‹ Les Générations SocialesChapitre 5 sur 53 · ARE · texte numérisé non relu

ARE

LTENREC

en

continue des générations humaines les unes sur les autres (‘). » La société générale doit être envisagée comme formée de familles et non d'individus : le sentiment de la continuité sociale prend naissance dans la famille. En effet, l'élément fondamental de la famille est la corrélation spontanée entre les enfants et les parents, qui, généralisée ensuite dans l’ensemble de la société, y produit toujours, à un degré quelconque, la subordinaton naturelle des âges : « La société domestique établit spontanément la première notion élémentaire de la perpétuité sociale, en rattachant de la manière la plus directe et la plus irrésistible, l'avenir au passé. Généralisés autant que possible, cette idée et ce sentiment, après avoir passé des pères aux ancêtres, se transforment finalement en ce respect universel pour nos prédécesseurs qui doit être, à tous égards, regardé comme indispensable à toute économie sociale (?). »

Mais l'instinct de conservation ne suffit pas à assurer la marche de l'humanité : il doit être complété par l'esprit d'innovation. Le progrès résulte de la lutte entre ces deux tendances. L'homme iso/é et dont l'intelligence n'a pas été éveillée est de sa nature, comme tout autre animal, éminemment conservateur : « Ce sont, d'ordinaire, les inépuisables désirs inspirés par les rapprochements sociaux, et l’inquiète prévoyance de notre infelligence, qui suggèrent principalement le besoin et la pensée des changements graduels de la condition humaine. En toute autre hypothèse, l'évolution sociale eût été certes infiniment plus rapide que l'histoire ne nous l'indique si son essor avait pu dépendre surtout des instincts Les plus énergiques (). »

(:) T. IV, p. 483. Nous citons d’après l'édition Litiré (2° édit.). €) T. IV, p. 411.

(5) T. IV, p. 397, note 1.

L'évolution humaine est donc régie par le progrès : qu'est-ce qui détermine la vitesse du progrès? Celle-ci dépend surtout de la nature de l'organisme humain et de la nature du milieu où il se développe (‘); mais on ne peut mesurer exactement l'importance respective de ces deux conditions. L'analyse sociologique n’atteint que les conditions générales accessoires qui sont (ici nous entrons dans le vif du sujet) : 1° l'influence de l’ennui, déjà signalée par G. Leroy ; 2° l'influence de /a durée ordinaire de la vie humaine; 3° l'influence de l'accroissement naturel de la population humaine et de la condensation progressive de notre espèce. L'étude approfondie de ces facteurs exigerait « un traité méthodique et spécial de philosophie politique (?) ». ;

Laissons de côté l'ennui, car le facteur qui influe peutêtre le plus profondément sur la vitesse de l'évolution sociale est la durée ordinaire de la vie humaine. Ici, il nous faut citer presque intégralement des pages qui ont gardé tout leur intérêt : « Notre progression sociale repose essentiellement sur la mort, c'est-à-dire que les pas successifs de l'humanité supposent nécessairement le renouvellement continu, suffisamment rapide, des agents du mouvement général, qui, habituellement, presque imperceptible dans le cours de chaque vie individuelle, ne devient vraiment prononcé qu'en passant d’une génération à la suivante (*). » Pour prouver cette nécessité, il suffit d'imaginer que la vie humaine soit plus longue ou plus courte.

(*) « Dans tous les phénomènes sociaux on observe d’abord l'influence des

lois physiologiques de l'individu, et, en outre, quelque chose de particulier !

qui en modifie les effets, et qui tient à l’action des individus les uns sur les autres, singulièrement compliquée, dans l'espèce humaine, par l'action de chaque génération sur celle qui la suit. » (1°° leçon du Cours.)

(2) Cours, t. IV, p. 458.

(5) /dem, p. 451.

Supposons d’abord que sa durée soit indéfinie : il en résulterait évidemment la suppression presque totale et prochaine du mouvement progressif. Supposons que cette durée soit seulement décuplée (chaque âge conservant la même durée relative). « Une telle hypothèse déterminerait, ce me semble, un ralentissement inévitable, quoique impossible à mesurer, dans notre développement social. Car la lutte indispensable et permanente qui s'établit spontanément entre l'instinct de conservation sociale, caractère habituel de la vieillesse, et l'instinct d’innovation, attribut ordinaire de la jeunesse, se trouverait dès lors notablement altérée en faveur du premier élément de cet antagonisme nécessaire. Par l'extrême imperfection de notre nature morale et surtout intellectuelle, ceux même qui ont le plus puissamment contribué, dans leur virilité, aux progrès généraux de l'esprit humain ou dela société, ne sauraient ensuite conserver trop longtemps leur juste prépondérance sans devenir involontairement plus ou moins hostiles à des développements ultérieurs, auxquels ils auraient cessé de pouvoir dignement concourir (t). »

Supposons, au contraire, que la durée de la vie humaine soit réduite au quart ou même à la moitié de sa valeur actuelle. « Une existence trop éphémère deviendrait à d’autres titres un obstacle non moins essentiel à la progression générale, en attribuant un empire exagéré à l'instinct d'innovation. La résistance indispensable que lui oppose spontanément l’opiniâtre instinct conservateur de la vieillesse, peut seule, en effet, suffisamment obliger l'esprit d'amélioration à subordonner convenablement ses efforts actuels à l'ensemble des résultats antérieurs. Sans ce frein fondamental, notre faible nature serait cer-

(:) Cours, t. IV, p. 452.

tainement trop disposée à se contenter le plus souvent de tentatives ébauchées et d’aperçus incomplets, qui ne pourraient permettre aucun développement profond et persévérant : tant est réellement prononcé notre éloignement spontané pour la pénible continuité de travaux qu'exige nécessairement toute convenable maturation de nos projets quelconques. »

Concluons : « Notre évolution sociale serait, par sa nature, également incompatible, quoique d'après des motifs contraires, avec un renouvellement trop lent ou trop rapide des diverses générations humaines (!). »

Ce n’est pas à dire que l'ordre actuel soit le meilleur. La lenteur de notre développement social, qui dépend surtout de l’imperfection de notre organisme, dépend aussi de la brièveté excessive de la vie humaine. e Et, certes, aucune autre grande harmonie ne saurait être véritablement compromise si la durée de notre vie, toujours comprise entre les limites nécessaires que je viens d'indiquer, se trouvait doublée ou même triplée (*} ». En effet, dans une existence individuelle, trente ans à peine, au milieu de nombreuses entraves physiques et morales, peuvent être pleinement utilisées autrement qu'en préparation à la vie ou à la mort. D'où un insuffisant équilibre entre ce que l'homme peut légitimement concevoir et ce qu'il peut réellement exécuter. Ceux qui se consacrent au développement de l'esprit humain, sentent avee amertume combien le temps leur manque pour réaliser leurs conceptions. Et le renouvellement plus rapide des coopérateurs successifs ne répare pas suffisamment pour l'es-

(*) Cours, p. 452.

@) Cours, t. IV, p. 453. C’est ce qui doit arriver sur l& planète Mars, si elle porle des humains. L'année de Mars ayant une durée double de la

nôtre (668 jours 1/3), les animaux et les plantes y disposent d'un temps double pour leur évolution.

pèce la durée trop circonscrite de l’activité individuelle. Car la préparation de chaque successeur exige une perte de temps, et surtout « celte succession spontanée est tou- Jours nécessairement très incomplète, par l'impossihilité de se placer directement au point de vue propre et dans la direction précise des travaux antérieurs, impossibilité d'autant plus prononcée que les nouveaux collaborateurs ont eux-mêmes plus de valeur réelle... Les forces intellectuelles et morales ne sont pas plus susceptibles de morcellement entre successeurs qu'entre contemporains; et, quoi qu'en puissent croire les défenseurs systématiques de la dissémination indéfinie des effort individuels, une certaine concentration est constamment indispensable à l’accomplissement des progrès humains (!). »

Outre la durée de l'existence, il faut envisager l’aceroissement de la population humaine et le concours plus intense des individus sur un espace donné. La condensation progressive de notre espèce contribue à l'accélération continue du progrès. Elle est la source d’une division du travail de plus en plus spéciale. En outre, elle pousse, d’une part, les individus à tenter de nouveaux efforts pour s'assurer par des moyens plus raffinés une existence de plus en plus difficile, et, d'autre part, la société à réagir avec une énergie plus opiniâtre et mieux concertée contre l'essor des divergences particulières (?). En tout temps, les principaux progrès de l'humanité durent recevoir leur première élaboration dans les grands centres : « En créant de nouveaux besoins et des difficultés nouvelles, cette agglomération graduelle développe spontanément aussi des moyens nouveaux, non seulement quant au progrès, mais aussi pour l’ordre même, en neutralisant de plus.

(:) Cours, t. IV, p. 454.

{3) 1derm, p. 455.

en plus les diverses inégalités physiques, et en donnant, au contraire, un ascendant croissant aux forces intellectuelles et morales (!). » Cette condensation modifie égalemen! l’antagonisme fondamental entre l'instinct de conservation et J’instinct d'innovation, en donnant à ce dernier un notable surcroît d'énergie. « En ce sens, l'influence sociologique d'un plus prompt accroissement de population doit être, par sa nature, essentiellement analogue à celle que nous venons d'apprécier pour la durée de la vie humaine; car i7{ importe peu que le renouvellement plus fréquent des individus tienne à la moindre longévité des uns ou à la mulliplication plus hâtive des autres (°). » Mais si cette condensation ou cette rapide croissance venaient à dépasser un certain degré, loin de favoriser l'accélération du mouvement social, elles l’entraveraient puissamment : la stabilité des entreprises sociales fixe des bornes à l'accroissement de la population. Au reste, le mouvement effectif de la population humaine est toujours demeuré fort inférieur aux limites naturelles où doivent commencer les inconvénients : la population totale du monde peut encore décupler et devenir partout aussi dense que dans l'Europe occidentale.

Ces vues théoriques ont permis à A. Comte d'apprécier à sa juste valeur la querelle des anciens et des modernes, et de donner à cette discussion célèbre, mais jusqu'alors méconnue, l'importance d'un «véritable événement dans l'histoire générale de l'esprit humain (:) ». Mais, tout en

() Cours, t. IV, p. 456.

(*) dem, p. 456.

(°) Cours, &. VE, p. 189. V. la 47° leçon dont Brunetière a signalé l'importance. H. Rigault dans son Histoire de la querelle des anciens et des modernes, Hachette, 1856, semble s'inspirer d’A. Comte : « Deux esprits écrit Rigault, se partagent le monde, l'esprit ancien et l'esprit nouveau, tous deux légitimes, car ils correspondent à deux besoins réels de l'humanité la tradition et le progrès. :

“ Qu'est-ce que l'histoire, sinon la lutte éternelle de l'esprit ancien et de

marquant l'intérêt de premier ordre qu'offrait aux yeux du savant l'opposition des générations successives, À. Comte n’a pas cédé à la tentation de diviser l'histoire par générations ou groupes de générations : « D’exactes déterminations chronologiques, écrit-il, sont incompatibles avec la nature essentielle des saines spéculations sociologiques, toujours relatives à des phénomènes de filiation collective, encore plus assujettis que ceux de la vie individuelle à la continuité nécessaire d'une longue suite de modifications presque insensibles, antipathique à toute précision numérique (‘). » Déjà les âges de la vie ne sont pas susceptibles d'une évaluation mathématique : un changement comme celui de la puberté se prépare graduellement depuis la naissance et même avant, bien qu’il se manifeste assez brusquement. À plus forte raison, les äges de l'humanité.

Nous ne pouvons suivre tous les prolongements de la pensée d'A. Comte : le positivisme a eu sur les esprits une influence incalculable, et il a entrainé dans son orbite même les hommes qui l’ignoraient, mais qui étaient préparés à le recevoir. Bornons-nous à signaler comme une suite

l'esprit nouveau, dont la fin est le progrès ? Le monde s’est toujours divisé en deux grands partis : celui de l'avenir, qui veut s'élancer en avant, à la poursuite des conquêtes, dût-il glisser et tomber en chemin, et celui du passé qui s’obstine dans l'immobilité, de peur d’un faux pas sur des routes inconnues. La plupart des revolutions que raconte l'histoire sont les batailles rangees de ces deux forces d'entrainement et de résistance. » (loc. cit., pp. 1 et 3.) L'esprit ancien s’incarne dans les routiniers et les rélrogrades, l'esprit nouveau dans les utopistes : les uns, pleins de mépris pour les nouveautés, veulent s'arrêter, les autres veulent voler; entre les deux partis, les sages veulent que l'humanité marche sans courir.

. Rigault a aperçu la généralité du phénomène; mais son étude est plus descriptive et littéraire que philosophique, elle tourne à l'historiette. Il y a encore place pour une histoire philosophique des Querelles entre anciens et modernes (chez les Grecs, les Romains et les Français à diverses époques). Ces querelles se produisent dans tous les domaines : en science comme en littérature, en pédagogie comme en art militaire.

(:) Cours, 86° leçon.

naturelle et, en même temps, comme une déformation des idées de Comte sur la chaine des générations, la théorie de l'invention collective et anonyme qui était si chère à Renan et à ses contemporains, et qui a été ruinée de nos jours par l'admirable érudit qu'est M. Bédier. On saisit le lien qui unit cette théorie au Cours de philosophie positive dans un discours de M. Berthelot prononcé le 24 novembre 1901 à l’occasion de son cinquantenaire : « Le respect que l'humanité porte aux vieillards, déclare Berthelot, est l'expression de la solidarité qui unit les généralions présentes avec celles qui nous ont précédés, et avec celles qui nous suivront.

« Ce que nous sommes n'est attribuable que pour une faible part à notre labeur et à notre individualité personnelle, car nous le devons presque en totalité à nos ancétres, ancêtres du sang, ancêtres de l'esprit. Si chacun de nous ajoute quelque chose au domaine commun, dans l'ordre de la science, de l'art ou de la moralité, c’est parce qu'une longue série de générations ont vécu, travaillé, pensé et souffert avant nous. Ce sont les patients efforts de nos prédécesseurs qui ont créé cette science que vous honorez aujourd'hui.

« La science est essentiellement œuvre collective, poursuivie pendant le cours des temps par l'effort d’une multitude de travailleurs de tout âge et de toute nation, se succédant et associés, en vertu d'une entente tacite, pour la recherche de la vérité. » Insensiblement, cette théorie, qui est peut-être plus vraie de la science que de toute autre création humaine, fut transportée aux langues, à la littérature, à l’art (‘), ete...; et chacun de renchérir sur

. (9 Cf. Renan : « C’est le peuple, le genre humain, le grand inventeur en littérature comme en tout. L'individu n'est rien, le grand but est dans l'humanité permanente, la grande substance collective, se faisant sous tout

le rôle de la foule anonyme et de la masse collective, notions chères aux philosophes nébuleux d'outre-Rhin. Mais qui ne voit que cette théorie est une déviation de celle d'A. Comte? L'existence de la tradition, issue de la chaine ininterrompue des générations, n’abolit pas le rôle de l'individu, du grand homme, chef de sa génération et héros de l'histoire.

Ce n’est pas non plus chez les disciples avérés d'A. Comte que nous trouverons des prolongements féconds de ses vues sur les générations : S. Mill le répète, et Littré Le rapetisse.

Dans le chapitre de sa Logique qu'il consacre à la Méthode historique, S. Mill ne fait guère que résumer A. Comte en l’aiténuant. Il admet la progressivité de la race humaine, chaque état de société étant différent de celui qui le précède et plus encore de n'importe quel état antérieur, « les périodes qui marquent le plus distinctement ces changements successifs étant les 2nfervalles d'une génération, pendant lesquels une multitude d'êtres . humains ont été élevés, ont passé de l'enfance à l’âge adulte et pris possession de la société (‘) ». Mais La loi du progrès ne peut être qu'un loi empirique, qui doit être rattachée aux lois psychologiques et éthologiques (régissant l'action des circonstances sur les hommes et celle des hommes sur les circonstances) dont elle doit dépendre. « M. Comte seul, dans la nouvelle école historique, a senti la nécessité de relier les généralisations de l’histoire aux lois de la nature humaine {*}. » Mais Les lois de la nature

cela. » (Nouveaux cahiers de jeunesse dans la Revue Bleue du 25 mai 1907.) V. les suites de cette idées dans l’œuvre de G. Peris et des érudits allemands.

(:) Logique, t. IT, 4° édit. française, p. 542.

(*} dem, p. #14. « Tous les phénomènes sociaux sont ceux de la natnre humaine. El en résulte que si tous les phénomènes de la pensée humaine,

humaine ne permettent pas de déterminer a priori l’ordre dans lequel doit avoir lieu le développement de l'humanité : ce que nous sommes et ce que nous faisons maintenant n’est qu’à un très faible degré le résultat des circonstances universelles de la race humaine et des qualités de notre espèce modifiées par tout son passé. « Après un petit nombre des premiers termes de la série, l'influence exercée sur chaque génération par celles qui l'ont précédée devient de plus en plus prépondérante, comme la très bien fait observer A. Comte (:).» S. Mill distingue ensuite la statique sociale et la dynamique sociale, et il ajoute : « Cette branche de la science sociale (la dynamique) serait aussi complète qu'elle peut le devenir, si chacune des circonstances générales prédominantes de chaque génération était rapportée à ses causes dans la génération immédiatement précédente. Mais le consensus est si complet (surtout dans l’histoire moderne) que dans la filiation d'une génération à l'autre, c’est l'ensemble qui produit l'ensemble plutôt qu'une partie une partie(?). »

de sentiment et de volonté sont soumis à des lois inéluctables, il en est de même pour la vie sociale conditionnée par la nature humaine. »

(*) Logique, &. IE, p. 514. — Cf. p. 548 : « Plus notre espèce dure, plus elle se civilise et plus l'influence des générations passées sur la suivante et de l'humanité en masse sur chacun des individus qui en font partie devient prédominante sur les autres forces. La science historique devient de plus en plus possible, non seulement parce qu'elle est mieux étudiée, ae parce qu'à chaque génération nouvelle elle devient plus propre à ’être. »

(*) Logique, t. IL, p. 526. — Cf. p. 517 : « Chacun des nombreux éléments sociaux, cessant d’être envisagé d'une manière absolue et indépendante, doit être toujours exclusivement conçu comme relatif à tous les autres. avec lesquels une solidarité fondamentale doit sans cesse le combiner intimement. » — S. Mill veut dire, vraisemblablement, qu’il est à peu près impossible d'isoler un facteur social des autres au sein d’une génération, à cause de la connexion de tous les facteurs et de leur dépendance vis-à-vis du facteur intellectuel. IL simplifie le problème à outrance au point de le supprimer. D'ailleurs les conditions sociales qu'il distingue dans la statique (système d'éducation, sentiment de loyauté, principe de cohésion entre les individus) sont loin d’être des séries autonomes et essentielles.

Pour difficile qu'elle soit, l’étude des générations serait sans doute facilitée par la prédominance croissante des qualités mentales sur les qualités corporelles, et de la science sur les autres facteurs sociaux. L'état des facultés spéculatives de la race humaine et le caractère des croyances admises par l'intelligence, déterminent en effet les autres progrès de la civilisation, en sorte que l’historien des générations aurait surtout à étudier l’ordre de progression des convictions intellectuelles ou la loi des transformations successives des opinions humaines. La loi des trois états de l'intelligence humaine, formulée par À. Comte, jette déjà des flots de lumière sur tout le cours de l'histoire.

Le programme tracé ou plutôt indiqué par A. Comte n'est pas rempli par S. Mill. Quant à Littré, en voulant amender la thèse de son maître, il nous ramène en arrière.

Littré partage chaque siècle en quatre générations de vingt-cinq ans chacune, et met en présence à chaque époque trois générations : celles des vieillards, des hommes faits et des jeunes gens. Dans ses. Paroles de philosophie positive (1860), il essaie de corriger et de compléter la loi des trois états qui, d’après A. Comte, est l'extension au développement social tout entier de la succession des âges dans le développement individuel, car « le développement individuel reproduit nécessairement sous nos yeux, dans une succession plus rapide et plus familière, dont l’ensemble est alors mieux appréciable quoique moins prononcé, les diverses phases du développement social () ». Mais, selon Littré, il y a quatre âges et non trois dans l'existence de l'individu; et, d'autre part, la loi des trois états, qui s'applique à l’histoire des

{:) Cours, &. IV, p. 416.

sciences, n’embrasse ni le développement industriel, ni le développement esthétique, ni le développement moral de l'humanité. Il faut donc la remplacer par la loi des quatre états; le développement du genre humain comprendra alors quätre périodes, répondant à quatre périodes semblables du développement de l'individu, en vertu de cette double thèse qu’il y a : 1° dans l'individu, un développement analogue à celui que l'espèce subit dans l'histoire ; 2° dans le genre humain, quatre ordres de développement : industriel, moral, esthétique et scientifique (!).

Littré ignorait-il qu'il avait été précédé dans cette voie par Saint-Simon, l'étrange maitre d’A. Comte? Saint-Simon lui-même l'avait été par Condorcet et Turgot, Turgot par Fontenelle et Pascal (*) : l'assimilation de l'histoire de l'individu à l’histoire générale était devenue un

véritable lieu-commun, et avait déjà donné lieu à des

divisions subjectives de l’histoire (*). Dès 1808, Saint-

{:) C'est ce qu'on appellera plus tard des séries sociales : je crois hien que le terme se trouve déji chez A. Comte. L’énumération de Littré-Saint- Simon est loin d’être exhaustive.

(2) Cf. Fur, Phulosophie de l'histoire en France, p. 24 et 25 de la traduct. française. Je cile Saint Simon d’après Flint Tous les partisans du Progrès ont admis cette thèse, bien qu'elle ne soit pas nécessairement liée à l’idée de Progrès, puisque la vieillesse est une décadence; et, si l'on peut parler de la décadence d’une natiou, peut-on parler de la décadence générale de la civilisation ? De Bonald formule la comparaïson en ces termes : « Tout corps social passe, ainsi que le corps humaïn, par un état d'enfance et d’accroissement pour arriver à l’état de conservation et de virilité. » (Du Trait de Westphalie.) Cournot qui avait lu de Bonald, l’a reprise en distinguant ce qui dans l'hornme échappe à la déerépitude des ans, à savoir les puissances intellectuelles : ainsi certains progrès peuvent être indéfinis, tandis que d’autres sont circulaires. Herbart fait de celte comparaison le prineipe de sa pédagogie : l'enfant doit repasser par les mêmes stades que l'humanité. Ce n'est pas le lieu de criliquer cette thèse. Remarquons simplement qu'elle a subi de vives attaques sur le terrain physiologique (cf. le beuu livre de L. Vialleton sur la théorie de la récapitulation des formes ancestrale).

() Citons seulement Florus qui, dans la préface de son Abrégé de l’histoire romane (d’après Tile-Live), applique à l'histoire de Rome la division

te

Simon écrivait : « L'intelligence générale et l'intelligence individuelle se développent d'après la même loi. Ces deux phénomènes ne diffèrent que sous le rapport de la dimension des échelles sur lesquelles ils ont été construits. » Saint-Simon admet également quatre stades dans l’indi- vidu et dans l'humanité : 4° l’en/ance où l'on se plait aux métiers; 2° la puberté où l’homme devient artiste; 3° la malurité (de 25 à 45 ans) pendant laquelle l'homme est essentiellement militaire; 4° la viei/lesse caractérisée par l'augmentation des forces spéculatives. Sans doute il songeait à son propre développement! Littré, qui n'avait pas été militaire, remplace le stade militaire par le stade moral. Ses vues n'ont donc aucune originalité. Peut-être cependant y a-t-il une idée à retenir parmi ses réflexions, comme parmi celles de Saint- Simon : l'idée de l'indépendance du développement industriel, au moins à l’origine (‘). La série technique n’est pas subordonnée à la série scientifique : le contraire serait plus vrai. Mais, raisonner ainsi, c’est méconnaitre le principe fondamental de la Sociologie comtiste : La pré- dominance de l'intelligence dans l'histoire de l'Esprit

hippocratique des âges de la vie : l’infantia et la puerilia du peuple romain (monarchie) a duré environ 250 ans; l’adulescentia jusqu’à Appius Claudius, 250 ans; la juventa et la maturitas jusqu’à J. Cé-ar, 200 ans, la senectus jusqu’à Trajan, encore 200 ans. De nos jours L. Benloew dans les Lois de l’lustoire distingue dans l’évolution de toute l’humanilé trois cycles de 1.500 ans chacun : ceux du beau (art), du bien (religion) et du vrai (science) correspondant aux trois périodes de l’exislence : celles de la sensibilité, de l’activité et de la contemplation ou de la raison. La comparaison classique entre la vie sociale et la vie individuelle ect implicitement contenue dans la division courante de l'histoire en Antiquite, Moyen-ige ek Temps modernes. L'antiquité représente la jeunes<e de l’homme : on compte donc à rebours, comme le faisaient les vieux penseurs qui ont précédé les théoriciens du Progrès (cf. Pascal : » Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance des hommes proprement. »)

(:) A. Comte s’est rappelé Saint-Simon quand il parle du passage de l'époque militaire à l'époque industrielle (Saint-Simon dit le contraire) : Vart mililaire dépend plus de l’industrie que de la science.

humain : « L'évolution intellectuelle, dit Comte (S. Mill rectifiera : l'évolution des croyances), est le principe nécessairement prépondérant de l’ensemble de l'évolution de l’humanité(*). »

Les vrais continuateurs de la pensée d'A. Comte ne sont pas S. Mill et Littré, mais Cournot et Durkheïm.

Nous parlerons d’abord de Durkheim, bien qu'il soit postérieur à Cournot et qu'il n’étudie qu'un côté de la question; mais il complète l'analyse de Comte sur un point important. Nous avons vu que Comte distingue parmi les conditions déterminantes de la génération : la durée de l'existence et la répartition de la population. Durkheim étudie le second facteur, et insiste dans la Division du Travail social (*) sur le rôle des centres urbains dans la formation des nouvelles générations. Sa thèse générale est que « plus les sociétés appartiennent à une espèce élevée, plus elles évoluent rapidement, puisque la tradition devient plus souple (*) ». D'une génération à l’autre, les variations sociales deviennent plus rapides et les changements plus marqués.

Durkheim commence par établir que « l'autorité de la conscience collective est faite en partie de l'autorité de la tradition (‘) ». La conscience commune se forme et se modifie très lentement. Elle est forte non seulement parce qu'elle est commune à la génération présente, mais surtout parce qu’elle est un legs des générations antérieures, On entoure d'un respect particulier tout ce qui vient du passé : l'autorité de la tradition repose en partie sur celle de l’âge, et les anciens sont les intermédiaires entre le présent et le passé. Par conséquent, tout ce qui

(:) Cours, t. IV, p. 459.

(2) Pp. 322-330.

(5) Division, p. 364.

(*) dem, p. 323.

peut contribuer à prolonger leur influence au delà de l'enfance ne peut que fortifier les croyances et les pratiques traditionnelles. C’est ce qui arrive quand l’homme fait continue à vivre dans le milieu où il a été élevé : il reste soumis à l'action des mêmes personnes, et ses velléités d'innovation sont contenues par la solidité des cadres traditionnels. « Pour qu'il se produise des nouveautés dans la vie sociale, i/ ne suffit pas que des générations nouvelles arrivent à la lumière, il faut encore qu’elles ne soient pas trop fortement entraînées à suivre les errements de leurs devancières. Plus l'influence de ces dernières est profonde — et elle est d'autant plus profonde qu’elle dure davantage — plus il y a d’obstacle aux changements (t). »

L'inverse se produit quand l’homme est soustrait de bonne heure à l'influence de ses parents. Quand, au sortir de l'adolescence, il est transplanté dans un nouveau milieu, il y rencontre encore des hommes plus âgés que lui, mais il a pour eux un respect moindre et plus artificiel. La mobilité plus grande des unités sociales détermine donc un affaiblissement de toutes les traditions : « Le culte de l’âge va en s’affaiblissant avec la civilisation (?) ». Les âges sont nivelés et, par suite de ce nivellement, les mœurs des ancêtres perdent de leur ascendant : « La solidarité des temps est moins sensible, parce qu’elle n’a plus son expression matérielle dans le contact continu des générations successives. Sans doute, les effets de la première éducation continuent à se faire sentir, mais avec moins de force, parce qu'ils ne sont pas entretenus (*). » Dans la pleine jeunesse, les hommes sont avides de chan-

(*) Division, p. 326.

(°) Idem, p. 321.

(5) 1dem, p. 327.

MENTRÉ 6

gement et impatients de tout frein : si leur ardeur d’innovation n’est pas réfrénée par l'autorité d’anciens qu'ils aiment et vénèrent, ils donneront libre cours à leur originalité et battront en brèche la tradition.

A cet égard, les grandes villes sont les libératrices de la tradition : « Précisément parce que la population des grandes villes se recrute surtout par immigration, elle se compose essentiellement de gens qui, une fois adultes, ont quitté leurs foyers et se sont soustraits à l’action des anciens. Aussi le nombre des vieillards y est-il très faible, tandis qu’au contraire celui des hommes dans la force de l’âge y est très élevé (:). » Dans les grandes villes, l'influence modératrice de l’âge est à son minimum, et nulle part les traditions n'ont moins d’empire sur les esprits. Les grandes villes sont des foyers incontestés de progrès : là prennent naissance les idées, les mœurs, les besoins nouveaux qui sont imités par le reste de la société. « Les humeurs y sont tellement mobiles que tout ce qui vient du passé y est un peu suspect; au contraire, les nouveautés, quelles qu'elles soient, y jouissent d’un prestige presque égal à celui dont jouissaient autrefois les coutumes des ancêtres. Les esprits y sont naturellement orientés vers l'avenir (:) ». La vie s’y transforme d'une manière extrêmement rapide : les goûts et les croyances changent sans cesse. « C’est que la vie collective ne peut avoir de continuité là où les différentes couches d’unités sociales appelées à se remplacer les unes les autres, sont à ce point discontinues (*). » Comme les centres urbains s’accroissent sans cesse, l'autorité de la coutume diminue d'une manière progressive au cours de l’histoire, et la

(*) Division, p. 328 (V. les chiffres donnés par Durkheim). (?) Idem, p. 328.

() Idem, p. 329.

variété des individus augmente proportionnellement. A mesure que la société s'étend et se concentre, elle enveloppe de moins près l'individu et, par suite, contient moins efficacement les tendances à la nouveauté.

La comparaison des grandes villes aux petites villes (1) met bien en lumière le phénomène. Dans les petites villes, toute tentative d'indépendance est un objet de scandale public, bien vite ‘réprimé. Dans les grandes cités, l'individu est beaucoup plus affranchi du joug collectif, car nous dépendons d'autant plus étroitement de l'opinion commune qu'elle surveille de plus près toutes nos démarches. Or, plus un groupe est étendu et dense, plus l'attention collective, dispersée sur une large surface, est incapable de suivre les mouvements de chaque individu. D'autre part, la curiosité personnelle est d'autant plus vive que les relations. personnelles entre les individus sont plus continues et plus fréquentes; et elles sont d'autant plus rares et plus courtes que chaque individu est en rapport avec un plus grand nombre d’autres (>). La pression de l’opinion se fait sentir avec moins de force dans les grands centres à la fois peuplés et denses : les liens personnels y sont rares et faibles, même à l’intérieur de la famille, Au contraire, les villes populeuses mais très étendues se démembrent en petites villes dont elles gardent l'esprit.

Le même phénomène se produit dans les autres villes en raison de leur importance. L’effacement du type segmentaire entraîne un développement toujours plus considérable des centres urbains, et, à mesure que la densité spirituelle de la société s'élève, elle devient elle-même

(3) Division, p. 330.

(?) On pourrait ajouter que la grande ville favorise l’inventivité par la multiplicité plus grande des contacts avec les personnes et avec les choses : l'originalité est à base d'imitation et de combinaison.

semblable à une grande cité qui contiendrait dans ses

murs le peuple tout entier. Les différences matérielles et

morales entre les différentes régions tendent à s'évanouir.

L'habitant de la petite ville lui-même vit moins exclusi-

vement de l'existence du petit groupe qui l'entoure : par ses relations, sa correspondance, ses affaires, ses voyages,

il augmente ses points de contact avec des hommes diffé-

rents, et s'affranchit par là même de la tyrannie de l'opi-

nion locale (‘}.

La plupart des éléments de l'analyse de Durkherm sont à retenir; mais sa thèse demande, selon nous, à être complétée et précisée. Suivant Durkheim, la société débute par Le type segmentaire et s’achemine progressi-

(:) Cf. l'analyse du D' P. Jacogx dans ses Études sur la sélection chez l’homme (2° édit.), pp. 470 et sq.

Jacoby constate une sélection de l'intelligence et de l’activité dans les villes. Cette sélection est due surtout à deux conditions :

4° La diversité et la complexité des relations sociales, ainsi que l'accumulation dans les villes de tous les instraments de progrès;

2 L'immigration continue vers les villes des hommes les plus intelligents et les plus actifs du pays. Ces hommes, quand ils réussissent, épousent les filles des hommes les plus actifs et les plus intelligenis de la génération urbaine précédente.

Au contraire, dans les campagnes, règne une stagnation intellectuelle et morale due au petit nombre des habitants, à l’uniformité des occupations entraînant des relations sociales simples, et à l'écrémage continuel de ta population. Les campagnards sont caractérisés par la torpeur et la routine, par l'indifférence aux grandes questions politiques et sociales, par l’étroitesse de leur niveau intellectuel qui ne s'élève pas au-dessus des intérêts immédiats. j

Les campagnes sont rétrogrades en politique, tandis que les mouvements politiques commencent à Paris.

On pourrait confirmer cette analyse par des remarques de détail. G. Hanotaux montre que Richelieu se rattache au xw° siècle par son séjour eu province : il pass& sa jeunesse à Luçon et à Poitiers! Le mouvement de la Renaissance se continue dans les provinces françaises alors qu'à Paris les intelligences ont déjà accepté des maximes et des modes nouvelles (cf. A. Haïllays dans les Débats du 11 octobre 4912). Un amateur d'art me faisait récemment remarquer qu’en art, Paris est toujours en avance sur la province : le style Louis XV prend naissance sous Louis XIV et le style Louis XVI sous Louis XV. Ce ne sont pas seulement les modes de la province qui retardent sur la capitale, c’est encore les manières de sentir, de penser et d'agir. ù

ÉBAUCHES : DE PLATON A COURNOT gs

vement vers une densité et une cohésion croissantes. Mais À. Comte lui-même, malgré son instinct de systématisation, n'avait pas osé envisager l'humanité comme un tout cohérent qui évoluerait collectivement : il se bornait à considérer la civilisation méditerranéenne et occidentale. En vertu de sa tendance à canaliser l’évolution sociale dans une direction unique, Durkheim est amené à conférer un caractère de nécessité à des phénomènes peut-être accidentels et transitoires. L’accroissement de la densité démographique relative dans une aire géographique déterminée peut être considérée comme un fait général, dont la formation de centres urbains n’est qu'une conséquence. Or, l’évolution peut se faire soit dans le sens de la multiplication des petits centres urbains, soit dans le sens de l'augmentation de quelques centres au détriment des autres. Durkheim décrit assez finement la psychologie comparée de la grande ville moderne comme Paris et de la petite ville provinciale de la France : il néglige les autres types de cité que nous offrent l’histoire et la géographie (cités religieuses et thésauriques de la Grèce, cités féodales et militaires du moyen âge, communes bourgeoises, centres de marchés et de foires, centres de relais et croisements de routes, centres industriels, cités maritimes, etc.). La tendance qui pousse actuellement les populations des pays de grande industrie à déserter les campagnes au profit des agglomérations urbaines est un phénomène sans doute passager, en tous cas plus regrettable que digne d'encouragement. Les bénéfices de la ville sont grands pour certains individus, mais ils sont accompagnés d’une usure intense de la race par la stérilité, la folie et toutes Les formes de la maladie (!). Il

(2) Cf. Jacogx, op. cit., passim nolamment p. 506. A côté des avantages de la ville, il signale ses inconvénients. La vie intense y produit un haut

y a d’ailleurs quelque exagération à dire que toutes les nouveautés sortent de la grande ville : les nouveautés frivoles et éphémères, oui ; les nouveautés profondes et durables, pas toujours. Que de penseurs vigoureux, d'écrivains robustes, d’inventeurs même, vivent loin des villes, qu'ils fréquentent parfois, mais qui préfèrent le travail concentré de la solitude à l'éparpillement des efforts et à l'excitation factice de la capitale ! La circulation rapide des écrits remplace le contact direct des cerveaux. Et la grande ville brûle hâtivement le capital séculaire amassé par la province! Ces réserves une fois faites, l'analyse de Durkheim subsiste pour la grande ville moderne, qui brise les liens des générations et accélère le mouvement social.

Mais cette proposition peut être interprétée de diverses façons : comment devons-nous l’entendre? Faut-il admettre que, le fossé entre jeunes et vieux devenant toujours plus profond, l'opposition des générations au cours de l'histoire

degré d’excitation cérébrale et une rapide usure nerveuse. Les anomalies de tout genre y sont plus nombreuses que dans les campagnes, depuis les talents hors ligne jusqu'aux misérables épaves de l'humanité. Dans les grandes villes d'Europe, le taux de la mortalité est supérieur à celui de la natalité. Le nombre des suicides, des cas de folie, de névropathie, de mort prématurée, etc., est plus élevé dans les villes que dans les campagnes, et dans les capitales que dans les villes de province. Il en résulte une dégénérescence effrayante de la race : à Paris, l'extinction des familles au bout de trois ou quatre générations est un fait constant, ainsi que le prouve l'enquête du D' Laewsau, Étude de statistique anthropologique sur la population parisienne.

Le tableau du D' Jacoby doit être complété. Ainsi, la mortalité est plus grande dans les villes que dans les campagnes : la baisse apparente à Paris est due au fait que Paris envoie beaucoup de ses enfants et de ses infirmes mourir ailleurs. La marche ascendante de la criminalité juvénile est généralement proportionnelle à l'accroissement des populations urbaines. La longévité est plus considérable dans les populations rurales que dans les populations urbaines. C'est à la campagne que l'aptitude au service est le plus élevée; elle diminue dans les villes proportionnellement à l'importance de la ville. Sur 3.081 familles étudiées à Mannheim au cours du xix° siècle par M. Schoot, 2.538 ont disparu de Mannheim (certaines sont vivantes ailleurs), 543 seulement survivent au bout de cent ans.

devient de plus en plus accusée? Ou bien, les générations seraient-elles de plus en plus rapides parce que plus courtes et, pour ainsi dire, plus pressées? Alors, /es générations se renouvelleraient-elles plus souvent, les anciennes, qui continueraient à subsister à côté des nouvelles, perdant leur prestige dans un délai toujours moindre ? Mais dans cette course précipitée et comme haletante des générations, quelle serait la limite de l'accélération, ou de la compression de la durée ?

Il convient d'écarter sans hésitation la première hypothèse, car l’histoire ne nous montre pas cet accroissement continu de l'hostilité des nouvelles générations envers leurs aînées. On constate plutôt des alternatives de douceur et de violence dans la succession des générations : certaines sont plus vigoureuses que d’autres, et il en est de passées dont la puissance de contradiction peut être difficilement dépassée. Reste la seconde hypothèse : que les générations soient plus courtes ou plus nombreuses, cela ne revient-il pas au même? Pourtant, si l'on veut bien y réfléchir un instant, on conclura qu'une génération n'est pas compressible comme un ensemble d'objets séparés par des intervalles vides. La génération individuelle ou durée de l’activité virile d’un homme est une quantité à peu près constante chez l'individu normal; il en est de même de la génération familiale, et il en doit être de même de la génération sociale. L'augmentation de la durée moyenne de la vie humaine n'’affecte pas cette quantité, car elle ne modifie pas la durée normale de l'existence : on peut reculer le terme de la vie sans altérer la durée respective des âges. |

Mais le mouvement est relatif : l'impression de mobilité peut-résulter du déplacement soit de l'individu, soit du milieu. Si la génération sociale est une quantité inva-

riable, si les hommes ne passent pas plus vite, les choses qui les entourent peuvent courir au lieu de marcher, telles les rives d’un fleuve, lorsque le bateau qui emporte l'observateur accélère sa vitesse. Les choses (‘) qui entourent l'homme, ce sont ses créations et ses idées, ce sont les institutions, c’est la science, l’industrie, l’art, la mode, etc. Si les découvertes, les inventions, les produits sociaux, les faits historiques s’entassent dans une courte période (*), l'homme qui est témoin de ces changements, les attribue à plusieurs équipes d'hommes, et croit vivre lui-même plusieurs vies; il ne vit pas plus longtemps, mais il vit plus intensément, et, par une illusion normale, il proportionne le nombre des générations à la richesse du défilé.

Il est hors de doute que les sociétés civilisées évoluent plus rapidement que les sociétés primitives : ainsi la vitesse de l’avalanche s’accroit à mesure que sa masse augmente ! Avant Durkheim, Karl Marx et Cournot avaient fait la même constatation. Selon l’auteur des Considérations, « l'histoire marche plus vite de notre temps » (:), et il Le prouve par des exemples : « Quand une hittérature approche du terme de son plein épanouissement ou qu'elle vient seulement de le dépasser, la nature suit une toute autre marche que dans l’ordre des phénomènes mécaniques où le mouvement se ralentit toujours avant que de passer à un mouvement en sens opposé. lei, au contraire, ce n'est plus par siècles, c'est par vingtaines ou

(:) ILest vrai que ce sont des « choses » d'un genre particulier, des choses humanisées qui participent à la vie de l’homme, et qu’on n’en peut détacher qu’incomplètement. Elles ont cependant une existence indépendante, et font pression sur l'individu.

() L'échange des idées est d'autant plus intense qu'elles sont plus nombreuses, et elles s’usent d'autant plus vite qu’elles sont plus promptement propagées.

(8) Considérations, t. II, p. 48.

par dizaines d'années que comptent les connaisseurs, pour marquer des changements sensibles, des phases distinctes de la langue et du goût dont la subtile analyse fait le mérite et le charme de la critique littéraire (:). » A plus forte raison, le rythme de l’activité scientifique ou industrielle semble-t-il s'accélérer avec le progrès. Mais il ne s'ensuit pas que les générations se succèdent avec plus de rapidité (?). Aux yeux de l'historien, le défilé des générations est toujours pareil : il n’y a jamais plus de trois générations viriles par siècle; mais, de nos jours, elles ont l'air d’être morcelées en deux, trois ou quatre tronçons, tant les jeunes gens sont fmpatients de faire parler d'eux, et empiètent aisément sur les droits de leurs aînés!

() Considérations, t. I, p.344. Cournot songe sans doute aux délicates analyses de Sainte-Beuve : « Les générations, écrit ce dernier, sont vite remplacées par d’autres, et il y a des choses exquises qui se comprennent moins, qui ne se comprennent plus de même à quelques années d'intervalle... La température morale n’est plus la même, le climat des esprits est en train de changer. » (Nouveaux Lundis, t.IX, à propos de la Physiologie des écrivains d'E. Desomaxez). En 1870, Virchow disait en s'adressant aux étudiants : « C’est un des pires côtés de la période actuelle du développement de la médecine que la connaissance historique des choses se perd avec chaque géné-— ration d'étudiants. Ainsi, pour les jeunes travailleurs actuels, on peut prendre pour règle que leur savoir remonte au plus seulement à trois ou cing ans en arrière. Ce qui à été publié auparavant n'existe plus.» Ce remplacement rapide des idées médicales caractérise une période de transformation de la médecine; ensuite la médecine a repris un cours plus paisible.

M. Rolland fait une remarque semblable : « L'évolution de la pensée européenne allait grand train. On eût dit qu’elle s’accélérait avec les inventions mécaniques et les moteurs nouveaux. La provision de préjugés et d’espoirs, qui suffisait naguère à nourrir vingt ans d'humanité, était brûlée en cinq ans. Les générations d’esprits galopaient, les unes derrière les. autres, et souvent par dessus : le Temps sonnait la charge. De mon temps, disait Chrisbophe, on attendait qu'un homme eût soixante ans, pour le traiter de vieillard. On va plus vite aujourd’hui... La télégraphie sans fil, les aéroplanes.. Une génération est plus vite fourbue... Pauvres diables ! ils n’en ont pas pour longtemps ! Qu'ils se hâtent de nous mépriser et de se pavaner au soleil ! » (Za Nouvelle Journée, p. 219 et p. 222.)

(2) « Si les générations humaines se succédaient avec plus de rapidité ou de lenteur, écrit Cournot, il faudrait moins de temps ou il en faudrait davantage, toutes choses égales d’ailleurs, pour enraciner une constitution politique. »

Cournot se demande‘s'il y a des coupures naturelles fondées en raison, c’est-à-dire correspondant à des changements effectifs dans le courant des idées et dans l'allure des événements, et jusqu’à quel point la suite des faits historiques peut cadrer avec les divisions chronologiques. Il reprend donc le problème des générations du point de vue historique, c’est-à-dire du point de vue moderne. Déjà à la fin du Traité () il remarque que les périodes millénaires et séculaires, accommodées à notre système de numération, cadrent approximativement avec les grandes coupures de la série chronologique. Prenant comme origine des {emps modernes, à la suite de Heeren, l’année de la découverte de l'Amérique (1492), il constate que le siècle qui finit à l’abjuration d'Henri IV (1593) est caractérisé par la prépondérance de l'Espagne dans le système européen, que le siècle suivant (jusqu'au début de la vieillesse de Louis XIV) est marqué par la substitution de la France à l'Espagne dans la direction de la politique européenne, et qu’enfin la troisième période séculaire (1692-1792) voit prévaloir partout l'influence politique et commerciale de l'Angleterre (*). Mais, quel est Le rapport de ces divisions séculaires avec la durée des générations? Les Considérations (1872) vont nous l’apprendre (*). Un siècle au sens romain ou une centurie, comme disent les Anglais, est regardé comme la durée extrême de la vie humaine, qui est contemporaine de trois générations : « Un siècle représente à peu près, suivant l'opinion des plus vieux auteurs comme d’après les

(*) La quatrième période séculaire est marquée par l’hégémonie de l'Allemagne.

() V. LI, c.8, De l'ère des temps modernes et de leur coupure par espaces séculaires. :

observations modernes, frois générations viriles mises bout à bout (!). »

« On à cru remarquer, ajoute Cournot, qu'il fallait trois siècles pour que le merveilleux eût pénétré dans une tradition historique au point de la rendre apte à devenir l’étoffe d'une épopée (°); et de nos jours on essaye aussi d'expliquer par la loi de mortalité les traces de périodicité que l’on croit remarquer dans la suecession rapide de certaines crises politiques (*). Sans attacher à ces remarques et à ces explications plus d'importance qu’elles n’en ont encore, voici les réflexions que suggère la question actuelle.

« Chaque génération transmet par l'éducation un certain fond d'idées à celle qui la suit immédiatement ; et, pendant que cet acte d'éducation ou de transmission s'opère, la génération éducatrice est encore en présence, subit encore l'influence de tous les survivants d'une génération antérieure qui n’ont pas cessé de prendre une part notable au gouvernement de la société, au mouvement des idées et des affaires, et qui n’ont pas non plus perdu toute autorité domestique. La jeunesse qui débute dans le monde conserve aussi, plus que sa présomption ne la porte à le croire, la trace des impressions d'enfance causée par la conversation des vieillards (‘).

() Considérations, t. I, p. 125.

(°) Cette remarque s'applique, en effet, à la Chanson de Roland, rédigée dans la deuxième moitié du xr° siècle, et qui a pour point de départ un fait historique de la fin du vin* siècle (778).

(5) Cournot fait probablement allusion à la tentative de J. Dromel (1861) dont nous allons parler avec quelque détail.

(*) Gette analyse résume l'expérience de Cournot telle qu’elle est racontée dans les Souvenirs (éd. Bottinelli, Hachette, 1913). Ces mémoires embrassent les événements d’un siècle (1760-1860), grâce à la tradition orale des générations ($ I, p. 1-5; $ VI, p. 39; $ VIIL, p. 59, etc.).. Cournot y cite maints exemples de l'influence de l’âge sur les opinions politiques, et, laissant de côté la chronologie, marque les changements qui accompagnent le passage d’une génération à la suivante, et de celle-ci à une autre. Il est

« Dans la société, il est vrai, tous les âges sont mêlés, toutes les transitions sont continues, les générations ne se placent pas bout à bout comme sur un tableau généalogique. Aussi n'y a-t-il que l'observation des faits historiques qui puisse nous apprendre au juste comment le renouvellement graduel des idées résulte du remplacement des générations les unes par les autres, et quel temps il faut pour que le changement devienne sensible, au point de distinguer nettement une époque d'une autre. Nous n’avons pas la prétention de prouver théoriquement qu'il faut un siècle pour cela : il nous suffit de montrer que, si le changement nous paraît surtout sensible d’un siècle à l’autre, cela pourrait bien tenir à quelque raison prise dans la nature des choses, plutôt qu'aux habitudes de notre chronologie usuelle (:). »

Nous avons tenu à citer x extenso cette page remarquable que la suite de cette étude ne fera que confirmer : Gournot pose le problème comme 1l doit être posé, et äl en suggère une solution qui sera reprise et développée par O. Lorenz. En outre, son œuvre renferme des vues partieiles intéressantes pour le théoricien des générations, telles ses idées sur les cycles artistiques.

Nous venons de passer en revue une série d’ébauches sur les générations, qui nous ont mené de Platon à Cournot en passant par A. Comte. Nous allons maintenant aborder l'exposé de théories complètes : une française, une italienne et une allemande (:}, à la vérité de valeur inégale, mais toutes trois dignes d’attention.

à remarquer que Cournot a subi fortement l'influence de ses grandsparents : c’est par nos aïeux que nous touchons vraiment l’histoire.

(*) Considérations, t. 1, p.126. — Ce texte est cité incidemment par G. Richard dans sa Sociologie générale, Paris, Doin, $ 79.

( Nous n'avons à citer aucun théoricien anglais, malgré nos recherches en ce sens. Bucxze parle de générations, mais en passant et sans s'y arré-

ter. Il écrit, par exemple, dans son Histoire de la Civilisation : « Quiconque est un peu au courant de ce qui s’ést passé dans les deux derniers siècles doit savoir que chaque génération démontre le retour régulier de certains événements faciles à prédire, et que la génération précédente avait déclarés irréguliers et en dehors de toute prédiction. » Nous avons déjà mentionné S. Mill; mais cet auteur avoue lui-même, à propos de la Philosophie de l'Histoire, que l’Angleterre est la dernière à entrer dans le mouvement général de l'esprit européen. |

Pourtant, l’idée de génération n'est pas étrangère à la mentalité britannique. Je n'en veux pour preuve que le succès du drame ingénieux de MM. A. Bennett et Ed. Knoblauch intitulé Milesiones (Pierres Milliaires) joué à Londres durant l'hiver 1911-1912. Cette pièce se divise en trois actes dont chacun embrasse une génération. Le premier acte s'ouvre le 29 décembre 1860, jour où on lance le Warrior, le premier bateau de la flotte anglaise entièrement construit en fer. Les jeunes gens acclament le début de la « nouvelle ère du fer », tandis que les vieux hochent la tête el accusent l’Amirauté de folie. La fille d’un vieil industriel « conservateur » admire le fils de son associé, qui a vingt-cinq ans, et qui croit que dans trente ans tous les grands bateaux seront en fer; elle réussit à l’épouser. — Le second acte se passe en 1885, vingt-cinq ans plus tard. Les deux époux ont vieilli, et le mari, qui a cinquante ans, est devenu à son tour l'ennemi des idées nouvelles. Mais sa fille s’enthousiasme pour les bateaux en acier et s’éprend d’un employé de son père qui a foi en l'avenir de l'acier : elle ne peut vaincre la résistance de son père. — Le troisième acte nous transporte dans l’année 1912, vingt-sept ans après : les deux époux du premier acte vont célébrer leurs noces d’or, et leur petite fille, comme sa mère et comme sa grand'mère, est amoureuse d’un pionnier de l’avenir qui a inventé une machine à moissonner et qui va partir au Canada; malgré les siens, elle réussit à l’épouser.. A chaque acte, on assiste naturellement à un changement de décor, et à un changement de mœurs représentatifs de chaque époque ; d’un acte à l’autre notamment, l'attitude des enfants à l'égard de leurs parents devient toujours plus indépendante. Il est curieux de voir les novateurs d'hier devenus conservateurs avec l’âge; seul l'amour ne change pas au milieu de ces transformations rapides. Grâce à la disposition cyclique de la pièce, les ressemblances et les différences des générations successives sont habilement mises en lumière. — On remarquera que Milestones étudient une lignée féminine : or, les générations féminines sont notablement plus courtes que les masculines, L’historien doit envisager les lignes masculines qui, seules, jalonnent convenablement la marche des idées et des événements.

Page 1