‹ Les Générations SocialesChapitre 39 sur 53 · DO T PONS IE · texte numérisé non relu

DO T PONS IE

sur cette grande mémoire. C'est la partie trouble de son œuvre, celle qui devait compromettre l'influence de son Apologétique sur ses successeurs immédiats,

La génération post-révolutionnaire ou romantique est contre-révolutionnaire en religion, en politique et en philosophie ; sa pensée est fille de celle de J. de Maistre, de Bonald et La Mennais. Elle est ou croit être chrétienne, monarchique et traditionaliste, comme la précédente avait été païenne, républicaine et rationaliste. Mais le christianisme des romantiques est fort inconsistant. On est revenu à la pratique religieuse après le long sevrage de la révolution; on goûte le charme des cérémonies célébrées par Chateaubriand, on se laisse bercer par les orgues et enivrer par l’encens, on court aux sermons romantiques de Lacordaire ; bref, on est chrétien par les sens et par le cœur, voire par le désir, non par la raison et la foi : on sympathise avec la religion plutôt qu’on en vit. Si on proscrit la mythologie païenne, c’est pour en adopter une autre, celle des peuples du Nord : le merveilleux chrétien n’était plus dans les âmes, et Chateaubriand n'avait pu tenir sa gageure peu respectueuse dans les Martyrs. Ce christianisme esthétique dégénéra vite en humanitarisme OU en un vague panthéisme., Les romantiques de la seconde heure n'étaient plus que des chrétiens de regret : le parfum des vases sacrés s'était évaporé dans les cathédrales trop longtemps désaffectées! Quelques-uns même, comme Vigny, répondaient « par un froid silence au silence éternel de la divinité », et cherchaient à édifier la religion de l'honneur sur les ruines de l'autel. De même le royalisme et le traditionalisme des romantiques reposent sur des bases bien fragiles : c’est un instinct plutôt qu'une doctrine (:). On est monarchiste en souvenir des

(*) CE. l'évolution politique de V. Hugo et de Lamartine.

MENTRÉ

maux causés par la République et par l'Empire aux classes privilégiées, mais on est prêt à évoluer vers le Hibéralisme : la Révolution laissait dans les esprits des traces durables, qu'une opposition de circonstance ne pouvait oblitérer.

En revanche, les romantiques innovent avec fureur en littérature et en art, ils révolutionnent le vocabulaire et la syntaxe, la versification et la poésie (Cf. Hugo : Réponse à un acte d'accusation), le genre épique et le genre dramatique, le lyrisme et le roman, la critique et l’histoire. Et ils s'imaginent prendre le contre-pied des classiques dont ils ne connaissaient que les descendants dégénérés : « Il fallut, dit Fromentin, que l’idée de David fût à bout de crédit, qu'on fût à court de tout et en tram de se retourner comme le fait une nation quand elle change de goût, pour qu'on vit apparaître à la fois dans les lettres et dans les arts la passion sincère des choses champétres. — L'éveil avait commencé par les prosateurs; de 1816 à 1825, il avait passé dans les vers; enfin de 1824 à 1830 les peintres avertis se mettaient à suivre. » Mais la passion de la nature n’est pas le thème unique ni le plus important des écrivains romantiques. Diderot, génie fumeux et prophétique, un des carrefours de la pensée française, où s’entrecroisent les courants du xvmr° siècle et les tendances de l'avenir, avait prédit l'apparition de la grande poésie « après les temps de désastres et de grands malheurs, lorsque les peuples harassés commenceront à respirer. Alors les imaginations, ébranlées par des spectacles terribles, peindront des choses inconnues à ceux qui n’en ont pas été les témoins », car « la poésie veut quelque chose d'énorme, de barbare et de sauvage ». La sensibilité française, remuée jusqu'en ses fibres les plus secrètes par la tragédie grandiose de la Révolution, allait trouver des accents qu'elle n'avait jamais connus.

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