‹ Les Générations SocialesChapitre 52 sur 53 · V2 KT · texte numérisé non relu

V2 KT

“ une seule nation (le Risorgimento italien), à plusieurs

(Renaissance européenne), ou même à toute l'humanité

… civilisée (Christianisme), et il obéit à un rythme semblable

partout, mais plus ou moins étendu. En France nous comptons plusieurs renaissances : celle de Charlemagne au 1x° siècle: celle de saint Louis au xm°; la grande Renaissance au xvi° (retour à l'antique); celle de Chateau-

. briand au xx. L'ère classique a duré trois cents ans, neuf

générations; elle paraît se fermer avec Chateaubriand qui revient au moyen âge chrétien et national, sans cependant abolir limitation de l'antique. Mais on peut concevoir une Renaissance plus complète qui, délaissant l’héritage gréco-romain italianisé, dont le meilleur est à jamais incorporé au patrimoine national, inaugurerait une tradition exclusivement française et foncièrement chrétienne. Avant la guerre, on apercevait les signes avant-coureurs . d'une renaissance de ce genre, notamment dans l’école de Ch. Péguy, pour ne citer qu'un mort glorieux, dont certaines œuvres paraissent se souder directement aux meilleures productions de notre moyen âge : ce n’est plus . Ja chevalerie qu'exalte Péguy (comme le fit V. Hugo . auquel il doit tant), mais sainte Geneviève la patronne de Paris, et Jeanne d’Arc la vierge guerrière, pour laquelle il professait un culte que ne suffit pas à expliquer son origine orléanaise; ce n'est plus la cathédrale qu'il admire en esthète comme jadis Huysmans, héritier de Chateaubriand, mais ce sont les tapisseries, les vitraux et les statues œuvrés par la foi de nos pères qu’il célèbre en pèlerin fervent.

Outre ces rythmes généraux, il en est de plus spéciaux . 3 l'âme française, qui oscille périodiquement de la grossièreté inhérente à notre fonds natif de gaulois à la préciosité: du positivisme à l’idéalisme; de la foi à l'incrédulité ; de la raison à l'imagination et à la sensibilité; de la vie

pastorale ou rustique à la vie mondaine, etc. : toute esthétique implique une morale, et le nombre des types de vie n’est pas indéfini. Nous sommes une nation très policéeet notre littérature est éminemment sociale; mais, quand la vie urbaine et factice s’est développée à l'excès, bientôt une réaction nous ramène à conception plus saine de l'existence. L'âme française oscille comme un pendule, et il est rare qu’elle soit parfaitement équilibrée : je n’observe ce phénomène qu’à l’époque de saint Louis et, à un degré moindre, de Louis XIV, durant une seule génération. La période romantique et celle qui nous précède immédiatement accusent un déséquilibre très marqué. Enfin, si l'admiration des chefs-d'œuvre gréco-latins est de tradition constante chez nous depuis la Renaissance (elle existait auparavant au moins dans le domaine philoso- « phique), l’imitation de l'étranger se tourne tantôt vers " l'Italie ou vers l'Espagne, tantôt vers l'Angleterre ou vers « l'Allemagne. Nos écrivains s'inspirent surtout des nations voisines, et de l’une d'elles à l'exclusion des autres dans les générations fortement accentuées. Les pays lointains (Russie, Scandinavie, Japon, etc.) n’ont influé sur nous que 4 d’une manière intermittente, et dans les époques troublées où le génie national, paralysé par le dilettantisme, cherche à tâtons sa voie et flaire les souffles venus de tous les points de l'horizon. à Malgré ces oscillations pendulaires, il n’est pas deux générations qui soient absolument identiques. Puisque 2 chaque génération engendre son opposée et ainsi de suite, ! il semble qu’elle devrait ressembler à l’avant-dernière. Et, en effet, dans une série de générations, les générations É impaires, toutes choses égales d’ailleurs, diffèrent des générations paires et sont assez analogues entre elles : la préciosité combattue par la génération classique, reparaît <. avéc la génération postclassique; et la génération symbo- …

… liste offre des airs de parenté avec la génération romantique. Mais le jeu des générations n’est pas réglé par une dialectique abstraite, et ne consiste pas dans une alternance pure de destructions et de restaurations totales. P/u- "4 sieurs rythmes d'amplitude inégale s’enchevétrent, et des- . sinent sur chaque génération leurs arabesques capricieuses. - Hlya bien des manières de différer, et, au sein des diver- gences les plus radicales, quelque chose demeure inchangé. Le contraste entre deux générations consécutives n'est jamais absolu, et, dans le relatif, il existe une multitude de degrés, qui se traduisent jusque dans les mots (différent, autre, contraire, opposé, contradictoire). À la raison s'oppose l'imagination, mais aussi le sentiment ou la foi; à la préciosité, le naturel, la simplicité, la rudesse ou la grossièreté. Les couples artistiques ne sont pas rigides, …. et les négateurs ont le choix entre plusieurs alternatives. __ D'ailleurs, aucune génération n’innove sur tous les points, - et les plus intrépides adversaires de la génération précé- dente adoptent des compromis avec elle. Enfin, chaque génération porte le poids d'événements qui lui sont propres et qui contribuent à fixer sa tâche particulière. Ces divers facteurs se combinent entre eux, et avec le renouvellement des hommes, qui est le phénomène fondamental, pour nuancer chaque génération et lui imprimer sa physionomie personnelle. En un sens, il convient … de répéter le verset du psalmiste qu'il n’est rien de nou- veau sous le soleil; et, en un autre sens, il faut redire …. avec le philosophe qu'il n’y a pas deux choses identiques. La vie d’un homme est d’une monotonie à désespérer les … oisifs: la vie d’une nation ou de l’humanité offre un spec- … tacle uniforme, avec son défilé incessant de générations égales qui se poussent comme les vagues de la mer! La roue éternelle du temps ramène sans se lasser les mêmes saisons, les mêmes années, les mêmes hommes, les

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mêmes idées philosophiques, les mêmes hypothèses scientifiques, les mêmes goûts, les mêmes croyances, les mêmes modes : dans les ruines de Crète, n’a-t-on pas retrouvé les robes à panier du second empire? Tout est soumis aux caprices de la mode, et l'opinion, qui fait la mode, ne peut s'évader du cercle des redites. Tout passe et revient : les choses, les idées, les guerres; l'humanité paraît en proie à une sorte de folie circulaire. L'idée même que j'exprime, celle du retour, est une très vieille idée, mais je crois la comprendre autrement que mes prédécesseurs. Car, vue d’un autre biais, chaque époque est nouvelle, parce que, comme le phénix de la fable, l’homme renaît toujours de

ses cendres. Il vit, il aime, il souffre, il pense, il prie sur

le même sol et sous le même ciel, avec les mêmes organes et les mêmes facultés; mais il aime, il pleure et il prie pour la première fois : sa sensibilité n’est-elle pas vierge, son intelligence neuve et ses yeux naïfs? Pourtant, son cerveau garde l'empreinte des curiosités de tous ses an— cêtres, ses sens sont affinés par un usage séculaire, des aspirations immortelles gonflent ses jeunes désirs, et des sanglots toujours nouveaux montent àses lèvres! Touten lui est individuel, et tout est sumain : voilà la merveille de

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la vie, issue de la mort, qui circule à travers les généra-

tions, sans se répéter jamais.

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