JUSTIN DROMEL (4862) SES PRÉDÉCESSEURS ET SES SUCCESSEURS FRANÇAIS
Si nous arrivons à connaître exactement ce qu’a été une génération, nous pourrons prédire presque à coup sûr ce que sera la génération suivante.
(Drome...)
1826, publia en 1862 un in-8° intitulé : « La loi des
révolutions, les générations, les nationalités, les dynasties, les religions » (Didier et C*) (:). Dans son avantpropos, daté de Paris, le 18 septembre 1861, Dromel dit que cet ouvrage a été conçu depuis longtemps, et il renvoie aux articles qu’il a fait paraître dans le Courrier de Paris en décembre 1857. Le catalogue général de la librairie française de Lorenz (1840-1865) fait de Dromel un disciple d'A. Comte. Pourtant, le fondateur du positivisme n'est cité nulle part dans ce livre tout imprégné de positivisme : on y retrouve la même foi au Progrès, la même importance accordée au phénomène social de la Mort; mais Les fortes pages d'A. Comte sur les générations n’y sont même pas mentionnées.
Je Drouez, publiciste et avocat, né à Marseille en
(5) J'ignore si le livre eut alors quelque succès; mais il ne fut pas réédité et aujourd’hui il est tombé dans le plus profond oubli, oubli qui est d’ailleurs mérité à certains égards.
Dromel manifeste une belle assurance : il est persuadé qu’il apporte la vérité définitive: « Ce livre, écrit-il dans l'Avant-Propos, prétend donner la révélation de l'avenir par la science. Je le dédie à la jeunesse contemporaine, aux hommes de mon âge et de ma génération politique, aux hommes de demain. » La méthode déductive s'y étale avec complaisance : d’abord les principes qui ont la netteté de théorèmes et qui sont démontrés avec une rigueur mathématique, puis les faits qui viennent à l'appui de ces principes. Par ses vues sur la politique impériale et ses considérations financières, ce livre porte la marque de son temps; par son ton déclamatoire et journalistique, il garde l'empreinte du pays d'origine et de la profession de son auteur : les difficultés de la théorie deviennent des arguments en sa faveur; les exceptions à la règle, des confirmations ! Ainsi, la succession régulière des naissances, qui s'oppose à la coupure brusque des générations, adoueit les heurts du tableau et permet les transitions. Malgré ses défauts, cet ouvrage contient des idées intéressantes, des aperçus ingénieux, des anecdotes significatives. Et la richesse du sujet est telle qu'elle inspire à Dromel des accents d’une éloquence qui touche à la profondeur. On y trouve déjà le mot de soliéarité appelé dans la suite à une si grande fortune (‘).
Tout le volume ne concerne pas notre sujet, et nous n'avons pas à en donner un résumé complet. En groupant un peu différemment les éléments de son contenu, nous en fournirons, croyons-nous, un aperçu plus vivant et plus suggestif.
Dromel définit la science politique « la connaissance des forces sociales et des lois de leur juste fonctionne-
(*) Dromel substitue à la devise révolutionnaire : liberté, égalité, fraternité, la formule : liberté, égalité, solidarité. Aesron >
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ment ». Celle-ci comprend deux branches : l'économie politique qui s'occupe des intérêts matériels, et la politique proprement dite qui s'occupe des intérêts moraux. L’auteur n’a pas la prétention de fonder ces deux sciences, mais simplement de rechercher « quelques lois mécaniques du mouvement social ». Sa thèse générale est la suivante : un individu ou une institution doivent périr dès qu'ils auront donné tout ce qu'ils pouvaient donner, comme ces insectes ailés qui rentrent dans le néant aussitôt après avoir engendré la vie, Il précise cette thèse en envisageant la durée : 1° des évolutions individuelles régies par la loi des générations ; 2° des évolutions nationales régies par la loi des nationalités, subdivisée ellemême en phases dynastiques ; 3° des évolutions humanitaires régies par la loi des religions.
Nous n'avons à envisager que la Loi des générations, qui est exposée dansle livre If, le plus long de l'ouvrage (‘). Celui-ei porte en épigraphe la phrase de Tacite : « Quindeeim annos, grande mortalis ævi spatium », et comprend un chapitre théorique suivi d’un chapitre historique.
Le chapitre théorique, dont l’ordre est assez confus, énonce des remarques dispersées sur la psychologie concrète des âges, et tire de cette psychologie des conséquences politiques.
Quelle est la durée de la vie politique ou sociale individuelle ? — Quarante ans, répond Dromel, c'est-à-dire de 25 à 65 ans. À 21 ans, le jeune homme naît à la vie politique ; alors commence l'enfance politique qui dure jusqu’à 25 ans, époque de la grande majorité ; à partir de cet âge, l'homme entre en pleine possession de lui-même. « De 25 à 40 ans, l'homme se fortifie, il progresse, il se confirme dans sa voie. À 40 ans, il aura atteint l'apogée
(:) Pp. 145 à 345.
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de sa force et de son intelligence ; désormais il n'aura plus qu’à décliner, à descendre. » De 50 à 70 ans, se développe en l’homme une nouvelle force, l'expérience, mais elle Tui est inutile. L'âge de 70 ans est la limite extrême de la vie moyenne politique: c'est l’âge des infirmités et de Îa retraite des fonctionnaires. Mais on peut assimiler Îes cinq dernières années de l'existence politique aux cinq premières: « Si, de 20 à 25 ans, l'homme subissait l'influence paternelle, de 65 à 70, il subira l'influence filiale : au début, le fils a commencé par vivre des idées de son père ; vers la fin, le père vivra des idées et de l'ambition de ses enfants (‘). » La vie politique active commence donc à 25 ans et se termine à 65 : elle dure par conséquent quarante ans.
Voilà la règle ordinaire; mais il faut excepter les cas de précocité, de longévité, de jeunesse persistante, qui n’altèrent pas sensiblement la moyenne : « Certains hommes seront jeunes jusqu’au dernier moment, ils monteront toujours, ils ne descendront jamais. »
Insistons un peu sur la psychologie des âges, qui fournit la clef des influences politiques. La jeunesse est l’âge de la force expansive, la vieillesse de la force restrictive ; entre les deux, se place une période d'équilibre : la maturité. « Rien ne sera égoïste comme un enfant et un vieillard, rien ne sera altruiste comme un homme jeune au sortir de l'adolescence; l'équilibre le plus complet s'établira dans la maturité. » Pendant sa jeunesse, l'homme fait le tour des idées et du monde, il se crée des relations. Après, l'homme se range et s’absorbe en lui et chez lui: « l'individu social aura donné et reçu tout ce qu'il pouvait donner ou recevoir, il ne s’appliquera plus qu'à conserver. » Comme un livre bien fait, l'homme parti
(*) V. lés curieux exemples donnés p. 120.
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de lui-même y reviendra, après s'être élevé à la conception, à l'étude, à la pratique de l'idée humanitaire : une période altruiste (!) s’insère donc entre les deux pôles individualistes de l'existence.
Aux différences d'âge correspondent des différences d'opinions politiques, des variations dans l'idéal politique : pour classer les individus selon leurs opinions, il suffit d’avoir égard à leurs âges respectifs. La première manifestation de la vie politique sera une manifestation altruiste; puis viendra une phase d'équilibre, enfin une période d’égoisme. Mais Les trois phases réelles de l’existence politique se réduisent à deux dans la pratique : la phase médiane se répartissant, par égale proportion, entre les deux phases qui l’avoisinent.
Mettons les différents âges en présence les uns des autres, et nous comprendrons le jeu de la politique, à condition toutefois de ne pas les immobiliser. Car l'homme est successible : il meurt et il renaît sans trêve. La mort et la renaissance de l'individu social expliquent tous les changements sociaux : « Les vieux s’en vont », telle est l'exacte devise de toutes nos révolutions passées ou futures. Il se produit un antagonisme violent, fatal, irrévocable de génération à génération: les pères sont spoliés par les fils, les vieux dépouillés par les jeunes; les étapes des générations sont marquées par des flaques de sang : « Il s’agit de dérober à ses prédécesseurs toutes les richesses de la terre et tout Le pouvoir humain. » Le mouvement social est donc assuré par la Mort, qui crée un antagonisme permanent entre les hommes d'aujourd'hui et les hommes de demain. Et ce mouvement se fait dans le sens du Progrès, car l'humanité tend toujours vers le
(‘) Le mot indique l'influence, probablement indirecte, d'A. Comte.
mieux (‘}: « C’est parce que nous viendrons après nos pères que nous pourrons réussir à être meilleurs qu'eux... D'avance, il est à prévoir que notre grande préoccupation se portera naturellement sur les points par lesquels nous espérerons nous diversifier, nous distinguer d'eux, nous montrer supérieurs ; mais c'est toujours en eux que nous trouverons notre point de comparaison, notre point de départ. De telle sorte que la succession de la Mort et de la Renaissance, non seulement nous aura donné la nécessité du mouvement et la nature de ce mouvement vers le mieux social, mais encore elle nous en fournira la conception et la formule, la forme et les éléments mêmes. De telle sorte encore que si nous arrivons à connaître exactement ce qu’a été une génération, nous pourrons prédire presque à coup sûr ce que sera la génération suivante. » Chaque génération d'individus puise dans Les faits accomplis par la génération précédente les éléments inévitables d’un idéal politique supérieur, en sorte que les mouvements des générations correspondent à des mouvements politiques. L’immobilité intellectuelle de l'individu a pour conséquence naturelle l'immobilité de la génération tout entière : un homme reste fidèle à ses principes toute sa vie. Dans toutes les générations, il y a une unité de préoccupation et d'action évidente ; chaque époque n’a voulu entreprendre qu'une œuvre spéciale.
Au début de sa carrière politique, l'homme, simple spectateur plutôt qu'acteur influent, procédera d’abord par l'élimination et la critique; il s’affirmera par la négation : il lui est plus facile de dire ce qu'il ne veut pas que ce qu'il veut. Il posera un idéal d'avenir en contradiction
(2) Gette thèse, que Dromel appuie sur une double preuve: mathématique et politique, est des plus contestables, malgré l’autorité de Condorcet qui était, lui aussi, une âme candide.
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avec le présent (1). Les événements contemporains auront une grande influence sur la jeune génération, en train de faire son éducation et son apprentissage politique : toutes les jeunes générations allient à un fonds commun de générosité et d'amour du Progrès, un fonds divers qui provient de l'observation des événements contemporains. Leur nature donne l’impulsion initiale; ceux-ci précisent son orientation. Ainsi, chaque génération nouvelle se choisit un idéal supérieur à celui de la précédente, autre que le sien, inspirée par sa négation ou, en tout cas, par le désir de le perfectionner.
La génération qui vit sa vie politique active pendant que la jeune se prépare, doit forcément lui faire place. Et finalement, la jeune génération parvenue à la maturité, imposera sa loi aux survivants de la vieille génération, pétrifiée dans l'idéal, maintenant réactionnaire, de sa jeunesse. « L'homme vaut surtout par les idées qu’il représente ; or, le vieillard de 70 ans possède, encore presque intact, le même idéal qu'il conçut à l’âge de 25 ans environ, et cet idéal se trouve aujourd’hui primé par deux ou trois générations d'idées plus récentes, plus approfondies et mieux appropriées à nos besoins actuels et à nos désirs futurs. »
Mais il ne faut pas considérer chaque génération comme un bloc intangible. La succession d’une génération à l’autre s'opère graduellement, sans secousse. La mort est une force constante et uniforme, qui jamais ne s'arrête et jamais ne se précipite, qui ménage des transi-
(:) C’est ce qui explique ce mot d’un jeune républicain sous le second Empire : « Renversons d’abord l’Empire; après, tout s’arrangera. » Les jeunes se coalisent pour détruire, ensuite naissent les compétitions. C’est ce qui explique également le mot de Guizot (?), en 1830 : il ne comprenait pas qu’un homme âgé de moins de vingt-cinq ans ne fût pas républicain, ni qu’un homme ayant dépassé cet âge le fût encore.
tions insensibles. Peu à peu, les nouvelles recrues viennent combler les vides causés par la mort. Il en résulte une accélération du progrès: « au lieu de 40 ans qu'il aurait fallu à une génération pour se trouver remplacée au grand complet si la mort avait frappé des coups d'ensemble, ce ne sera plus que la moitié, peut-être moins de la moitié de ce laps de temps que demandera la rénovation d’un groupe social par la force des majorités. » Si la mort frappait avec une égale régularité à tout âge, la durée exacte de la vie politique d’une génération serait de vingt ans. En fait, l'opinion, le pouvoir, la majorité, doivent changer de mains environ tous les quinze ou seize ans.
« Pour que l'heure de la déchéance d’une génération soit arrivée, il n’est pas nécessaire que cette génération ait perdu jusqu'à son dernier homme, mais il suffit qu’elle soit éombée en minorité ; et, inversement, pour qu’une génération puisse aspirer légitimement à prendre les rênes du gouvernement, il suffit qu’elle soit la majorité des vivants (1). »
La prolongation de la vie humaine influe aussi sur le système des générations: « Plus l’homme est malheureux, plus il meurt tôt, accélérant ainsi la loi des générations. » Or, la généralité de la population française actuelle se trouve dans des conditions de bien-être presque aussi favorables que les privilégiés à la fin du xvm‘ siècle : d’où une tendance à l’allongement des générations (?}.
Dromel illustre ces vues par un tableau de la population française en 1856. Le nombre total des individus en
(") Cette combinaison de la loi des générations avec la règle des majorités est une des idées les plus ingénieuses de Dromel. Elle s'applique eurtout aux régimes parlementaires.
()} Vue contestable : les inégalités moyennes de la durée de la vie sont contenues autour de la normale, et n'abrègent ni augmentent, selon nous, la durée des générations. La persistance de quelques unités, même actives, ne suffit pas à maintenir une majorité.
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âge d'exercer des droits politiques est de 10.981.448. Ilsse répartissent de la façon suivante :
1° période jusqu'à 21 ans : 6.818.771 individus mâles (enfants mineurs) qui n’entrent pas en ligne de compte.
2° période de 22 à 25 ans : 1.081.112. C’est l'époque de l’apprentissage politique, c’est-à-dire de l'ignorance et de l'illusion. En général, l'homme s'associe aux idées et aux hommes des périodes précédentes. Il n’a aucune influence propre, mais seulement une valeur d'appoint.
3° et 4° périodes de 25 à 65 ans: 8.843.750. C'est la grande période de la vie politique active. Elle comprend une phase ascendante, suivie d’une phase descendante. La majorité comprenant la moitié plus un du nombre total des hommes, 1l faut la diviser en deux parts égales : le point de partage est 41 ans. La génération ascendante qui comprend 4.389.477 individus aura donc une durée de seize ans environ; la génération descendante formée de 4.454.273 individus aura une durée de vingt-quatre ans environ. La jeunesse devient prépondérante, même à chiffre égal, dans une période de seize ans. C’est le maximum actuel, plutôt à raccourcir qu’à prolonger (1).
Enfin la 5° période, depuis 65 ans, comprend 1.056.586 individus. C’est la période de la caducité et de la mort politique. Cinq ans de eette période appartiennent à la période précédente (qui égale ainsi 24 + 5 — 29 ans). Après 70 ans, c'est Le désintéressement complet.
De ces considérations, il résulte que /a politique est soumise à des révolutions périodiques tous les quinze ou vingt ans. Mais la connaissance des lois qui les régissent tend à rendre impossibles les commotions brusques et à ménager les transitions (?).
(:) D'où la nécessité d'expliquer les retards, comme celui de la révolution de février, en retard de deux ou trois ans sur la loi (v. p. 471, sq.). (2) Cette vue n’est pas éloignée de celle de Cournot, qui prédit linno-
L'histoire, après la théorie, prouve la justesse de la loi des générations. Dromel passe en revue les soixantedix années qui viennent de s’écouler. Le métrage politique est marqué par les jalons suivants: 1789, 1800, 1815, 1830, 1848.
La première période (de 1789 à 1800) est la plus courte : elle n’est que de onze ans. Mais Le point de départ peutse placer avant 1789 (en 1787) ; puis, on se demande comment une seule génération a pu fournir une pareille énergie et de pareilles hécatombes : pendant toute cetie tourmente, les hommes devaient compter double.
La deuxième période (1800-1815) est rigoureusement exacte. L'époque impériale est fille de l’époque révolutionnaire. C’est la sanction pénale de la loi des générations.
La troisième période va de 1815 à 1830, la quatrième, de 1830 à 1848 et dure donc dix-huit ans. C’est la continuation de la période précédente.
L'auteur se livre à un examen de plus en plus détaillé de ces générations politiques, afin de préparer sa conclusion, qui est l'application de la loi des générations au présent et à l'avenir. Mais ses prédictions sont bien vagues et ses vues sur le présent bien troubles. La génération dont Dromel fait partie (‘) est un résumé des quatre générations précédentes (!) et marque une évolution vers le libéralisme. L'auteur croit à la persistance de l'empire, parce que les dynasties durent plus longtemps que les générations.
Ensuite Dromel passe en revue l’histoire des pays
cuité croissante des révolutions, moins par suite du progrès des connaissances que par l'effet des institutions économiques.
(*) Né en 1826, Dromel avait vingt-cinq ans en 1851 : il appartient donc à la génération politique qui va de 1848 à 1863.