EN AN AE
hommes qui avaient le mépris souverain de la populace et de la démocratie, proclamaient chacun dans sa langue que le ver du doute ronge le fruit de la science, comme leurs devanciers avaient proclamé que le désespoir gît au fond de la volupté. La débauche tue l’homme et dissout la société : tel était le bilan de la génération romantique; la science et l’art exclusifs le mutilent, l’anémient, et finalement le laissent désemparé : tel est celui de la génération réaliste.
Il ne sera pas superflu de montrer comment les réalistes s'étaient éloignés du programme louable qu'ils avaient conçu à l'encontre des excès romantiques, et comment le culte de la science avait engendré par déviation la théorie de l’art par l'art(‘). On sait que, durant l'ère romantique, le divorce de la littérature et de la science était aussi complet que possible : Lamartine et Hugo avaient jeté l’anathème au chiffre et à la sombre mathématique, dans le temps où A. Comte élaborait à l’écart sa
. philosophie du polytechnicien. Les réalistes commencent
done par réhabiliter la science : romanciers et poètes
marient la science à l’art, pendant que les deux maîtres du
chœur, Renan et Taine, nourris de la pensée d’A. Comte, bien qu'ils ne l’avouent pas toujours (°), érigent le scientisme en dogme. Mais la science qu’on admire n’est plus la science mathématique et théorique : c’est La science empirique, la science du réel, la science d'observation et de documents, la science biologique et la science sociale
… intimement unies. On est à l'époque de CI. Bernard, de
(*) Parallèle à la théorie de la science pour la science : « Affirmer qu’une doctrine est vraie, parce qu’elle est utile ou belle, dit Taïne, c’est la ranger parmi les machines de gouvernement ou parmi les inventions de la poésie. » (Revue des Deux-Mondes du 1° août 1855.) Cf. S. Mill : le penseur se désintéresse des conséquences pratiques de ses idées. Le pragmatisme de la génération qui suivra est en réaction contre cet intellectualisme pur.
(2) Le règne de la philosophie positive commence vers 1855. :