‹ Les Générations SocialesChapitre 32 sur 53 · ESS AT DPR PP LT CA TIEURX · texte numérisé non relu

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encore, les vieux cadres sociaux, ceux qui survivent à tous les régimes, commençaient à craquer : la magistrature se discréditait par ses erreurs judiciaires et par ses basses rancunes, l'administration par son impuissance à résoudre les difficultés économiques. Dans le même temps, les philosophes rêvaient d'assurer le bonheur du genre humain par le bien-être et par la science, en purgeant la terre des « crimes du fanatisme », et en détruisant la « stupide » vénération des peuples pour les lois et les usages anciens. Le De rerum natura était leur bréviaire, et l'arsenal des libre-penseurs qui s’affichaient partout : Lucrèce ne miet-il pas le miracle au nom du déterminisme, la Providence au nom de l'existence du mal, la création au nom de l’atomisme? Le cardinal de Polignac écrivait un Anti-Lucrèce en latin, et il ne réussissait qu'à montrer l'influence profonde du poète épicurien.

Les philosophes dévalaient la pente sur laquelle glissait déjà la génération précédente. Mais on n'a pas suffisamment vu qu'ils avaient pour auxiliaires infatigables et cossus les envoyés du roi de Prusse, les précurseurs des Büchner et des Haeckel, qui propageaient chez nous leur matérialisme épais, bientôt enfiévré par l'influence morbide du Werther de Gœæthe (traduit en 1776-1777). Cependant, constate un historien étranger, «l'hostilité que montrait en France la religion naturelle envers la religion positive (le joli euphémisme!} ne se manifesta en Allemagne qu'en de rares occasions. La théologie protestante était plus élastique que celle des catholiques (!?) (:)}» Dites que l’incrédulité était un article d'exportation à l’usage des bons Français. L'installation chez nous du commis-voyageur et de l’espion en idées

(1) HO Histoire de la Philosophie moderne, traduction française, t. I, p. 9.

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qu'est M. Grimm (!), ou du lourd baron Paul Heinrich Dietrich von Holbach (1723-1789), le grand ami de Grimm et de Diderot, ne laisse pas d’être singulière. Helvétius (1715-1771) d'origine hollandaise (v. la Germanie de Tacite, ch. 29), condamné pour son livre De l’Esprit (1758) qui n’était rien moins que spirituel, se réfugiait à l'étranger et, naturellement, auprès de Frédéric I. La Mettrie (né en 1709, mort prématurément d’indigestion en 1751), un Breton celui-là, de la même famille spirituelle que Le Dantec, mais disciple du Hollandais Bœrhave, fondateur de l'iatro-mécanisme, avait perdu sa place de médecin militaire en partie à cause de son Histoire naturelle de l'âme (1745). Réfugié en Hollande, il avait dû quitter ce pays hospitalier devant le scandale soulevé par l'Xomme-machine (1748), et il avait été accueilli à bras ouverts par le roi de Prusse, dont il devint le lecteur et qui composa son oraison funèbre (:). La philosophie de La Mettrie dérive du cartésianisme, qu'il se borne à amputer de la substance pensante : l'opération est digne, en effet, du scalpel d’un médecin! L'homme est une machine comme l'animal, il est même au-dessous de l'animal. La morale lui prescrit de rechercher son bonheur, qui est réductible aux plaisirs du ventre. Mais l'homme vit en société : il ne doit pas nuire à autrui, et la société a pour règle son intérêt, qui est la mesure de la justice. Il faut donc distinguer la débauche qui porte

(:) 11 faudra bien qu'on tire un jour au clair son rôle dans le complot contre Rousseau, qu’on aurait peut-être excusé d'être un « mauvais coucheur », mais à qui on ne pouvait pardonner d’être un « gêneur ». Il est certain qu’on aurait bien voulu s’en débarrasser, et Grimm aurait volon-

- tiers tiré la corde.

(2) Plus tard, il fut rébabilité en Allemagne, par Dubois-Reymond et A. Lange. — Saint-Lambert, l’auteur des Saisons, l'amant fidèle de M"*° de Houdetot, prolonge le règne des « philosophes ». Dans les Principes des mœurs chez toutes les nations ou Catéchisme universel (1798), il enseigne que les vices et les vertus ne sont que des clauses de convention.

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