutôt que du beau. De plus en plus la littérature sera le truchement de

la science et le porte-voix de la philosophie : c'est-à-dire que l'art s'évadera des lettres. IL se réfugie dans les beaux-arts qui n’ont jamais brillé d’un plus vif éclat ni rayonné davantage au dehors. L'histoire de la pemture au xvu° siècle reflète admirablement l’évolution du goût et de l'opinion. On y discerne aisément trois époques.

Watteau avait été le peintre favori de l’âge finissant des « modernes ». À son art léger, spirituel et galant, succède l’art sensuel et gras de Boucher (1704-1770), tandis que Chardin (1699-1779) peint des natures mortes pour les bourgeois. C’est l’âge de la polissonnerie et des ripailles; la recherche du confort prime celle de l’élégance qui s’alourdit et devient maniérée. — Dans la génération suivante, Fragonard (1732-1806) prolonge la vie de l’art érotique, d'autant plus pernicieux qu’il est plus charmant; mais, sous l'influence de Diderot, les faveurs du public vont aux peintres de la vie familière et rustique, à Greuze (1725-1805), Le représentant de la « peinture morale » qui correspond au drame bourgeois, et au paysagiste Hubert Robert (1733-1808). — Enfin le public s’engoue pour l’art gréco-romain de David (1748-1825) et de Prud’hon (1760-1823) dans Le temps où A. Chénier ramène la poésie aux sources grecques. La génération révolutionnaire s’acharne contre l’art national du moyen âge (si quelques conventionnels n'étaient pas intervenus, la Cathédrale de Reims aurait disparu), et veut restaurer l'art antique qui va de pair avec l’art érotique (Clodion) : en 1783, le Serment des Horaces fit sensation, comme une génération après le Radeau de la Méduse (1817) de Géricault. Mais les plus grands artistes de ce siècle individualiste sont des portraitistes : le pastelliste Latour et le sculpteur Houdon.

La génération qui s'étend de 1716 à 1750 environ, prolonge la génération précédente et renforce ‘ses traits plu-

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tôt qu'elle ne la contredit. Débarrassés des protestants et des jansénistes, et travaillant à l’être des Jésuites avec le concours du Parlement resté fidèle aux jansénistes, les libertins deviennent les guides de l'opinion : « L'impiété, dit Massillon dans son Petit Caréme (1718), est presque devenue un air de distinction et de gloire. » Les impies se rassemblent dans les Cafés, en attendant que des « bureaux d'esprit » leur soient ouverts. Parallèlement, le pouvoir de l’argent augmente, et l'influence des femmes continue de grandir : pour faire son chemin dans le monde, il faut plaire aux dames, qui dépassent les hommes en hardiesse d'idées et en dévergondage de mœurs. Les écrivains le comprennent trop bien : un grave magistrat nous entretient des intrigues du harem, et Voltaire, plus pratique, fait un ménage à trois avec la marquise du Châtelet. Le Préjugé à la mode (1735) de La Chaussée est construit sur cette idée, alors acceptée de tous, qu'un homme de qualité ne peut aimer sa femme : ne vit-on pas un seigneur divorcer, parce que sa femme n'aimait que lui? Dans Mélanide qui pourrait s’intituler le Père rival du Fils (1741), une épouse séparée de son mari le retrouve au moment où il dispute à son fils la main d'une jeune fille. Je passe sous silence la méthode de Voltaire pour séduire les femmes chez qui l’on trouve un emploi, et je jette un voile sur les romans pornographiques de Crébillon fils : le Sopha est de 1745! Je ne parlerai pas non plus des amours équivoques qui se mêlent aux amours adultères; mais chacun sait que M” de Warens a voulu être l’initiatrice de Jean-Jacques. C’est l'époque de la comédie larmoyante et de la sensiblerie, cette buée de la sensualité, qu'il ne faut pas confondre avec le sentiment : la sensibilité vraie ne peut co-exister avec la corruption du cœur et la sécheresse de la raison qui procèdent de l'égoïsme! Les héroïnes de Marivaux ne sont que tou-

chantes, celles de Voltaire sont faussement pathétiques, et Crébillon crée l'horreur tragique pour faire pendant à la pitié, L'abbé Prévost introduit la sensiblerie dans le roman, il s’attendrit et fait pleurer sur le sort des courtisanes: il crée le type de l’homme sensible et de l’homme fatal (Cleveland); et, pour une fois, il attrape le sentiment dans Manon Lescaut, mais avec quels personnages et dans quel cadre! Nous sommes en plein romantisme morbide, et nous songeons à la Dame aux Camélias. On devient philanthrope (le mot avait été créé par l'abbé de Saint- Pierre) dans le temps où l’on cesse d’être francophile : on aime les étrangers pour se dispenser d’aimer ses compatriotes, comme on aime la femme des autres pour se dispenser d’aimer la sienne. Pour le moment, c'est l’Angleterre qui est à la mode : les écrivains de la reine Anne venaient de se former à l’école de nos classiques; on leur rend la politesse au centuple, comme savent le faire des Français, qui passent pour le peuple Le plus poli du monde. De toutes parts, l'influence anglaise pénètre chez nous par Voltaire, par Montesquieu, par Buffon, par l'abbé Prévost, par vingt autres; elle s’insinue dans toute la société et jusque dans la médecine, dans l’ameublement ou dans l’art des jardins. Les Lettres anglaises (1734) sont une date sociale. On prend à l'Angleterre pêle-mêle ce qu’elle a de bon et ce qu'elle a de mauvais, je veux dire d'inassimilable à notre tempérament national. On acclimate chez nous la sensibilité de Richardson, et l'incrédulité des Bolingbrooke et des Collins. Mais on importe surtout d'Angleterre un esprit concret, pratique, expérimental, qui détruit la science cartésienne; on découvre Locke et Newton pour faire pièce à Descartes. Cette génération innove donc, par rapport à la précédente, en s’écartant de la tradition philosophique et scientifique abstraite, qui était exclusivement française. Ce n’est pas que

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tout soit à blâmer dans cette réaction, qui fut salutaire à certains égards. Le goût des sciences naturelles remplace avantageusement celui des mathématiques pour la masse du public, et même pour Voltaire qui avait l'esprit de tout le monde, et qui était « un peu faible en géométrie ». Les recherches expérimentales de Montesquieu ont donné de la consistance et une assise matérielle à ses théories sociales; Buffon n’a pas perdu son temps en traduisant de l'anglais des traités de sciences ; et Voltaire n’aurait peut-être été que l’envieux et sceptique admirateur du siècle de Louis XIV, s’il n'avait fait de la physique expérimentale avec M du Châtelet qui, entre parenthèses, était une vraie savante (dans la Préface de sa traduction des Principes de Newton, elle formule le principe de la conservation de l'énergie et devance Helmholtz). Tant d'efforts convergents achevaient de donner à la Science tout son lustre et à l’idée de Progrès toute son ampleur.

= Mais la pensée sérieuse, la secrète pensée de tous les hommes de cette génération est d’assurer le bonheur du genre humain (qu'on ne sépare pas de celui des Français) par l’organisation rationnelle de la société : on veut faire de la société un éden. La recherche du bien-être passe au premier rang des préoccupations : Voltaire célèbre à l’envi les bienfaits du luxe, sans songer qu’il est réservé aux riches et que son étalage aigrit les malheureux. Montesquieu, dont la vision est plus étendue et plus désintéressée, étudie les rapports des hommes entre eux et essaie de déterminer les conditions du bonheur social (‘). Les philosophes croient naïvement qu’un bon gouvernement ct de bonnes lois assureraient automatique-

(*) I laisse échapper dans l'Esprit des Lois un curieux aveu sur le christianisme, mais c’est une opinion isolée dans son œuvre, et sans écho.

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ment le bonheur des hommes. Toutefois, cette enquête élargit le champ de la curiosité anthropologique. Alors on voyage beaucoup dans l’espace et même dans le temps : à l'encontre de Descartes, on croit que l'histoire est nécessaire pour connaître l’homme; on a le sens du pittoresque : on s'intéresse au Persan et au Turc, à l’Anglais et à l'Italien, au Prussien et au Russe, voire au Chinois ou au Mexicain, et on évoque les races disparues. De cette enquête sur les hommes on tire la conception d'un homme abstrait, identique sous tous les climats, qui a droit au bonheur et auquel on doit le procurer. Les classiques avaient établi la psychologie générale de l'homme, qu'ils croyaient immuable; leurs successeurs s'étaient attachés à la peinture des mœurs, et, en voulant « glaner » après les anciens, ils avaient découvert le Français de leur temps avec ses multiples variétés : il était réservé à leurs héritiers de découvrir l’homme en soi, le civilisé, ou le « bon Européen » qui aspire à la fraternité universelle. Ce type général ressemble à première vue à l'homme des classiques, et Taine s’y est mépris (:), mais qui ne voit qu’il est aux antipodes du réel? Les classiques avaient creusé l’homme en profondeur, et avaient retrouvé la psychologie du Latin ou du Grec sous le Français vivant du xvi* siècle; les philosophes du xvurr siècle circulent à travers les hommes de toute couleur et de toute race, et, confrontant leurs observations superficielles, imaginent un être moyen, une sorte d’entité statistique, qu'ils dotent d’attributs purement rationnels. Il est si facile de se convaincre que tous les hommes sont unifiés par le pro-

(:) L'erreur de Taine, que Krantz partage, est de considérer Descartes comme le représentant du classicisme, alors que le classicisme sort de Descartes autant par réaction que par imitation. D'ailleurs, il se trouve que les « philosophes » sont anticartésiens, bien qu'ils aient l'esprit abstrait, mais le leur est superficiel tandis que Descartes l'avait profond.

grès, et si consolant aussi de penser qu’on les dote du bonheur en leur offrant les présents de la Civilisation. L'idée égalitaire et cosmopolite s'ébauche, pendant que la France roule vers Les abimes, et elle continuera de se développer jusqu’à la catastrophe.

Un homme cependant, presque un étranger, mais de souche française, vint l’avertir sans ménagements du péril de mort qui la menaçait; il fut, tout Le premier, surpris du retentissement de ses coups, et il redoubla leur violence au sein de la nouvelle génération, qui groupe avee J.-J. Rousseau (né en 1712), Diderot (1713), Vauvenargues, Condillac et Helvétius (1715), d'Alembert (1717), Sedaine (1719), Grimm et d'Holbach (1723) (')}, Beaumarchais (1732) (). Je ne sais pas s’il existe dans toute notre histoire un écrivain dont l'influence puisse être comparée à celle de Jean-Jacques. C’est vraiment le Précurseur, et c'est aussi l'accident imprévu qui contrarie le développement logique d’une société, et qui est acclamé par elle tandis qu'elle achève de se perdre. IL parut donc au milieu du siècle des lumières, et il cria bien haut que c'étaient de fausses lumières. Son Apre éloquence de « paysan du Danube » produisit dans le clan philosophique un véritable « effet de terreur », le mot est de Garat. Et il écrasa les « petits bons mots » des philosophes avec ses sentences, « comme on écraserait un insecte entre ses doigts ». Voltaire croyait être spirituel en lui écrivant, après avoir lu son second Discours : « Vous me donnez envie de marcher à quatre pattes. » Toute l'œuvre de Rousseau lui répliquait que la vole qui mène

() Voltaire inaugure alors une seconde carrière ; mais, malgré sa popularité et son intervention retentissante dans l’affaire des Calas, il est éclipsé aux yeux de la jeune France par son rival qu’il déteste.

(°) Dans un tableau complet, il faudrait insister sur Beaumarchais qui est très représentatif de cette époque.

au pourceau n’était pas la sienne, mais celle de la philo sophie frelatée, celle des sciences, des arts, des lettres et du luxe. Au fond P.M. Masson l’a bien vu (:), c'était la révolte de la droiture contre la corruption du monde et les blasphèmes de l'impiété, c'était la protestation d'une conscience restée chrétienne, et même le rappel au respect sinon à l’amour de Jésus-Christ. N'exagérons pas cependant : les idées de Rousseau sont assez troubles et charrient une partie des préjugés de la société qu'il combat; il est plus protestant que catholique. S'il annonce Chateaubriand et le Concordat, La Mennais et les néocatholiques, il ne continue assurément pas Pascal et Bossuet.

C'est la nature qu'il oppose à la civilisation et à ses fleurs artificielles, c’est-à-dire la sensibilité à la raison raisonnante; mais « sa religion naturelle » (comme si une religion pouvait être naturelle!) n’a qu'un degré de chaleur de plus que celle de Voltaire, et son idée de la nature est plus naturaliste que chrétienne. IL croit, contre la Genèse et contre Calvin, à la bonté native de l’homme, et il ne songe pas à se demander si cette bonté ne serait pas héritée de la religion. Au lieu de remonter aux sources religieuses de sa nature, il célèbre la vertu moralisante qui émane de la nature extérieure, sans se douter que celle-ci conduit aussi bien et plus facilement au panthéisme qu’au monothéisme. Mais son instinct était plus sûr que son intelligence et son accent plus juste que sa doctrine. Il proclamait par sa bouche que l'isolement de la société et la retraite au sein de la nature pouvaient seuls alors révéler au mondain sa turpitude et sa mécon-

(*) V. la Conclusion de son livre sur la Religion de J.-J. Rousseau, t. I, p. 351 à 359. — Maurras est trop grec, J. Lemaïître trop hellénisant et tous

deux sont trop renaniens pour rendre pleine justice à Jean-Jacques, aux-

quels ils ne pardonnent pas le Contrat social.

naissance de l’homme véritable, sinon le guérir de ses vices. Pour retremper l'humanité pervertie, il fallait élever les enfants à la campagne, loin des villes, des lieux de plaisir et des spectacles. Rousseau admet avec tous ses contemporains, que l’homme est le fils de l'éducation, que tant vaut l'éducation, tant vaut l’homme: avec les Encyclopédistes il fait table rase de l’hérédité et de l'histoire. Et il répète sur tous les tons que les occupations champêtres et la vie frugale sont seules capables de rendre à l’homme sa pureté, sa droiture, sa moralité : pour sauver l’humanité, il est urgent de la rebarbariser! Voilà le fonds des prédications de Jean-Jacques. Il parle aux Français du xvr siècle le langage qui leur convient et qui peut les toucher : s’il parlait religion, ils ricaneraient. Mais on n’accompagne pas impunément une génération dépravée : en vivant au milieu d’elle et en l'étudiant, ne fut-ce que dans les livres, on s’y mêle insensiblement. Jean-Jacques n'est pas seulement le Français régénéré par la Suisse rustique, républicaine et protestante, il est aussi l’enfant de son siècle.

On n'a pas assez remarqué ce qu'il y a de rousseauisme latent ou même déclaré chez ses pires ennemis. Le rationalisme est frère du fidéisme, parce qu'ils procèdent tous deux de l’orgueil humain : la religion de la science de l’orgueil de l'espèce, la religion du cœur de l’orgueil individuel! La morale de la raison pure et la morale du sentiment postulent également que l’homme peut arriver au bien par ses seules forces et sans le secours divin : il faut que l'humanité traverse une tourmente pour éprouver sa faiblesse et son impuissance radicales.

Rousseau se servait donc des mêmes mots que les « philosophes », et un étranger aurait pu croire qu’il défendait les mêmes thèses : « Personne ne s'intéresse

plus vivement au bonheur ou au malheur de ses amis ;

il en perd le sommeil et le repos, et il n’y a point de sacrifice qu'il ne soit prêt à leur faire. Son âme naturellement sensible aime à s'ouvrir à tous les sentiments doux. » Qui s’est peint de la sorte? J.-J. Rousseau? non; Vauvenargues ? pas même, mais le mathématicien prétrophobe d’Alembert, disciple de Voltaire et co-directeur de l'Encyclopédie. « Voulez-vous savoir l’histoire abrégée de toute notre misère? Il existait un homme naturel ; on a introduit au-dedans de cet homme un homme artificiel, et il s’est élevé dans la caverne nne guerre eivile qui dure la vie entière. » Est-ce du Rousseau ? Non pas : c’est du Diderot, laïcisant à sa façon Le problème pascalien, que Voltaire et Condorcet préféraient escamoter. Mais l’homme artificiel qu’il faut expulser de la caverne, pour Diderot c’est le chrétien ; pour Rousseau c’est le civilisé. Quand Diderot s’écrie : « O nature, tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein! Tu es la source féconde de la vérité ! », on est encore tenté de rapprocher cette exclamalion de l’apostrophe célèbre de Rousseau sur la Conscience. Et le rapprochement prend de la consistance quand on confronte les définitions que Diderot et Rousseau donnaient de la nature. Tous deux identifient, en effet, nature et sensibilité, sensibilité et instinct du bonheur, instinct et vertu. Mais la nature, pour Diderot, se réduit à nos appétits les plus grossiers, que la religion veut réfréner mais que chacun a le droit de satisfaire pleinement : je pourrais citer là-dessus des mots ignobles de Diderot, et je rappelle seulement ses entretiens « pédago-

giques » à sa fille et aux amies de sa fille. Rousseau se

détourne avec dégoût de cette nature-là, qui est viciée par les mœurs et sophistiquée par le raisonnement. Sa nature propre, qui est passionnée pour le bien, lui prêche le Devoir (cf. l'interprétation kantienne), ce qui n’est plus

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du tout la même chose. Dans cette société athée avec délices ou hypocritement déiste, il tient pour Dieu et

pour l'espérance au royaume de Dieu, bref pour la dignité de l’homme:

Os homini sublime dedit, cælumque intueri jussit !

C'est pourquoi il est le représentant de la religion dans la caverne — j'allais dire dans la taverne — des philosophes. Il avait une nature droite et généreuse, comme d’autres ont une nature oblique et mesquine, et il pouvait se rendre en vérité ce témoignage qu’il était meilleur que tous ces gens-là. Mais il était homme, et comme tel, exposé à l'orgueil et aux faiblesses des sens, d’autant plus qu'il avait manqué d'éducation première. La lecture de ses Confessions est Le meilleur antidote à ses paradoxes, et la réponse péremptoire à ceux qui tenteront de le diviniser. M°° de Boufflers n’en revenait pas : ce pourraient être, disait-elle, « celles d’un valet de basse-cour, et même au-dessous de cet état (1) ».

Pourtant, c'était l’époque des grandes amoureuses et des passions volcaniques, qui s’abritaient derrière les superstitions, et se mêlaient aux pratiques de Mesmer et de Cagliostro. Car il faut bien mettre en regard des Confessions les mœurs désolantes de l’époque, et les doctrines qui poussaient sur ce fumier. Pendant que la France s’amusait et que les écrivains se jalousaient, la monarchie était en train de se décomposer dans un foyer d'intrigues et dans un tourbillon de plaisirs, où papillonnaient les descendants de la vieille noblesse. Le clergé, le régulier comme le séculier, était sérieusement atteint, au cœur et à la tête, et il avait perdu plus qu’il ne pensait à l'expulsion des jésuites. Symptôme plus alarmant

(:) C£. le jugement de CrareaurraxD dans ses Mémoires d’O.-T., passim.

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