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parut en même temps que le Voyage du Jeune Anacharsis de l'abbé Barthélemy. Alors A. Chénier se préparait dans l’ombre et voyageait à l'étranger.
Mais, avant d'essayer de condenser en quelques pages les idées et les sentiments dont les hommes de la Révolution ont vécu et pour lesquels beaucoup sont morts, 1l est indispensable de montrer l'unité historique de cette
période, qui s'étend jusqu’à la chute du premier Empire. …
Politiquement parlant, la Révolution française est une insurrection de là nation, éprise de liberté et d'égalité, contre l'absolutisme du roi et contre les privilèges des deux ordres qui étaient Les piliers de cet absolutisme. Les représentants du Tiers-État, la partie vivante de la nation, avaient reçu le mandat d'obtenir l'abolition des abus qui révoltaient le peuple et, s’il Le fallait, une constitution qui le garantit contre le retour de semblables abus. Ces abus se résumaient en un seul : l'inégalité devant la loi, synonyme d'iniquité; et cette inégalité avait pour signe le « bon plaisir » du roi et pour symbole la lettre de cachet. Toutefois, la Révolution n'était pas primitivement dirigée contre la monarchie, qui avait favorisé de tout son pouvoir l'essor des forces démocratiques, et dont le dernier représentant, Louis XVI, avait assuré à la France une période de prospérité. Certaines injustices criantes, surtout d'ordre économique, qui pesaient sur la classe la plus laborieuse et la plus pauvre, injustices que les desservants de campagne, réduits eux-mêmes à la portion congrue, pouvaient toucher du doigt, ont contribué davantage au déclanchement de la révolte que toute la propagande des philosophes. Mais il ne s'agissait pas seulement de détruire l’ordre social existant : il fallait reconstruire, et c'est ici qu'interviennent les idées.
La Révolution a été menée par des assemblées, et ces assemblées par des hommes, et ces hommes par des
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GÉNERATIONS HISTORIQUES 399
. convictions. Ce sont d’abord Les idées du xvin° siècle qui ont guidé les meneurs de la Révolution ; puis ces meneurs ont été menés à leur tour par les événements: et les faits, dont le plus impérieux fut l'invasion, ont imposé les idées, les méthodes et les hommes. Une fois le mouvement lancé, personne n’était plus capable de l'arrêter : il eût fallu au roi une sûreté de coup d'œil, une rapidité de décision et une ténacité dans l'exécution qu'il ne possédait à aucun degré. Les prudents eux-mêmes, exaspérés par les résistances qu’ils rencontraient, perdaient le sens de Ja mesure et se laissaient entrainer par les violents, qui sont les inspirateurs attitrés des foules. Les partis modérés étaient dévorés régulièrement par les partis avancés, et ceux-ci par les partis extrémistes. La discorde intérieure allait croissant, malgré les trêves sentimentales et Les unions éphémères imposées par les difficultés extérieures. L'anarchie était encore aggravée par la lutte de la Commune de Paris contre les Assemblées nationales, et par les aboiements des tribuns de la rue. En réalité, personne n'était maître de la situation : on ne l'était qu’en apparence, et pour un moment.
La Révolution a usé bien des hommes (Mirabeau, Danton, Robespierre) et bien des idées (celles de Voltaire, de Montesquieu, de Rousseau) avant de tomber aux pieds du tyran qui devait mettre fin au péril extérieur et à l'anarchie intérieure, laquelle atteignit son apogée sous le Directoire : si ce n'avait pas été Bonaparte, c’eût pu être
- Desaix ou Kléber (tués tous deux le même jour en 1800), ou quelque autre qu’on eût inventé. Bonaparte fut la planche de salut saisie avec empressement par la France tout entière, qui, sous l’empire de la nécessité, marchait dans le sens de la concentration des pouvoirs (Comité de Salut public, Directoire, Consulat). Napoléon est l'homme de la Révolution, c’est, suivant la forte expression de
Cournot, la « révolution faite homme » (:). Il est issu d'elle et il est chargé par elle d'exécuter ce qu'il y avait de réalisable dans son programme. Il commence par rassurer l'opinion, en sauvegardant les intérêts, en sanctionnant par le Code civil les résultats tangibles de la Révolution, cette « translation de propriété » qui tenait tant à cœur au pays ; et par calmer les consciences alarmées, en restaurant par le Concordat le culte catholique, fortifié par les échecs religieux des révolutionnaires, mais en supprimant les privilèges ecclésiastiques dont le pays avait souffert. Puis il entreprend de briser la coalition des rois qui voulaient étouffer la démocratie française, menacée à la fois dans ses intérêts et dans sa dignité ; simultanément, il rétablit l’ordre au dedans, en créant un budget stable et une administration forte. Que Napoléon ait ensuite tenté de capter au profit de sa famille les forces qu'il avait organisées, la chose n’a rien que d’humain, et c'est un accident dont nous avons payé les suites, mais qui n'’altère pas notablement son rôle ni celui de la Révolution.
Pour comprendre la génération révolutionnaire, il importe de marquer comment elle s'oppose à la génération précédente, comment elle la continue, et enfin comment elle prépare la génération suivante. Par une réaction imprévue et pourtant naturelle, les successeurs des Encyclopédistes, quiau fond méprisaient les lettres comme la tradition classique, se remettent à l’école de l'antiquité. Ce retour à l'antique, où certains n'ont voulu voir que l’euphorie du classicisme mourant, a une tout autre portée et d'ordre social, Le mouvement date de loin : la découverte d'Herculanum (1709) puis celle de Pompéi (1755) avaient attiré l'attention des érudits comme le président de Brosses et le comte de Caylus. Le grand public n'avait
(1) V. les Souvenirs, p. 240 et 241,
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pas tardé à emboîter le pas aux archéologues, et s'était passionné pour la résurrection de la Rome républicaine et de la Grèce voluptueuse. La traduction des Géorgiques de l'abbé Delille (1769) fut très remarquée et louée par Voltaire; de 1770 à 1789 paraissent jusqu'à quatre traductions de l’/liade et de l'Odyssée, et pas une dans le goût de M° Dacier ou de La Motte, Mais le grand succès était réservé au Voyage du jeune Anacharsis en Grèce de l'abbé Barthélemy (1788) : « L'abbé entrait à l'Académie française comme couronnement de son succès, et le chevalier de Boufflers, qui le recevait, le couvrait de fleurs. C'était un concert d'éloges dans toute la presse. Fontanes le complimentait en vers et Mr Vigée improvisait un souper grec en s’aidant de ses descriptions; aussi bien le mouvement antiquisant était alors à son apogée ; l’imitation de l'antique, encouragée par l’école de David, va bientôt s'étendre de la constitution à la toilette des femmes et jusqu'aux derniers détails de l’ameublement (‘). » Rome va triompher dans les peintures et les décors, dans les discours de Mirabeau, dans la Constitution de l’an VIII et jusque dans l'attitude théâtrale de Napoléon, un Italien consul, puis imperator, Dans le même temps, A. Chénier (:) ressuscite la Grèce d'Aphrodite et d’Apollon, et il est si bien en harmonie avec son époque que les femmes se mettent à l’école des Grecques (de celles dont l’histoire nous a conservé le souvenir !), comme les hommes à l’école
(°) L. Berrrann, la Fin du classicisme, p. 66.
(?) A. Chénier, né en 1762, avait vingt-sept ans en 1789 ; son frère Marie- Joseph, de deux ans plus jeune, vécut jusqu’en 1841. — Nous n’insisterons pas sur le mouvement néo-classique on pseudo-classique qui accompagne le retour à l’antique, et qui n'est qu'un rameau desséché du vieux tronc plein de sève : comme les espèces vivantes, les genres littéraires épuisés ont besoin de se retremper à leur source. Sur J. Delille (1758-1813), le « maître du chœur », consulter les historiens de la littérature, et ne pas oublier qu'il avait cinquante et un ans en 1789.
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