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préjudice à la société, et la volupté qui ne nuit à personne, au contraire. Sur la volupté, La Mettrie donne des indications détaillées « où la sentimentalité et la sensualité s’allient d’une manière répugnante » (Hôffding). Mais comment trouver la ligne de démarcation entre la volupté et la débauche ? Une des propriétés du plaisir est précisément d'être « étendu », et la volupté partagée n'est-elle pas une jouissance renforcée? D'autre part, si la volupté est, de sa nature, volage et « papillonne », ne roulera-t-elle pas fatalement dans la débauche, et ne contribuera-t-elle pas à l’entretenir ? Soyez logique : si le plaisir est la fin suprême de l’homme, la société doit procurer à tous ses membres le maximum de plaisirs. Telle est précisément la conclusion du triste marquis de Sade (1740-1814). Pour le père du sadisme, la société a le devoir de fonder des établissements appropriés à la satisfaction de toutes les exigences du débauché; et, conclusion inattendue, seule la république pourra réaliser ce bel idéal : car, l’idée républicaine, c’est l'égalité devant la jouissance, la seule égalité effective, puisque tout, en définitive, se ramène au plaisir. Le lecteur m'’excusera d’avoir soulevé ces questions scabreuses, qu'on agitait alors dans les salons. Mais le peintre des mœurs doit avoir le courage de descendre dans les bas-fonds de l’idée, pour en mesurer tout le péril.
Nous serons plus à l'aise pour parler de l'Encyclopédie (dont les deux premiers volumes paraissent en 1751, le 28° et dernier en 1775), entreprise honorable en son principe, à laquelle Rousseau ne refusa pas de s'associer, non plus d’ailleurs que l’étonnant abbé de Prades. C'était une idée excellente de vouloir systématiser les connaissances humaines, et surtout de donner aux « arts mécaniques » la place qui leur revient dans ce système. Mais, outre les inégalités inévitables qui résultent d’une exé-
cution collective, il faut regarder l'esprit qui anime les collaborateurs et qui meut cette lourde machine de guerre. Get esprit, c’est le voltairianisme dans ce qu'il a de pire, avec la haine de la religion catholique et le mépris de toute saine tradition : Voltaire, moins l'admiration pour les classiques ! C’est le dédain de l’histoire (même et surtout de l’histoire de France) et de la psychologie tout à la fois, c’est-à-dire des deux flambeaux qui peuvent projeter quelque lumière sur l’homme. Les classiques suppléaient à leur méconnaissance de l’histoire, héritée de Descartes, par une connaissance profonde de l’homme. Les Encyclopédistes ne retiennent de Descartes que sa critique de l’autorité et, pour le reste, ils tournent résolument le dos aux classiques. Ce que ces « rationalistes » proclament, c’est le débridement de l'instinct et le débordement de la passion ; leur philosophie est le « sensualisme », doctrine bien nommée s’il en fut. Ils ne l’em- pruntent pas à Rabelais et à nos conteurs du xvi° siècle, mais aux Anglais, dans un temps où l'Angleterre nous imposait l’humiliant traité de Paris (1753). IL est vrai que beaucoup de ces messieurs, qui se désintéressaient des affaires de la France (il faut mettre à part d’Alembert), ne pouvaient guère s'intéresser à notre empire colonial. Or, on pardonnerait plus volontiers à Voltaire son anticléricalisme, en admettant qu'il fût sincère, que son poème infâme de La Pucelle salissant la plus pure de nos gloires dans une période d’avilissement national, que ses félicitations à Frédéric II après la victoire de Rosbach remportée sur des Français, que ses plaisanteries indécentes à Catherine après le partage de la Pologne !
L'opinion publique, égarée par la propagande des - philosophes qu'hypnotisait la cour de Postdam, si hospitalière aux ennemis de l’âme française, ne comprenait rien au « renversement des alliances », dirigé contre la
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puissance inquiétante de la Prusse, alors que l’Autriche avait cessé d'être une menace pour la paix européenne. Toutefois, elle commençait à se ressaisir et à protester contre l’anglomanie : tout engouement est suivi d’une réaction, et le parrain de Shakespeare en France emboitait le pas à La nation (un peu par jalousie), au moment même où Letourneur et Ducis traduisaient ou adaptaient les pièces du grand dramaturge anglais. La brouille de Rousseau avec Hume, où l’on n’a voulu voir que le mauvais caractère de Jean-Jacques, symbolise l'opposition d'intérêts qui soulevait alors contre l’Angleterre toute la jeunesse française. Bientôt, celle-ci allait saisir l’occasion de montrer ce qu’elle valait, en assistant la République naissante des États-Unis dans sa lutte contre la métropole. C’est le premier réveil de l’orgueil national après le honteux traité de Paris (!) : il annonce le grand réveil du patriotisme révolutionnaire.
Historiquement, la Révolution (quand on en retranche ce qui ne vient pas d'elle) est moins une préparation de l’avenir qu'une liquidation du passé philosophique et libertin du xvm° siècle. C’est une purification (une catharsis, diraient les Grecs) de l’âme nationale et, accessotrement, de la monarchie française. La France avait été empoisonnée, non pas par son organisation politique, mais par les venins que la philosophie avait injectés dans ses veines, venins qui avaient reflué jusqu'au cerveau et corrompu la tête. IL y avait encore heureusement une partie saine dans la nation : la classe laborieuse et pay-
sanne n'était pas trop infectée par la contagion ; tous les
(*) Dès 1765, le Siège de Calais de Du Bezrox qui mettait en scène le dévouement d’Eustache de Saint-Pierre et des bourgeois de Calais, obtient un succès d'enthousiasme : les désastres de la guerre de Sept ans avaient fouetté le patriotisme de la masse. A partir de ce moment, les tragédies nationales se multiplient.