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étrangers : elle n'offre pas la régularité et la préeision des évolutions françaises. Pourquoi cette anomalie ? Parce que les étrangers n’ont pas à un égal degré la faculté rationnelle et méthodique, ni le même développement juridique et pratique que les Français. La limite de seize ans, « vraie en théorie, se modifiera dans la pratique, d’après le degré d'avancement et de rationalisme de chaque nation ». Ainsi, les évolutions espagnoles sont incomplètes et comme avortées en naissant. Cependant, on rencontre quelques confirmations de la loi : abattue avec nous en 1815, la Pologne se réveille avec nous en 1830 ; vaincue de nouveau, elle recommence à s’agiter en 1846, et, en 1861, a lieu la bataille de Grochow. La question d'Orient présente une périodicité remarquable ; trois dates se détachent sur le fond des événements : 1825, 1840 et 1855. Quant à l'Angleterre, pays de l’antiméthode et de la tradition, elle échappe à la Loi, en l’observant pacifiquement.
Dromel résume ainsi les thèses essentielles de sa théorie :
1° La prédominance d'une génération durera seize ans environ; à l'expiration de ce délai, une nouvelle génération montera sur la scène politique et prendra le commandement ;
2° Pendant qu'une génération sera en service, la suivante fera son éducation politique et préparera son avènement par la critique des actes de son aînée;
3° L'idéal social formulé par la jeune génération sera supérieur (‘) et, dans une certaine mesure, contradictoire à celui de la génération précédente;
4 Enfin (et comme vérité transitoire, s'appliquant
(*) Remarquons que Dromel mêle ici un jugement de valeur à une constatation de fait.
plus au passé qu'à l'avenir), l'œuvre de chaque génération sera spéciale, unique, uniforme et exclusive.
À ces lois théoriques, Dromel ajoute cette observation empirique que les périodes politiques semblent marcher deux par deux : ainsi la Révolution et l'Empire, la première et la seconde Restauration, ce qui porterait à trenfe ans la durée d’une œuvre politique.
Il semble que la théorie de Dromel a été imaginée après coup pour justifier les divisions si frappantes de notre histoire politique au xx° siècle (‘). Peut-être même a-t-il connu les idées de Soulavie qui avait déjà remarqué dans l’évolution du xvin* siècle français la même période de quinze ans. Les raisonnements et les calculs, en apparence rigoureux, qui fondent sa théorie semblent adaptés à des faits qui sont peut-être une exception dans notre développement historique. Les efforts mêmes que l’auteur tente pour universaliser la loi, offrent un divertissant exemple de corrections à une hypothèse aventureuse.
Paul Mougeolle, dans les Problèmes de l'histoire (*), a adressé quelques critiques à ce système. Il remarque le choix arbitraire des âges qui limitent la carrière politique : pourquoi 25 et 65 ans, plutôt que 20 et 60? Il aurait pu ajouter à ceci un argument plus sérieux : ce qu'il faut considérer dans un pays, même de suffrage universel, ce n’est pas l’ensemble des citoyens qui votent, mais le groupe des représentants de la nation qui influent directement sur ses destinées politiques. Il serait curieux de dresser une statistique des âges de nos dépu-
(*) Gependant, elle est confirmée par l’histoire parlementaire de la Belgique et de l'Angleterre au xix° siècle (cf. Mrcrarn, Le Destin de l’Allemagne, p. 69-71).
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tés et sénateurs dans leur rapport avec leurs opinions politiques. Mougeolle objecte encore à Dromel qu’il omet nombre de révolutions importantes : « on laisse de côté la Convention, on néglige le Directoire, ces étapes si marquées de la Révolution ; on confond le Consulat avec le premier Empire ; on oublie les Cent Jours et le 2 décembre. » Il ne serait pas impossible de répondre à cet argument au nom des principes de Dromel. Enfin, l’objection principale de Mougeolle prouve qu’il n’a pas lu attentivement Dromel. « 11 est faux de dire, écrit-il, que les générations se substituent l'une à l’autre tous les 16 ans; la vérité est qu’elles se succèdent d’une manière continue, sans interruption, et que, chaque année, il natt et meurt à peu près le même nombre d'individus. » Cependant, nous n'aurions pas insisté aussi longuement sur les idées de Dromel si elles ne nous avaient pas paru utilisables (‘). Plus d’une remarque de psychologie politique est à retenir. Et, quand même on rejetterait des divisions de la durée aussi absolues, on ne peut faire abstraction de l'opposition des jeunes et des vieux, de l'influence des pères sur leurs enfants et, ensuite, des enfants sur les pères. Dromel a démêlé au moins quelques fils de l’enchevêtrement des conditions d’où résulte le mouvement politique. D’autres théoriciens ont de bonnes raisons pour fixer à trente aus la durée d’une génération sociale : les générations politiques seraient-elles plus courtes que les autres? Mais, dans ce domaine, la prédominance des majorités s'impose, d’où la coupure de la génération normale en deux tronçons, d'ailleurs moins opposés entre eux que deux générations complètes.
{:) Notamment son tableau sur la répartition des citoyens par àges doit être repris par un « démographe », en tenant compte des résultats auxquels aboutissent nos propres analyses.
Dromel n’est pas le premier qui ait parlé des évolutions de quinze ans. La découverte en est vieille, et elle est passée à l’état de banalité. C’est dans l’histoire de France, au xvin° siècle, qu’elle trouve son application la plus naturelle et la plus facile.
Soulavie (*) a développé cette vue pour la première fois, avec preuves à l’appui. (Pièces inédites sur les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, Paris, 1809.) I fait observer que le xvin° siècle offre six générations d'hommes « dont le caractère et les principes ont attiré les regards de tous les peuples éclairés ». Chacune d'elles a duré à peu près quinze ans, après quoi elle parait s'user et laisser les affaires à la suivante.
La première période coïncide avec la vieillesse de Louis XIV (1700-1715); ses mœurs, ses principes, ses plans la distinguent essentiellement de la suivante.
La seconde période (1715-1726) embrasse la régence de Philippe d'Orléans et le ministère du duc de Bourbon, qui n’est guère qu'une longue continuation de la longue minorité du roi. On y voit apparaître une nouvelle espèce de Français.
Dans la troisième période (1726-1742), le cardinal de Fleury appelle au maniement des affaires une nouvelle série d'hommes d’État. Il veut appliquer les principes de Louis XIV et, en tous cas, fait succéder aux folies de la régence un nouveau système d'administration.
La quatrième période (1742-1756) voit régner la Pompadour dont l'autorité est partagée à la fin par le comte de Steinbach.
(*) I faut lire dans la Grande Encyclopédie le récit de la vie mouvementée de Soulavie. Ce ne fut pas seulement un historien, mais aussi un naturaliste et un grand imaginatif. Il posa deux principes : la différence des fossiles suivant les couches, et l’uniformité des fossiles dans une même couche. Les générations ne sont-elles pas comme les couches successives de l’histoire ?
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La signature du traité de 1758 et la nomination du duc de Choiseul inaugurent une nouvelle quinzaine (1756-1774) pleine d'ignominies et de désastres.
Les quinze ans du règne de Louis XVI (1774-1789) nous font assister à la dissolution de la monarchie féodale.
Enfin, la brièveté relative de la période subséquente (1789-1800) s'explique par la rapidité des événements et la violence des pouvoirs. Pour Soulavie, le règne « réparateur » de Napoléon clôt définitivement la série des révolutions.
Pourtant, Dromel devait compléter la liste des révolutions politiques, qui se poursuit avec une étonnante régularité au cours du xx° siècle et, lui-même, parvenu au règne de Napoléon III, se laissait bercer par l’espoir d'une plus grande stabilité.
Dromel ne cite pas Soulavie; et, en revanche, il n’est pas cité par Louis Benloew qui, dans les Lois de l'histoire (Paris, 1881) (:), résume les vues de Soulavie, et reprend à son compte certaines conceptions analogues à celles de Dromel, ce qui nous permettra d’abréger notre exposé historique.
Benloew fixe à 75 ans la durée d’un homme bien constitué, bien portant, et vivant dans des conditions normales. Cetle durée peut se diviser en cinq périodes de 15 ans chacune. Pendant les quinze premières années, les facultés croissent, tout en restant confondues dans le corps (!). Puis, à partir de la puberté, commence la merveilleuse action de l'imagination (de 15 à 30 ans). De 30 à 45 ans, c’est la volonté qui tient le timon de la vie. A partir de 45 ans, la raison acquiert toute sa force et devient apte, chez quelques individus, à découvrir des
() V. surtout 1. V, c. 7 : Les Évolutions de quinze ans.
vérités nouvelles. Au seuil de la vieillesse (60 ans), l'homme ne voit pas nécessairement baisser sa raison : c'est alors seulement qn'’elle atteint sa plénitude chez beaucoup de grands esprits (‘) (publication d'ouvrages importants après 60 ans: Platon et Kant; Humboldt, Biot et Chevreul; le génie des grands poètes ne connaît point de vieillesse : témoins, Sophocle, Anacréon, Gæthe et V. Hugo). Mais, généralement, pendant les deux dernières périodes (de 45 à 60 et de 60 à 75), l'assimilation s’affaiblit, et la désagrégation poursuit lentement son œuvyre.
Benloew compare les phases que parcourt l'humanité à celles de la vie individuelle. Aussi a-t-1l tenté une évaluation des périodes durant lesquelles le genre humain a poussé au plus haut degré de développement ses trois facultés maîtresses : imagination, volonté et raison. Cette évaluation, dit-il après Platon, est plus facile et plus nette que celle des phases de la vie humaine. Parti de cette remarque que plusieurs événements décisifs de l’histoire se trouvent placés dans le temps à une égale distance les uns des autres, il découvre que l'histoire renferme des cycles de 1500 ans (après la période préparatoire d'organisation de la force : idéal du beau, idéal du bien, idéal du vrai) (*), subdivisés en périodes de 300 ans, coupées, à peu près par le milieu, en deux étapes dont chacune comprend 150 ans. Ces dernières périodes offrent comme des rainures nettes, tranchées, et laissent voir des évolutions de 15 ans qui représentent toute l’activité vivace, virile d’une génération, ou la cinquième partie de la vie individuelle. On a souvent remarqué, en effet,
(*) L'idée est chère à Cournot : l’a-t-il empruntée à Benloew, ou inversement ? Nous avons eu entre les mains un exemplaire du Traité de Cournot dédié par l’auteur à son collègue L. Benloew.
(?) C’est la triade cousinienne.
PSE N CDR DOME L ait
qu en France, depuis la Révolution, la forme du gouvernement change tous les 15 ou 16 ans, en sorte que chez nous la durée d'une génération politique ne serait plus que la moitié de celle que, du temps d'Homère et de Nestor de Pylos, on attribuait à une génération humaine. Avant le règne de Louis XIV, la périodicité des évolutions de 15 ans n’a rien de révolutionnaire. On peut la poursuivre, en France, jusqu’à François Il” et peut-être au delà. Car, dans notre pays, la marche des événements se dessine d’une manière plus ferme qu'ailleurs, grâce à la netteté d'esprit du peuple. De 1515 à 1700, Benloew compte en France douze évolutions (‘)}, ce qui donne pour chacune d'elles 185 : 12 — 15 ans ‘/.. En Angleterre, on constate, de 1625 à 1760, neuf évolutions d'une durée de 15 ans (135 : 9 — 15). Il arrive que deux générations qui se suivent semblent animées de la même pensée (sous le long pouvoir de Frédérie IT de Prusse, du grand électeur de Brandebourg, de Walpole) ; mais il est rare que cette pensée ne prenne pas des formes différentes et ne change pas de but et de visées. Dans les guerres de trente ans et plus, on rencontre des points d'arrêt qui confirment la loi entrevue par Soulavie (ex. la guerre de trente ans est partagée en deux moitiés presque égales par la mort de Gustave-Adolphe (1632) ; la première guerre punique, la guerre du Péloponèse, ete.). La loi des évolutions de 15 ans se vérifie donc dans la plupart des pays qui sont entraînés dans le grand courant de la civilisation, surtout en France, pays de la raison et de la clarté. Dans l’antiquité, la Loi paraît sujette à plus d'irrégularité, parce que l'humanité est plus jeune. L'histoire grecque, de 510 à 30f, comprend 13 évolutions dont la plus courte est de 10 ans et la plus longue de 22.
{*) V. leur exposé, p. 294.
À Rome, les évolutions sont d’une longueur démesurée pendant qu’elle jette les fondements de sa puissance : mais, quand le déclin commence à devenir sensible, elles se précipitent de catastrophe en catastrophe (il en est de 7 ou 8 ans). Dans les périodes ascendantes, les évolutions sont plus longues; dans les périodes descendantes, elles sont plus courtes. La moyenne de leur durée, sur une période suffisamment étendue, est toujours de 15 ans.
Tous les partisans d’une théorie des générations ne perdent pas leur temps à ces jongleries de chiffres. Je citerai, pour clore la liste des auteurs français, un moine, le P. Albert Nogue, ancien officier de marine. A soixante ans, il dut professer aux étudiants capucins un cours d'histoire moderne et contemporaine. Mais laissons-lui la parole : « J'avais fait venir quelques ouvrages, celui de Seignobos, entre autres, sur le xIx° siècle. J'ai été frappé de voir l’auteur avouer qu'il ne s’expliquait pas certains mouvements d'opinion politique gros d'événements inattendus. Exemple : la France s'ennuie, déclare Lamartine à la veille de 48. Pourquoi ne s’ennuyait-elle pas dix ans plus tôt? — Le mouvement qui entraîne la France, sous le cardinal Fleury, à faire la guerre de la succession d'Autriche. La Pologne, inerte pendant la guerre de Crimée et se révoltant en 1863. L'Espagne, immobile pendant le xvir° siècle, livrée à la révolution dans le Sud et à la guerre carliste dans le Nord. Le 16 mai, ete., ete.
« Persuadé qu'il n’y a pas d'effet sans cause, je me suis dit que si ces faits tenaient à la nature humaine, la période d’incubation devait être toujours la même. Pestait donc à chercher une cause analogue, placée en arrière à égale distance de ces mouvements. J'ai porté, en remontant, des nombres d'années 10, 15, 50, etc., et cela ne me donnait rien. Ma stupéfaction a été grande, lorsqu'en essayant la période de 25 à 35 ans, je suis tou-
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jours tombé sur un grand malheur public. L'explication que je donne de cette coïncidence me plaît, parce qu'elle me montre la miséricorde de Dieu se manifestant jusque dans ses châtiments, et qu'elle me semble correspondre à la nature de l’homme. Mais il se peut qu’on en trouve d’autres.
« En résumé, une trentaine d'années après un malheur public, les enfants de 10 à 15 ans, qui en ont été particulièrement impressionnés, atteignent 40 à 45 ans ; ils font l'opinion publique, et constituent une génération trempée d’une façon exceptionnelle qui les pousse à l’action, au lieu d'être veules. Que les circonstances S'y prêtent, que les hommes d’État se rendent compte de cette tension particulière, et de grands événements se produisent qui rendent à la nation la grandeur perdue.
« On a appelé cela dans mon entourage, avec beaucoup d’emphase, la loi de 30 ans. Cela, avec le proverbe du Don : « C’est par la tête que pourrit le poisson », et avec la remarque : « Il fait plus chaud à deux heures qu’à midi », et, enfin, avec la constatation : « Le passé pèse sur le présent et le trompe » me semblent expliquer bien des choses et permettre d’en prévoir d’autres » (!).
Selon le P. Albert, l’économiste Claudio Jannet (°) avait déjà formulé en passant la loi de 30 ans, mais il n'avait pas indiqué la cause de l’ébranlement des générations. Quelle est la source d’une génération vigoureuse ? Un malheur public : peste, famine, défaite, etc. Ce malheur ne frappe pas les adolescents occupés de leurs amours, ni les hommes qui ont leur situation et qui vont se marier, pas davantage les pères de famille qui sont
(*) Lettre du 46 mai 1907 que le P. Albert me fit l'honneur de m'écrire. (?) V. Les Etats-Unis contemporains (précédés d’une lettre de Le Play), Paris, Plon, 1876.
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traditionalistes, et encore moins les vieillards désespérément attachés au passé! Ceux qui en subissent le plus profondémentle contre-coup sont les enfants qui s'ouvrent à la vie et qui aspirent au bonheur. Ils sont joyeux ct optimistes, ils ont confiance dans les hommes et dans les institutions, ils sourient à l’avenir. Survient un événement considérable : le contraste est violent entre leurs aspirations et la réalité ; le choc laisse en eux des traces indélébiles, qu'ils gardent méme à leur insu et qui attendent une occasion propice pour se réveiller et s'exprimer par des actes. Lorsqu'ils seront parvenus à l'âge de l’action — intermédiaire entre la jeunesse et la vieillesse — ils sentiront s’aviver les regrets de leur enfance, et traduiront leurs souvenirs par une impulsion énergique. À une génération molle (il en est beaucoup, car l'humanité suit la ligne du moindre effort) aura succédé une génération virile. Un homme s'explique par les événements dont il a été témom dans son enfance (1). Et c’est pourquoi les prêtres ont coutume de dire qu’un enfant est sauvé lorsqu'il a fait une bonne première communion : telle est la puissance des premières impressions !
Ainsi, la génération qui à vu la fin du règne de Louis XIV et les scandales de la régence est veule et sans énergie. Trente ans plus tard, elle se désintéresse de la guerre et du sort de nos colonies. Viennent les désastres et le traité de Paris : l'énergie nationale se retrempe. Et, trente ans après 1763, nous assistons à l'explosion brutale de 1793. De même, pendant la guerre de Cent ans, Duguescelin vient après Créey et Jeanne d’Are après Azincourt. On peut donc prédire certains événements trente ans à l'avance. En 1907, le P. Albert prédit le réveil prochain de l'Irlande, la résurrection probable de
(*) C'est de cette façon que le P. Albert explique la carrière de Léon XII.
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l'Espagne, causée par La perte de ses colonies, l’influence de la guerre des Boërs sur l'Angleterre, etc. Et il se plaît à voir dans cette loi une expression de la Providence, puisque Dieu fait sortir le remède du mal luimême.
L'auteur complète sa loi par quelques considérations
psychologiques. L’humanité, dit-il, admire toujours en retard : l'apogée précède l’enthousiasme, car l’opinion est lente à s'émouvoir et se propage ensuite comme un incendie. On admire l’homme quand il est déjà sur son déclin - (Napoléon à Erfurt — Louis XIV recueille le bénéfice de la gloire de Richelieu et de Louis XII). On dénigre un peuple quand il remonte, et on l’exalte quand il baisse, parce que le passé pèse sur le présent et nous empêche d’apercevoir la réalité. De ‘plus, l'humanité est toujours trompée par ceux qu'elle consulte. En effet, il existe deux catégories d’esprits : les presbytes et les myopes. Les presbytes (Joseph de Maistre) se trompent sur leur temps et devinent l'avenir, mais on ne les discerne pas des imbéciles : la postérité les remettra à leur place. Les myopes ou réalistes (Napoléon I‘) sont enfermés dans le présent et profitent des forces accumulées par le passé. Ceux-là seuls inspirent confiance et sont consultés; or ils ne voient pas loin, et les bévues qu'ils commettent en prophétisant sont fréquentes. Enfin, dernière considération, le mauvais exemple part toujours de haut et ne peut aller plus bas que le peuple, où il descend de chute en chute. Les grands siècles sont les époques où il y a coïncidence d’aspirations entre les trois classes (noblesse, bourgeoisie et peuple).
Cette conception des générations est très séduisante, à la fois par sa méthode et par ses résultats, pourvu qu’on la sépare des éléments finalistes et des jugements de valeur qui y sont amalgamés. Où le P. Nogue dit grand
malheur public, on peut dire : événement considérable, qui frappe la masse de la nation. L'histoire ainsi conçue ‘s'explique par les masses : non pas par la statistique, mais par les sentiments collectifs qui animent la foule. Les événements ont leur répercussion sur l’homme et créent des états d’esprits généraux : cette observation éclaire, par exemple, le phénomène des guerres sacrées et celui des guerres impopulaires. Qu’un Michelet s'empare de cette idée, et l’histoire en recevra un surcroît de vie, et de vie intense. Et surtout, cette théorie n’opère pas un découpage brutal et en quelque sorte automatique de la durée. Elle ne nous contraint pas à adopter des divisions arbitraires et à faire entrer de force les événements dans des cadres à priori, ou à donner sans cesse des coups de pouce à la loi. Elle essaie d'expliquer les grands faits populaires par leur genèse psychologique, et par suite elle part des faits, sans s'inquiéter de promener partout le mètre de trente ans (‘). Le chiffre même de 30 ans, qui indique la durée d’une incubation, est plus conforme que celui de 15 aux observations courantes. Il est vrai que Soulavie, Dromel et Benloew réunissent leurs périodes deux à deux, et que l'intelligence est amie des subdivisions.
(*) Je ne garantis pas d’ailleurs mon interprétation, n'ayant pu causer qu’une fois avec le P. Nogue. — Un exemple, allégué par lui, paraît la contredire : il me fit remarquer qu'Henri IV monta sur le trône en 4589 et que la Révolution française éclata en 1789. Dans l'intervalle se produisent : le règne de Henri IV, celui de Louis XIII, la Régence, les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. En tout, cinq règnes et six générations,
parce que la longueur du règne de Louis XIV est anormale (— 2 générsations).