‹ Les Générations SocialesChapitre 50 sur 53 · DANCE A MM OT ARE PAPE LIRE · texte numérisé non relu

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ou partir du présent pour remonter vers le passé (!). Il n’est pas difficile d'expliquer à l'enfant qu’il y a des séries privilégiées, que certains hommes s’insèrent mieux dans la tradition nationale que d’autres, et que ce sont ceux-là qu'il faut connaître de préférence ; c’est ceux-là aussi que le professeur de français (mais le professeur de français devrait-il être distinct du professeur d'histoire?) leur conseillera de lire et de méditer. Alors le présent s’éclairera à la lumière du passé. L'histoire ne ressemblera plus au rocher de Sisyphe qui retombe toujours, et les historiens futurs porteront allègrement le fardeau sans cesse accru de la durée. La méthode que nous préconisons permet, eni effet, de dilater ou de resserrer la durée suivant les besoins, à condition qu’on n’en altère pas sensiblement les proportions.

Nous ne nous dissimulons pas les objections auxquelles se heurte notre thèse. Ne choque-t-elle pas le sens commun ou l'opinion régnänte qui voit dans les événements nationaux le point de départ des générations ? Or, selon nous, ces événements ne coïncident qu’accidentellement avec les coupures naturelles de l’histoire : ainsi, nous avons admis que 1789 et 1870 ne séparent pas deux générations. Bref, ce ne sont pas les événements qui encadrent les générations, mais les générations qui encadrent les événements.

Ce point est capital, car la discussion sur l'importance des événements peut s’éterniser, tandis que le débat sur les limites d’une génération peut être aisément éirconscrit.

… L'homme est l'artisan de l’histoire, et les événements n’intéressent l'historien que dans la mesure où ils révèlent

(:) C’est la méthode que les Allemands appellent Ærebsgang : il faut

. l'utiliser avec précaution, car elle ne permet de déterminer qu’une partie dù conténu de la génération immédiatement antérieure.

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la qualité des hommes qui les accomplissent, et où ils transforment la mentalité de ceux qui les subissent. Les événements tiennent dans la vie des peuples une place analogue à celle qu’ils occupent dans la vie des individus : ce sont des points de repère commodes pour l'historien et le biographe, mais ils sont emportés par le mouvement des âges qui prépare les faits avant d'en subir le contre-coup. Je sais bien que l’homme n'est pas le maître absolu de sa destinée; mais il porte sa loi en luimême, et à la lumière de cette loi, il recueille la leçon des faits, de ceux qu’il n’a pas prévus comme de ceux qu'il a voulus. Certes, les grands événements ont une influence notable sur la mentalité des générations; mais ils ne la créent pas et se bornent à la modifier en profondeur. Ordinairement, ils la renforcent, parce que le grand événementest une résultante avant d’être un commencement. Et ce n’est pas une résultante impersonnelle, anonyme : à l’origine de tous les grands événements il y a des volontés individuelles qui ont pu dire comme J. César : « alea jacta est! » Ces volontés sont gouvernées par des raisons impérieuses, mais non nécessitantes : en traversant le milieu humain, le déterminisme social se réfracte, et le fat décisif est prononcé par l’homme. Mieux on connaît l’origine des mouvements sociaux, plus on aperçoit l'influence des sociétés organisées qui les préparent et qui les déclanchent au moment jugé opportun; et ces sociétés elles-mêmes sont gouvernées par des individus : une société, c'est un homme et c’est une idée. Sans doute, l’homme ou le groupe d'hommes qui a déchaîné un mouvement n'est plus maître de l'arrêter : il est pris dans l'engrenage, et il est souvent broyé par la machine qu'ila montée. Une fois les prémisses posées, leurs conséquences se déroulent avec une rigueur inflexible : l'individu, si puissant soit-il, ne compte plus: il est le jouet desmasses

aveugles et des forces brutales qu’il a libérées. Alors le déterminisme social reprend tout son empire et il tue sans discernement les individus ; mais il ne détruit pas les âmes. Ceux qui sont emportés dans le tourbillon réagissent bon gré mal gré contre les faits, et ils en sortent avec une âme non pas autre, mais différente et plus chargée d'expérience. Si nous considérons non plus Îles dirigeants, mais les hommes du commun, nous constatons que les grands événements sont souvent pressentis, quelquefois désirés, toujours préparés par les hommes qui les précédent. Et, s'ils ont une répercussion directe sur les hommes qui les accomplissent, ils n'ont pas une répereussion immédiate sur les têtes de la société (penseurs, écrivains, artistes) parce que celles-ci, détournées un moment de la tâche qui découle des leçons de leur jeunesse, continuent à la poursuivre, sans se douter que leurs cadets sont en train de changer. La leçon des faits est perdue pour la plupart des adultes, à plus forte raison pour les vieillards. La loi des générations sociales est corrigée sans cesse par la loi individuelle des âges qui la fonde. Et la répercussion des événements dépend en partie de leur position au sein de la génération active qui les encadre : leur influence diffère notablement, selon qu'ils sont situés au seuil ou au milieu de la génération, suivant qu'ils terminent une génération ou qu'ils surviennent durant son cours.

On se borne généralement à affirmer que la génération est fille de l'événement. Mais personne, que je sache, n’a institué une enquête méthodique sur les suites sociales des grands événements. Pour étudier, par exemple, l’influence de la guerre de 1870 sur la littérature française, il faudrait classer les écrivains par catégories d’après leurs âges. On distinguerait ceux qui étaient sur leur déclin en 1870. ceux qui étaient dans tout l'éclat de leur talent,

ceux qui venaient de débuter, enfin ceux qui se prépa-

raient ou qui allaient surgir. La dernière catégorie est

évidemment la plus intéressante, car les vieillards ne changent guère et les hommes mûrs changent peu : je sais

bien que Taine et Renan, A. Daudet et d’autres encore ont

alors procédé à leur examen de conscience; mais après avoir écrit la Réforme intellectuelle et morale de la France, Renan est retombé dans ses errements pour ne pas dire plus; Taïine, plus sérieux, n'a pu mener son enquête à bonne fin, pas plus que Fustel, et c'est Léon Daudet qui a poussé jusqu'au bout les conclusions de son père. Déjà les hommes de vingt à trente ans sont plus atteints, mais ce sont les adolescents et les enfants qui sont le plus ébranlés par les événements. Il faut done attendre que les jeunes, témoins de l'événement, soient parvenus à l’âge de la production littéraire pour que les idées prennent vraiment un autre cours : « Une génération est nécessaire, écrit Faguet, pour que les faits historiques excitent la veine d'un poète. Vingt-cinq années se sont écoulées du commencement de la Révolution à la chute

de l’Empire : pour que l'Empire inspire un poète, il fant

que le poète ait été, enfant, le contemporain de ce qu’il chante; pour avoir un poète « impérialiste », au sens simplement littéraire du mot, il faut un V. Hugo né en

1802 » (‘). La littérature du xvrr° siècle dure après que tout À

a été bouleversé autour d'elle. Les révolutions littéraires sont postérieures aux révolutions sociales, parce que les

hommes d'action n'ont ni le loisir ni le goût d'écrire, et que le personnel des écrivains ne se renouvelle pas du

jour au lendemain. Mais l’assertion de Faguet est un peu

grosse, outre que sa notion de la génération est plus

taire célébrant he SE le Siècle de Louis XIV.

(!) Revue des Cours et Conférences du 22 février 1906, p. 675. — ct. Vol- E.

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empirique que scientifique (‘). Le changement est insensible et s'affirme progressivement : l’œuvre reflète les tendances de la nation, comme la loi reflète la transformation générale des mœurs.

On peut formuler contre notre thèse une autre objection qui ne nous arrêtera pas longtemps : celte hypothèse, dira-t-on, ne vaut que pour les peuples qui ont un art et une littérature. C’est évident; mais les autres peuples qui mont ni artistes ni écrivains, n'ont pas non plus d'historiens, et, s'ils n'ont pas d'histoire, c'est qu'ils ne méritent pas d'en avoir une et de figurer dans l’évolution de l'humanité ! Une nation ne s'élève à la dignité de l'histoire que par l’art et surtout par la littérature, qui plon-

Ésis

% gent leurs racines dans une vie économique intense, x“ exubérante. Auparavant, elle n’a pas conscience d’ellemême, elle aspire à l'existence; mais elle ne se réalise à ù pleinement que par l'œuvre qui synthétise ses aspirations, , . < x . ,

de qui fixe sa langue c’est-à-dire l'esprit de tous, et dans . laquelle communieront toutes les générations filiales. L'écrivain n’est pas seulement le chantre de sa généra- 2 tion : le grand artiste est la voix de sa race, qui retentira

désormais dans le concert des peuples. Et si sa patrie vient à périr, cette voix portera témoignage devant les siècles pour des millions d'êtres semblables, ettransmettra au cœur émerveillé des générations civilisées l'âme impérissable d'un peuple royal. Homère, Virgile, Dante,

() E. Faust 8 fini par donner de la loi des générations une expression presque satisfaisante : « À partir de 1880 environ, il y eut réaction contre le romantisme, comme le romantisme avait été une réaction contre le classicisme, comme l'école classique de 1660 avait été une réaction contre le romantisme de 4630, etc. ; car la seule loi d'histoire littéraire que je connaisse est qu'on se lasse au bout d’un certain temps d'une certaine mentalité littéraire, et qu’on désire et qu’on espère et qu’on sollicite et qu'on fait naître et qu’on encourage et qu’on soutient et qu’on applaudit la mentalité contraire. » (Petite histoire de la Littérature française, coll. Gallia, p. 281.)

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