ES SAP DAÆPP ET CA TEON
ou d’occultistes. Cagliostro et le « philosophe inconnu » jouissaient d’un grand crédit, et le mesmérisme, d'origine allemande, succédait à l’athéisme holbachique.
Toutefois, ce que le patriotisme pouvait avoir de tendu, de dur ou même de féroce, se fondait au sein de la vie domestique. La décoration des intérieurs abonde en colombes se becquetant, en carquois, en flambeaux enrubannés et en trophées symboliques, qui forment un étrange contraste avec le tragique de la frontière et de la rue (). L'âme française gardait un coin de fraicheur qui s’épanouissait en chastes idylles (*), côtoyant les hécatombes infâmes ou les orgies brutales, quelquefois se greffant sur elles. Il y avait des ménages charmants et des amoureux naïfs. Les bourreaux eux-mêmes, leur besogne terminée, étaient attendris par les berquinades ou par les pastorales de Florian, ou bien ils faisaient une partie de campagne et s’abandonnaient au charme de la nature. Le succès de larmes de Paul et Virginie (1788) se prolonge sous la Révolution, et Les fades poèmes de Delille sur Les Jardins ou sur l'Homme des champs obtiennent une incroyable vogue. Les œuvres de J.-J. Rousseau alimentaient le courant lyrique qui inspirait à la fois Le patriotisme ardent et l'amour de la nature chez les révolutionnaires. Mais Les circonstances étaient plus fortes que la littérature : Les jeunes gens recouvraient une âme virginale à l'approche du baptême de sang qui devait Les régénérer. M"° Roland écrivait le 22 juin 1793 de sa prison de l’Abbaye à Buzot : « Les tyrans peuvent m'opprimer, mais m’avilir? jamais, jamais! » Au pied de l’échafaud, le voluptueux Chénier,
(*) Cf. une page merveilleuse des Mémoires d'Outre-Tombe, éd. Biré, t. IE, pe Fe : « Tandis que la tragédie rougissait les rues, la bergerie florissait au théâtre... » :
(*) C£. la Jeune captive d'A. Chénier, et ce que Taïne dit de la vie des prisons.
müri par la souffrance, retrouve dans ses Zambes les accents irrités des Prophètes contre « les bourreaux barbouilleurs de lois ». I flétrit « les infâmes progrès », la lâcheté, compagne de «la peur blême et louche »; il exalte la franchise auguste, la mâle constance et l'honneur. Son cœur gros de haine, mais affamé de Vérité et de Justice, invoque la Vertu; il dit adieu à « l'ombre de bonheur », et son âme, qui fut toujours loyale, lave ses souillures et redevient presque candide. Les Révolutions müûrissent vite les individus et les peuples (1)! Les plus pervers dépouillent leur léger vernis de civilisation, et trouvent au fond d'eux-mêmes l'homme indomptable des cavernes et des bois.
Nous sommes loin, semble-t-il, de la génération précédente, et cependant nous en sortons à peine : ces hommes sont encore tout imprégnés de ses tendances et tout imbus de ses préjugés. Si leur cœur est neuf, leur cerveau est barbouillé des grimoires de l’âge philosophique. Dans le temps où Chénier épiait à Saint-Lazare la venue du messager de mort, Condorcet, l'éditeur impie de Pascal, s'empoisonnait dans sa prison, après avoir rédigé sans notes le testament philosophique du xvuir° siècle. Son Æsquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain tend à prouver que l’homme, délivré de la superstition et régénéré par La philosophie, c’est-à-dire par le rationalisme scientifique, progressera indéfiniment, vamera tous les fléaux de la vie et jusqu'à la mort ellemême. Condorcet prédit à l'humanité un splendide avenir d'égalité entre les individus et de fraternité entre les peuples. Poussant à leurs dernières conséquences les idées optimistes des Encyclopédistes, il fonde la religion du
(:) Parmi les convertis de la Révolution on peut citer Isnard, La Harpe, Fontanes, etc.
Progrès (qui deviendra la religion de l'Humanité chez A. Comte et la religion de la Science chez Renan), après avoir établi les institutions pédagogiques qui assureront la propagation de cette doctrine et l’universalité de cette religion, car il est persuadé que l'instruction rend les hommes meilleurs et qu'il suffit de répandre les lumières pour les moraliser, c’est-à-dire pour leur assurer le bonheur. Condorcet n’est pas un isolé : A. Chénier partageait ses illusions et ses espérances millénaires. Non seulement il s'inspire du matérialisme théorique de Lucrèce qui fut si populaire au xvin° siècle; non seulement il rêve d'exprimer en vers antiques toute la science de son temps, celle de Newton et celle de Buffon (V. l’{nvention et les fragments de l’Hermès); mais il avait entrepris une histoire générale des littératures, où il devance Taine et Renan, et où son aveuglement à l'égard du catholicisme n’a d’égal que sa passion rationaliste et libertaire (‘). IL suffit de feuilleter les ouvrages des /déoloques, qui tiennent alors presque tous les journaux et qui emplissent les Académies, pour constater que l'esprit voltairien et encyclopédique est plus vivace que jamais. Les savants étaient des sceptiques comme Lagrange, ou des dogmatiques à rebours comme Laplace. « La science, dit Cournot dans ses Souvenirs, était pour Laplace un culte, une religion, la seule qu'il admit. » On se passait très bien alors du citoyen Dieu pour organiser le monde : les naturalistes n'en avaient pas plus besoin que les astronomes. Quant à Jésus-Christ, Le citoyen Dupuis démontrait dans son savant ouvrage sur l'Origine de tous les cultes qu'il n'était quun mythe solaire, et que les. douze apôtres
(*) Citons encore P.-L. Courier (1772-1825) qui, avant sa mort, « voulait faire un grand ouvrage contre les prêtres, si les prêtres ne le prévenaient pas en l’assassinant... On l’eût pu prendre pour un Grec païen, contemporain de Lucien de Samosate. » (Courxor, Souvenirs.)
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| | GÉNÉRATIONS HISTORIQUES 409 étaient les satellites de cet astre imaginaire. Dans ses Ruines, dont le succès fut si durable et si étendu, l’orientaliste Volney attaquait violemment les religions, et, recherchant les causes de la grandeur et de la décadence des empires, il exposait Les principes qui devaient fonder la paix des sociétés et le bonheur des hommes. Ces principes, nous les connaissons, et il vaut mieux les voir à l'œuvre chez les Révolutionnaires.
Ceux-ci, malgré la diversité de leurs tempéraments et de leurs appétits, sont guidés par le même idéal abstrait (composé de pièces rapportées), qu'ils s'efforcent de réaliser par la même méthode, en croyant imiter les législateurs antiques. Ils croient que les hommes naissent libres et égaux non seulement en droit, mais en fait : seule l'éducation les différencie, d’où la nécessité d’une formation publique uniforme et obligatoire pour tous. Ils croient aussi à la bonté native de l’homme et à sa perversion par les institutions de l’ancien régime. Pour assurer le bonheur des hommes, il suffit de changer les lois : telles lois, telles mœurs, et le bonheur à son tour dépend de la moralité. Or, c'est le gouvernement qui fait les Lois; donc le problème social est réductible au problème politique. En changeant la constitution de la France, on procurera à tous les Français ipso facto la félicité et la vertu qui sont inséparables. IL faut donc abattre au plus vite Le vieil édifice vermoulu, et lui substituer une organisation rationnelle, commandée par une sorte de géométrie sociale. Dédaigneux de l’histoire et de la psychologie, je n'ose pas ajouter de la sociologie qui n'était pas encore née, les révolutionnaires font, sans l’ombre d’une hésitation, table rase du passé; ivres de philosophie et de raison, ils construisent sur ses ruines un palais tout neuf : ce sont des radicaux au sens étymologique et au sens complet du mot. Et en travaillant pour la France, ils ne doutent pas
un seul instant qu’ils travaillent pour l'humanité : n’ontils pas proclamé les droits de l’homme et du citoyen? Ils déclarent la paix au monde, et apportent à tous les peuples le flambeau de la liberté. Ces architectes audacieux sont des prêtres qui fondent la religion du Progrès et de l'Humanité.
On dut bientôt en rabattre de ces prétentions exorbitantes. Les révolutionnaires ne pouvaient apercevoir le vice de leur programme : les hommes ne changent pas si aisément de convietions, surtout de convictions aussi enracinées, aussi généreuses et aussi près d'aboutir! Mais la France se dégrisait peu à peu : elle souffrait de la gêne économique, de l'insécurité croissante, de la désorganisation des services, de la mauvaise gestion des finances, de l'anarchie intérieure et, par-dessus tout, des maux de la guerre. Elle voyait les constitutions succéder aux constitutions, et elle aspirait à l’ordre qui était le moindre des bienfaits qu’on lui eût promis. Sous la menace de l’étranger, il avait fallu recourir aux armées de l’ancien régime qui encadrèrent les conscrits de 1792 avec leurs officiers, leur matériel, et leurs procédés tactiques ou stratégiques : les cadres et les chefs ne se créent pas du jour au lendemain, et les circonstances qui révèlent les hommes ne les forment pas. Lazare Carnot, l'organisateur de la Victoire, né en 1753, était lieutenant de génie en 1773. Dans la diplomatie, il n'était pas davantage question d'improviser : on eut recours aux principes, aux méthodes ét, au moins dans la coulisse, aux compétences de la monarchie défunte (1). Les grandes institutions scientifiques et cosmopolites de la Convention sont l'aboutissement d'efforts séculaires : ainsi, elle se borna à rouvrir les portes de
() Talleyrand est né en 4754. — V. l’Europe et la Révolution d'A. Sorel.
l’Institut de France, et, pour l'établissement du système métrique, elle fit appel à des savants formés sous l’ancien régime (Méchain né en 1744 et Delambre en 1749). Dans le domaine juridique et administratif, en matière de subsistance, de finances, de ponts et chaussées, et pour toute la besogne des affaires courantes, on eonstate les mêmes emprunts des Jacobins aux idées et aux bureaux du passé : J. Cambon, le financier qui institua le grand livre de la Dette publique, était né en 1754, et le jurisconsulte Cambacérès en 1755. Enfin le premier consul et l’empereur utilisa largement les hommes, les procédés et les résultats du passé. En sorte que l'expérience de la vieille monarchie s’insinuait subrepticement dans les veines de la jeune démocratie, et empêchait à la lettre la faillite de la Révolution et de la France. L'historien impartial et le philosophe aboutissent à la même conclusion : « En ce qui touche l’organisation sociale, écrit Cournot, l’administration des intérêts sociaux, la législation civile, les principes de la Révolution française ont triomphé par la raison bien simple qu’elle ne faisait guère en tout cela que continuer et achever l’œuvre des siècles précédents; et qu’elle était moins une révolution qu’une secousse pour briser les derniers liens que le temps n'avait pu tout à fait user (!). » Ce ne sont pas seulement Les idées du xvin° siècle, mais encore les forces traditionnelles du passé qui ont imprimé à l'œuvre de la Révolution sa physionomie sociale. En revanche, la Révolution a engendré des idées (comme ce principe des nationalités, dont Michelet s’est fait l'apôtre, si opposé en son essence au principe démocratique et international) et des hommes qui sont l’antithèse de Ia Révolution et le levain de la société future. Si David, A. Ché-
(:) Traité, $ 616.
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nier et Napoléon ferment le passé, Chateaubriand et Mr: de Staël ouvrent l'avenir. Les contre-révolutionnaires ont de commun avec les révolutionnaires leur amour de la France, mais ils ne s’entendaient pas sur la façon de l'aimer, c’est-à-dire de concevoir sa grandeur. Napoléon ne pouvait sentir ni les idéologues dont la révolution avait consacré l'échec, ni les novateurs en littérature et en art qui contrecarraient sa politique : c'était un homme de réalisation prochaine, qui ne se souciait ni de l'idéal du passé ni-de l'idéal de l'avenir, et qui qualifiait tous les rêveurs d’utopistes. Pourtant, ce réaliste si fort trébucha devant le Catholicisme, qu’il ne put asservir à ses fins, et il fut brisé par les forces morales qu'il dédaignait. Les excès du philosophisme avaient engendré un courant historique et religieux qui préparait la réaction romantique. Les meilleurs penseurs et Les meilleurs écrivains de la période révolutionnaire sont des contre-révolutionnaires (‘) : de Bonald et de Maistre, nés tous deux en 1754,
(*) Je ne parle que pour mémoire du mouvement philosophique issu de l’/déologie elle-même, c'est-à-dire de Condillac, continué par Destutt de Tracy et Cabanis. Ce mouvement qui devait laisser le matérialisme bien loin derrière lui, a une importance capitale dans l’histoire de la philosophie française. En effet, Maine de Biran et Ampère ont fréquenté la Société d'Auteuil. Tous deux sont des philosophes éminents ; et, si nous commençons à bien connaître le premier, nous ne sommes pas assez fiers du second, que nous soupçonnons à peine : il n’existe pas, à l’heure actuelle, de bon exposé de la philosophie d'Ampère, qui est de tout premier ordre. (Voir Ch. Anaw, la Philosophie en France au XI1X° siècle.) Tous deux sont des représentants de l'École française qu'on peut opposer hardiment à n’importe quelle école étrangère. Cournot et Taine sont les successeurs d'Ampère et de Maine de Biran ; Tarde et Bergson procèdent de Cournot. Cournot est le successeur d'Ampère dans l'Université, et il s’est inspiré de ses idées (cf. ses Souvenirs) ; d'autre part, il doit beaucoup à Maine de Biran (cf. Seconn, Cournot et la Psychologie vitaliste, p. 11). Mais, s’il a connu sa distinction de la vie animale et de la vie humaine, il ne pouvait soupçonner la superposition à ces deux vies de la vie de l'esprit; il a donc retrouvé spontanément la théorie biranienne des trois vies (cf. les trois ordres de Pascal et la théorie des rapports de Malebranche). Toute cette lignée est si Rare qu'elle rejoint Pascal, qui dépassait Descartes en le prolongeant.
auxquels il faut associer Saint-Simon né en 1760, M de Staël née en 1766 et Chateaubriand né en 1768, tous des aristocrates. On peut hésiter sur le cas de Saint-Simon et de M"° de Staël; mais, si l'on va au fond des choses, on ne tarde pas à reconnaître que M"° de Staël et Chateaubriand sont des alliés qui tirent de J.-J. Rousseau des conséquences différentes, mais également latentes dans son œuvre : l’une le protestantisme, l’autre le catholicisme. D'autre part, Saint-Simon, s’il est en opposition avec l'école théologique et réactionnaire du comte J. de Maistre et du vicomte de Bonald, s'oppose encore plus à l’école philosophique du xvin° siècle. Je n'ignore pas qu’on peut trouver dans Turgot et dans Condorcet des traces d'une réaction contre l’aveuglement historique des Encyclopédistes : si la marche du progrès est nécessaire et infaillible, le moyen âge n’est pas cette période de régression qu'avait imaginée Voltaire dans son Æssai sur les mœurs, mais i/ doit être supérieur aux âges précédents. A cette opinion timide, Saint-Simon (:) substitue la thèse hardie que le moyen âge est une grande période organique, une ère importante de la Civilisation, et que la phase qui suit est une période d’anarchie morale etsociale, une phase crifique : c'est un renversement du pour au contre. Saint-Simon réhabilitait ce que les Encyclopédistes avaient méprisé, et méprisait ce qu’ils avaient adoré; il déclarait que la chute du système médiéval sous les coups répétés de la philosophie avait inauguré une ère de négation et d’égoïsme, de souffrance pour les individus et pour les peuples; la Révolution qui avait appliqué leurs principes clôturait une période d’anarchie. Désormais, une nouvelle période organique s’ouvrait pour l’humanité :
(?) N'oublions pas qu’il avait pris part avec bravoure à la guerre d'indépendance des Etats-Unis.
Mk. ESSAT D'APPLICATION
une nouvelle organisation de la société devait être établie sur une nouvelle conception du monde. Saint-Simon voulait donc fonder une nouvelle religion, un nouveau christianisme, destiné à remplacer l’ancien, et il songeait à l'édifier sur les bases de la science et de l’industrie. C'est en quoi il devançait la philosophie positive, et en quoi aussi il se séparait de l’école théocratique, qui prétendait restaurer purement et simplement le Christianisme et la conception providentielle du monde. Mais il s’accordait avec elle pour admirer le moyen âge et pour recommander les vertus essentielles du christianisme, dont il voulait faire descendre le ciel sur la terre. Les admirables développements d'A. Comte sur le moyen âge chrétien, qui sont symétriques des descriptions de Notre-Dame de Paris, dérivent de l’idée mère de Saint-Simon, qui avait avec de Maiïstre ou de Bonald plus d’affinités qu'il ne pensait. Ce qui achève de le prouver, c'est la part de J. de Maistre qui a passé dans l’œuvre d'A. Comte (‘) comme dans celle de Cournot.
Je n'insisterai pas sur de Maistre, de Bonald ou La Mennais, car leur rôle a été bien mis en lumière par Brunetière et par d’autres. Le premier et le troisième seuls sont des maîtres écrivains, mais tous trois s’accor dent pour reconnaître la nécessité du retour au christianisme et au principe d'autorité. Tous trois constatent que la Révolution n’a pu créer une organisation solide de la société, que l'Eglise s’est maintenue et rajeunie « malgré. le syllogisme, l’échafaud et l'épigramme », suivant le mot de J. de Maistre. De concert, ils s’attachent à saper dans ses fondements l’individualisme, source de tous les maux, età ruiner la philosophie «satanique » du xvrr° siècle.
(1) . Je m'’appropriai dès mon début tous les principes essentiels (de do Maistre). » (Préface du Catéchisme.)
Le logicien de Bonald exécute Montesquieu, Condorcet et Condillac; le puissant ironiste J. de Maistre se charge de Bacon, de Locke et surtout de Voltaire; le fougueux La D noi s'en prend à Rousseau. A lornérionce d'un homme, ils opposent l'expérience des hommes, et montrent ce qu'il y avait de frelaté et d'étroit dans la science, dans l’histoire, dans la philosophie et dans la religion des révolutionnaires : la science baconienne n’est qu’une demi-science, une science à courte vue, l’histoire anticléricale une contre-vérité haineuse, la philosophie du libre-examen une élucubration anti-sociale, la religion naturelle une pure niaiserie. La racine de cet ensemble monstrueux est l’égoïsme et Le désir de jouir; les fruits de cette doctrine inhumaine sont la corruption des individus et la décomposition des sociétés : il est urgent de revenir au christianisme intégral !
Avec plus de succès immédiat que les trois théologiens, M°° de Staël et Chateaubriand donnaient un enseignement sensiblement identique. Leurs attaches avec le xvin° siècle sont plus visibles : M®° de Staël prolonge les idées de Montesquieu, de J.-J. Rousseau et de Condorcet: Chateaubriand fait suite à Bernardin de Saint-Pierre qui est le disciple immédiat de Jean-Jacques. Mais M" de Staël retourne pour ainsi dire l'esprit du xvur* siècle, et l’enflamme au contact de la Profession de foi du vicaire savoyard. Sa grande idée de la « perfectibilité indéfinie » n’est plus une thèse scientifique, mais une thèse morale et plus précisément encore une thèse religieuse : elle croit en définitive à la régénération de la France par le protestantisme, et rs Ch. Renouvier qui sera le plus terrible adversaire de l’idée de Progrès au sens où l’entendaient les philosophes révolutionnaires. Ce qu’elle admire dans l'Allemagne, c’est surtout la nation protestante et idéaliste qui a su préserver sa vertu des atteintes du maté-
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rialisme rationaliste (‘). Je ne jurerais pas que sa doctrine fût parfaitement cohérente ni surtout très française, mais ses intentions sont louables. Au fond, Chateaubriand opère une révolution analogue dans le sens catholique, révolution dont les effets devaient être plus sensibles et plus prolongés, car l'œuvre de Chateaubriand commande toutes les avenues du xx° siècle. Pour comprendre Chateaubriand, il faut lire d'abord son Æssai sur les Révoluions (1797) et, parallèlement, la première partie des Mémoires d'Outre-Tombe. Alors seulement on sait tout ce qu'il doit au xvrr° siècle, et comment il s’en dégage. Ce n’est pas un penseur : c’est un pur artiste, qui se convertit à la manière des artistes, et qui voit alors clair dans sa conscience. Il saisit nettement tout ce que l’art et la littérature doivent au christianisme, et il devine la révolution morale et sociale que le Christ a opérée dans le monde. Son Apologétique est faible et par endroits ridicule, mais ses goûts et ses sentiments sont très sûrs. Il amplifie tout ce qui dans l'héritage de Rousseau pouvait s’accorder avec ses aspirations catholiques, avec le « Cœli enarrant gloriam Dei » du psalmiste, et il inaugure la grande tradition historique et nationale qui devait venger notre moyen âge et nos cathédrales du dédain et des outrages dont on les avait poursuivis trois siècles durant. Ce n’est pas lui qui a inventé, comme on l’a dit, « la mélancolie moderne », car on oublie Saint-Preux et les Réveries du Promeneur solitaire, Werther et Obermann. Mais il a fixé ce sentiment, que la Révolution avait accru et propagé chez tous les sensitifs, en un type inoubliable qui est René de Chateaubriand lui-même, l'être d’orgueil et de sensualité qui altère en lui le chrétien, et jette une ombre
(‘) Michelet partage ses préjugés et propage chez nous la légende de la sainte Allemagne, qui sera admise par nos plus grands écrivains, sauf par Edg. Quinet : nous avons contribué à griser les Allemands!
DIMOTET TE