I.F.8 r.F.NH tl'AriiKnoOIIR
Naguère, M. Duboisin faisait los délices de ces soirc^cs iiitimos. Il on était le boute-en-train joyeux. Aussi était-il l'enfant gAté de toutes ces dames et de moiselios qui no lui refusaient jamais rien à Tocca- Mon : liî pauvre chéri !... ■
Malheureusement, il n'était plus là, et mademoiselle de Gaveyre eût bien voulu le remplacer par son successeur au bureau de renregistromenl. Mais celui-ci paraissait farouche comme feu Hippolyte luimême. Lorsqu'il venait à la poste apporter quelque paquet administratif, il se l)ornait à de courtes politesses, et refusait invariablement d'entrer, malgré los invitations aimablement significatives de la directrice.
— Tilchoz donc ilc le décider ! avait-elle dit à M. Revorsac.
Et celui-ci, avec un beau désintéressement» insinua, au cours do sa visite, que dans cette bourgade où, à moins de s'abrutir à la béte hombrée, on ne savait que faire de ses soirées, il y avait pourtant une petite réunion où Ton pouvait causer, le soir, et passer n,:;réablemont une heure ou deux...
— Je me couche de bonne heure, interrompit froidement M. Lefrancq.
Sur cotte afOrmation catégorique, M. Reversao iwprima un regret, puis se leva et prit congé, en tendant la main au receveur. Au contact de cotte main moite et vis(|ucuse, celui-ci sentit s'accroître sa
répulsion pour M. Reversac ; aussi le visiteur était à peine sorti que le jeune homme alla se laver les mains.
Pendant la journée, M. Lefrancq s'occupait de ses affaires du bureau, recevait le public et les officiers ministériels qui venaient acheter du papier timbré ou faire enregistrer des actes. Dans ses moments de loisir, il lisait, ou, prenant sa canne, allait faire une promenade aux environs. Il faisait bon marcher : le temps s'était mis au froid sec, la terre était gelée et, dans les prés grisâtres, l'herbe semblait desséchée. Au milieu des bois, de grands châtaigniers dressaient dans le ciel couleur de plomb leurs grosses branches, parfois brisées par le vent d'hiver, comme des membres mutilés. Les truffières de chênes dispersés aux feuilles rousses, avec çà et là des chênes verts en boqueteau, s'opposaient aux taillis de châtaigniers pour la « carassonne » qui, dépouillés, dévalaient le long des pentes en masses sombres. Sur les plateaux, entre les bois, s'étendaient des friches semées de lavandes et d'immortelles sauvages, ou des bruyères grises avec quelques pins épars semés par les oiseaux, qui s'égayaient par places de massifs d'ajoncs où persistaient des fleurs jaunes. Dans les clairières cultivées, à mi-côte ou à la cime d'une ondulation de terrain, les métairies isolées au milieu des terres jaunâtres et des vignes pierreuses fumaient
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8ur l'horizon. La vie était comme suspendue par lo froid hivernal. Les mésanges, les rouges-gorges, les roitolots, les pinsons, avaient déserté les bois pour les jardins et les alentours des bourgs et des villages. Le long des vieux chemins bordés de murailles ou d'épaisses haies de ronces et d'épine noire sur les • quelles pendaient les pousses mortes des clématites, les chardons-peignes haussaient leurs têtes rondes desséchées. Au lieu du chant des oiseaux, de l'excitation câline du bouvier à ses bœufs lents , des couplets alternés des moissonneurs, ou de la chanson de la bergère « touchant > son troupeau à la lisière d'un pré, un silence coupé au loin par l'aboi d'un chien solitaire, ou le croassement d'une bande de corbeaux, planait sur la campagne endormie.
Lorsqu'il s'en allait ainsi par les chemins creux des combes, faisant craquer la glace dans une empreinte de pied de bœuf, ou qu'il grimpait les sentiers rocailleux au flanc des coteaux roux, tavelés de touffes de buis à la verdure sombre, il semblait au jeune homme que ce silence et ce sommeil de la nature se reflétaient dans son cœur aux mouvements assoupis. Le souvenir de l'amie crue oublieuse s'affaiblissait de jour en jour et n'éveillait plus dans son esprit qu'un vague sentiment de mélancolie dépourvu do toute amertume. Un apaisement rapide s'était fait en lui, et semblait jusli6er les procédés
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songeait aux déchirements angoisseux de la séparalion, à ces promesses réciproques d'un amour éternel, à ces adieux mouillés de larmes, à ces étreintes désespérées, et qu'il se retrouvait, à trois semaines de dislance, déjà rasséréné, il s'étonnait (le cette accalmie subite de son cœur et de ses sens. S'il eût analysé plus exactement ses sentiments, il eut été encore plus surpris de constater au fond d • sa pensée, avec une sensation de bien-être et du paix, la satisfaction d'être libre de tous liens, sans avoir les torts d'une rupture.
Après les premiers froids, vinrent les neiges, alternées de pluies glaciales et d'âpres gelées, — à pierre fondre, comme on dit. — Lorsqu'il faisait trop mauvais temps, M. Lefrancq restait chez lui, travaillait ou lisait, s'interrompant parfois pour aller à la fenêtr; contempler le paysage attristé par l'hiver. Un peu au-dessous de lui, le jardin aux allées bordées do buis, où sautillait quelque passereau cherchant sa pâture. Sous la terrasse du jardin, les prés morts descendaient en pente roide jusqu'au fond du vallon, où venaient s'abattre des vols de sansonnets. Là, 1(^ petit ruisseau gelé dormait entre les bordures do vergues qui le suivaient dans ses contours capricieux. Au delà, des ondulations de bois et de terres cultivées remontaient en s'étagoant jusqu'à l'horizon, fermé en quelques endroits par un rideau d'yeuse? rabougries. Le receveur restait là souvent, le from
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appuyé contro la vitro, songeant. DanA le jardin du opriétairo, mademoisollo Desvara traversait quoi-
«liiofois, allant au hangar chercher dea branche» do
Tni^ots, ot il admirait sa taillo souple et l'enstMnhlo ut gracieux do sa personn(\ Le soir, après dîner, M. Lofrancq allait chez le
pharmacien, et tous deux, dans le petit cabinet bien 'od, causai' •'» -^'1 coin du feu en fnmani dos cigaitos...
Il y avait environ doux mois quo lo receveur était Auberoque, lorsqu'un jour M. Dosvars vint le uvcr, sorioux et rayonnant h la fois : — Ma petite machine est achevée, lorminéo, Ate h fonctionner : venez la voir 1 M. Lofrancq suivit l'inventeur, qui le conduisit -on atelier. C'était l'ancienne boutique do serrurio dos Dosvars, considérablomont agrandio par (lornior représentant de cette vieille famille d'ar- MIS. Il 1 bile serrurier lui-même. A l'une des ex-
iicMuités était installée une forgo avec tous ses accèsires : enclume, étaux, machine à forer, etc. l'aulro bout do l'atelier était un établi de menuir avec des scies, des rabots, des ciseaux accro* lés au mur et, h cAté, un tour. Dans un coin, des ces do fer, do fonte, des débris métalliques do ute sorte et des formes les plus bizarres, s'amni.laient jusqu'à hauteur d'homme. Il y avait \h dos iinos do métal qui témoignaient des tâtonnements
de M. Desvars. Partout, aux murs, ou suspendus aux poutres parmi les toiles d'araignées, étaient accrochés des modèles de pièces, des calibres en bois, des embryons ou des membres de machines diverses.
Car le vélocepède n'était pas la première invention de M. Desvars. Il avait débuté en grand par une moissonneuse qui, promenée d'exposition en exposition pendant des années, n'avait eu qu'un succès très relatif, malgré quelques •agencements ingénieux, à cause de certaines défectuosités qui lui ôtaient toute valeur pratique. En effet, cette moissonneuse, qui eut peut-être fonctionné passablement sur un terrain uni comme un billard, dans les champs en déclivité ou tant soit peu mouvementés, coupait le blé tantôt à la racine, tantôt au milieu de l'épi. Elle avait (ini sa carrière dans une usine où on l'avait achetée au prix du vieux fer et mise à 1 ' ferraille.
Après cela, M. Desvars avait inventé le « Chariot australien », sorte d'énorme wagon d'émigrani très bien conçu, curieusement combiné, mais qui avait l'inconvénient capital d'être, à vide, une charge suffisante pour l'attelage. En ce moment, le chariot était abandonné, enlizé au fond des prés, 1^ long du petit ruisseau, d'où quatre paires de bœu n'avaient pu le tirer.
Puis, passant des travaux de la paix aux arts do
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la guerre, M. Dosvars avait inventé une mitrailleuse. C'était le moment où l'on parlait beaucoup de ces engins, maintenant à peu près oubliés. Celte mitrailleuse, présentée au Comité d'artillerie, avait eu les honneurs d'un examen, à la suite duquel elle avait été rejetée» malgré quelques détails bien compris, comme presque aussi dangereuse pour les servants que pour l'ennemi.
Entre ces inventions principales, M. Desvars avait encore imaginé quelques machines de moindre importance : une hélice spéciale pour la direction des ballons ; un appareil pour arrêter les chevaux emportés ; un robinet-compteur pour les liquides et quelques autres mécaniques de ce genre.
Mais toujours, petites ou grandes, les inventions de M. Desvars avaient échoué par un manque regrettable d'utilité ou une imperfection de fonctionnement pratique.
Comme l'avait dit le Moniteur général des In^ ventions, à propos de la moissonneuse : « Il ne suffit pas qu'une moissonneuse soit ingénieusement conçue, que certaines parties soient bien adaptées ; il faut encore que, dans son ensemble, la machine soit apte à moissonner... »
Tous ces essais malheureux n'avaient pas découragé M. Desvars. Dans les commencements, il employait des ouvriers mécaniciens à chers deniers ;
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puis, l'argont lui manquant, il s'était mis à travailler seul. A cette heure, il croyait tenir le succès avec son vélocepède.
— Le voilà 1 dit-il à M. Lefrancq.
C'était une machine à trois roues réunies par un bâti en fer, supportant une sorte de selle : quelqu chose ayant l'aspect général d'un tricyle à chaîui d'aujourd'hui, mais beaucoup plus massif, et avec cotte différence que le mouvement, donné par les pieds, était transmis par un système d'engrenages. C'était un tricycle « acatène » , comme disent à présent ceux qui croient avoir inventé ce mode de transmission de la force motrice. Les roues en bois, cerclées d'une mince bande d'acier, eussent été, comme roues de voiture, des merveilles de légèreté ; mais, en raison de la destination de l'engin et eu égard à la force qui devait les actionner, elles étaient beaucoup trop lourdes.
Le receveur examina un moment la machine, pendant que M. Desvars lui donnait complaisaniment des explications.
— Croyez-vous, dit-il enfin h l'inventeur, que vos cadres soient suffisamment résistants pour assurer la justesse parfaite du mouvement des engrenages ?
— Oh ! le bâti est solide, c'est prévu.
— Et puis, je crois que ce ne sera pas sans un certain effort qu'on fera mouvoir l'appareil.
LBf OINS d'aubbroqob 9!
— Pardonnos-nioi, la Taligue sera nulle, dit 1. Desvars avec un léger [sourire de conde<cen«
, ,,^(.,. . i..,.,.., esaayead'un bout à l'autre de Tale-
— Le receveur se mit en selle et actionna le f'iocepèdr.
— Je rrains, dit-il en revenant, après avoir urne ditlicilcment à lextrcmité de Tateller, je
i ains que la Tatigue ne soit plus grande que vous o le pensez... Et puis, ces quelques tours de roues iiK» r<»vèlent un inconvénient sérieux.
— Et lequel ? demanda M. Desvars, étonné.
— C'est la dureté des réactions et la trépidation (|ue cause la moindre aspérité du sol...
— Ceci n*est rien : avec la vitesse, ces réactions ot ces trépidations ne se feront plus sentir.
— Alors tout ira bien I
Quoique M. Lefranci] ne fût pas très enthouiasto do l'invention, son propriétaire le reconiiisit jusque chez lui, et, après avoir annoncé son
part pour Paris, le pria de lui avancer les cent rancs du semestre de loyer, — « si cela ne le gênait pas ».
— Le plus diÛicilc n'est pas d'inventer, dit-il, mais de lancer l'invention.
— Tenez, les voici ! dit le receveur en ouvrant >n tiroir. Je désire iortque vous réusissies.
— Merci bien... Je réussirai, soyez-en ccr*
tain, dit l'inventeur en mettant l'argent dans son gousset.
a J'en doute fort ! » pensait M. Lefrancq.
Mais il s'en tint à souhaiter le bonsoir à M. Dcsvars.
L'hiver tirait à 8a fin. Les gros nuages du golfe de Gascogne amoncelés par le vent d'ouest avaient disparu. Le ciel 8*était nettoyé, et, au temps dur, à la bise aigre avaient succédé un temps plus doux et quelques journées ensoleillées. Le long dos haies, parmi l'herbe nouvelle, les violettes commençaient
se montrer, et, dans les prés reverdis, au-dessous du jardin de la maison Desvars, pointaient des primevères, des conçus, comme on dit à Auberoque, en déformant le mot français. Dans la muraille de soutien, des violiers entr'ouvraient leurs boutons, et, sur le bord, un amandier balançait, au-dessus d'un banc, ses flocons de fleurs nei- ::ouses.
Le receveur était assis sur ce banc, un doux après-midi, et regardait distraitement le paysage. Autour de lui, dans les arbres du jardin, les chardonnerets commençaient à voleter avec des appela
amoureux, et, dans l'air attiédi, flottaient ces parfums légers du printemps qui se dégagent de la terre échauffée par le soleil. De même que dans la nature s'éveillant à la vie après l'engourdissement hivernal, le jeune homme sentait en lui la sourde germination d'un sentiment nouveau. Bien des fois, cet hiver, tandis qu'à travers les vitres embuées il regardait la campagne, il avait aperçu mademoiselle Desvars traversant le jardin pour aller à l'atelier appeler son père à l'heure des repas, et peu à peu sa pensée s'était tournée vers elle avec un tendre intérêt. La jeune fille portait toujours sa p tite robe noire, usée, qui ne devait guère la gard^. du froid ; aussi, pour sortir, jetait-elle un vieux châle sur sa tête et ses épaules.
« Elle n'a peut-être que celle-là ! » se disait-il parfois.
Et, en effet, on pouvait le croire, car, le dimanche alors que les dames et les jeunes filles d'Auberoquo étalaient leurs belles toilettes, c'est avec cette même robe qu'elle allait à la messe. Plusieurs fois, ces derniers temps, malgré la rigueur de la saison M. Lefranc était descendu au jardin, pour avo l'occasion de saluer mademoiselle Desvars de revoir ses beaux yeux lumineux.
Elle répondait toujours modestement au salut du jeune homme et abaissait ses longs cils, conime pour ne pas attirer ses regards.
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Liti. urdinniremont) par les froids noirs, se serait trouvé cruel do la retenir au jardin ; mais, ce jourh\, avec ce soleil prinlanier, il n'avait plus de scrupules : aussi, lorsqu'elle sortit, allant donnnr uno poignée de grain à ses poules, il s'approcha du petit mur qui si^parait les deux jardins, et, après avoir éi'hnngé le salut ordinaire, il Tarrôta en lui demandant des nouvelles de son père.
— Je ne sais trop, répondit-elle ; depuis huit jours qu'il est parti, il ne m'a pas écrit... Mais je crains bien ((u'il ne réussisse pas t ajoutât-elle.
C'était aussi l'opinion du receveur ; néanmoins, il essaya de la rassurer : « L'idée était lionne en soi ; peut-être faudrait-il perfectionner l'appareil, y apporter quelques modifications de détail ; mais ce ne serait jamais, on ce cas, qu'une question de temps... »
Elle hocha doucement la tête, en jetant un coup dœil au « Chariot-australien » qui gisait là-bas, au fond des prés :
— L'expérience du passé n'est pas encourageante ! dit-elle.
Le lendemain, le receveur reçut uno lettre de M. Desvars qui le priait» « si cola ne le gênait pas ». — c'était sa formule, — de lui avancer le second semestre du loyer. Il était maintenant sûr do réussir, mais il fallait prendre un brevet d'invention» la chose
pressait. Puis, en post-scriptum, il priait son locataire de n'en rien dire à sa fille.
Michelette, elle aussi, reçut, quelques jours après, une lettre de son père qui semblait ravi de la marche de son affaire. 11 ne savait encore s'il exploiterait lui-même son brevet, ou s'il le vendrait ; probablement, il prendrait ce dernier parti afin de pouvoir s'occuper à loisir d'une autre invention qu'il avait en tête. A quelque détermination qu'il s'arrêtât, d'ailleurs, cette fois il tenait la fortune ; elle ne pouvait lui échapper... Et l'inventeur, enthousiasmé, parlait de centaines de mille francs et même de millions...
La jeune fille remit la lettre dans l'enveloppe et la plaça dans un tiroir :
« Pauvre père ! » pensa-t-elle.
Pendant que M. Desvars se grisait de la vision do ses millions à venir, les naturels d'Auberoque s'entretenaient fort de ceux de madame Chaboin, et chacun faisait ses supputations et se prenait à espérer de détourner, à son profit, un petit filet, ou quelques gouttes, du Pactole qui ne pouvait manquer de couler sur la bourgade. Ce qui renouvelait les commérages à ce sujet et excitait les convoitises de chacun, c'était l'annonce de la venue de cette richarde. Déjà des chevaux et des équipages étaient arrivés, avec un cocher, des grooms, un cuisinier,
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(les donicsti(|uos, puis un iiijij«»nn)tm3 uiiurg^ de diriger co mondo ot do veiller aux arrangemonts. Tout ce train avait voyagé à grands frais par le chemin do fer jusqu'à la station la plus voisine, et avait achevé le voyage en une étape.
Les gens do l'écurie, qui descendaient auChevallUanc boire des apéritifs variés, ou jouer des bouteilles de bière sur le billard à blouses du Café du Pèrigord, étaient curieusement interrogés sur les faits et gestes de leur maîtresse par les habitués de cos établissements ; mais ils se montraient froids et gourmés, à l'anglaise, et ne disaient pas grand'chose :
« Madame no prévenait jamais ; on ignorait quand elle arriverait... »
Pourtant, un jour, on sut par le boucher, qui avait porté do la viande au château, qu'une voiture devait aller chercher madame Chaboin à la station, et les lévites et les redingotes des « messieurs do la société », ainsi que l'habit à queue de M. Monturel, le seul qu'il y eût à Auberoque, furent tirés des portc-manteaux et soumis à une minutieuse inspection. Chacun accorda généreusement à la nouvelle châtelaine l'après-midi du jour de son arrivée pour se reposer. Seul, M. Caumont, en qualité de « compatriote >» tout à la chaude monta au château.
t— Madame ne reçoit pas, lui dit ic majordome.
98 LES GE.NS d'aUBEUOQUE
M. Benoite, grand vieux à favoris gris en côtelettes.
— Faites-lui passer ma carte, dit le juge.
Un instant après, l'autre revint avec un demisourire équivoque sur les lèvres :
— Madame s'est mise au lit et dort...
— Oh ! après une nuit en chemin de fer, cela se conçoit...
Et M. Caumont redescendit au bourg, un peu vexé.
Sur la pkce, un groupe l'attendait.
— Eh bien?... vous l'avez vue? Comment estelle?... que vous a-t-elle dit? quelle femme est-ce?
Le juge souriait énigmatiquement.
— C'est une femme comme une autre, que diable 1 .. . Vous la verrez demain !
Et, en effet, le lendemain, dans l'après-midi, aussitôt que la bienséance le permit, plusieurs messieurs, en tenue de visite, montèrent au château. En tête était M. Monturel avec John, mais ces messieurs furent bientôt rattrapés par le notaire, jaloux d'clre le premier à présenter ses hommages respeciMOux à madame Chaboin. A quelques mètres de distance, suivaient en un petit groupe M. Lavarde, le maire, M. Foussac, M. Grosjac. Ces messieurs étaient eux-mêmes suivis de M. Desguilhem, de M. Ucvcrsac. de M. Pradelier et do M. Madaillac, le secrétaire de la mairie.
Un peu en arrière encore, l'air piteux, vonûil »cul M. Capgier, avec sa lévite vert pisseux et son chapeau monumental : — « un double boisseau », disaiton à Aubero((ue. — Deux conseillers municipaux, M. Tronchat, l'épicier, et M. Jardelet, petit propriétaire, tous deux en veste noire et en chapeau mou, suivaient ù distance respectueuse les redingotes et les vieux chapeaux de soie qui brillaient modestemont au soleil travril.
Quant à M. Cauniont, afin de masquer sa décon- V nue de la veille, il se réservait pour un autro jour.
En chemin, ces messieurs rencontrèrent M. Lefrancq qui venait de faire une promenade après déjeuner.
— Eh bien ! firent plusieurs voix, vous ne venez pas?
— Et où?
— Mais... faire une visite à madame Chaboin !
— Madame Chaboin est la dernière arrivée. C'est ù elle de commencer, du moins dans les maisons où il y a des dames... !
— Oh ! firent les gens graves de la bande, comme indignés qu'une femme aussi riche pût être soumise à la loi commune.
— Ce gar^on-là a des principes... f|ae j'ose qualilior de révolulionnaires I dit le notaire à John, son voisin.
— Yes, fit l'autre en riant.
Cependant tous ces messieurs, étant arrivés au château, après avoir franchi le pont-levis trouvèrent dans la cour intérieure le souriant M. Benoite.
— Madame Chaboin est-elle visible? interrogea le percepteur.
— Madame n'y est pas.
— Elle est sortie ? demanda agréablement M. Monturel.
— Elle est repartie.
— Repartie ! . . . pour Paris ?
— Pour Paris même I répondit l'autre, qui s'amusait fort des airs ahuris de ces messieurs.
— Quelque affaire imprévue ? insinua le notaire.
— Madame ne me l'a pas dit.
— Et savez-vous quand elle reviendra?
— Je l'ignore... peut-être après-demain, peutêtre dans un mois... peut-être dans deux...
Et M. Benoite, toujours souriant, s'inclina légèrement, comme pour congédier les visiteurs, qui, tous rendus enfin, faisaient le demi-cercle autour de lui.
Il serait difficile de peindre la stupéfaction des notables d'Auberoque en apprenant le départ subii de madame Chaboin. Cela serait d'autant plus difficile qu'elle ne se manifestait pas positivement. En redescendant, quelques-uns poussaient des interjections timides : « Hum! hum!... étonnant!... » Les
plus hardis <'(iii:i,^' lient iciirs sujtposilions a voix basse, car aucun d eux n'eût osé, non pas critiquer ouvertement une femme aussi opulente, mais mémo épiloguor sur sa fugue. Du nombre do ces cachottiers était M. Rovcrsac, qui prit le bras de John, son compagnon de noces, et lui dit dans le tuyau de l'oreillo :
— Il y a une intrigue là-dessous I
— Ou quoique coup de Bourse...
M. Monturcl père, lui, un pou énervé, lançait son pied en avant d'un mouvement plus saccadé que de coutume et grommelait intérieurement avec des gesticulations brusques.
La nouvelle do ce départ étrange se répandit rapidement dans le petit bourg, et. do huit jours, il no fut question d'autro chose. Inutile de dire que les suppositions les plus fantastiques furent faites, en catimini, bion entondu. La vérité vraie était que madame Chaboin no trouvait pas l'ameublement qui avait sufii à la dernière marquise d'Auberoque assez beau pour elle.
Après avoir fait expédier de Paris une quantité do caisses do meubles, d'objets d'art, de tentures, do tableaux, avec un tapissier pour leur placement et agencement, madame Chaboin alla passer une quinzaine do jours à Menton, puis revint inopinément à Auberoque. où un appartement complet ot meublé tout à neuf l'attendait : chambre à coucher, cabinet
de toilette, grand salon, petit salon, cabinet de travail ; cette dernière pièce bien inutile : depuis qu'elle avait fait fortune, la dame ne travaillait plus. Il y avait même un fumoir, car elle fumait, tout comme mademoiselle de Caveyre.
Le soir, M. Benoite la fit sourire en lui narrant la déconvenue des notables.
— Il y avait des têtes ! non !... et puis habillés la plupart à la mode d'il y a vingt ans !... et des chapeaux !... Si madame avait vu ça 1 elle en aurait ri, vraiment !
— J'en aurais grand besoin, car je m'ennuie déjà diablement ici I fit madame Chaboin en s'étirant avec un bâillement prolongé, et toute frissonnante, malgré l'énorme feu qui brûlait dans la cheminée.
— Cette tapisserie est trop sombre, reprit-elle, et puis ce bonhomme, là, dans le coin, avec son coupechoux, a une mauvaise ligure... Je ne m'en étais pas aperçue... Il faudra changer tout cela.
— Madame a raison : pour une chambre à coucher, une tapisserie de verdure, avec des fleurs, des oiseaux, est plus agréable qu'une tapisserie à personnages...
— Et puis, reprit la châtelaine, il faudra faire installer un cûlorirère : on gèle, ici...
— J'écrirai au fumiste, répondit M. Benoile. Le calorifère es préférable, en clîet, pour madame qui
(Tûiat le froid... Et puis v^ donne une chaleur plui ogalo et plus douce.
Ayant i mis lotto opinion, lo majordome souhaita disciTtomont le lH)iis()ir h sq maîtresse, et ajouta :
— Jo vais envoyer ma femme à madame.
Ccllo-ci venue, madame Chaboin se mit au lit ; on suite de quoi, Julie alla se coucher dans un c<ibi> net voisin après avoir allumé une lampe do nuit.
La nouvelle dame d'Auberoque b(\illa et s'étira longtemps dans son grand lit Louis XIII, malgré le (lieu Morphoo qui, du ciel du lit, épandait ses pavots. Elle finit pourtant par s'assoupir et tomba dans ce sonmieil pénible, hanté de visions, des in- ({uiets et des neurasthéniques. Parfois elle se soulevait brusquement, réveillée par la sensation d'un arrêt des mouvements du cœur, et alors, pûle, épouvantée, elle appelait madame Benoite, qui venait en robe do chambre et la rassurait. Elle était longtemps avant de se rendormir ; lo moindre bruit faisait vibrer ses nerfs malados : le grincement de la tarière d'un ver dans une poutre, le bruissement de l'air sous une porte, ou lo craquement d'un meuble. Lorst^u'ellû retombait dans sa lourde somnolence, des cauchemars fatigants la faisaient s'agitor et so retourner péniblement dans son lit. Parfois elle avait des hallucinations et croyait voir des fantômes dans les coins obscurs de la vaste chambre ; ou bien, dans un rêve, il lui semblait que le guerrier antique
sorti du panneau de tapisserie s'avançait vers elle en brandissant son glaive d'un air féroce, et que ses jambes, attachées au sol, refusaient de fuir. Alors elle se réveillait en sursaut, et elle avait besoin de savoir un être vivant près d'elle, pour chasser ses terreurs nocturnes.
— Vous êtes là, Julie ?
— Oui, madame : vous pouvez dormir tranquille. Le lendemain, vers les onze heures, madame
Chaboin se leva, fatiguée, avec de grands bâillements. Après avoir enfilé un pantalon à pieds et passé une robe de chambre fourrée, malgré le beau soleil de printemps qu'il faisait, la dame se coiffa d'une belle chéchia de zouave, puis dit au majordome, qu'elle avait fait appeler :
— Benoite, je veux visiter ce manoir ; qui y a-t-il ici pour le montrer ?
— Goussard, le garde... ou sa femme.
— Cette brune en falbalas que j'ai aperçue en arrivant?
— Elle-même.
— Je n'en veux pas : faites appeler Goussard. Mais Goussard, qui faisait aussi les fonctions de
régisseur depuis le temps du marquis d'Auberoque, était allé dans une métairie voisine. Il fallut le héler des remparts, en sorte que madame Cliaboin dut commencer seule sa visite par la chapelle, petit bijou de style ogival primaire.
LFS GE>!4 D'AUDEnOQl'B 10'>
Le gardo faillit tomber en arrière lor8(|ue, arrivant tout enfariné, il vit dans son singulier accoutrement sa nouvelle maîtresse qui lui dit sèchement :
— Je vous préviens que je ne veux pas attendre I 11 faillit dire: u Monsieur >, mais U avala sa
langue ù temps :
— M...adame sera obéie, fit-il en arrondissant réchine.
— Par où monte-t-on aux tours? interrogea la châtelaine.
— Je cours chercher les clefs, madame.
Lorsqu'elle fut sur la plate-forme crénelée do la
tt Bombarde », la nouvelle dame d*Auberoque éprouva une vaniteuse satisfaction. Cette tour s'avançait sur une sorte de promontoire rocheux détaché de Fensemble, et dominait le bourg, à trois cents pieds d'élévation. De là madame Chaboin voyait les maisons, les petits jardins, les cours, la place et les moindres ruelles y aboutissant. Il y avait une telle disproportion entre la masse gigantesque du chAteau et les chétives habitations groupées autour, que le contraste était saisissant. En bas, quelques badauds assemblés semblaient des nains délibérant sur une place de Lilliput. Un sentiment d'orgueil gonfla l'an-' cienne marchande de remplaçants en contemplant toutes ces choses à ses pieds, et elle se crut supérieure à ces petits hommes, qui maintenant levaient
iOO LES <;i:.>S DAUBEROQLE
la tête pour la regarder, de toute la hauteur où elle les dominait.
Lorsqu'elle se fut rassasiée de cette contemplation, madame Chaboin alla aux autres tours par les galeries des courtines, sur lesquelles s'ouvraient des meurtrières en croix et d'autres plus récentes, largement évasées pour les coulevrincs et les arquebuses. Après avoir fait le tour de la vieille forteresse, la châtelaine monta au donjon, massive tour carrée qui s'élevait au milieu de la cour intérieure et dépassait de trente pieds les autres ouvrages de l'enceinte. De la plate-forme, on avait la plus magnifique vue du Périgord. Par-dessus l'immense cirque de collines en amphithéâtre qu'on voyait d'en bas, le regard s'étendait au loin, découvrant les châteaux campés à la cime des puys escarpés, les maisons accrochées au flanc des coteaux, les villages sur les croupes, et les combes restées dans l'ombre tandis que le soleil éclairait les faîtes. D'un côté, la Vézère se déroulait lentement, retenue par les barrages des écluses, et, entre ses rives aux aspects variés, « rivières » aux prairies vertes, coteaux boisés ou chargés de vignes, et « cingles » dénudés, brillait comme un immense serpent aux écailles d'argent. Do l'autre, do hautes collines aux escarpements couronnés de vieilles demeures féodales, des mamelons ravinés et des puys pierreux semés de boqueteaux de chênes verts, marquaient la vallée de la Dor-
(logno, au-ilt>>«i> ur i.i(|i lit mio l«'*^rro
bruino. Puis o'rtait dos m )i-.rs (jui tiui-
vaient tous les mouvements du sol, couvraient les coteaux, les combes, les plateaux et faisaient drs taches sombres au milieu des friches, des vignes et dos terres cuiliv<^8. Des clochers en flèche, à tours carrées, et d'autres plus modostcs, percés dans la mur surélevé du porche, dispersés de tous c6tés jusqu'aux extrémités de Thorizon, dominaient les mai- — niipées à leur pied, à peine visibles dans l'êln it. Çàet là, dans un élargissement des
vallées, un amas de fumée, immobile dans Tair, décelait une petite ville, une bourgade de quelque importance. Au-dessus do tout cola, vers lest, les lignes bleues des hauts plateaux du contre se confondaient presque avec Tazur du ciel ; et plus haut encore brillaient, rdairées par le soleil, les cimes nci|:;cuses dos monts irAuvcrgne.
Quoiqu elle eût vu les Pyrénées et les Alpes, et qu'elle fût blasée sur tout, madame Chaboin ne put s'ompécher de faire une sorte de grognement d'admiration devant ce paysage splendide.
— D'ici on voit di\-sept clochers, hasarda respeo tueusoment Goussanl.
— Il faudrait une longue-vue, fit la châtolnino. Bonoite, en redescendant, vous écrirez à Michel Chevalier : une lunette très puissante...
Puis, sur la demande de madame Chaboin. le
garde-régisseur nomma les bourgs les plus rapprochés et lui montra les onze métairies qui, avec une immense réserve, composaient la terre d'Auberoque.
Autour du donjon qui les commandait, sept tours rondes ou carrées, de hauteur inégale, couronnées de mâchicoulis à créneaux soutenus par des corbeaux en ogive, flanquaient les bâtiments de l'enceinte. Goussard les nomma toutes : d'abord la tour de la «Bombarde », où madame était montée en premier lieu ; puis la tour de la « Brise » , celle de la prison ; la tour de la « Guette », plus haute que les autres, avec son échauguette accrochée à la plate-forme comme un nid de martinet ; la « Féraudicre » , la tour de la chapelle, et enfin la « Galarde », grosse tour carrée dans laquelle était percée la porte d'entrée défendue par un moucharaby et munie d'un pont-levis protégé autrefois par une barbacane ; le donjon, où se trouvait madame, se nommait le « Jacques ».
Redescendue dans la cour, madame Chaboin continua la visite de son château. Du côté du midi, où la forteresse, assise sur le roc vif, était inaccessible, l'intervalle entre les tours était plus grand. Dans cette partie, la grande « Salle des États », ainsi appelée parce qu'on y avait tenu les États du Périgord, occupait toute la façade. Les grandes guerres finies, on avait ouvert, dans les murs épais de huit pieds, six larges baies se faisant face au nord et au midi, qui inondaient de lumière cette salle où l'on
LBI OBfTS D^AtJBBlOQOK 109
eût pu faire manœuvrer une compagnie d*infanterie. Du côté de Textéricur» la baie du milieu s'ouvrait en porte sur un balcon de fer mcneillcusemont ouvrage. Les murs étaient recouverts d'une vieille i.ipisserie aux couleurs passées, représentant les l)atailles d'Annibal. Mais de meubles meublants» il n'y en avait point. Il eût fallu une fortune, et le délunl marquis d'Aubcroque était pauvre. Seul, au milieu, sur une estrade, de grandeur naturelle» un liommo d'armes du temps du petit roi Charles Vni, monté sur un cheval bardé de fer comme lui, se tenait roide, la lance en arrêt. On montait h la Salle dos États par un vaste escalier en vis, contenu dans une tour d'angle, qui aboutissait à un grand palier sur lequel s'ouvrait, d'un côté, la porte de la grande salle, et, de l'autre, celle des principaux appartements.
Au sortir de la Salle des États, madame Chaboin rongédia Goussard et rentra dans son petit salon, suivie de M. Bcnoite. Là elle se laissa tomber sur \u\ fauteuil qu'elle rapprocha du feu... Brrr !...
— Madame doit être satisfaite de son acquisition ? dit le majordome. C'est tout à fait prin-
ior... Et puis quelle superbe vue on a du haut du ilonjon !
— Oui, dit la ohàlelaino iluii air accable ; mais la montée est fatigante en diable... Au fait, Benoite, inutile d'écrire pour la longue-vue, je n'y remonterai
ilO LES GENS d'aUBEROQUE
probablement plus... Encore, s'il y avait un ascenseur !
— Un ascenseur \ répéta M. Benoite.
— Parfaitement. C'est un appareil mécanique qui vous élève, en un clin d'oeil, aux étages supérieurs dos maisons... On s'en sert en Amérique, mais on ne connaît pas ça en France, même à Paris : les Français sont si bêtes !
Le majordome sourit complaisammenl a celte insolence, puis, entendant la cloche, dit :
— Si madame veut déjeuner ?
Madame Ghaboin descendit à la salle à manger, et, comme M. Lagardelle, le voyageur de la « Pétrocorienne », chafrouilla les mets sur son assiette. Rien ne semblait bon à cette ancienne gardeuse d'oies, qui, dans sa jeunesse, avait vécu, au pays, àQ mil las et de « frottes » à l'ail. Puis, ayant achevi ce semblant de déjeuner, la châtelaine se retira au fumoir et but deux verres d'eau-de-vie de Dantzig en fumaillant un cigare de la Havane qu'elle mâchott; pendant quelques minutes, puis jeta dans le foyer.
La déconvenue du premier jour avait un peu brisé l'élan des notables d'Auberoquc : aussi ne se présentèrent-ils plus en troupe au château, mais un à un, deux à deux tout au plus, et à différents jours. Introduits près de madame Chaboin, ils voyaiei ' une grande pendue, — les anciens souscripteurs (!• la « Mer nou\ello de Tombouctou » disaient peu
i,r.<; nr'vs p'aurrroqui Ml
,,uo, — d .•^'l'ii.t ...^ hommaBse, à la j^. ...;...■:
lato, aux hanches effacée», grisonnanlc, au loin
«une, aux traits forts, avec une légère moustache et
s favoris. Cotte créature, dont la personne et le
une équivoques causaient une désagréable im-
, ion, les recevait en pantoufles dans une pièce
liorriblemenl surchauffée, à moitié vautrée sur un
(li\:\n. ( l les regardait d*un œil faux et dur en fu-
lanl dos cigarettes russes. La dame écoutait les obséquieux compliments dos visiteurs d'un air IVoid, ennuyé, et no parlait que par monosyllabes, ou par courtes phrases hachées : « Oui »... « Non »... « Je ne sais »... «Peut-être »... « Qu'importe! »... « Il se peut ». Lorsqu'on la félicitait d'être la maîf rosse de cette belle terre et de cetto superbe de-
u)ure seigneuriale, elle haussait les épaules...
n'était cela auprès de son palais des Chanq)slilysées?... ou de son chAteau de Styrie, dont le domaine englolkiit tout un district?...
Les drdains do cette parvenue et la désinvolture
avec laquelle elle parlait de millions, imposaient au\
N isilours. qui redescendaient fascinés par lacontcm-
; !alion du veau d'or. Aucun d'eux ne se permit do
itiquer ces cigarettes si amèrement reprochées à
ademoiselle de Caveyre ; et nul ne parut se froisser do sa morgue ni de sa réception insuffisamment polio : tout n'était-il pas permis à une femme tant do fois niillionnairo?
Mais, de tous les visiteurs, M. Caumont fut le plus glacialement reçu. Le pauvre homme, dans sa sottise suffisante et bonasse, s'était naïvement figuré que sa qualité de « compatriote » lui vaudrait un accueil particulièrement cordial : aussi fut-il fort surpris de la grise mine de madame Chaboin, et très étonné de voir ses souvenirs précis et ses appels à la mémoire de sa « payse » rester infructueux. A rencontre de ces parvenus qui, par un autre genre de vanité, montrent sous globe les sabots qui les ont portés à la fortune, cette orgueilleuse avait tout oublié, son village natal et l'humble maison paternelle... Oui, et elle reniait sa vieille mère en coiffe du pays avec un foulard noué par-dessus : « Monsieur Caumont devait se tromper. . . il y avait tant de familles portant le même nom qu'elle par là, que la confusion était facile... En ce qui la concernait, elle avait quitté le pays avant l'époque dont parlait monsieur le juge... »
Malgré son peu d'intelligence, M. Caumont finit par comprendre que la petite fille dépenaillée de jadis ne voulait pas se rappeler le passé, et il se tut.
— « Maria » fait la iière, dit-il en confidence à se< filles^ lorsqu'il fut revenu. Elle ne se souvient plud'avoir gardé les oisons que sa mère élevait pour vendre les foies...
Mais, en public, il se jaclail d'a\uir v ir pai liculièremenl bien accueilli. Au reste, tous les visiteurs
en disaient autant pour 80 (lu..i., . ^i, .. ci., il a^oir été distingués par la ciiiltolaine : uno fomino aussi riclio !... quel honneur !
En résumé, un seul visiteur sortit bien satisfait du clu\tcau, c*était M. Guérapin, agent d'assurances et agent d'aiïaires. Ce personnage maigre et bilieux, quoique niais d'apparence, avait l'esprit très délié lorsqu'il s'agissait de ses intérêts. D'une intelligence ordinaire en ce qui était des idées générales et nulle en matière de sentiments, il poussait l'adresse jus- ((u'au génie lorsqu'il s'agissait d'une aflairo qui le touchait, ou de la satisfaction de ses haines et de ses rancunes. Jaloux à l'excès de tous et de tout, il prétendait à la supériorité en toutes choses : ses terres valaient le double de celles de ses voisins ; son cheval était le plus vite ; son chien le mieux « racé >, son fusil le meilleur et son coup d'œil le plus juste. Aussi avait-on coutume de dire ironiquement de lui, à Auberoque, que ses écus valaient plus que les pistoles des autres.
Depuis que, sans l'avoir jamais vue. madame Chaboin avait acquis la terre d'Auberoque à la barre du tribunal, M. Guérapin songeait à se faire une situation près d'elle. Tandis que les autres, fascinés par les millions, contemplaient en esprit la dame» bouche bée, l'agent d'affaires réfléchissait au moyen do se la rendre favorable. Il avait écrit, s'était renseigné, avait pris connaissance, par la Gazette des
114 LES GE.XS d'aUDEROQUE
Tribunaux, du retentissant procès de la « Mer nouvelle de Tombouctou », d'où « le sieur Chaboin et la femme Dissac, son épouse », étaient sortis acquittés, mais marqués comme d'un fer rouge par do terribles considérants. Après avoir jaugé la veuve, l'agent d'affaires avait dressé ses batteries et, très judicieusement, s'était dit que madame Chaboin devait être lasse, importunée, excédée, des prosternations qui ne s'adressaient qu'à ses millions ; que cette femme décriée, ambitieuse, devait être sensible aux marques de considération personnelle ; enfin que, s'il était possible de capter sa confiance, c'était en exaltant la vaste intelligence, en magni- (iant le génie profond qui avaient construit l'édifiée de sa fortune. Ces flatteries devaient être d'autant plus agréables à madame Chaboin que, si elle avait été assez habile pour masquer de légalité ses friponneries, elle n'en était pas moins connue et méprisée.
M. Guérapin, passé maître en l'art de flagorner, patelin, obséquieux, et aussi plat devant les riches et les forts qu'il était dur et rogue avec les pauvres et les faibles, eut encore l'heureuse chance de tomber sur une Chaboin ayant passablement dormi. Après des salamalecs prosternés et les premiers compliments à l'opulente dame, l'agent d'affaires, prenant le contre-pied des précédents visiteurs, convint que l < liàlcau, la terre et la bourgade d'Auberoipie
Ll I BKMOQUB Mb
n'otaiont pas un ttu'Atro digno do la femme lopéritniro qu't'tait madame Chaboin ; mais que, néanmoins, il mottait toute son influence, qui était grande dans lo pays, sans fausse modestie, au service de ladite dame. Il eut le talent de persuader à son interlocutrice, en forçant un peu la note, qu*il était le membre influent du conseil municipal : le maire n'était que son homme, docilement mené par le secrétaire de la mairie, son ami à lui, Guérapin. Ainsi, sans descendre à des détails inGniment au« dessous d'elle, madame Chaboin serait par son intermédiaire la maîtresse incontestée de la commune et la personne influente de la contrée, où nul ne serait en état de lutter contre sa haute situation et son éminente personnalité.
c Voilà un homme intelligent », pensait madame Chaboin, d'autant plus agréablement chatouillée par ce mirage d'un grand rôle de châtelaine à jouer, que c'était précisément là sa pensée secrète et le rêve ambitieux de ses nuits.
Après cela, M. Guérapin entretint la dame de Tadministralion de la terre d'Auberoque, qui était médiocre pour ne pas dire plus. Par économie, le défunt marquis en avait abandonné le soin à son garde Goussard, (jui n'y entendait rien, — sans parler du coulage, — en sorte que les revenus étaient inférieurs de vingt-cinq ou trente pour cent à ce qu'ils devaient être...
416 LES GE.\S D*AUBEROQUE
Madame Ghaboin jetait l'or sans compter pour la satisfaction de ses fantaisies et de ses caprices, mais elle était pour tout le reste d'une avarice crasse, dissimulée sous un prétexte d'amour-propre : « elle ne voulait pas être exploitée ! . . . » Elle écouta donc complaisamment les dires de M. Guérapin, et parut goûter ses démonstrations et preuves sommaires. Aussi, lorsque, après s'être montré, tour à tour, habile, flatteur, insinuant, l'agent d'affaires prit humblement congé de madame Ghaboin, celle-ci lui dit négligemment, en grande dame :
— Je verrai tout cela... Peut-être aurai-je à vous entretenir prochainement.
Avec une autre personne, c'eût été une quasi promesse ; mais avec madame Ghaboin, que sa parole n'avait jamais gênée, et qui d'ailleurs changeait d'avis du matin au soir, on n'y pouvait guère faire de fonds. Aussi, au bout de quinze jours, ne voyant rien venir, M. Guérapin profita d'une réunion du conseil municipal pour proposer de monter en corps au château porter à madame Ghaboin les compliments de bienvenue de la commune.
Malgré la vive opposition de M. Farguette, cette plate proposition fut adoptée par tous les conseillers de la section d'Auberoque, moins deux.
— Puisque vous avez fait cette proposition, dit le maire à M. Guérapin, vous présenterez le conseiU si vous voulez ; moi, je n'irai pas au château.
Ils (.\yn n'AiinF.ROQUB i\7
*- l*ai l'aitonuMil '. dit l'autre, enchanté.
Très flattée d'ôtre traitée en dame chAtelaino et do voir la commune • k ses pieds », comme le dit impudemment l'agent d'alTaires, madame Chaboin lui en sut gré et, le lendemain do celte démarche, le fit appeler.
Et voilà comment M. Guérapin fut promu à l'emploi d'intendant général de madame Chaboin. A la réserve du chûteau.où M. Benoite restait le majordome, il avait la haute main sur tout le reste, était chargé de la régie de la terre, recevait, payait et ordonnait; le tout en vertu d'une procuration en bonne forme dressée en l'étude de M* Bourdal. Le IKiuvrc Goussard, passé en sous-ordre, ne fut plus qu'un garde au commandement de M. l'intendant général.
Dans les premiers temps, les ouvriers, les journaliers, les métayers, se réjouirent de la disgnko de l'ancien régisseur ; mais ils ne tardèrent guère à s'apercevoir qu'ils avaient troqué un cheval borgne pour un aveugle : car si Goussard était exigeant et dur comme un paysan, M. Guérapin, lui, était impitoyahle et féroce comme un commandeur do nèsres.
De tous les notables d'Auberoque, deux seulement n'avaient pas été faire leurs génuflexions devant le veau d'or représenté par madame Gbaboin, rarclii-millionnaire véreuse : c'était le receveur et M. Farguette. Cette abstention, signalée insidieusement par l'intendant Guérapin, irritait l'ancienne marchande de chair humaine, qui en devinait la cause, cela d'autant plus qu'elle contrastait avec l'aplatissement général. En ce qui concernait le pharmacien, ordre avait été donné de ne plus prendre de médicaments chez lui : en cas de besoin, on attellerait et on irait à la ville. A l'endroit du receveur, on ne pouvait lui nuire directement en ce moment ; plus tard, on verrait: selon la locution du pays, madame Gliaboin a lui gardait un chien de sa chienne ».
11 y avait bien un troisième notable qu'on n'avait pas vu au chàleau, c'était M. Desvars, conseiller mu-
LKS <;f..>h n'ACiiF.noQt'B 41!l
nicipal. Mais depuis tantôt trois mois» il était absmt pour le lancement de son véiocepède et ne donnait pas signe de vie, môme à sa fille. Celle-ci avait ses appréhensions sur les aiïaires de son père en général, mais elle ne 8*inquiélait pas particulièrement do ce silence, sachant combien facilement il se laissait absorber par ses inventions. Depuis que les beaux jours étaient revenus, dans le jardin abrité du vont, elle s'installait les après-midi près de la porte-fenôtre et raccommodait le linge de la maison. Ce n*était pas « de gloire », comme on dit à Auberoque, car les draps de lit usés à fond, retournés déjà, et les serviettes réduites à l'état de torchons nécessitaient do nombreuses reprises. Lorsqu'il Tapercevait ainsi, le receveur descendait les trois ou quatre marches qui, de son bureau, allaient au jardin, et, par-dessus le petit mur, s'entretenait avec sa voisine. Elle était toujours raisonnable et résignée, mais toujours triste aussi ; et môme il semblait que quelque peine plus vive, que quelque ennui plus pressant, l'attristât davantage, M. Lefrancq so préoccupait de la situation singulière où elle se trouvait et parfois se demandait de quoi elle vivait • car, de supposer que l'inventeur toujours distrait y eût pourvu, cela ne se pouvait. 11 devinait la gène dans cotte maison désertée par le père ; mais, do crainto do froisser la jeune lille, il n'osait oiTrir ses services.
Un jour, étant au jardin, il entendit, par la portefenetre ouverte, un bruit de conversation dans la maison Desvars. Une interlocutrice élevait la voix aigrement, et, à quelques paroles, le receveur comprit qu'il s'agissait d'une réclamation d'argent. Il entendait la voix douce de mademoiselle Desvars répondre à l'autre, sans comprendre ce qu'elle disait. Rentrant aussitôt chez lui, M. Lefranc épia du côté de la rue, et bientôt vit sortir de la maison de l'inventeur une grosse commère dans laquelle il reconnut madame Ghaumeil, la boulangère.
Une idée pénible lui traversa l'esprit :
« Sans doute, cette femme ne veut plus lui fournir de pain à crédit ! »
Il attendit une heure pour ne [pas paraître avoir surpris ce secret, puis descendit au jardin, où Michelette avait repris sa place sur la chaise. Le cœur battait un peu au jeune homme : pourtant il s'enhardit :
— Mademoiselle, puisque votre père est absent, je vais vous remettre l'argent du semestre échu...
Elle le regarda, incertaine, se demandant s'il avait ouï la boulangère, et très étonnée aussi que son père n'eût pas demandé l'avance de ce semestre.
Mais le locataire avait l'air de bonne foi :
— Je suis un peu en retard, ajouta-t-il avec un léger sourire, excusez-moi, je l'avais oublié.
— Cotnmo vous voudrez ! dit-ollo faibicmoni.
— Alors, voici los cent francs, dit-il en tendant l'argent enveloppé dans un papier. Je vous demande pardon de vous dérangiM .
Elle se leva et vint prendre le petit paquet.
— Je vous remercie, dil-ollo en rentrant »! ■ - ' ^ maison, d*où elle ressortit un instant après :
— Voici le reçu, monsieur.
— Oh ! ce n'était pas nécessaire, fit-il, j'ai toute confiance en vous ?
Au ton dont il dit cela, une légère rougeur colora la figure mate de la petite :
-* 11 vaut mieux ainsi... on peut oublier...
— Je suis sûr que vous n'êtes pas de celles qui oublient !
Elle rougit un peu plus et se tut. Le buste penché, elle était en apparence attentive à son ouvrage; mais l'aiguille tremblait dans sa main, et son corsage se soulevait.
Il vit son trouble, et, pour ne pas la gêner, feignit d'être appelé à son bureau :
— Excusez-moi, dit-il, j'entends quelqu'un. Rentré chez lui, le receveur tira de sa poche le
reçu écrit d'une bonne écriture à la française :
— « Michelette Desvars... », murmura-t-il en regardant fixement la signature nette et franche.
Restée seule, la jeune tille continua de travailler, mais sa pensée n'était pas à son ouvrage. Elle rené-
chissait à ce qui venait do se passer. M. Lefrancq avait peut-ôtre deviné l'emliarras où elle se trouvait ? Et une sorte de honte la prenait, à cette supposition. Peut-être même avait-il déjà payé le loyer à son père... Oh ! alors, pourquoi ce mensonge obligeant?... Et un sentiment de délicate pudeur lui faisait appréhender de revoir le jeune homme ; il lui semblait qu'elle mourrait de confusion à sa présence. Pourtant, au fond de son cœur, elle trouvait une grande douceur à cette idée qu'il s'était occupé d'elle, que sa sollicitude s'était éveillée sur sa situation étrange, sur son isolement... Mais, soudain après, en réfléchissant à la disparité de leurs conditions, sa fierté s'indignait à la supposition de ce que pouvait cacher cet intérêt qu'il lui témoignait...
Si elle avait pu lire dans la pensée du receveur, elle eut été pleinement rassurée. Pendant qu'elle s'inquiétait ainsi et cherchait à deviner la vérité, M. Lefrancq se complaisait en une pure satisfaction intérieure d'avoir pu lui rendre ce léger service. Mais au plaisir qu'il ressentait se mêlait une tendre pitié pour la pauvre enfant et une réelle infiuiétude pour son avenir. Il voyait, ce qui n'était pas difficile à voir, M. Desvars absolument ruiné sous peu: que deviendrait-elle alors? Et il s'abandonnait à la délectation de cette pensée d'une protection quasi fralurncllo remplaçant celle d'un pèro
I rs (.1, \s II* Al m i.oot K I 23
lii'i» «ni Min 1 1 1 \ I iiiMMi.-^ in»iii 9uiik;i;i ^
(ilio.
A co moment ontra dans le bureau mademoisollc (le Caveyro.
— « Knirez sans Irappor!... » Puisque vous ne voulez pas venir, moi, je viens, dil-clle en riant.
— Asseyez-vous donc, lit-il de mémo, quoicpie contrarie.
Et il lui présentait une chaise.
— Merci, je suis fatiguée dVtre assise... Je voudrais un papier de commerce d'un sou.
Et, tandis qu'assis devant son bureau le receveur ( herchait dans son tiroir, elle se tenait debout près de lui, le frôlant presque, s'oiïrant visiblement, et, en femme experle, comptant sur un de ces mouvements irréfléchis, une de ces impulsions brutales, auxquelles se laissent aller parfois les hommes*les [)lus réservés.
Mais M. Lefrancq avait pour lors d'autres pensées; et puis celte altitude do madeniniselle de Caveyre lui inspirait de la répulsion plutôt que des désirs.
— Voici le papier, mademoiselle.
— Je vous remercie... Voilà mon sou.
— Vous avez une jolie vue sur la campagne, ajouta-t-olle en s'approchant de la fenêtre.
— Oui, elle est agréable en cette saison, réponditil, assez ennuyé, en pensant que Michelette pouvait ai>oivovoir la din^'-v-.
12i LES GENS d'aUBEROQUE
Heureusement, la petite n'était plus dans le jardin.
Mademoiselle de Caveyre tournait par le bureau avec des effets de hanches lascifs, dumeneo, comme disent les Espagnols, regardant distraitement les affiches collées aux murs, et parfois fixant sur le receveur ses yeux brillants.
— Vous avez un grand logement? dit-elle, cherchant une occasion.
— Trop grand pour moi, répondit-il brièvement.
Enfin, voyant qu'il ne proposait pas de lui faire visiter ce logement, et qu'ils étaient passés devant la porte do l'escalier qui conduisait à la chambre à coucher qu'elle connaissait bien, elle s'en alla, mais à regret.
— Allons, au revoir! Je m'en vais faire mon courrier.
Le soir, M. Lefrancq parlait de cette visite au pharmacien ; l'autre sourit :
— Ah ! en a-t-elle acheté de ces papiers d'un sou, du temps de Duboisin!... C'est une bonne fille, franche, simple et généreuse; malheureusement, elle a trop de tempérament pour une femme.
Les attraits sensuels de mademoiselle de Caveyre faisaient valoir, par contraste, dans l'esprit du receveur, les grâces chastes et pudiques de MicholoUo Desvars. Lorsqu'il ouvrit sa fenêtre le lendemain
LES r.R.'ts d'aubbroqoi 125
et qu'il apor(jut la jeune fille matinalement levée, savonnant dans un baquet, debout près du puits* M. Lefrancq la contempla longtemps en rêvant. Les manches relevées au-dessus du coude laissaient voir la saignée du bras, et sur la peau blanche et mate la savonnade moussait, crémeuse, et faisait des bulles aux reflets irisés. L'air frais du matin et le mouvement avaient mis aux joues de la petite une délicieuse teinte rosée. Ses cheveux noirs, rattachés simplement, gardaient encore un peu de l'emmêlement de la nuit. Sa taille souplo son corsage libre du corset, sous l'éternelle petite robe noire, se dessinaient avec ces formes pures que la nature a voulu harmoniser, et que les femmes semblent se faire un plaisir de défigurer. Pendant qu'il la regardait ainsi d'en haut, malgré la distance elle sentait le regard do M. Lefrancq attaché sur elle, et un trouble non sans charme l'envahissait.
— Bonjour, mademoiselle Michelette 1 dit-il.
Elle eut un imperceptible tressaillement. C'était la première fois qu'il lui donnait son prénom ; ordinairement, il disait simplement : « mademoiselle ».
Elle leva la tête et, à travers les mèches de ses cheveux qui lui tombaient sur les yeux, le regarda, émue, et lui rendit son salut.
— Vous vous êtes levée de bon matin, continua-
126 LF,s GENS d'auberdqui:
t-il en montrant du geste le linge étendu sur les groseilliers.
— Mais à peu près comme tous les jours... Et elle se remit à sa savonnade.
— Quelle bonne petite ménagère vous êtes ! poursuivit-il.
La caresse du mot « petite » lui fit palpiter le cœur. 11 en faut peu à ces âmes de jeunes filles innocentes et pures que le théâtre et l'art obscènes n'ont pas gâtées, et qui ont vécu dans la famille, loin des exemples corrupteurs.
— Oh 1 une ménagère comme tant d'autres ! fitelle en essayant de sourire.
— Permettez-moi de n'en rien croire...
Et là-dessus M. Lefrancq descendit au jardin, et, s'accoudant au mur de séparation, il continua à babiller doucement avec Michelette, à échanger de ces menus propos, sans grande signification intrinsèque souvent, mais qu'une intonation sympathique, une inflexion de voix plus tendre, rendent doucement significatifs.
Tous les jours, le jeune homme avait de ces petits entretiens avec sa voisine, et tous les jours il s'y complaisait davantage. Ce qu'il aimait surtout en elle, c'était sa simplicité ingénue, son bon sens et les sentiments élevés qu'elle exprimait tout naturellement. Rien dans sa conversation ne sentait cette aflectation que la plupart des femmes croient
LES v.y.ys d'ai'BRROQOI i27
(]>> bon ton» soit qu'il s'agisse de fortanc, de goùti$, (io modes ou do sentiments. Elle était d'une timidité un pou fièro, mais on sentait que cette iiertc n'était que la chaste réserve d'une âme qui veut garder IK)ur lo bien-aimé la virginité de ses pensées comme colle de son corps.
A quelques jours do là, le receveur était au jardin, assis sous l'aniandier qui maintenant avait développé son fcuillogo et ses fruits, lorsqu'il entendit (Micoro III) bruit do voix dans la maison Desvars. Il distingua uno voix d'homme forte et un peu rude, puis la voix musicale et inquiète do Michelette.
« Encore quol(|ue créancier 1 » pensa-t-il.
C'était bien cela, en oiïet. Après quelques instants d'un colloque assez animé, la jeune fille sortit, son mouchoir sur les yeux.
— Qu'y a-l-il donc ? demanda vivement M. Lefrancq en s'approchant du mur de séparation.
Elle vint près do lui, et, tout bas, lui dit, comme honteuse :
— Monsieur Monturel envoie saisir pour les impôts...
— Ne vous désolez pas ainsi, pauvre enfant î... Dites à l'agent de venir me trouver.
Et M. Lofrancq rentra dans son bureau.
— Combien doit monsieur Desvars ? demanda-t-il au porteur de contraintes lorsque celui-ci fut là.
— Pour Faïuiée dernière et les douzièmes échus
de l'année courante, ça fait soixante-treize francs quarante-sept centimes, répondit l'autre en consultant son état.
— C'est bien, les voici... Mais priez monsieur Monturel de faire la quittance en mon nom, pour valoir sur le loyer... N'oubliez pas.
— Bien, monsieur le receveur.
Et le porteur de contraintes s'en alla, pensant : « Toi, avec tes airs intéressés, tu ne m'en vendras pas ! »
Le soir, M. Lefrancq interrogea Michelette :
— Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que le percepteur vous réclamait des impôts ?
Elle murmura quelque chose qu'il n'entendit pas, et continua de tirer son aiguille.
— Vous n'avez donc pas confiance en moi ? Elle leva sur lui un regard de doux reproche :
— Oh ! si ; mais je n'osais pas, dit-elle tout bas.
— J'ai donc l'air bien terrible ?
Elle secoua la tcte négativement.
— Écoutez ! reprit-il. A l'avenir, lorsque vous aurez des ennuis, des chagrins, quels qu'ils soient, il faudra me les confier, comme à un frère... comme à un ami... vous me le promettez?
-— Oui, répondit-elle presque imperceptiblement, sans oser lever les yeux.
Quelques jours après, M. Desvars revint, maigre, hâve, la fièvre dans les yeux, ramenant sur l'impé-
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rialo de la diligonco son vélocepède imparfail. Dès lo lendemain, il vint trouver M. Lofrancq et le reroer* cia fort do ce qu'il avait fait pour sa lillo. Il Tassura qu'il lui était aussi reconnaissant de la manière délicate dont il en avait use que des services m^mes. Puis il lui promit qu'avant peu il lui rembourserait ses avances.
— Rien ne presse, monsieur Desvars.
— J'entends bien ; mais, d'ici quelque temps, jo s Tai en mesure.
Kt, À ce pro[)OS, il raconta ses déboires : il avait eu à lutter contre la jalousie d'un inventeur et les intrigues d'un de ces intermédiaires qui exploitent les deux parties qu'ils abouchent. Du reste, il avait conçu des perfectionnements qui mettraient, haut la main, sa machine à cent piques au-dessus de celle qu'on lui avait opposée pour le dégoûter et l'amener à laisser le champ libre à son concurrent. Oui, ces perfectionnements feraient classer immédiatement le vélocepède en tête des moyens de transport individuel des personnes actuellement connus. Il en était certain : avant peu le problème de la locomotion rapide, économique et toujours prête, serait résolu. Alors la période diflicile où il se trouvait prendrait fîn, et la fortune viendrait le dédommager de toutes les amertumes, et, il le disait sans honte, de toutes les misères endurées par sa fille et par lui.
— En attendant, monsieur Desvars, lors<|ue vous
130 LES GENS D*AUBEI\OQUE
n'y serez pas, je vous demande la permission de continuer à offrir mes services à mademoiselle Michelette.
— Certainement!... Je vous remercie de votre offre généreuse !.. . L'isolement et le dénûment de ma fille étaient mon plus grand souci là-bas... Aussi vous serai-je très reconnaissant de me remplacer près d'elle.
Et, après une chaleureuse poignée de main à son locataire, l'inventeur, l'esprit libre de ce côté, alla s'enfermer dans son atelier.
Le retour de M. Desvars coïncidait avec une certaine agitation qui se manifestait à Auberoque à propos de la station du chemin de fer. Car une ligne ferrée avait été votée qui devait passer « par ou près » Auberoque, comme on dit en style législatif. Les études avaient été faites, le tracé était achevé, il ne s'agissait plus que de décider de l'emplacement de la station. Les gens de Charmiers demandaient à hauts cris qu'elle fût construite dans la plaine, près de leur village, au point de jonction de deux vallées sillonnées par des routes et plusieurs grands chemins qui se croisaient là. Ils avaient pour eux le bon sens, la raison technique, l'intérêt général et l'économie : mais en pareille affaire il ne suffit pas d'avoir quatre fois raison.
Les habitants d'Auberoque, de leur côté, tenaient fort à avoir la station chez eux, ou du moins « à leur
porto », |)uis(|u'il irétait pas possime de ia lussor jusqu'au bourg. Comme dans toutes ces petites localités autrofois, on so faisait de grandes illusions sur les conséquences du passage de la ligne ferrée et de la proximité do la station. Il semblait, à entendre les fortes tètes d'Aul)eroque, que la vieil!* bourgade à moitié morte allait en être revivifiée <t doubler d'importance.
A l'est de la colline où se groupaient les maisons, s'étendaient, en pente roide, des terres de médiocre (jualito, des champs-froids, dépendant du château, et, jusqu'au fond d'un vallon glacé, d'immenses prés marécageux appartenant à madame Chaboin : c'est dans ces prés que devait être construite la station-scion les naturels d'Auberoque. Le lieu était malsain, d'un accès incommode ; le terrain en déclivité nécessitait de formidables murs de soutènement au-dessus desquels la station serait comme perchée ; mais elle serait ainsi à deux ou trois cents mètres plus près d'Aubcro(]ue que de Gharmiers : raison su» préme.
Madame Chaboin était ù peu près dégoûtée de tout ; elle n'aimait personne et n'affectionnait rien : ni un enfant, ni un chien, ni un oiseau, ni une fleur, rien... sauf l'argoiit. Avec sa vanité ambitieuse de jouer à la grande dame, son instinct cupide de manier se d'aiïaires subsistait toujours, vivaco • i a iaiïùt des occasions : aussi comprit-elle tout do
suite qu'il y avait là une bonne aubaine pour elle.
Depuis son arrivée, la dame d'Auberoque n'avait rendu aucune des visites des habitants du bourg : madame était souvent absente ou indisposée, disaient ses gens ; elle, dédaignait de s'excuser. Mais, en conséquence du plan qu'elle s'était tracé pour la réussite de son projet, madame Chaboin daigna se manifester aux bonnes gens d'Auberoque et descendit un jour en costume gris, corsage pareil à un gilet d'homme, jupe collante comme une culotte, chapeau mou cavalier, et canne à la main. Ce fut tout un événement dans la bourgade. La première maison sur son chemin était celle de M. Monturel. Le percepteur, apercevant l'archi-millionnaire, se précipita hors de son bureau, et, arrivé tout près, la salua d'un mouvement de tête brusque et accentué, comme un bélier qui veut choquer des cornes. La châtelaine, entrée dans le bureau, pensait en être quitte pour une visite sans façon au percepteur, mais celui-ci s'était élancé déjà sur l'escalier, criant :
— Madame Monturel !... Madame Chaboin !...
Il n'en put dire davantage, tant il était émotionné d'avoir là, dans sa maison, une femme aussi riche.
Il fallut, en conséquence, qu'après un gros quart d'heure employé à parler de l'aifaire de la station, madame Chaboin montât au salon, où madame Monturel et sa fille, ayant revêtu à la hâte leur plus belle