‹ Les Générations SocialesChapitre 36 sur 53 · ESS ATMDENPPATITCATIDA · texte numérisé non relu

ESS ATMDENPPATITCATIDA

des Romains ou des Spartiates, et que les fêtes publiques de la Révolution sont des Saturnales ou des Bacchanales quand elles ne sont pas des Priapées. L'antiquité, une antiquité condensée et en partie de convention, renferme, nous l'avons vu, aux yeux des Français, un double courant : l’épicurien et le stoïcien, qui se côtoient à l'époque gréco-romaine (le courant proprement athénien, celui de Pallas Athéné ou de Minerve, la déesse de la sagesse et de Ja beauté harmonieuse, reine des Attiques et des Classiques, ne sera soupçonné que plus tard). Ces deux courants sont entrés en lutte à partir de la Renaissance, et au bout de trois générations, nous avons assisté à la victoire du second, grâce à Plutarque et à Corneille. Maintenant, les deux courants s’amalgament d’étrange façon et forment un hybride singulier. Jamais période n’a été plus ivre du vin antique que la génération révolutionnaire, qui associe dans un même culte la beauté plastique des corps et la mâle vigueur des âmes. Ce double courant, dont le confluent a fixé la sensibilité et la volonté du Français de la révolution, avait déjà circulé dans la génération précédente sous la double forme de l'érotisme des romanciers ou des poètes () et du civisme de Jean-Jacques ou même du Montesquieu des Considérations. La nouvelle génération est païenne dans les moelles, et en même temps nourrie de la « vertu » des héros de Plutarque (Cf. les Confessions de J.-J. Rousseau, les Mémoires de M"° Roland et les Correspondances du temps). Il importe peu que cet idéal d’'héroïsme soit vague et teinté de sentimentalité puérilement déclamatoire : les Lycurgues et les Philopæmens, les Brutus et les Catons de Plutarque ont quelque chose

( Mentionnons simplement Choderlos de Laclos (Les Liaisons dange-

reuses sont de 1782) et Restif de la Bretonne, le « Rousseau des Halles » ainsi que Pigault-Lebrun et Parny (1753-1814) dont l’œuvre est parallèle à celle d'A. Ghénier. Cf. également le Tableau de Paris de S. Mercier (1740-:814).

d'emphatique, et encore les Horaces et les Nicomèdes de Corneille, que Napoléon préférait aux Grecs légendaires de Racine. Ce ton convenait à une époque d’exaltation, et d’ailleurs cette pointe de bravoure est dans le tempérament de la race : c’est sa façon à elle de se redresser contre la vilenie, et de se ressaisir au moment où elle menace de sombrer dans la fange! Les mêmes individus avaient de fortes amours et des haines vigoureuses, des âmes païennes et généreuses jusqu'au Sacrifice; ces spartiates enflammés confondaient la Venus genitrix et la Venus victrix. Tout en partageant les goûts voluptueux de leurs devanciers, ils trouvaient dans l'antiquité guerrière le remède à ses propres poisons, et au poison qui s'était insinué dans les veines de la nation. Ces Asiatiques qui coiffaient le bonnet phrygien, le fameux bonnet rouge, et qui ressuscitaient le culte sanguinaire de Mithra, savaient mourir en beauté. L'heure du péril déchaïna le patriotisme latent dans leurs âmes, prêtes à renouveler les exploits de Léonidas aux Thermo-

pyles. Ce patriotisme, ce dévouement absolu à la patrie, fusionna avec le républicanisme, c’est-à-dire avec l'amour de l'égalité et la haine des privilèges : la lutte contre l'étranger s’identifiait avec la lutte contre les ennemis du dedans.

Voilà ce qu'il y avait de changé dans la mentalité française. Elle s'était dégagée des influences étrangères en remontant à la source romaine ou grecque, et elle yavait capté le patriotisme (‘) qui se mourait d’asphyxie dans une atmosphère cosmopolite. Le Français s'écriait avec fierté : civès sum, et, avant de combattre pour sa liberté, il avait secondé la libération d’un grand peuple. Cette. immense vague patriotique soulève tous les Français,

(?) Cf. l’Hymne à la France d'A. Chénier.

révolutionnaires et contre-révolutionnaires, les gens sans scrupules comme les honnêtes gens, les têtes frivoles comme les têtes sérieuses, et nettoie les impuretés de l'âme francaise : jamais son métal n’a brillé d’un plus vif éclat. Voilà le point culminant de la Révolution, celui d’où l’on aperçoit les courants et les remous qui viennent se perdre dans ce torrent impétueux (‘). Le cri sublime de la nation a jailli de la bouche d’un obscur soldat dans la nuit du 25 au 26 avril 1792, et la Marseillaise (>) retentira à travers les âges comme l'expression spontanée du patriotisme français, et son mugissement soulèvera les peuples asservis qui s’insurgeront contre leurs tyrans, comme pour montrer une fois de plus la puissance d'expansion de notre génie national. On ne comprend rien à la grande Révolution quand on oublie ce fier accent, et qu'on isole les répugnants massacres de l'intérieur des fluctuations de nos armées. Si le patriotisme n’absout pas,

il explique; il explique même les accès les plus coupables .

de la Terreur (‘): les bourreaux se croyaient les exécuteurs de la colère des soldats. Je n'ignore pas qu’alors, comme à toutes les époques troublées, la brute

(*) « Cette situation d’un pays donnant une passion vive à tout le monde, met du naturel dans les mœurs, détruit les niaiseries, les vertus de convention, les convenances bêtes, donne du sérieux à la jeunesse, et Jui fait mépriser l’amour de vanité et négliger la galanterie.

« Cet état peut durer longtemps et former les habitudes d’une génération. En France, il commença en 1788... » (Srexpaaz, de l'Amour, c. xx.)

() A part une ou deux strophes de circonstance. — Cf. les discours de Vergniaud du 3 juillet 1792 et de Danton du 2 septembre 1792; cf. aussi le Chant du Départ de M. J. Ghénier mis en musique par Méhul (1794).

() Suivant Ed. Quinet, la Terreur n’était point nécessaire, elle ne fut point utile, elle était la négation même de la Révolution : « Par la Terreur, les hommes nouveaux redeviennent subitement, à leur insu, des hommes anciens. » Cette vue me paraît simpliste et plus idéologique que psychologique : je condamne le terrorisme jacobin avec autant d'énergie que San mais je cherche à comprendre la « Terreur » qui est un fait collectif.

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