‹ Les gens d'AuberoqueChapitre 4 sur 13 · TOS · texte numérisé non relu

TOS

— Je n'ai pas le droit de les dédaigner, monsieur, en supposant que ce droit existe. Il est tout naturel que je raccommode les vêtements de mon père.

— Certainement, et je vous en loue ; malheureusement, beaucoup de jeunes Glles ne pensent pas comme vous et ne s*occupent qu*à des travaux futiles.

— Parmi les jeunes filles riches, sans doute; mais, parmi les paysans, les ouvriers, les artisans comme nous, cela est ordinaire. Pour moi, depuis la mort de ma mère, je fais seule ce travail, heureuse lorsque mon père me laisse le temps de me confectionner un col.

02 LES GE>S !)*AUBEROQLE

— Monsieur Desvars vous donne beaucoup do besogne, alors?

— Beaucoup, en effet. Lorsqu'il travaille à ses inventions, il ne prend guère de précautions ; et puis, comme il est un peu distrait, il s'accroche sijrcment à un clou qu'un autre eut évité.

— Monsieur Farguette m'a dit que monsieur Desvars s'occupait de mécanique ?

— Oui, monsieur... En ce moment, il construit une machine a\'Tec laquelle on se transporterait sans fatigue, presque aussi vite qu'en chemin de fer... Mais le voici I ajouta la jeune fille, en entendant un pas lourd dans la cuisine.

La porte s'ouvrit bientôt, et un homme de haute taille entra, tenant son chapeau de sa main pendante. Le front penché, méditatif, il s'avança vers la croisée sans voir le receveur ni sa fille :

— Michelette ! celte fois-ci, je tiens mon affaire l

— Mon père, voici monsieur le receveur qui est venuvDUs faire une visite.

— Ah ! monsieur, excusez-moi ! la préoccupation où j'étais m'a fait manquera la civilité.

— Oh ! vous êtes tout excusé, monsieur. Quoique ignorant en mécanique comme celui qui n*en possède que les premiers éléments, je comprends très bicîî la tyrannie de l'idée qui accapare toute l'attention (le l'inventeur.

— C'est vrai, dit M. Desvars. Ah l C'est une belle

LES cRNs u'AiiiEnogre ri3

chose quo la mécanique ! Il avait raison, cet ancien (|ui ne demandait qu'un point d*appui pour soulever

10 monde avec un levier... Oui. le point d*appui, tout est \^ ! Avec un point d*appui on pourrait dirigor les ballons, voler en Tair comme un oiseau...

11 la condition que la résistance de ce point d*appui fitt proportionnée à reiïort nécessaire... C'est lu le problème...

> Pour moi, monsieur, poursuivit l'iavenleur après une pause, je crois l'avoir résolu dans une certaine mesure... Il est vrai que je me borne à marcher modestement sur la terre.,, à raison do vingt-cinq kilomètres à Thoure.

— C'est quelque chose l dit M. Lefrancq.

-^ Oui, c'est même beaucoup, reprit sans fausse modestie M. Desvars. Aussi je me demande comment je dois baptiser ma machine... Locomopède? cela ne donne pas l'idée de la vitesse... Vélocepède serait mieux...

— En effet, dit M. Lefrancq, mais il existe déjà un engin à roues appelé vélocipède^ sur lequel on se met à cheval et que Ton pousse avec les pieds.

— Mon invention est tout autre, fit avec un sourire un peu dédaigneux M . Desvars ; les pieds servent à actionner mon véhicule, mais ils ne touchent pas la terre.

Pendant que les deux hommes causaient ainsi, la jeune lillc avait ressaisi son ouvrage et paraiîi>ail absorbée par les difficultés d'une reprise.

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— Je vous montrerai la machine un de ces jours, dit l'inventeur à M. Lefrancq, après un instant de silence. En ce moment, cela ne dit rien... Je tiens à l'avoir parachevée auparavant.

— Ce sera avec plaisir que je la verrai... Aujourd'hui je suis venu vous faire une visite de politesse, ainsi qu'à mademoiselle, et je vais me retirer.

Et le receveur sortit, après avoir salué la jeune fille, qui s'inclina en le regardant.

— Monsieur Duboisin vous a dit les conditions de la location ? demanda le propriétaire en reconduisant le jeune homme.

— Oui : deux cents francs par an, payables par semestre échu... Il n'y a rien de changé?

— Ma foi, non ! C'est un prix fait, depuis vingt ans, pour tous les receveurs qui se sont succédé

— Alors, bonsoir, monsieur ! dit M. Lefrancq en donnant une poignée de main à son propriétaire.

— Bonsoir..., monsieur!... fit distraitement l'inventeur, sous l'influence d'une idée qui lui venait soudain.

Et, tandis que le receveur rentrait chez lui, il restait là, sur sa porte, l'index allongé contre sa tempe, dans une attitude méditative qui lui était familière.

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Lorsque, après avoir ranimé son (eu. M. Lefrancq eut les pieds sur les chenets, il se prit à penser aux beaux yeux de mademoiselle Dcsvars, et sa r<iverio se prolongea jusqu'à Theure du dîner.

En passant devant la poste pour se rendre à riiùtol, il lui revint soudain à Tesprit que, depuis son arrivée à Auberoque, il n'avait pas reçu de leltro de son amie^ et il s*en étonna. Dans la fièvre des adieux, elle lui avait promis de trouver un moyen de recevoir ses lettres sans éveiller les soupçons. Peut-être n'avait-elle pas encore trouvé co moyen?

« Mais, se disait-il, pourquoi ne pas m*écrire? Il y a juste sept jours que je suis parti, et depuis Paris je n ai pas eu de ses nouvelles ... M*aurait-ello oublié déjà ? »

Et un mouvement de jalousie le saisit à l'image évoquée d'un faraud lieutenant de douanes, qui

passait sous les fenêtres de l'adorée en retroussant sa moustache, et avait furieusement l'air de guigner sa succession.

« Ah ! les femmes ! les femmes I... » se disait-il, avec tout plein d'intentions désobligeantes.

Eh bien, non, la pauvre dame n'en était pas encore au lieutenant de douanes. Elle regrettait sincèrement ce beau jeune amant qui la rajeunissait, elle qui touchait de bien près à la quarantaine. Elle avait jeté à la boîte du lieu une lettre soigneusement cachetée à l'adresse de l'ami perdu ; et, pour ne pas se déceler, elle avait mis l'adresse, avec une plume d'oie, en de gros et maladroits caractères.

Mais il n'est point de ruse de femme qu'une femme ne devine. Mademoiselle de Gaveyre, trouvant cette lettre dans le courrier, flaira une correspondance amoureuse et la mit délibérément dans sa poche. D'ordinaire, elle ouvrait les lettres en exposant quelques instants l'enveloppe gommée à la vapeur d'une cafetière d'eau bouillante, — la môme qui servait pour son thé ; — puis, sa curiosité satisfaite, elle recollait l'enveloppe et laissait la lettre aller à son adresse lorsqu'elle ne la gardait pas. Mais celleci, bien cachetée avec de bonne cire, était inviolable parce moyen, et la directrice l'ouvrit avec une mince lame de couteau fortement chauiîée.

Puis, retirée dans son petit salon-boudoir, elle lut paisiblement ccttQ longue épitro où il était beaucoup

qucslioii trauu'S-birin.s, .si-jini-'S par la doslinro, «In cœurs ballaiU à runi.s.son. d'rloilos contempli^eti i lieux, do myosotis cueillis au bord dos ruisseaux et do pensées s'envolant à travers Tcspacc ; le tout enveloppé d*une phraséologie mouillée des larmes qu'il fallait dévorer d'un front serein, et qui, long- ((Miips contenues, se déversaient dans les quatre pai^os serrées de Taniante dépareillée.

Mademoiselle de Caveyre ne comprenait rien à utes ces belles cboses, et haussait les épaules en ant ce charabia romantique. Tout cela était si oigne do sa conception de Tamour qu'elle croyait peine qu'il y eût des gens allant ainsi chercher tidi ù quatorze heures, alors que la chose était si mple : « Je te plais, tu me plais, nous nous plaidas ; pour(]uoi perdre son temps aux bagatelles de la petite oie ? »

Puis, comme la directrice avait jeté son dévolu sur M. Lefrancq, elle supprima résolument la le lire :

« Ces pauvres bétas s'entretiendraient mutuelle-

niont de balivernes mélancoliques, pour, on tin de

«Hnpte, prendre, l'une un amant, l'autre une mai-

sse. Tranchons dans le vif! Je leur épargne ainsi

ux ou trois mois de lamentations éplorées et pas

mal de timbres-poste. >

Et voilà comment les deux letfres qui suivirent V olle-ci eurent le mémo sort..»

Puis ce fut tout. A Auberoque, M. Lefrancq se disait :

« Que les femmes sont volages ! Lorsqu'on n'est plus là pour les cajoler, comme elles vous oublient! »

Et, là-bas, la dame pensait :

a Que les hommes sont grossiers ! Lorsque nous ne pouvons plus servir à leurs plaisirs, comme ils nous ont vite oubliées ! »

Mais, ce soir-là, M. Lefrancq était encore dans une incertitude plus désagréable que la plus désagréable certitude. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il fit son entrée à l'hôtel, où son commensal l'attendait.

Ce commensal était M. Pradelier, commis à cheval de la régie, bon gros garçon de vingt-huit ans, rougeaud et de belle humeur, qui avait trouvé commode de loger au Cheval-Blanc, où il avait, sous le même toit, le souper, le gîte et le reste. C'était commode, en effet, car M. Jammet, qui pratiquait la dame de pique, courait toute l'année les foires, les fôtes, les courses, pour jouer, s'introduisant parfois dans les cercles peu sévères, et, qui le croirait ? lor- (ju'il était en fonds, poussant mjme jusqu'à Yich> , qu'il prononçait « Vicy ».

Au commencement, M. Pradelier, rentrant après doux jours d'absence, avait fait i^rise mine à ce non vjau venu, en raison des attentions visibles de ma-

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