‹ Les gens d'AuberoqueChapitre 6 sur 13 · I. Lagardelle, le voyageur, les connais«ail tous h · texte numérisé non relu

I. Lagardelle, le voyageur, les connais«ail tous h

11(1 ; il savait le fort et le faible de chacun : l.\

uainl)ro où était lo meilleur lit, et celle où il y avait

•s punaises. Il pouvait citer les caves bien soigntH?s

i connaissait les plats coutumiers. Ainsi, sans aller

hion loin, à la Cioche-d' Argent, d*ExcideuiL on

langeait sûrement du canard farci ; à lîautcforl, au

H/'I/anii, c'était de la € velle » aux carottes; au

iteit'Levâni, do Monlignac, de la daube; à

)mme, au Aïow-rf'Or, du poulet au macaroni ; à

< »rlux, aux Trots-Frères, du confit d*oie;àMon-

1 azior, à la Doulc-Iiouge, du poulet en fricassée...

— Ici, à Aubcroquc, je suis prêt à parier qu*on '>us servira des pigeonneaux cuits au jus dans la

rote el qu au dessort il y aura des oreilles de curé !

Vour les pigeonneaux, jo ne sais, dit le rcco-

\ in\ mais pour les oreilles de curé, comme on ap-

lie ici ces tartelettes sèches, je le crois aussi ; au

i)ins en sert-on tous les jours depuis que je suis

I- On hoit de bon vin, continua M. l.i\f;ardoll«\ h nme, déjà cité, à Bergerac ; à Savignac, du vin Serges; à Excideuiî, du bon Saint-Pantaly ; à teillac, du Rossignol...

— Et pour le gibier ? demanda M. Pradelier.

— Il est bon généralement partout, dans le vrai Périgord ; je ne parle pas, bien entendu, de la Double et des lisières qui touchent au Limousin. Mais, pour particulariser, la bonne grive au genièvre se mange à Salignac... le pays des bonnes truffes aussi î . . . Le petit lièvre court-râblé des causses de Thenon est parfait, et, pour ce qui est de la perdrix rouge, elle est exquise sur tous les coteaux du Périgord.

— Brillât-Savarin Ta dit, en effet! remarqua M. Lefrancq.

— Maintenant, continua M. Lagardelle, l'amateur de poisson n'est pas embarrassé. A Génac, à Saint- Gyprien, il a l'excellent brochet et les gros barbeaux de la Dordogne ; à Gastelnaud, au-dessous de Domme, il trouvera les fameuses truites du Céou ; à Montignac, les grosses carpes de la Vézère ; à Saint- Apre, à Ribérac, la perche de la Drone, le meilleur poisson du département... Ah î etj'oubhais les « tocans » ou « tacons ».

— Qu'est-ce que ce poisson-là ?

— On ne sait au juste. Les pécheurs, les ingi nieurs de la navigation, les pisciculteurs en disputent. Les uns disent que c'est une espèce particulière ; d'autres que c'est de tout jeunes saumons qui descendent à la mer, etc. On fait des suppositions. Les gourmets, eux, les mangent sans s'inquiéter de

LES OBUS D AODBROOUB

cola, en so léchant les doigts, car il n'y a rien de plus délicat.

— El où les p^che-t-on ?

— Dans la Dordogno, du côté do Grolejac, de Vitrac, du Port-de-Dommo, principalement. J*en ai souvent mangé à VHÔiel de la Madeleine^ à Sarlat.

A ce moment, la servante apporta deux pigeonneaux bardés, cuits dans leur jus.

— Quand je vous le disais !... fit le voyageur.

— Farceur de monsieur Lagardellel s*écria le commis de la régie ; vous aviez regardé dans la co> cote!

— Jamais de la vie !

Après cola, des victuailles et des vins aux liqueurs la transition était facile. M. Lagardelle parla do la « Pélrocorienne », la fameuso liqueur lancée par la maison Pestillac et Gabareau, de Périgueux, pour laquelle il voyageait. Toutes les autres maisons de distillation avaient voulu avoir leur spécialité, comme los pharmaciens : et, en effet, la plupart ne vendaient ({uo des drogues ! Elles avaient fabriqué, qui un apéritif, qui un tonique, qui un succédané de la « Trappistine > ou de la « Bénédictine ». Cétait étonnant, ro qu*il avait surgi, depuis quelques années, d* « amers », de quinquinas », de « Pinolines », de <> Junipérincs », de « Yésonniennes > 1 Mais, à Tentendre, Pestillac et Gabareau avaient enioncé tOL*s

les concurrents et leurs produits, en inventant la fameuse Œ Pétrocorienne », liqueur apéritive, stomachique et digestive, qui n'avait de rivale que l'excellente « Gauloise » ou « Chartreuse laïque » . Aussi était-ce une idée de génie que d'avoir réuni, dans une seule bouteille, tant de qualités qui, chez les autres liquoristes, en nécessitaient trois !

M. Pradelier, qui avait un riche appétit, tout en écoutant, ne perdait pas un coup de dent ; mais le voyageur mangeotait, « chafrouillait » les mets sur son assiette.

— Ça ne va pas, monsieur Lagardelle, cet appétit?

— Non... Comment voulez-vous que j'aie faim? Depuis le déjeuner, j'ai pris, outre le café aux trois couleurs, quatre ou cinq petits verres variés ; des chopes, je n'en sais pas le nombre ; des vermouths, et trois verres de « Pétrocorienne »... Et c'est tous les jours comme ça !

— Tout de même, repartit M. Pradelier, je vois que ça ne vous tue pas, car vous vous portez as si bien.

— lieu! ça me tue lentement; mais qu j ..«..v Pour vendre des liqueurs, il faut en boire I c'est un* nécessité du métier.

Après le dîner, M. Lagardelle voulut absoluniont oiVrir h ses commensaux un petit verre de l'incoin- [larable « Pétrocorienne », qui fut dégustée avocat-

LIS OBflf U AlBblUX^tB éJ

tonlion et convenablement louée, an peu par honnA* tolôpout-ôtro do la pari du receveur. A colle polilcsso du voyageur, M. Lofrancq répondit pnr l'offre d'un verre do délicieuse « Gauloise >, et M. Pradelicr par celte d'une tournée de « Junipérino •. Après avoir absorbé ces produits variés de la renoniméo distillerie périgordine, et avoir fumé quelques cigarettes, le receveur souliaila lo bonsoir à ses comfMignons do tai)lo et alla se coucher.

— Kcstez donc 1 disait M. Lagardelle, nous ferons un « piquot voleur >.

— Merci, répondit en souriant M. Lefranci], je no sais pas teni»' '" -^ '^arte.

Dans le courant de la semaine, il fut rendu quel* ques visites au receveur: M. Gaumont» M. Foussac, puis lo notaire, le maire et M. Monturel. Il vintau^si M. Gapgier, le géomètro, petit homme ù la barbe in* cuUo et grisonnante» au\ paupières bouiiies» au regard sournois. Il s'était mis, pour la circonstance, « sur son trente-et-un », comme on dit, et ce • trente* el-un • consistait on un pantalon noir lustré par le temps, en une lévite vert bronze un peu passée ; le tout surmonté d'un chapeau haut de forme à la mode de 1848, son chapeau de noces.

M. Capsicr regretta fort de ne s'être pas trouvé à la

maison lors de la visite de M. le receveur : il était allé

|àla métairie avec sa femaïc pour partager le maïs...

— Ah ! vous êtes propriétaire dans le pays : jo vous en félicite.

— Oh ! il n'y a pas de quoi... C'est un tout petit bien sur lequel j'ai placé quelques sous d'économies... il fallait bien penser à l'avenir...

Et M. Capgier continua, tout doucettement, à se plaindre de son métier ingrat. 11 arpentait, faisait l'architecte, mais à peine pouvait-il vivre avec sa maigre retraite de la Compagnie du Midi... surtout parce qu'il était obligé de faire de grandes dépenses pour son garçon...

— - Il est âgé?... demanda M. Lefrancq.

— Il va sur ses seize ans.

— Et il est au lycée ?

-—Oui, à Périgueux, et c'est ce qui nous ruine.

— Mais n'avez-vous pas obtenu de bourse ?

— Une demi-bourse seulement... Aussi nous n'y tiendrons pas : il faudra revendre ce petit bien où nous avions rêvé de nous retirer un jour...

Il disait tout cela piteusement, d'un ton traînard, faisant des pauses, et soupirant comme un homme accablé par l'adversité.

Le receveur plaignait ce pauvre diable et s'efforçait de le réconforter :

— Mais vous pourriez peut-être obtenir une bourse entière... Cela allégerait vos charges.

— Notre député, monsieur Dutfart, et son cousin, le conseiller général, m'ont bien promis de me la laire

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avoir... mais vous savoz, ces promusses... il y m a tant qui demandent !...

Et. sur co, M. Capgior se lova et prit humblement congé.

Lo soir, II. I/^francq parlait au pharmacien do cette misère râpée qui paraissait si triste et si résignée.

Celui-ci se mit à rire, quoique cela no lui arrivât guère :

— Eh bien, monsieur Capgior vous en a joliment donné à garder ! Ce bonhomme pleurard est aussi riche que le notaire. Voilà le véritable avare ! Quoiqu'il vivo seul avec sa femme, chez lui on « ferme lo pain > ce qui signifie, ici, qu'on le met sous ciel. Dans cette saison, le ménage vit de châtaignes ; et, pour faire le conte joli, on assure que monsieur Capgior tire les volets afin de manger, dans l'obscurité, les mauvaises comme les bonnes...

Le receveur eut un petit accès d'hilarité :

— Ma foi, il m'avait un peu bien empaumé !

— Monsieur Capgier, continua lo pharmacien, n*a eu qu'un enfant, par économie, et il se plaint toujours de ce que lui coûte cet enfant, comme s'il regrettait de l'avoir procréé. De servante, il n'y en a pas dans la maison, non p«« mémo de femme de ménage. C'est madame Capgier, une très digne femme, qui fait tout, les gros ouvrages comme les petits. Elle tient la maison, fait la cuisine, — il est vrai qu'elle n'est

pas considérable ! — va chercher des pommes de terre à leur métairie, de l'eau au puits public, et lave le linge « au ruisseau » : c'est ainsi qu'à Auberoque on nomme un lavoir. Le soir^ elle tricote des bas pour monsieur Capgier. La pauvre femme n*a pas été élevée à cela, et puis elle n'a pas une très bonne santé ; mais peut-être soufTre-t-elle moins de l'avarice crasse de son mari que de sa mauvaise réputation.

— Il n'est pas honnête ?

— Voilà... Il y a trente ans, lorsqu'il entra petit employé aux travaux d'une compagnie de chemins de fer, monsieur Capgier ne possédait pas un sol vaillant. Sa femme a eu six cents francs de dot et quelques meubles de peu de valeur, épaves d'une famille ruinée. Or, ledit Capgier possède aujourd'hui la maison qu'il habite, estimée une dizaine de mille francs, et sa propriété de Lagasse, qui lui a coûté trentesept mille francs. On lui connaît, d'argent placé en obligations hypothécaires, une cinquantaine de mille francs, sans parler du magot en or qu'un avare tel que lui doit garder sous clei pour le tripoter de temps en temps : vous voyez où tout cela va... Eh bien, il est impossible que cet homme, qui n'a pas hérité d'un liard, ait économisé tant d'argent, môme en s'ôtant le pain de la bouche, comme on dit ; même en allant, ainsi qu'il le fait maintenant, dans les maisons, à l'heure où cuit la « baquade » des cochons, manger le» pommes do terre bouillies,

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comme par fantûisie de femme grosse. La chose ne se peut» il y a impossibilité matérielle et l'arithroétique s*y oppose. Tout cela, rapproché de certains agissements, a fait soupçonner de la gabegie. On a parlé de pots-de-vin donnés par des entrepreneurs, {\o connivences coupables et même do fraudes plus graves encore.

— Décidément, je suis plus jeune que je ne croyais 1 dit en riant M. Lefrancq.

Quelques jours après M. Capgier, vint M. Rêversao. Celui-ci avait une mise qui visait à l'élégance et n'était quo prétentieuse. Du roste, on le voyant, on no faisait guère attention à ses habits : sa personne attirait toute rattonlion. Non pas qu'il fût beau, car c'était un petit chafouin à lunettes, dont la figure pleine de vilains boutons suait le vice par tous les pores. Son crâne dégarni, quotidiennement frictienne, sans succès, à l'eau de Lob, reluisait gras, et une barbe d'un blond tirant sur le roux poussait rare dans sa chair malsaine. Derrière les lunettes, nn apercevait doux petits yeux de verrat qui donnaient un air libidineux aux verres de lunettes eux* mêmes.

Quoique d'aspect chétif et malingre, M. Reversao était le plus terrible coureur de cotillons d'Aulieroque. Tout lui était bon, depuis la « dame • jusqu'à la servante et à la bergère, depuis la lille facile jusqu'aux fruits verts. Cet homme répugnant avait déjà

porté le trouble dans plusieurs ménages. On citait madame Goussard, la « belle madame Goussard », comme disait ironiquement le défunt marquis d'Auberoque.

— Voyez ! la femme de mon garde est mieux mise que la mienne ! disait-il quelquefois en riant à ses amis.

Et cela était vrai, à telles enseignes que des visiteurs étrangers s*y trompaient parfois, ce qui ravissait la vaniteuse personne.

On parlait aussi d'une dame Séguinet, de deux ou trois petites ouvrières à la journée, et d'une pauvre servante qui avait dû quitter le Cheval-Blanc à cause des suites trop visibles de sa bêtise. Mais, de fondation et en pied, M. Reversac avait la fille d'un défunt officier polonais de la Légion étrangère, petite blonde de trente ans, pas très jolie de visage, mais <r bien roulée », comme disait ce polisson de John Monturel.

Les succès de ce gringalet repoussant s'expliquaient par plusieurs raisons. D'abord il avait de l'esprit, parlait bien, connaissait les femmes à fond, ne se froissait jamais d'un refus, même méprisant, et surtout savait attendre les occasions et en profiter. Et puis, il était généreux, faisait des cadeaux à ses mignonnes, et, selon les personnes, ne refusait jamais cent sous, un louis, ou un billet de cent, à roccasion.

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Mademoiselle de Gaveyre, seule parmi les femmes prenables d'Auberoque, avait résisté à ce don Juan en lunettes, non par vertu mais par répugnance.

— J'attends qu'il fleurisse pour me décider ! disaitelle quelquefois» en riant, faisant allusion aux bou tons douteux do M. Revcrsac.

Lui ne gardait pas rancune de ceci à la diro( t^'et attendait patiemment la cessation des liUi . d'un vieux généralj'ancien protecteur de Dinah,pas> à 1 olat de papa-gâteau ; — il disait : « gâteux ». —

« Nous verrons lorsqu'il ne sera plus là pour pay« les notes ! » pensait-il.

Provisoirement, il avait des attentions pour mad' moiselle de Caveyre, et c'était un des assidus des petites réunions qui se tenaient le soir dans le saloir boudoir de la poste. Là venaient, de temps en lemp- Ninon la Polonaise, madame Barjac, jeune veuve «î vingt-cinq ans, qui avait « levé » une petite boutique de modes ; une sage-femme un peu mûre, mais tros élôcantc, appelée mademoiselle Zoo, et quelquefois, lorsque la directrice était seule, madame Grosjac, qui, plus Oère que mademoiselle de Caveyre, ne frayait pas avec tout le monde.

En l.ommes, il venait, outre M. Reversac, v. propriétaire aisé, M. Madaillac, qui s'était fait soci taire de la mairie par ambition, pour mener la coi mune, et M. Desguilhem, l'huissier, tous deux ce 1

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halaires. Puis eacuit), John Monturel, qui ne l'était })as moins, et le fils Lavarde, « Exupère », comme )ii l'appelait familièrement. Mais celui-ci venait plus rarement : il disait en goguenardant que l'âge de ces (lames commandait le respect.

Là, sous l'œil maternel de la digne madame de Caveyre, on jouait au rams^ on riait et on causait en prenant le thé avec des cakes for tea, que John faisait venir à'Old England en droite ligne. Les grands jours, lorsqu'on cassait la tire-lire, pour la fête d'une de ces dames, ou à la suite d'un pari, M. Reversac allait à la ville et rapportait des gâteaux et des bouteilles dans le coffre de son cabriolet. Alors, c'était n;ie joie : on buvait du vrai Champagne, ma foi, qui merilloiinait les yeux, et une douce gaieté, un igréable laisser aller régnaient dans la petite réunion. La bonne madame de Caveyre regardait tout cola avec son beau sourire indulgent, et, après avoir :aango quelques babaset avalé trois ou quatre iliitcs, • lie allait tranquillement se reposer, en recommandant qu'on ne veillât pas trop tard.

Et, après son départ, il arrivait que d'aucuns : valent quelque chose à se dire dans les petits coins bscurs, ou, l'été, sous la tonnelle du jardin. D'autres )is, par une belle nuit éloiléo, on franchissait une brèche du mur do séparation, et on allait dans le « Bois vert », sorte do petit pourpris planté d'yeuses et de lauriers, se promener et deviser deux à deux.

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