ESB-AICD/APPEPLICATENS
trois fois le romantisme de la conduite; mais il se justifiait jadis par la restauration intégrale du paganisme, ou par des principes philosophiques, par une sorte de chute du cartésianisme. Aujourd'hui, c’est le romantisme pur de tout alliage, la déification de la Passion en soi et la glorification de la débauche. « C’étaient essentiellement, écrit H. de Tourville en ses Cahiers inédits, des émotifs (en somme des jouisseurs, fussent-ils honnêtes). Ils pensaient que la vie résultait de l'émotion et non de l'émotion de la vie. Aussi ont-ils cherché l'émotion en dehors de la vie : et c’est ce qui les a menés à la déception ». Le théâtre de V. Hugo, les premiers romans de G. Sand, la vie et l’œuvre entière de Musset reflètent la même philosophie (1).
Divin dans son essence, l’amour est supérieur à toutes les conventions. Comme il est fatal, nul ne peut lui résister. Aspiration de l'âme vers l'infini, il purifie tous les actes à sa flamme immortelle et nous procure un « état surnaturel », avant-goût des joies paradisiaques ; il est toute félicité et toute beauté. Aimer, voilà la loi suprême, celle que tous doivent servir et à laquelle ils doivent tout sacrifier. L'amour justifie même la désertion du foyer et le geste du meurtrier, car il anoblit tous nos sentiments, il refait une virginité à la courtisane, transfigure les pires difformités et auréole les bandits! Ce culte frénétique de l’amour s'associe aux instincts les plus morbides, et parfois la débauche va de pair avec la piété (?).
(:) Cf. le beau livre de P. Lasserre sur le Romantisme français, les Amants de Venise de Ch. Maurras et le romantisme féminin dans l'Avenir de l’Intelligence du même auteur. Les réformateurs sociaux s’inspirent des mêmes idées que poètes et romanciers (v. Ch. Apam, /& Philosophie en France au XIX® siècle, spécialement sur Enfantin et Fourier). M. L. Murcron a étudié les ravages de la littérature romantique dans la bourgeoisie provinciale de 1834 à 1848 (v. le Romantisme et les Mœurs).
(*) Le livre de Srexprai intitulé de l’Amour (1822) contient bon nombre de propositions romantiques. Stendhal est un apologiste sans restriction de l'amour : « Tous les développements sincères de cette passion, dit-il,
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Ce fut une pauvre génération de névropathes et d’embrasés, qui prenaient la fougue du plaisir pour le signe de la vitalité. Quelques-uns surent garder leur équilibre, grâce à la robustesse de leur tempérament ou à leur bon sens natif : ceux-là ne mettaient pas en pratique leurs théories, ou pas assez pour détraquer leur organisme et briser leur existence; c’étaient des épicuriens habiles ou des débauchés en imagination. D'autres furent préservés par un travail assidu ou par la passion de l’art qui canalisait leurs puissances affectives; mais la plupart furent des victimes, et c'est pitié de lire leur histoire.
Ce besoin d'amour qui tarissait en eux les sources de la vie et qui les acculait parfois au suicide quand il ne les menait pas à la folie, ils l'avaient hérité de l’âge précédent. Leurs pères avaient vécu trop intensément dans la fièvre de l’action ou dans les transes de la peur, et ils avaient légué à leurs fils une capacité de sentir qui ne trouvait désormais plus d'emploi. Elle cherchait un dérivatif dans la poursuite de l'émotion pour l'émotion : ces désœuvrés trompaient leur « soif d'action inapaisée » par la recherche de plaisirs qui exacerbaient leur sensibilité et dilataient leur moi. Et les déceptions sentimentales venaient augmenter leur désillusion précoce. La Révolution avait accumulé les ruines, elle avait détruit le vieux monde avec une férocité joyeuse : ceux qui avaient été les témoins impuissants de son œuvre « satanique » en avaient éprouvé une détresse indicible. Le spectacle quotidien de
ont un caractère de benuté. » (c. 1). — « L'amour est comme la fièvre; it naît et s'éteint sans que la volonté y ait la moindre part. » — « L'homme n’est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait plus de plaisir que toutes les autres actions possibles » (c. v). — Mais c’est peut-être chez H. Hoine qu'on trouve l'explosion la plus brutale de la frénésie romantique. « Les Madeleines les plus compromises, écrit-il, furent purifiées par les flammes de mes ardeurs ct redevinrent vierges entre mes bras : ces restaurations de virginité faillirent parfois, il est vrai, épuiser mes saintes forces. » (Cf. ce que L. Veuzor dit de Heine dans les Odeurs de Paris.)
tant de vies sacrifiées ou gaspillées avait fait lever en leur âme une « mélancolie » poignante, une sorte de spleen social, un désenchantement de la vie qui aspire à rentrer dans le néant avant même de connaître la vie. Ce sentiment, commun à Chateaubriand et à M®° de Staël, voile d’un crêpe toute la génération romantique : le « mal du siècle » (‘) est l’état d'âme collectif de la nation entre 1815 et 1850. Ce sont bien les fils de Werther et de René qui souffrent sans savoir pourquoi, ou qui ont des motifs trop précis (des deuils et des ruines de famille) de souffrir, qui doutent avant d’avoir cru, et qui cherchent un apaisement à leur morne ennui, à leur dégoût de la vie. Ce n’est plus un sentiment passager d'isolement dans le monde et dans la société, mais une lassitude morale, une tristesse indéfinissable qui vous prend tout entier, et contre laquelle il est urgent de réagir, si l’on veut seulement avoir la force de vivre. Ce problème vital a été diversement résolu par les romantiques. La plupart, habitant « un monde vide » avec « un cœur plein », et désabusés de tout « sans avoir usé de rien », ont entretenu « cette coupable mélancolie qui s’engendre au milieu des passions, lorsque ces passions, sans objet, se consument d'elles-mêmes dans un cœur solitaire ». C'est Chateaubriand qui parle de la sorte, et qui met inconsidérément le christianisme à l’origine d'un état d'âme inquiétant qui devait avoir des suites fâcheuses : le vague de la passion n’est que trop disposé à se concrétiser !
(:) Cf. les Mémoires de Ségur, le chapitre du Géme du christianisme sur le Vague des passions, et la Confession d'un enfant du siècle de Musset, qui s'inspire d'Ed. Quinet. R. Canat a rassemblé des textes intéressants dans un livre confus, mais suggestif : Le Sentiment de la solitude morale chez les romantiques et les parnassiens. La solitude morale est « la douloureuse certitude que chaque individu est comme muré dans son moi, et que tout
ce qui existe lui est impénétrable ». — Cf. encore l'Enfant d’Austerlitz de P. Anau.
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Les plus forts se sont complus dans l'admiration de leur génie et se sont retirés dans leur tour d'ivoire : un homme supérieur se passe des autres hommes, mais il en souffre, tel Moïse! D’aucuns même se sont donné « l'illusion de la vie publique », et se sont lancés dans l'arène politique, sans se demander si la foule les suivait. Par un contraste piquant, qui ne saurait étonner un psychologue, cette génération de désabusés est une génération de prophètes et de messies (‘). Ces gens qui ne savent pas organiser leur vie privée, rêvent d'organiser la vie du pays. lis sentent confusément qu'ils ont reçu la mission de restaurer la société française, et ils élaborent des plans de réforme ou écrivent des Bibles de l'humanité. Tous avaient commencé par se replier sur soi et par écouter avec volupté les vibrations de leur Iyre, ou par entamer des soliloques avec eux-mêmes (*). Mais ils n'ont pas tardé à sentir le vide dans leur âme, et ils ont fait appel à tous les moyens pour extérioriser leur sensibilité. Les purs se sont réfugiés en Dieu ou dans la grande Nature, ceux-là même ont connu les défaillances de la chair et ils ont lavé leurs blessures dans la paix sereine des choses. Presque tous ont appelé la Femme consolatrice, qui leur apportait la volupté décevante et l’oubli momentané de leurs maux. Les plus détachés du romantisme se sont inclinés devant l'idole du jour : À. Comte divinise Clotilde de Vaux. Mais les plus sages se sont consacrés à l'histoire (*). L'histoire
(*} Cf, le D° G. Dumas, Psychologie de deux messies posilivisies (Saint- Simon et A. Comte). Comte espérait conquérir le monde par sa pensée en trente-trois ans.
(2) D'où en partie le succès des Méditations de Lamartine (1820) : « Ce fut, dit Th. Gautier, comme un souffle de fraicheur et de rajeunissement, comme une palpitation d’ailes qui passait sur les âmes. » Cf. le témoi- gnage de Sainte-Beuve dans une lettre à Verlaine.
(5) « Je voudrais, dit A. Thierry, que mon exemple servit à combattre l'espèce d’affaissement moral, qui est la maladie de la génération nouvelle ;
et la poésie sont deux compagnes, car la poésie est faite de souvenirs. La sensibilité et l'imagination se développent ensemble, et ces deux qualités sont nécessaires à l’historien qui ressuscite Les hommes et les événements dans leur ambiance véritable. C’est parce qu'ils étaient des émotifs que les romantiques eurent la passion de l'histoire; mais c’est la Révolution qui leur donna le sens de l’histoire, et spécialement de l'histoire de France.
M Roland écrit dans ses Notes: « S'il m'avait été donné de vivre, je n’aurais plus eu, je crois, qu’une tentation : c’eût été de faire les Annales du siècle, et d’être la Macaulay de mon pays, j'allais dire le Tacite de la France, mais cela ne serait point modeste. J'ai pris dans ma prison une véritable passion pour Tacite. » Cette passion, Chateaubriand l'avait, et il la communiqua à À. Thierry. Mais la même vocation était latente chez tous les fils et spécialement chez les victimes de la Révolution et de l'Empire. La révolte de Chateaubriand sous l'Empire avait été celle de vingt proscrits sous la Révolution : « Lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît chargé de la vengeance des peuples. » Cela s'applique à Robespierre comme à Napoléon I”. Les Français qui avaient résidé à l'étranger en qualité d'émigrés ou de soldats, avaient acquis le sens de la diversité des races et des milieux. Mais, ce qui est plus nouveau et plus rare, ils avaient acquis chez eux le sens du changement et de la continuité dans le changement, qui est proprement le sens historique. Ils avaient vu périr la vieille France, et ils avaient éprouvé soudain pour ce
qu'il püt ramener dans le droit chemin de la vie quelqu'une de ces âmes énervées qui se plaignent de manquer de foi, qui ne savent où se prendre et vont cherchant partout, sans le rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement. » (Dix ans d'études historiques, Préface.)
passé auquel ils semblaient ne pas tenir et qu’ils critiquaient naguère avec tant d’insouciance, une tendresse rétrospective, un amour insoupçonné, comme si quelque chose d'eux-mêmes s'était irrémédiablement perdu. Au sein de l’affreux cataclysme, la société de l’ancien régime leur paraissait charmante, et les Iys refleurissaient dans les cœurs; pour le moment, ils tâchaient de soustraire les reliques du passé à la fureur des vandales, et ils découvraient tout d'un coup la vertu des cathédrales qui incarnaient la vie et la foi de leurs aïeux (!). Et puis, ils assistaient à un drame effarant qui avait leurs parents, leurs frères, leurs amis pour acteurs : ils voyaient les événements se précipiter avec une hâte fébrile ; ils voyaient les hommes s'élever au faîte de la puissance et s'effondrer en un clin d'œil. Que de changements entassés en peu de temps : comme les choses et les hommes passaient vite! Cette vie électrisante, faite d’une succession rapide de craintes et de joies domestiques, collectives ou nationales, que leur brièveté même resserrait davantage, achevait d’exalter les consciences, et de leur donner le sens du mouvement et de la vie. La prodigieuse destinée de Bonaparte était, à elle seule, la plus saisissante des leçons. Les promenades militaires de Napoléon à travers l’Europe, ses bulletins de victoire, ses revers, et finalement l’invasion bientôt suivie de sa chute, amplifiaient les secousses qui avaient ébranlé l'imagination des Français. Beaucoup d’entre eux déversèrent le trop-plein de leur âme et l’exubérance de leur sensibilité dans des travaux historiques. En regard de ces influences déterminantes, l’imitation de l'étranger, de W. Scott par exemple, qu'on a exagérée à plaisir, ne compte pas beaucoup : il faut remonter à la source des
(:) L'Ecole des Chartes fut fondée en 1816.
affinités qui ont mis à la mode tel ou tel écrivain anglais ou allemand.
Alors, on vit surgir une pléiade d’historiens incomparable. Guizot était né la veille de la Révolution (1787), mais À. Thierry naît en 1795, Mignet en 1796, Thiers en 1797, Michelet en 1798; un peu plus tard, ce sera le tour de Quinet, 1803, de Tocqueville, 1805, H. Martin, 1810, L. Blanc, 1811 (‘). Mais les poètes eux-mêmes, les critiques et les romanciers, et les philosophes, ou ceux qui s'intitulent tels, sont encore des historiens. Tous les poètes du xix° siècle sont hantés par l’idée d'une Légende des Siècles : c’est un héritage de la Révolution que Vigny, Hugo et Lamartine légueront à Leconte de Lisle et à Hérédia. V. Hugo chante en vers et en prose l'épopée impériale, il ressuscite Le vieux Paris dans Notre-Dame de Paris et le passé de la France dans plusieurs de ses drames. Lamartine écrit l'Histoire des Girondins, et des Voyages qui sont de l’histoire dans l’espace, une préparation à l’histoire véritable. Vigny est halluciné par l’époque de Louis XIII (Cing-Mars et la Maréchale d'Ancre), et
À. Dumas père lance le roman historique avec un succès
inoui. Mérimée écrit la Chronique du règne de Charles IX (1829). Balzac fera encore de l’histoire, mais de l'histoire contemporaine (1799-1850). Le philosophe V. Cousin s’éprend, à son tour, de la société du xvu° siècle, et croit vivre à l’époque des Précieuses et de la Fronde. Villemain, suivant le mot d'A. Thierry, « élève l’histoire littéraire à toute la dignité de l'histoire sociale ». Mais il faudrait tout citer.
Le développement de l'histoire devait amener une
(*) Sauf A. Thierry et de Tocqueville, ces historiens se suivront de près dans la tombe : Guisot et Michelet en 1874, Quinet en 1875, Thiers en 1877, L. Blanc en 1882, H. Martin en 1883, Mignet en 4884.
réaction contre la génération romantique et contre les excès de la « couleur locale », de même que le mépris de la science devait engendrer le culte de la science. D'ailleurs, dans le temps où triomphaient les romantiques, des historiens (Thiers et Guizot), des critiques (Nisard), des philosophes (Comte), des dramaturges (G. Delavigne), prolongeaient la tradition cartésienne, classique, idéologique, et préparaient le retour du classicisme sous une forme inédite.
De tout temps, il y a eu des classiques et des romantiques, des réfléchis et des inspirés, des intellectuels et des sentimentaux, des observateurs et des imaginatifs. Mais, à chaque époque, un type composite d'homme domine : une génération, c'est un état d’âme individuel généralisé et devenu social sous la pression des circonstances, puis renforcé par la contagion du génie. À la génération romantique s'oppose, vers 1850, la génération réaliste et utilitaire qui s'affirme, comme à l'ordinaire, par la eritique de sa devancière que les faits ont condamnée (‘). L'Aventurière d'E. Augier (1848) proteste contre l'introduction des courtisanes dans la famille, et Gabrielle (1849) contre l’adultère passionnel. C'était une révolte du bon sens contre la religion de l’amour et contre les héroïnes à la G. Sand, un rappel à la vie régulière et à la dignité du foyer : ce théâtre répondait aux besoins d’une société prosaïque et bourgeoise. Peu après (1852), Leconte
(:) Sur la génération réaliste, il faut consulter Renée Mauperin, des frères de Goncourt, qu'ils avaient d’abord intitulée la /eune Bourgeoïisie et où ils ont voulu « peindre la jeune fille moderne telle que l'éducation artistique et garçonnière des trente dernières années l'ont faite — montrer le jeune homme moderne tel que le font au sortir du collège, depuis l’avènement du roi Louis-Philippe, la fortune des doctrinaires, le règne du parlementarisme ». Cette analyse psychologique d'une génération a été écrite en 1864 : c’est un document précieux, à rapprocher des Notes sur Paris d'H. Taine et des portraits robustes de L. Veuillot, écrivain plein de
” verve et observateur étonnant.
de Lisle dans ses Poèmes antiques (la Préface, supprimée dans les éditions actuelles, contient des renseignements intéressants sur l’état d'esprit de cette époque) s'élevait avec vigueur contre l’indécence de la poésie personnelle et contre la vulgarité du frisson lyrique (!); puis G. Flaubert dans l'Éducation sentimentale et dans Madame Bovary (1857) exposait à quels égarements peut mener l'éducation romantique. C’est une levée générale de boucliers contre le romantisme, à laquelle participent les romantiques de la seconde heure (Musset et Gautier), tandis que les romantiques qui continuent à produire (V. Hugo, Sainte-Beuve, G. Sand, Michelet) essaient de se renouveler.
À une période échevelée succède une période mieux équilibrée, et qui eût pu être saine, sans l'invasion cosmopolite qui accompagne le prodigieux essor économique du second Empire, et qui prépare la vague pacifiste d'avant 1870. Paris devient la capitale des plaisirs du monde, la « Cosmopolis » où affluent les « ventres dorés », où se tiendra la première « Exposition universelle » et où se créent les mœurs interlopes du « tout-Paris », qu’il ne faut pas confondre avec le Paris des Français et des Parisiens de France : c'est au public du tout-Paris que s'adresse surtout l'opérette de L. Halévy et de l'Allemand naturalisé Offenbach! La femme du demi-monde fait alors son entrée en scène avec sa vulgarité tapageuse, son argot trivial, son luxe criard et sa luxure bestiale. Elle remplace la lorette, comme le marchand de pores de
Chicago remplace le dandy. La gangrène s'étend bientôt
et le mal devient chronique. A. Dumas fils écrivait en 1867 : « En l'an 2000, si les choses continuent, la prostitution aura pénétré fatalement dans toutes les familles. Le mal ne sera plus aigu, il sera constitutionnel, il
(*) Cf. les Montreurs dans les Poèmes barbares (1862).
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sera passé dans le sang de la France »; et, deux ans plus tard, dans la Préface de l’Ami des femmes (1869), il décrivait les symptômes précurseurs de la catastrophe : « Toute société où vous dominez, s'écriait-il, que vous vous appeliez Poppée, Laïs ou Dubarry, est une société qui va s'écrouler et faire place à une autre... Après vous, il n'y a plus que l'invasion des barbares, de l’étranger, ou de la populace. » Ce qu'il y avait de malsain et de morbide ou pour tout dire de mortifère dans cette génération, apparaît suffisamment dans les Fleurs du Mal (1857) de Baudelaire, et aussi dans les œuvres de Barbey d’Aurevilly. Bien des signes accusent la décomposition de la société, malgré certaines réactions salutaires.
Le gros de la nation était formé par une génération de bourgeois voltairiens et gourmets, pour ne pas dire potau-feu, gens laborieux, sensés et pratiques, qui avaient le respect des traditions de famille et que les égarements romantiques avaient ramené à une saine conception du ménage. Mais ils croyaient à la toute-puissance de l’argent, et les méthodes corruptrices leur convenaient à merveille; en religion, ils se contentent ordinairement des idées de M. Homais. E. Augier est l'héritier de Molière : ses pièces, aussi peu poétiques que celles du grand comique, ont comme elles une portée sociale et morale; malgré son voltairianisme, il prêcha la vertu conjugale et, par son bon sens, il restaura la tradition française. A. Dumas fils, plus fougueux et d’un sang moins pur, marche sur le bord du vice contre lequel il fulmine. Il écrit des pièces à thèse, augmentées de volumineuses préfaces, qui sont des plaidoyers véhéments de prédicateur laïque, plus significatifs que la pièce elle-même, Mais le rôle d’ « évangéliste » Lui sied moins encore qu’à Renan ; les évangélistes « néo-chrétiens » viendront après lui, en eudins la restauration des Évangiles tout court.
Le trait dominant de cette génération fut la religion de la science et de l’humanité (les deux vont de compagnie) associée au règne de la grande industrie et du confort. Son portrait a été tracé de main de maître par P. Bourget dans ses Essais de Psychologie contemporaine, parus à son déclin de 1881 à 1885. Bourget, il nous l’a raconté dans sa lettre autobiographique, considérait les écrivains comme « des éducateurs de l'âme » et il avait voulu étudier les sources de sa formation morale. Il dégage donc la vie de cet amas de littérature, et trace « un portrait moral de sa génération à travers les livres dont
il avait été le plus profondément touché ». Tour à tour il
a interrogé ces maîtres du pessimisme et du doute, qui avaient nom Taine, Renan, Leconte de Lisle, Baudelaire, Amiel, etc., et il a mis à nu leur pessimisme, leur scientisme, leur cosmopolitisme, leur dilettantisme, leur décadentisme et jusqu’à leur mysticisme. Car ce furent des croyants, que dis-je, des pontifes d’un nouveau culte qui avait ses thuriféraires : la religion de la science (‘); ce furent toujours des ennemis de l’idée chrétienne, et souvent des anticléricaux enragés, des sectaires de l’incrédulité. Mais, sous leur assurance hautaine, sous leurs blasphèmes virulents ou sous leur ironie d'esthètes, on découvre une désespérance amère et un dégoût intense de l'humanité. Ces aristocrates qui se réfugiaient dans le temple serein de la science ou de l’art, voire dans la solitude des civilisations disparues, pour échapper à la platitude et aux laideurs de la vie commune, ces mandarins des lettres ou ces dilettantes du savoir, qui avaient la haine
du « philistin » qu'ils s’acharnaient à ridiculiser, ces
(*) Le succès de Cournot ne pouvait pas coïncider avec celui de Taine eb de Renan. Il y avait dans son œuvre plus de science vraie, mais aussi moins d'habileté littéraire. Et il a toujours protesté contre la religion de la science, qui répugnait à ses convictions religieuses.