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Le soir, comme il so pro'vonau tiaiib ics jardins de la prélecture avec le trésorier général, celui-ci lui dit familièrement :
— Y a-t-il de l'indiscrétion à vous demander, mon cher préfet, quelle est cette dame que vous aviez ce matin à déjeuner avec monsieur Duffart ?
— Mais pas du tout ! C'est une madame Chaboin, qui a récemment acquis la terre d'Auberoque.
— La veuve de l'ancien directeur de la « Compagiiie de la Mer nouvelle de Tombouctou » ?
— Elle-même.
Le trésorier général se mit à rire.
— Monsieur Duffart vous a fait faire là une drôle de connaissance !
— Mon cher ami, repartit le préfet en riant aussi, dans notre état, on est obligé de voir toute espèce de gens!
Au temps qu'il était acoquiné avec une ancienne nitrico du thé;)itro de la ville, M. l'inspoctour DufTart, lorsque les portes du Palais-Bourbon étaient closes, hal)itait Périgueux, où sa situatiou irrégulière se dissimulait mieux ; non point par vergogne, car il n'avait qu'une connaissance assez imparfaite do ce sentiment, mais par prudence. Après sa rupture, il songi^a à s'établir dans son canton, au moins pendant les vacances, et se détermina pour Aobcroque. C'est là qu'il se sentait le plus ébranlé ; et puis il tenait ù cultiver la connaissance de la richissime madame Chaboin. Celleci, qui comptait se servir du conseiller général, l'encouragea fort dans ce projet, on sorte qu'après la clôture de la session, ayant loué à quelques portées de fusil du bourg une maison appelée Belarbre, appartenant à 11. Madaillac, monsieur et mademoiselle Duflart s'y installèrent en compagnie do « Baba », un aflreu\ hava*
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nais, bouffi -de graisse, aux yeux larmoyants, et, quelques jours après, commencèrent leurs visites.
Ils furent reçus assez fraîchement dans plusieurs maisons. Le « genre » de mademoiselle ne plaisait pas aux dames en général : on lui trouvait l'air trop libre, et aussi parfois la parole. Outre cela, les ouvriers qui avaient mis la dernière main aux réparations de Belarbre avaient raconté quelques-unes des excentricités de la veuve du capitaine, et rapporté au bourg certaines plaisanteries militaires un peu lestes, risquées en un moment de belle humeur. Et puis quelles toilettes tapageuses ! Les messieurs passaient volontiers sur tout cela, mais les dames !... jamais!... Il y eut pourtant des exceptions. Madame Desguilhem, née Porcher, elle, accueillit bien les deux visiteurs et leur raconta la chronique scandaleuse du pays, à la grande jubilation de mademoiselle Duffart. Puis elle finit par sonder l'honorable conseiller au sujet du bureau de tabac d'Auberoque, qu'elle ambitionnait. Le titulaire avait quatre-vingts ans et ne bougeait du lit : il ne pouvait aller loin...
M. Duffart promit chaleureusement de s'occuper de cette affaire : il promettait toujours. Il dut promettre encore chez le vétérinaire, où madame Grosjac joua fort à la femme du monde exilée, et supplia le conseiller de s'occuper, avec le député son cousin,
LKS GF.^S D'AUBRirnOOg |49
do cetto place ù TÉcole de Toulouse : elle se mourait d ennui dans cet horrible trou !
Mademoiselle de Caveyre reçut avec une cordialité charmante cette ancienne belle qui, savamment maquillée, faisait encore de TefTet, et avait « de Fallure •, ainsi que disait Exupère, récemment congiklié du service comme brigadier de lanciers. L'entrevue s'agrémenta d*un verre de chartreuse et d'une cigarette : tout de suite les deux femmes s'étaient comprises. Voyant cela, M. Duffart laissa là mademoiselle, et alla seul faire d'autres visites. Chez M. Lefrancq, le conseiller profita de la circonstance pour signaler au receveur quelques délinquants dignes de toute sa bienveillance : Campagnac, un brave homme chargé de famille...
— Et de condamnations aussi ! dit le receveur. C'est la septième fois qu'il est condamné pour délits (le chasse ou autres...
— Vraiment? Mais, cette fois, il parait qu'il ne chassait pas... le procès-verbal a été fait un peu à la légère... Et puis, il y a aussi Germillat, l'aubergiste de Saint-Guérain, condamné pour n'avoir pas fermé son établissement à l'heure réglementaire...
— Son cas s'est compliqué de tenue de jeu clandestin, remarqua M. Lefrancq.
— Oh ! quelques amis qui jouaient du vin blanc à la « quadrette »... Enfin, monsieur le receveur» je recomniai.de ces braves gens à votre bien-
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veillance... S'il est besoin de parler à monsieur le directeur pour faire passer ces condamnations en non^valeur, j'irai un de ces jours h Périgueux...
Le receveur fit un geste qui signifiait : « Comme vous voudrez ! » et s'inclina légèrement pour répondre au salut de M. Duffart, qui s'en alla.
Pour les bonnes gens de la campagne, ou n'allait pas les voir, mais ils venaient, et, selon les us anciens, ne venaient pas les mains vides. Les cadeaux afiluaient à Belarbre : chapons, lièvres, perdreaux, belles carpes de la Vézère, grosses comme un enfant de dix mois, et barbeaux monstrueux dont la t^te grasse est délicieuse au court-bouillon. Ces braves paysans ne s'offusquaient pas, eux, des façons lestes de mademoiselle Duffart. Au contraire, cette familiarité libre, qui provenait d'un défaut d'éducation, d'un manque de tact, d'habitudes soldatesques, leur paraissait procéder d'un esprit d'égalité populaire et démocratique, ce qui les flattait. Aussi, après avoir trinqué avec monsieur, avec mademoiselle, après avoir reçu de bonnes poign(*es de main et force promesses en échange de 1( urs présents, ils s'en retournaient disant :
— Ils ne sont pas (iers !
Mademoiselle Duffart trouvait tout cela charmant : elle aimait à jouer à la femme politique et se complaisait à iMrc sollicitée. Ravie d'être indirectement quelque chose u dans les Iniilos «, coninie elle di-
snit pittoroscpuMiiciii, va\ i lyhnonn} du rni -< rorevail les gens et leur proniellûil gia\» hmi a protection.
Do temps en temps, le frère et la sœur dînaient au château ; mais mademoiselle Dufiart ne tenait pns beaucoup à ces invitations. Elle trouvait quo « la Ghaboin * posait trop à la grande dame ; et puis elle était toujours gelée comme une rave, ne parlait que d'aiïairoa et avait une figure « jovente • comme un geôlier de prison.
II est vrai quo Maria Dissac, veuve Ghaboin» depuis qu'elle avait dépassé la quarantaine, d'une nervosité excitée qui troublait parfois son intelli* gonce, n'était guère aimable, ni même trop polio avec personne, surtout avec les femmes, qu'ello dédaignait comme des êtres futiles, toujours oc* ( upés de chiiïons. Mademoiselle Duflart lui déplai* sait particulièrement à cause de sa légèreté folle, do son bavardage de touche*à-tout ; et elle ne la tolérait qu'à cause du conseiller-inspecteur son frère, dont elle voulait utiliser les relations.
Enfin, après do bonnes vacances passées en plaisirs champêtres, chasses suivies de plantureuses ripailles, pèches aux écrevisses, le soir après souper, parties de crêpes, petits voyages d'agrément dans les environs, les contrevents verts de Belarbre se fermèrent, et, au moment où le vent d'automne faisait tourbillonner les feuilles mortes sur les che»
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mins, les Duffart rentrèrent à Paris, charges de commissions variées, après avoir fait des hottées de promesses, la plupart impossibles à tenir.
Mais en ce qui concernait l'affaire de la station, le conseiller n'avait garde de l'oublier : il comptait là-dessus pour « rabibocher » la farce du puits artésien, qui lui avait fait du tort ; et puis il voulait plaire à madame Ghaboin, avec le secret espoir de ne pas la trouver ingrate. Quant à celle-ci, tout en se servant de M. Duffart, elle méprisait cet élu du peuple qui s'était ainsi laissé passer le collier, heureuse de rendre à un autre les sentiments qu'on avait pour elle.
Vers la fin de l'hiver, une lettre de M. l'inspecteurconseiller apprit aux habitants d'Auberoque que la station serait construite dans les prés des Palus : pour cette fois, M. Duffart avait tenu ses promesses, ou plutôt son cousin, pour lui. Dès lors, tout marcha rapidement ; les ventes de terrain à l'amiable furent faites et les expropriations des récalcitrants préparées.
Madame Ghaboin n'était pas de ces derniers, la brave femme, il n'y avait pas de danger ! Pour les voies et l'emplacement de la station avec des annexes considérables, on lui prenait une douzaine d'hectares, que l'on offrait de lui payer cent vingt mille francs. La terre d'Auberoque contenant environ douze cents hectares, on lui prenait à peu près
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la centième partie de la propriété qui lui avait cuûlô six cent mille Trancs, y compris le château qui seul valait ce prix.
Ainsi, en comptant pour rien cette demeure prindère, Thcctare, bon ou mauvais, qui revenait à madame Chahoin à cinq cents francs, était revendu par elle dix mille francs, quoique les terrains pris fussent les plus mauvais de sa terre.
Et il n'y avait pas à dire que Ion payait ici un dommage causé, une dépréciation de ce beau domainc, car l'emprise était faite tout à l'extrémité la propriété, à laquelle, au contraire, la facilité des communications allait donner une plusvalue considérable, comme cela se vérifia plus tard.
On voit que madame Chahoin faisait une riche aflairc. Pourtant, comme si elle eût pu être tentée de refuser, un haut employé vint de Paris, dare dare, afin do Irailcr avec elle. Cette précipitation et ce déplacement, qui n'étaient pas habituels, firent jaser quelque temps, mais ce fut tout.
Il est vrai qu'après la signature de l'acte de vente le conseiller vint emprunter à madame Chaboin un billet de mille francs. Prêter de la main ^ la main à M. Duiïart, ou même autrement, c'était donner. Madame Chaboin donna donc le billet de mille, sans observations, en se disant :
• Le pauvre diable ! il a fait assez de démarches.
154 LES GENS d'aUBEU;^ ..
monté assez d'escaliers et assez courbé l'échiné... ça vaut bien ça ! »
M. DufFart s'était longtemps travaillé pour Bavoir combien il pouvait raisonnablement emprunter à « la Cliaboin » sans courir le risque d'un refus. Il avait d'abord voulu lui demander trois mille francs, puis deux, et enfin, se méfiant de la pingrerie de la châtelaine, il s'était sagement réduit à mille. Après, il regrettait d'avoir été aussi modeste :
— Je lui fais gagner quatre-vingt mille francs au bas mot î ça valait mieux que ça î
Tous les propriétaires ne furent pas aussi bien payés que madame Chaboin. Des voisins, qui avaient traité à un prix raisonnable, récriminaient amèrement :
Pourquoi, à côté des terrains de madame Chaboin acquis à raison de dix mille francs l'hectare, les leurs n'étaient-ils payés que sur le pied de trois ou quatre ?
Mais ces récriminations se perdaient dans l'enthousiasme général : Auberoque triomphait bruyamment de Charmiers. Seulement, ce succès devait (inalement lui coûter cher.
Assommés un instant par ce coup terrible, les habitants de Charmiers reprirent courage pour se venger. Puisque Auberoque les accablait ainsi, au mépris do la raison et do ré({uilé, il Jallait i'amnoidiir on se scpaïaut de lui. Et alors ou ressuscita un
ancien j in; ■: i; .on dos deux «rrlinns do la
commune. In liw.. ..,,«.. lae qui avail jurande cnvio ci'i^tre maire do Charmiers colporta dans toute la secUon une pôtition tendant à cette séparation.
pélilion, envoyée à la bous- préfecture, fut la |MciiiH'io pièce d'un dossier qui s'enda successivement de plans, de budgets, do rapports, de procèsverbaux, d enquc^tcs, do délibérations et de quelques autres paperasses encore. Tout cela prit du temps, et lorsque enfin le dossier fut " ^ fnu-
nicipal, où la section d'Aube; .,.. lée
on majorité, donna un avis défavorable à . la-
lion, ce qui remit tout on question.
Et le dossier renvoyé à la sous-préfccture et transmis à la préfecture alla dormir dans un carton.
Pendant que tout cela se passait, madame Chaboin, afîriandée par le succès, avait conçu un autre projet.
Les anciens seigneurs d'Auberoquc avaient lait construire do grandes allées qui partaient du pied de la colline, orientées vers les quatre points cardinaux. Ces voies subsistaient encore et faisaient des avenues dignes du château. A Tégard do l'utilité, elles d6gageaient la bourgade, en rendaient l'accès moins pénible, et facilitaient la montée des gens et des bestiaux aux foires mensuelles. Surtout, elles empêchaient l'encombrement et les accidents, lorsque, vers les trois heures, les divers foirails dégorg^ent
hommes et animaux, marchands, charrettes, voitures, bêtes de somme, dans toutes les directions.
Une de ces allées tracée en droite ligne traversait majestueusement la terre d'Auberoque, jusqu'à son extrême limite. Lorsqu'on l'embrassait de l'œil, avec sa large chaussée pavée et ses contre-allées bordées d'un double rang d'ormeaux, telle qu'elle était depuis trois cents ans, on admirait la belle arrivée qu'elle faisait à l'antique forteresse dans l'axe de laquelle elle était tracée ; et, avec un peu d'imagination, on revoyait les cavalcades seigneuriales faisant résonner les fers des chevaux sur les pavés frustes. Mais madame Ghaboin n'était ni artiste, ni femme d'imagination ; c'était une femme d'argent : elle se plaçait donc à un autre point de vue. Elle se disait que cette allée, devenue un chemin public à la Révolution, coupait sa propriété en deux, et que sa disparition ainsi que celle de deux grands communaux qui l'avoisinaient réunirait en un seul tenant cet immense domaine, ce qui lui donnerait une énorme plus-value. Comme, en acquérant la terre d'Auberoque, elle avait voulu, non seulement satisfaire ses visées de gloriole, mais faire une spéculation, tout ce qui pouvait en augmenter la valeur vénale lui était bon.
Malheureusement pour elle, on n'était plus au siècle où le prince de Condé à Chantilly, le duc de Chevrcuse et d'autres encore autour de leurs châteaux, enfermaient d'autorité dans leurs parcs les
LES r. FNS I) Ainr. ihhur
propriélrs priv» r."^ 1 1 j.iii»n.jw, .-. \„i iaisoii du m i! hour dos temps, il fallait compter avec les manani^ , innis madame C4haboin savait qu'avec un peu d'adresse il était encore possible de les mettre dedans honnôlement. Cela n'était qu'un jeu pour la femme qui avait su persuader ù des milliers de gogos d'apporter leur bel argent à la création d'une mer allant du golfe de Gabès au cap Bojador avec port à Tombouctou, et qui avait eu l'habileté do s'approprier une bonne partie des millions souscrits, sans encourir d'autre peine qu'une flétrissure morale. Aussi ne demandait-elle pas qu'on lui cédât gratis l'allée et les communaux, non, la chère dame I mais elle proposait do les échanger contre un terrain à elle, situé à l'entrée du bourg, vers l'ouest, propre à faire un foirail pour les cochons, foirail dont la commune avait besoin. Mais, comme il y avait une disproportion considérable entre les objets à échanger, madame Chaboin, n'osant offrir un troc de gentilhomme, promettait en guise de soulte une somme de seize mille francs pour la construction de la future église qui hantait les cerveaux des habitants d'Auberoque.
Malgré cela, sa proposition, portée au conseil municipal, avait excité dans la bourgade une certaine rumeur. Une commission avait été nommée pour étudier le projet, et l'on attendait anxieusement. Les gens do la place y étaient hostiles ; ceux du iaubourg
158 LES GENS D'ÀUiJteROOUR
de la Miséricorde le rejetaient fort et ferme. Il n'y avait que ceux du faubourg de la route dePérigueux. où se trouvait le terrain de madame Chaboin, qui en fussent satisfaits ; mais ils n'étaient pas les plus forts. D'ailleurs, à ces intérêts de quartier se mêlaient des intérêts particuliers. Ainsi M. Jammet, qui avait du regagner Voustal à la suite de quelques fortes culottes qui l'avaient mis à sec, malgré son habileté à aider le hasard, M. Jammet, donc, criait très haut contre ce projet qui devait détourner le commerce, du ceiitre, du cœur même d'Auberoque, c'est-à-dire de la place où se trouvait Y Hôtel du Cheval-lUanc,
De même faisait M. Tronchat l'épicier ; et cette protestation avait plus de poids que celle de M. Jammet ; cat*, outre que celui-ci n'était guère considéré danà son propre pays, M. Tronchat était conseiller municipal.
M. Grosjac, lui, était pour l'aliénation des communaux. Il avait été appelé au château pour soigner des chevaux éclopés : « En conscience, disait-il, je no puis faire autrement. »
M. Bourdal était favorable au projet, lui aussi : il espérait passer l'acte.
M. Lavarde, le maire, d'abord hostile, avait fini par céder sous la pression des objurgations verbeuses et Comminatoires de M. Madaillac, son secrétaire, qui lui répétait à satiété tant les arguments serinés par M. Guéi'apln, son aral, que les sienâ propres.
ir.o
Quant A i iiiiomlanl, il cum naiurcllcmenl i)Our lo
)jol do sa maîlrcssc.
Lo jour où la <iuc8Uon devait élro discutée au con-
11 inunicipa), M. DulTart revint de Paris pour plaider ca faveur du « projet Cliaboin », comme on l'avait baptisé. C'était un voyage, mais il faut dire qu'il avait un pcrniis de circulation de la Compagnie, et
0 madame Chaboin l'hébergeait. Puis il faisait h
son hôtesse quelques petits emprunts, en manière
\ d'honoraires. Le rapporteur de la commission, qui
': était M. Farguelle, lit ressortir d'abord combien il
était peu sensé d'enclaver, sur la moitié de sa cir-
nfércncc, \v bourg d'Auberoque dans les propriétés do madame Chaboin ; de se fermer les trois ou quatre dégagements qu'il y avait de ce côlé-lù, en échange d'un terrain mal situé pour l'usage auquel on le des-
lait. A M. Duflart, qui objectait le peu d'intérêt des
inmunaux, il répliqua qu'il sufllsait qu'ils fussent utiles les jours de foire pour les conserver précieusemont ; que ce serait une contradiction absurde de
ipprimer des voies d'accès, au moment où la ligne icrrée allait rendre les foires plus importantes. Enlln il dit que les localités avaient besoin d'air, d' « aisines », de dérangements ; qu'il fallait que chacun, étrangers et habitants, pût aller et venir dans toutes
^ directions :
— Les communaux, dit-il, sont la commodité et la ^'ioflienadc ' ■ *■ .03 gens; c'est là que font
160 LES GENS d'aUBEROQDE
paître leurs betes ceux qui n'ont pas un pouce de terre : il ne faut pas les sacriGer à un caprice ou plutôt à une spéculation de propriétaire avide.
Le pharmacien ayant achevé, chacun se mit à parler de son côté, les uns approuvant, les autres rejetant le rapport de M. Farguette. Au milieu de discussions véhémentes entre conseillers opposés, s'entre-croisaient des interpellations idiotes et des exclamations dépourvues de sens. Dans ce tapage, les vociférations haineuses de M. Guérapin dominaient. Rouge comme un coq de redevance, la bouche crispée, il tendait le poing vers M. Farguette, qui souriait et levait les épaules, sachant bien quel pleutre il y avait dans cet énergumène fielleux.
Enfin, le maire ayant obtenu à grand'peine u:i silence relatif, M. Duffart put parler en faveur du « projet Chaboin ». Mais, malgré toute sa faconde, ledit projet fut rejeté à une bonne majorité. Il eul contre lui, d'abord tous les conseillers de Charmiers, plus quelques-uns de ceux d'Auberoque, entre autres le maire qui, au moment du vote, s'était ressaisi.
Le désappointement de madame Chaboin fut grand et la rendit môme injuste envers le pauvre M. Duffart, qui pourtant avait fait tout son possible pour enlever l'affaire. Pendant quelque temps, elle boudn le conseiller général, qui s'en était retourné à Pario tout capot. Mais le fort de sa colère tomba sur
LB8 GBRS o'aDBBROQOI 161
M. Guérapin. Dans son grossier orgueil do millionnaire, l'ancienne spéculatrice avait cru pouvoir imposer sa volonté à tous; et voici que, grâce aux conseillers de la section de Charmiers, principalemont, la conmiuno d'Auberoquo, mise à ses pieds par ledit Guérapin, semblait regimber ! Cela l'irritait jusqu'à l'exaspération, et l'intendant reçut une bordée de mots grossiers, d'invectives humiliantes, qu'il laissa passer sans répondre, car il acceptait toutes les avanies et tous les mépris, qu'il allait ensuite déverser sur les malheureux à ses ordres.
Après la résistance de la commune, madame Chaboin allait rencontrer des résistances particulières.
Il n'y avait pas beaucoup à Auberoque de ces hommes de cœur qui ne craignent pas de montrer aux riches cupides, aux parvenus insolents, qu'il y a sur ce globe terraqué autre chose que l'argent ; mais il y en avait, et, comme le disait un jour M. Farguetle au receveur, ceux-là se trouvaient dans le peuple, chez les paysans, parmi les artisans.
La maison d'un vieux forgeron appelé Gardet était bc\tie à peu de distance des terrasses qui soutenaient les jardins situés au pied du château. L'espace étant assez resserré entre le chemin et les terrasses, la maison, faute de pouvoir s'étendre à son aise, s'était développée en hauteur, de sorte que, de sa fenêtre, le forgeron avait vue sur les parterres.
4i)2 LES GENS n'AUnEROQUE
C'était encore une des manies maladives de madame Chaboin que de ne vouloir être aperçue de personne lorsqu'elle était chez elle. Or, un jour qu'elle se promenait entre les plates-bandes de fleurs, elle avisa l'homme, qui, de sa fenêtre, la considérait fixement en prenant une prise. Le regard de Gardet n'avait rien de bien sympathique, il est vrai ; mais il n'en fallait pas tant à madame Chaboin, qui remonta au château et fit appeler son intendant.
Après avoir reçu les instructions de la châtelaine, M. Guérapin se fit un petit plan d'opérations, et, le lendemain, se transporta chez Gardet, qu'il trouva en train de forger une serpe. Après divers propos proliminaires et pas mal de circonlocutions préparatoires, M. Guérapin finit par aborder la question :
— Si quelqu'un voulait acheter votre maison, la vcndriez-vous?
— Non.
— Mais si on vous en donnait un bon prix ?
— Je vous dis que je ne veux pas la vendre.
— Pourtant, si on vous en olfrait deux fois ce la'ello vaut : quatre mille francs?
— J'en demanderais huit.
— Vous n'êtes pas aisé, mon pauvre Gardet !
— Je suis comme ça, mon pauvre Guérapin ! L'intendant devint rouge en se voyant traité avec
une familiarité qu'il croyait être permise à lui seul ;