I.P.S AunRnoQOB IBS
niais, désireux do monor à bien cette négociation, il ne dit rien et s'en fut.
Lo lendemain, il revint et dit au bonhonnme qui « 60 riait • on lui-mc^mo :
— Eh bien, alors, l'afTaire est faite.
— Quelle affaire ? dit l'autre, ayant l'air do tomber des nuages.
-— Mais la vente de votre maison : madame Chaboin vous la paiera huit mille francs comptant.
— Oui, mais j'y ai pensé depuis hier : jeu veux MH7.C mille francs I
M. Guérapin sursauta :
— Vous voulez rire r
— Non, c'est tout do bon.
Lorsque madame Chaboin, déjà de fort mauvaise
Iiumeur d't^tre obligée de payer une maison trois
fois sa valeur, connut les prétentions de Gardet, elle
ut un violent accès do colère. Ah ! comme cette fille
le paysans, comme celte parvenue orgueilleuse re-
;rotta de n'être plus au bon temps où le seigneur
d'Auberociuo eût pu faire jeter ce manant dans un
ul do basse-fosse et s'emparer de sa maison! Elle
renvoya M. Guérapin avec une insulte obscène,
puis s'enferma chez elle, rageuse, alïolée.
Lo lendemain, à son lever, elle aperçut de sa chambre le vieux forgeron qui la regardait d'un air narquois. Aussitôt elle ferma bruyamment la fenêtre el sonna M. Bonoile *
— Faites atteler le coupé et dites à Julie de venir m'habiller.
Une demi-heure après, madame Chaboin partait pour Paris.
De Paris, le lendemain, elle écrivit à M. Guérapin d'en finir avec ce Gardet... d'en finir à tout prix... elle ne voulait plus le voir !...
Pour la troisième fois, l'intendant se transporta chez le forgeron et le trouva assis au bout de sa table, mangeant des châtaignes blanchies qui fumaient sur la nappe grise ; à côté, un pichet de piquette et un gobelet.
— Eh bien ! fit M. Guérapin avec son air le plus aimable, ce qui n'était guère ; que dites-vous de bon aujourd'hui?
— Je dis que si vous voulez manger deux châtaignes, vous pouvez vous mettre là.
— Merci, répondit l'intendant qui était gourmand et ne vivait pas de châtaignes. Mais, autrement, et l'aifaire en question?
— L'affaire en est toujours là.
— Si vous vouliez nous en finirions.
— Je le veux bien.
— Alors, sans lanterner, dit M. Guérapin qui croyait le forgeron au bout de ses exigences, madame Chaboin consent à vous payer votre maison soize mille francs.
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Oui, mais moi, je ne veux plus la donner à ce Mil : J'en veux Ircntc-doux mille francs. M. Guôrapin oyant cela, tomba, du coup, assis sur une chaise, rougo, suiïoquô.
— Autant dire que vous ne voulez pas la vendre l fit-il, lorsqu'il se fut un peu remis.
— Vous (loviez comprendre ça dès le commencement, vous et votre maîtresse, répondit Gardet. Tenez ! quand vous me donneriez, contrat en mains, le cMteau et toute la propriété d'Auberoque en • change de ma maison, je ne la lâcherais pas !
— Il y a de l'étendue, pourtant, dans la terre de madame Chaboin I
— Oui, mais je ne l'envie point!... Pour moi, ( est une personne nuisible à la société que celle a qui sept journaux de terre ne sufGsent pas !
— Je le veux bien ; mais tout de même, seize mille francs vous mettraient joliment à votre aise.
— A mon aise? J'y suis. Lorsqu'on se contente d'un déjeuner comme ça, dit le forgeron en montrant les châtaignes, ou n'a que faire de tant d'argent!
Madame Chaboin revint le lendemain, comptant en avoir Gui avec son odieux voisin. Elle avait cru à une ruse de paysan exploitant une richarde, et se (lisait que, dans son inlércH mc^me, Gardet n'avait pas dii pousser plus loin ses prétentions, de crainte de rebuter son acheteur. Elle ne connaissait du
paysan que cette âpre convoitise do la terre, que celle économie tenace de sous empiles l'un sur l'autre, que cette obstination héroïque dans la marche vers le but poursuivi, toutes choses dont il ne faut pas médire, car elles nous ont affranchis ; mais elle ignorait qu'il y a des exceptions plus nombreuses qu'on ne le croit généralement, et que certaines âmes rustiques, contentes de leur pauvreté libre, atteignent sans effort au mépris des richesses et des riches. Aussi, lorsqu'on arrivant elle apprit le résultat de la dernière démarche de son intendant, la femme qui avait ausculté les remplaçants à cru fut prise d'une colère frénétique, qui tomba d'abord sur Guérapin.
— Vous êtes un maladroit I une ganache 1 un âne î un... Je vous chasse I foutez-moi le camp !...
Elle ne put en dire davantage, et se laissa aller sur un canapé, folle furieuse, hurlant.
Julie aicoirut donnera sa maîtresse les soins nécessaires. Pour les gens de la maison et le public, ces accès élaisnt des crises hépatiques :
« Madame avait rapporté ça de Gabcs. »
A la suite de cette scène, madame Chaboin changea d'appartement, tant la seule vue de la maison do Gardet l'irritait.
Vraiment, pour cette fois que la richissime propriétaire sacriliait sans compter quelques billets de mille franc"^ ;» n-"» m;»,,;,. -.,,..;..;, .,.^.> -^u-» "'.>. i^
pas do chance, l'i < al, clic calculait et li«j-
«Inil avec les Ibiinii. . . .... les ouvriers, les malhcu
ux journaliers payés trontc sous \yo\iT des journées quatorze heures, et leur faisait longtemps attendre leur dû. En ce moraoïit même, elle était en difforeiul avec un maitre ma^on pour dos travaux faits nu château. Après avoir donné des ordres contradic res, après avoir fait faire et défaire des murs cl odiûé dos alignements, elle se refusait à supporter les conséquences dos fausses manœuvres imposées par SOS caprices. L'ouvrier, un très honnête homme, qui avec un caractère indépendant avait aussi le iitiment de la justice, refusait d'accepter le règlement léonin de madame Chaboin : c'était un procès ■ n oxpeclalive.
Dans cette conjoncture, la chûtelaine comprit l'elle avait eu tort d'être un peu raide avec son lupatriote M. Caumont, qui pouvait lui être utile ; Cl, pour réparer sa fanlo, elle l'invita à dîner avec madamo Caumont. Il n'était pas très flatteur pour une honnête dame de s'asseoir à la table d'une lime ayant les antécédents de madame Chaboin, !o juge le sentait bien. Néanmoins, comme il était s satisfait d'entrer en relations avec la millionire, et très flatté d'être convié le premier, dans la linte de la mécontenter, il décida que uiadame imont agréerait l'invitation.
Ce fut un événement bientôt cotinu dans la Lour-
gade, grâce à la couturière appelée pour rafistoler une vieille robe de soie de madame. Ce n'était pas par économie, oh non 1 mais on n'avait pas le temps d'en faire venir une du Louvre.
M. Caumont, qui était un peu « porté sur son ventre », selon l'expression locale, revint absolument enchanté de sa compatriote, ou plutôt du menu d'icelle. En narrant aux autres qui l'écoutaient, jaloux, les splendeurs du service, la succulence des mets et l'excellence des vins, le juge en avait encore plein la bouche. De ce jour, il devint, comme M. Duffart, le très humble complaisant de l'ancienne financière, et mit à sa disposition sa personne et l'influence que lui donnaient ses fonctions.
Il débuta par conseiller au maçon récalcitrant d'accepter les ofl'res de madame Ghaboin :
« Au fond, il avait peut-être raison, mais, en refusant, il perdrait la pratique du château, où madame Ghaboin voulait faire de grands travaux. Mieux valait en passer par ses offres, quitte à se rattraper à la première occasion... »
Mais l'autre repartit tout nettement que madame Ghaboin avait été gâtée par l'afi^aire de la « Mer nouvelle de Tombouctou », et qu'avec elle il n'y avait pas de l'eau à boire pour les ouvriers ; queparain^ non seulement il ne tenait pas à la pratique du château, mais même qu'il ne voulait plus jamais avoir
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aiïaire à madame Chaboin : puisque les ouvriers parisiens travaillaient à meilleur marché, comme elle disait, elle n'avait qu'à les faire venir...
Maria Chaboin n'en revenait pas de trouver des hommes, lu où elle avait compté ne trouver que de très humbles serviteurs. Sans doute, ces hommes n'étaient qu'une très infime minorité perdue dans le nombre, mais cela l'offusquait : son grossier orgueil do richarde, sa vanité inquiète s'irrilaient que de pauvres diables méprisassent ainsi cet or qui lui avait fait commettre tant de vilenies ; il lui semblait que c'était une insulte personnelle, un affront humiliant.
Un soir, elle en faisait ses doléances à monsieur et à madame Monture!, invités à diner à leur tour. Le percepteur mettait cela sur le compte des journaux de l'opposition, qui, en ce temps-là, étaient pourtant tenus la bride haute. Même, il lui paraissait tellement monstrueux que des gens sans un sol vaillant, qui n'avaient d'autres ressources que leurs bras, en vinssent ainsi à mépriser la puissance de l'argent, qu'il n'était pas éloigné de croire à l'existence de quelque société secrète propageant les doctrines révolutionnaires dans ce bourg qui s'était toujours distingué par son esprit de soumission au f;ouverncment, quel qu'il fût, aux autorités civiles et ecclésiastiques^ aux nobles et aux riches de la terre... Oui, et il soupçonnait bien quelqu'un à Au-
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beroque, mais « c'était des choses trop graves pour prononcer des noms sans preuves... »
Madame Chaboin donnait la réplique au percepteur et faisait montre de ses intentions excellentes à l'égard des habitants d'Aubcroque : « Elle avait des projets qui feraient le bonheur de tous ; elle n'aspirait qu'à être la bienfaitrice du pays et elle ne rencontrait que des ingrats... Ainsi, ce conseil municipal qui avait rejeté ses propositions si bienveillantes, si avantageuses pour le bourg qu'elles devaient transformer... eh bien, elle ne comprenait pas à quel mobile il avait pu obéir, non, vraiment !... »
Pendant cette conversation, madame Monturcl, droite sur sa chaise Henri II fabriquée au faubourg Antoine, ne disait mot. C'est que la bonne dame, très à cheval sur le cérémonial, comme on sait, avait d'abord absolument refusé d'accepter l'invitation de madame Chaboin, qu'elle qualifiait d'inconvenante. Qu'elle invitAt M. Monturcl, à la bonne heure ; mais inviter des dames respectables dans ce château acquis avec un or impur, il fallait être une effrontée pour cela ! Néanmoins, à la suite d'une scène violente, elle avait dii céder à l'autorité maritale et suivre M. Monturel qui, pour être bien avec madame Chaboin, eut non seulement mené sa femme dîner au château, mais l'y eût portée au besoin : aussi, elle protestait par son attitude.
Après lo percepteur et sa femme, dînèrent au
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ehâtaau monsieur ot madame Fouteac, puis lo « doo- (• ur - GroBJac et madame. Celle-ci ne garda pat le bilence glacial de madame Monturol : au contraire, elle s'eiïorça de se poser en femme du morulo, et tâcha d'imposer à madame Chaboin par l'observation stricto do ces minuties changeantes que les riches oisifs et ceux qui ont la prétention d'être « comme il faut • inventent pour se distinguer du vulgaire : par exemple, prendre son verre à deux maina, rompre son pain au lieu de le couper ; mettre set ganta dans 1 s verres à bourgogne et à Champagne, — pour les dames seulement ; — briser les coquilles d'œufs sur son assiette, etc., etc. Madame Grosjac avait appris une foule de belles choses de ce genre à l'école de la • comtesse Philogène >, qui professait le savoirvivre mondain dans un petit journal de modes à quatre francs par an, et elle on faisait parade. Quant à M. Grosjac, c'était un rustre qui ne mangeait pas beaucoup, mais en revanche buvait comme quatre cl n'avait pas la moindre idée des usages du monde. Aussi, lorsqu'à la fin du diner le maître d'hôtel apporta les rince-bouche pleins d'une eau tiède et par* fumée ù la menthe, le vétérinaire l'avala bravement, uis voir le coup d'œil fulgurant que lui adressait aa nioilio.
Durant tout lo diner, madame Grosjac avait lol'.omont entretenu la châtelaine de musique, d'opéras, et do sou talent de pianiste, que lorsque les couvivea
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furent au salon, madame Chaboin ouvrit un grand piano à queue et y installa la dame, qui aussitôt préluda avec une énergie à laquelle les vins généreux de son hôtesse n'étaient peut-être pas étrangers, car elle n'avait mis ses gants dans aucun de ses verres. Pendant ce temps, le « docteur » était allé faire un petit tour et prendre l'air dans la cour d'honneur. Après avoir copieusement arrosé dans l'ombre une superbe corbeille de pétunias, M. Grosjac revint au salon, où il ingurgita plusieurs petits verres de cognac « grande Champagne », de chartreuse du R. P. Garnier et de kummel authentique ; après quoi il s'enfonça dans un fauteuil où il ne tarda pas à s'assoupir, malgré les roulades et les grands éclats de voix de son épouse.
Quant à madame Chaboin, elle bâillait nerveusement à se décrocher la mâchoire.
Au retour, les époux avaient à peine franchi le pont-levis que madame reprocha véhémentement à monsieur sa sottise et son ignorance mondaine. Était-il possible qu'on pût prendre le contenu d'un rince-bouche pour un breuvage !... Et même, cette eau n'était plus destinée à se rincer la bouche : les gens qui savaient vivre se bornaient maintenant à y tremper délicatement le bout des doigts... Il fallait être vraiment crétin pour ignorer ces choses-là.
Le vétérinaire essuya sans broncher la bordée de sa douce moitié ; puis, lorsqu'elle eut fini, il lui
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« riva son clou », comme on dit vulgairement, avec le mot illustré par Cambronno, ou par Michel, ou par d'autres : car, quoique la justice n'ait pas dé* daigné de ^en occuper, cet important problème historique, qui a fait couler pas mal d'encre, n*est pas encore résolu, scmble-t-il.
C'était la manière do r<^pondre de M. Grosjac, lorsqu'il avait fait une bêtise, ce qui arrivait quel* quefois.
Monsieur et madame Lavarde, invités à leur tour» s'étaient excusés, lui sur son âge et madame Lavarde sur sa santé.
Après le « médecin des chevaux », comme disait l'appariteur, furent conviés ensemble M. Dourdal, qui était veuf, M. Reversac, qui l'était presque, M. Madaillac, le secrétaire influent, et M. Capgier, qui fut compris dans la catégorie des invités hors de puissance de femme, parce que madame Capgier, avec son modeste bonnet de linge, ne fréquentait pas la < bonne société » d'Auberoque. Il était visible que, tout en satisfaisant sa gloriole de par* venue, qui étalait son luxe d'ostentation pour éblouir les petites gens, madame Chaboin tâchait encore, dans l'intérêt de ses projets, de se concilier les sympathies des principaux habitants, de se iaire des partisans.
Et elle en avait grand besoin pour atténuer l'effet
do ses caprices et de ses maladresses. Les espoirs
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qu'avait fait naître sa venue s'étaient évanouis ; et les gens d'Auberoque s'étaient un peu refroidis en voyant qu'au lieu de faire du bien dans le pays, de 60 faire pardonner une fortune scandaleusement acquise, elle ne donnait pas un sou aux pauvres, ne cherchait qu'à « rapier » sur les fournisseurs, à exploiter les ouvriers et à duper la commune.
Et puis, elle mécontentait toujours quelqu'un en particulier. C'était un voisin chicané pour une branche d'arbre pendant sur la propriété du château ; un autre, pour une chèvre qui avait brouté les ronces d'une haie, ou encore pour un oison entré dans un pré. Toutes ces misères prenaient dans son esprit, d'une susceptibilité exaspérée, et excité par Guérapin, que M. Duffart avait fait rentrer en grâce, des proportions énormes. Elle se croyait si supérieure à tous, elle jouait si sérieusement son rôle de seigneuresse d'Auberoque, que, lorsqu'elle avait une affaire de ce genre, elle mandait le juge ; et M. Caumont, toujours plat, montait incontinent au château. De temps en temps elle recevait une leçon de quelqu'un moins souple d'échiné. Un jour qu'elle avait envoyé quérir le brigadier de gendarmerie pour lui porter contre un pauvre diable une plainte futile, celui-ci, ancien brisquard de chasseurs d'Afrique, répondit à l'intendant chargé de la commission :
— Si madame Chaboin veut me dire quelque cUujjo, elle n'a qu'à venir.
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GoUo répons* mis l'archi-millionnairo on
fureur : elle avait tompôté, crié, juré qu'elle ferait casser le brigadier. Mais, éconduile par le capitaine, sa plainte était restée vaine et le brave Pageyrac continua comme devant à fumer tranquillement sa pipe et à faire régner l'ordre et la concorde dans la caserne de gendarmerie, ce qui n'était pas peu méritoire : car, de commander à quatre hommes, ce n'est pas une alTaire ; mais de maintenir en paix et bonne amitié cinq ménages comprenant des fcmm^f». dos belles-mères et une douzaine de moutarde, chose diflicile et dont plus de quatre grands administrateurs et diplomates seraient du tout inca*
VIÎI
Tandis qu'Auberoque était en liesse pour avoir vaincu Charmiers dans l'affaire de la station et que les propositions de madame Chaboin occupaient tous les esprits, deux personnes étaient en dehors de cette agitation générale : le receveur et mademoiselle Desvars. Que leur importait cette joie, et ces projets dont la cupidité d'une vile créature amusait une population imbécile ? L'amour sourdait dans leurs cœurs et envahissait tout leur être. Depuis la venue à Auboroque de M. Lefrancq, Michelette s'était efforcée de lui cacher ses sentiments naissants, par une réserve naturelle et parce qu'elle avait conscience de la disparité de leurs conditions. Maintenant son petit cœur gonflé laissait parfois, en de rapides échappées, entrevoir son secret. La personne de M. Lefrancq, son air loyal, la bonté qui rayonnait dans ses yeux, la sollicitude discrète dont il l'avait entourée pendant l'absence de son père, tout cela
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l'avait prise. Elle se disait bien toujours qu'entre ce jeune homme do famille riche, sans doute, qu'entre ce fonctionnaire appelé à suivre sa carrière après un séjour de deux ou trois ans ù Auberoque, et la fille d'un artisan ruiné, il ne pouvait y avoir aucune destinée commune ; mais ses sentiments persistaient malgré tout. En songeant que, dans un avenir pas très éloigné, M. Lefrancq partirait et qu'un autre le remplacerait comme il avait lui-même remplacé M. Duboisin, la pauvre petite s'attristait, ressentait un grand déchirement intérieur, mais elle se rési* gnait comme à l'irrémédiable. Elle ne faisait pas de riWes ambitieux, éprouvant d'instinct une invincible répugnance à les associer aux aspirations de son cœur, et se gardait étroitement de tout ce qui eût pu être interprété par M. Lefrancq comme une ce- (juclterie, môme innocente. Quelquefois, assise sur sa chaise, tirant son aiguille en silence, elle s'efforçait do pénétrer l'avenir. Une idée obsédante l'angoissait surtout : M. Lefrancq se marierait un jour, peut-être prochainement... Cette prévision la remplissait d'amertume et elle souhaitait ardemment de n'être pas témoin de cela : il lui semblait qu'elle en mourrait.
M. Lefrancq, lui, se laissait aller au bonheur d'une affection épurée de motifs charnels, et se complaisait, en des rêves d'avenir, à joindre la destinée de Michelette à la sienne. La grâce pure, la
sereine chasteté de la jeune iille le ravissaient, et ses yeux verts d'un charme incomparable le captivaient irrésistiblement. Mais ses qualités de ménagère, sa fierté, son courage, sa raison, ne l'attachaient pas moins. Il s'attendrissait en voyant qu'avant peu la misère attendait la pauvre enfant ; non pas une misère décente comme celle qu'elle s'efforçait de dissimuler, mais la misère brutale et nue qui s'accuse par le manque de pain et d'abri : oh ! alors, quelle exquise douceur il trouvait à la pensée de réparer les injustices de la destinée et les cruautés du sort I Maintenant, par les belles soirées d'été, lorsque le soleil, tombé derrière l'horizon, laissait monter jusqu'à la terrasse, brûlante encore des feux du jour, la fraîcheur du vallon arrosé par le petit ruisseau qui coulait au fond des prés, M. Lefrancq, revenu de l'hôtel, descendait dans son jardin et lisait ou se promenait en fumant. Lorsqu'elle en avait fini avec ses occupations de ménage, Michelette ne tardait guère à venir dans le sien, et, tout en filant ou tricotant, car elle n'était jamais oisive, elle s'entretenait avec son voisin, — lui accoudé sur le petit mur qui les séparait, elle assise sur une chaise, ou debout lorsqu'elle lilait. — Elle était charmante ainsi, la quenouille passée dans le cordon de son tablier et maintenue par une ganse fixée à l'épaule au moyen d'une épingle. Sa taille mince et fiexible, sa robe aux plis droits et sobres, sa tournure un peu ar-