DES CHENILLES
Ce commaodaDt Manuel avait un front d'airain ; il écouta, sans sourciller, les imprécations du" docteur Nochet des Rivages.
■ M Je vous supplie de me pardonner, dit-il simplement et comme on s'excuse de ia moindi-e des choses. J'étais habitué à ce nom de Clotilde. J'aurais dû dire Mme Armand d'Aubray, puisqu'une affection qui date de l'heure de sa naissance ne me confère pas le droit de l'appeler autrement.
— Moi, murmura la Jeune, j'avoue que je n'y voyais pas grand mal; mais je n'ai pas leur intel-
Bénard lui fit les gros yeux.
u Excusez-moi, reprit le commandant qui semblait désormais chercher ses mots. Je voudrais ne blesser ici personne....
— Cela vous sera difficile^ monsieur ! » l'interrompit sèchement la comtesse.
Fulbert campa son maigre poiny sur sa hanche et ajouta :
• « Monsieur, votre présence seule cat une incongruité! »
Vous eussiez dit que Manuel avait pelae à s'empêcher de rire. Il baissa 1«8 yeux et reprit d'un ton modeste :
a Mon Dieu, il ne fout pas m'en vouloir. Si j'avais su où vous trouver réunis ailleurs que dans cette maison....
— Il va nous dire qu'il nous cherchait! «'écria 'Bénard avec son rire de tonnerre.
— Positivement, répliqua Manuel. Je vous cherchais.
— Voilà qui est au moins étrange ! fit observer la comtesse d'un air pincé.
— Madame, répliqua Manuel, moi, je trouve cela tout simple.
— Permettez j s'interposa le docteur. Mettons de l'ordre dans la discussion. Il y a une énigme. Je pense être l'oi^ane de la majorité en priant monsieur de nous en dire le mot.
— Je suis venu précisément pour cela, » pi'ononça Manuel avec lenteur.
Il ofirit un siège à la Jeune et ajouta :
« Messieurs, ce sera un peu long. Ayez l'obligeance de faire asseoir ces dames.
LES GENS DE LA NOCE. i55
— Il est drôle ! dit Gertpude en e'asseyant. Moi, j'aime assez les marins. »
La comtesse, qui avait bien examiné Manuel, s'approcha du chevalier et lui glissa à l'oreille :
te Fulbert, je vous engage à être prudent. Laissez le Bénard s'avancer et se comprometti-e.
— Nous allons le tâter, répliqua Fulhei't. Mazette ! Gela nous connaît. »
Tout le monde était assis. Manuel seul, debout et sa chaise à la main, demanda:
« Ces dames veulent-elles bien m'accorder la parole?
— Je ne cache pas, dit la comtesse, que je suis curieuse de savoir. Parlez, monaieun
— Et soyez net, ajouta Bénard. Allez !
— Au nom de la majorité, monsieur, déclaia solennellement le docteur Nochet des Rivages, ■vous avez la parole! » ■
Manuel s'appuya au dossier de sa chaise , comme sur le rebord d'une tribune et prit une pose oratoire :
« Mesdames, dit-il avec douceur et modestie, j'ai l'honneur d'être membre de la Société des sauveteurs
— Bon ! fit Bénard étonné.
— Je suis même médaillé, poursuivit Manuel en lui adressant le sourire des gens quj croient
apprendre à leur auditoire quelque chose de très-
— Impayable! » ricana le chevalier Fulbert.
Mlle Gertrude se toucha le front du doigt. A Bayeux, ce geste indique peu de confiance dans l'état mental des personnes; à Paris aussi.
Manuel se tourna vers la comtesse et continua paisiblement :
V La mission que madame la comtesse douairière de Montort désirait me faire obtenir, je l'ai; j'entends la mission pour les Grandes-Indes : je l'ai depuis ce matin. Le ministre a été parfait pour moi; ma frégate m'attend à Toulon. Mais, soyons juste, je ne peux pas partir comme cela pour le bout du monde avant d'avoir mis ordre aax affaires de M. et de Mme Armand d'Aubray.
— En qualité de sauveteur? demanda Bénard déridé par ce mot qu'il trouvait spirituel.
— Médaillé? ajouta Fulbert d'un ton provoquant
■ — Bien entendu, » répliqua courtoisementManuel.
Les membres de la commandite du sentiment échangèrent des regai'ds inquiets.
n II se moque de vous, » dit Gertrude entre haut et bas.
La comtesse s'accordait à elle-même un certain talent pour manier l'ironie.
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« Est-ce M. OU Mme d'Aubray qui a crié au secours? demanda-t-elle en relevant comme il faut le coin de ses lèvres.
— Ni l'un, ni l'autre, répondit cet imperturbable commandant.
— Eb bien alors, monsieur
— Madame, permettez-moi. J'ai l'expérience de ces choses; il y a beaucoup de gens qui se noient sans crier au secours, et, dans notre Société des sauveteurs, nous prenons la liberté de les retirer de l'eau tout de mêrae.
— Tonnerre! s'écria Bénard,je suis sanguin; ça va se gâter! «
Le chevalier fut charmant cette fois :
« Ne me le soufQez pas, s'il vous plaît , dit-il, nous nous fâcherions; et puis les affaires de cette sorte ne se traitent jamais devant les dames, n La comtesse réclama le silence d'un geste :
H Monsieur Manuel, reprit-elle, je suppose que nous parlons sérieusement?
- — Oh ! je crois bien, madame !
— Il s'agit de nos enfants. Quels sont les dangers auxquels vous prétendez les soustraire ? »
Tout le monde devînt attentif.
« Voilà, justement le point délicat, répliqua Manuel qui sembla, pour la seconde fois, chercher ses paroles. Je voudrais rester avec vous, mesdames et messieurs, dans les excellents ter-
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mes où noue sommes, et pourtant il n'y a pas deux manières de répondre à cette question. Les dangers, je vais les appeler par leurs noms. C'est TOUS d'abord, madame la comtesse ; je vous supplie de me laisser poursuivre ; o'est encore vous, mademoiselle; e'est vous aussi, monsieur le chevalier; o'est le docteur Nocbet des Rivages. Oh ! le docteur I un danger terrible et spécial I u
Le propriétaire de chaque nom prononcé protwtait à sa guiae. Manuel saluait et passait. II continua :
« C'est M. Bénard, la perle des hommes, et même l'excellente Mme Bénard que je respecte du fond de l'âme } c'est M. Constantin, jeune homme utile et pratique ; c'est Mme la vicomtesse d'Anaples, une femme véritablement distinguée et qui m'honore de quelque amitié. Voyons, est-ce tout? Non ; c'est Brequin, un très-beau valet de comédie ; c'est Félicité, une fort honnête camériste.... c'est enûn moi qui vous parle.
— Vous ! se récria la commandite e^ chœur.
— Hélas 1 oui, moi, votre serviteur très-humble, qui ne serai bien complètement rassuré sur mes propres intentions qu'à bord de ma frégate, en pleine mer, à trois ou quatre cents Hcues des côtes de France.
— ' Ne vous gênez pas, dit Mlle Gertrude. C'est cru!
LES fiBKS J>E LA NOCE. ISQ
— Est-ce que ça t'effraye, toi? demanda Bénard à sa femme.
— Si tu veux montrer de l'intelligence, répondit la Jeune, c'est de laisser cette cigogne de chevalier se mettre en avant avec celui-là.
— Je ne comprends pas bien encore commença la comtesse, grave comme un juge.
— Pardon, l'interrompit Manuel en redoublant de bonhomie, c'est que je n'ai pas fini. Dans la marine, voyez-vous, madame, nous avons une habitude : c'est de nous faire des systèmes sur tout, à tort et à travers. Je défierais un hanneton de naviguer pendant trois mois sans devenir un philosophe. Chaque état a ses inconvénients. J'ai mon système, à propos du mariage, comme au sujet de la grippe oh autres crises. Je vous dirai, en passant, que je suis un partisan acharné du mariage. Je n'ai point de cruauté dans le tempérament, mais je condamnerais volontiers au bûcher les bavards de la parole ou de la plume qui s'attaquent au mariage. Voulez-vous que nous creusions la question? Qui est-ce qui déteste la loi? les voleurs. Qui déblatère contre le Christ? Judas. Qui calomnie la famille? les bâtards ou encore ceux qui les fabriquent. Eh bien! si vous épluchiez les détracteurs du mariage, vous trouveriez, dix fois sur neuf, que ces éloquentes homélies, en faveurde radultère,jaillissent de l'écri-
loire d'une coquine ou tombent des lèvres d'un.... le mot n'y fait rien; voua m'avez compris. C'est grave. Dans la marine, noua concluons de là que tous les gens qui ne sont ni voleurs, ni Judas, ni bâtards, ni le reste feraient preuve d'esprit en se réunissant pour défendre la loi, la religion, la famille et le mariage.
- — Je demande la parole! s'écria le docteur Nochet des Rivages, Je vous arrête là. Nous n'avons pas fait.autre chose. Notre aesociation....
— Miséricorde ! l'interrompit Manuel en lâchant sa chaise pour lever les bras au ciel ; ne me dites pas que nous sommes d'accord ou je cliange d'opinion ! Il y a ligue et ligue. Que penseriez-vous d'une escouade de gendarmerie qui, pourprotéger un salon bien ciré, s'y promènerait en bottes fortes?Je reviens à mon syslème.Vous m'avez servi à éprouver mon système : votre conduite à tous, mesdames et messieurs, le soir des noces, a confirmé d'une façon
voyons ! n'exagérons rien, a confirmé, dis-je, d'une façon si lamentable, oui, le mot exprime assez bien la chose, et si triomphante en même temps mes idées préconçues sur la matière, que je vous ai pris subitement en affection, comme on aime le témoin inattendu qui vous donne raison devant un tribunal. J'ai vu vos efforts et leurs résultats....
— Monsieur, dit Bénard, avez-vous la clef de la situation ?
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— Noua avions charge d'âmea! » soupira le docteur.
Lacomte8sedemanda,iioD sans quelque trouble:
u Et qu'eussiez-vous fait vous-même dans des circonstances si délicates !
— Moi? répliqua Manuel, rien, en principe. Le point de départ de mon système est précisément de ne rien faire, quand l'eau est calme et que les personnes savent nager; les circonstances délicates, si vous voulez bien me permettre de vous le dire, n'ont jamais existé que dans votre imagination.
— Par exemple! » protesta énergiquement la comtesse soutenue par le chceur desgens delà noce.
Manuel fit passer sa chaise derrièrelui et s'assit.
« Madame, dit-il, à mon sens, la dernière des calamités, c'est l'imagination chez ceux qui n'en ont pas besoin pour vivre. >i
La Jeune pinça le bras de son mari.
« Amédée, murmura-t-elle,je lui trouve de l'intelligence.
— Candeur profonde de tout un sexe! gt^nda M. Bénard avec dédain. Donne-nous la paix, madame Bénard.
— Quand je dis que les circonstances n'étaient pas délicates, reprit Manuel en se mettant à l'aise de plus en plus, je m'entends : pas plus délicates que les circonstances entourant un berceau quel-
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conque, car je vous accorde volontiers cette proposition, qui est le fond même de mon système à l'égard des noces : que rien au monde n'est plus facile à tuer qu'un nouveau-né, soit que ce nouveau-né s'appelle le bonheur du ménage, soit qu'il ait un autre nom. Je me suis laissé dire, et M. le docteur pourra nous renseigner àce sujet, que les nourrices exterminent trois fois plus d'enfants que le croup.
— Je m'occupe peu de médecine matérielle, dit le docteur Nochet des Rivages, et ce n'est pas la question.
— Si fait! c'est le vif même de la question.
Avec cette différence pourtant que les nourrices sont des circonstances délicates dont il est impossible de se passer, tandis que vous....
— Pas de personnalités! ditBénard fièrement.
— C'est juste.... Tandis que le bonheur est un joyeux bambin qui mange tout seul du premier coup et se porte admirablement bien dès qu'on lui fait la grâce de le laisser tranquille. J'ajoute, entre parenthèses, qu'ici la Providence semblait avoir pris le soin d'écarter de ce jeune bonheur les circonstances les plus délicates, puisque le fiancé et la fiancée étaient tous les deux orphelins.
— Allez-vous blasphémer contre les pères et les mèrea, » s'écria la comtesse avec indignation?
Mlle Gertrude dit au chevalier :
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a C'est étonnant commerair de Paris me creuse l'estomac!
— Madame, prononça respectueusement Manuel, en ce qui concerne lafamillej'aidéjàîaitma profession de foi. Mon père fut mon premier ami, et je n'espère pas aimer jamais une femme comme j'adore la pieuse bonté de ma mère. Cependant je maintiens, et je vous supplie de ne vous en point scandaliserj que deux orphelins sont dans la condition suprême pour s'associer étroitement, pour s'accorder complètement, pour vivre l'un en l'autre, cœur à cœur, pour acquérir et savourer ce bonheur robuste et charmant, frais et solide, le bonheur du ménage que les poëtes ne chantent guère, parce que, peut-être, il est audessus de la chanson des poëtes : le bonheur le meilleur, le plus calme, le plus profond, le bonheur le plus intime, l'égoïsme à deux, la communauté des consciences, le bonheur le plus fécond, puisqu'il est à l'avenir légitime ; le plus sacré puisqu'il estàlafois le droit divin et le droit humain; le bonheur le plus facile, le plus souriant, le plus.,., ouil le bonheur le plus bonheur qu'il nous soit donné à tous de goûter en ce monde I «
LaJeune avalises pauvres yeuxpleins de larmes.
— C'est maintenant du persiflage! murmura la comtesse,
— Sur mon honneur, voua vous trompez, ma-
dame, affirma le commandant. J'en appelle à vos souvenirs. M. le comte que vous avez eu le malheur de perdre....
— Monsieur! s'écria la comtease en se redressant indignée, vous m'insultez!
— ■ Excusez-moi, reprit Manuel avec tristesse. J'ignorais. .. . J'arrive de très-loin. .. .
« Mais, s'interrompit-il en changeant de ton brusquement, je veuxvousexposerenfin mon système. C'est pour moi-même et pour moi seul que je l'ai élaboré. J'avais idée de prendre femme. Vous n'avez peut-fttre jamais vu ce meuble qu'on appelle un moustiquaire ? C'est un simple fil et dont on se sert aux colonies pour empêcher les mouches de manger les gens. J'avaisidée de fabriquer un moustiquaire, pour envelopper ma lune de mie!. Vous riez? Il n'y a pas de quoi. La lune de miel, c'est le bonheur qui naît, et autour de toute naissance, voyez combien d'éléments de ruine ! c'est providentiel, ditron, mais c'est effrayant. Les petits oiseaux guettent le grain qui germe dans le sillon, lacouleuvre monte à l'arbre où est le nid, la limace se glisse vers le bourgeon qui va éclore; ce sont des circonstances délicates. Un Jour de calme, sous les tropiques, j'ai résumé mon système en une parabole, montrant une belle rose, dévorée par les chenilles, qui certes, ne songent point à mal. Le mot chenille a quelque
chose de blessant: j'aimemieux circonstances délicates. Nous sommes tous ici des circonstances délicates ; il y en a d'autres encore. Le miel manque parfois, les mouches jamais. Elles ont des noms, les circonstances délicates; elles sont moineaux, couleuvres ou limaces. Bonnes intentions, intentions mauvaises : les unes un peu plus nuisibles que les autres. On peut les compter: parents du mari, parents de la femme, ami de monsieur, ami de madame, médecin de la maison. J'en passe.
Enfin, ancienne maîtresse du jeune homme, ancien prétendant de la jeune fille.
— Et vous osez confondre ! . . . s'écria la comtesse.
— Non pas ; J'additionne. J'ai parlé de bonnes et de mauvaises intentions : vous êtes les bonnes. Puis-je mieux dire? Je ne prétends pasdu tout que Mme la comtesse ait cédé à l'envie de se rendre indispensable et de prolonger la dictature de sa tutelle; par conséquent, la bonne Mme Bénard n'a pu prendre ombrage de ce fait qui n'existait pas. M. Bénard n'a jamais éprouvé le puéril besoin de mettre son enseigne au niveau d'un noble écusson. M. le docteur Nochet des Rivages n'est pas susceptible de sacrifier des intérêts si chers au plaisir de faire du zèle et de se donner de l'importance. Mlle Gertrude n'avait pas l'arrière-penliée de quitter Bayeux et d'utihser ses loisirs à
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Paris, et M. le chevalier, enfin, n'est pasj oh 1 non certes, cette caricature de don Juan qui ne fait pas peur, mais pitié.
— Atout! murmura Bénard à l'oreille de sa femme.
— Ils ont leur paquet, répondit la Jeune. Il est méchant.
— Les arrange-t-il! » pensait Mlle Gertrude.
La comtesse dissimulait mal son triomphe et
Fulbert lui-même était content. Chacun avait cueilli son paragraphe en bonne part et donné à l'article d'autrui sa véritable signification. Le clievalier traduisit admirablement ce chapitre éternel de la vanité humaine en glissant à l'oreille de sa grande sœur :
« S'il s'était permis un seul mot blessant contre nous! Maistoutest pour Bénard et son enseigne. »
Manuel poursuivait :
« Pour employer, une dernière fois, ce mot qui est de vous et qui me plaît, cela ne vous empêche pas d'être des circonstances délicates : tous et chacun. C'est le printemps, vous voilà sur l'arbre, Vous chargez le tronc, vous fatiguez la branche, vous dévorez la feuille, vous étouffez la fleur. C'est le printemps, il faut soufrer la vigne. Ne vous fâchez pas : la vendange future est à ce prix. Vous gênez et vous tuez tout comme ces autres chenilles qui vous font horreur : lif . Constantin le copin du
mari, Mme la vicomtesse d'Anaplea le souvenir de jeunesse; et moi, enfin, moi-même, le plus honnête garçon que j'aie encore apprécié dans mes voyages, moi, la chenille principale au milieu de cette verdure menaeée, moi, le commandant Manuel, ancien prétendant de la femme. »
En ce moment, peut-être, une vague lueur essaya-t-elle de se faire dans la conscience des gens de la noce. Mme Bénard était franchement tourmentée; elle le laissa voir.
« Amédée, dit-elle, tu as pour toi l'intelligence. Si c'était vrai, pourtant ! «
Il n'en fallut pas davantage. Bénard répondit :
« Ça ne m'effraye pas! Tut'égares. Il barhotte.
— Cynisme 1 dit Mme la comtesse. Où allonsnous
— J'ai pris des notes, ajouta le docteur Nochet des Rivages. Quelques paroles ruineront ces déclamations.
— J'aime mieux les actes ! » déclara ce belliqueux Fulbert.
Mlle Gertrude avait faim.
« Avez-vous deviné où je veux en venir? demanda Manuel qui promena son bienveillant regard à la ronde. Non, Vous prenez les choses de travers. C'est un tort, les faits sont là; regardez. Nous n'avons fait que toucher à ce bonheur enfant, et le voilà mort dans son berceau I
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« Messieurs et mesdames, s'interrompit-il en prenant un ton sérieux et décidé, je ne sais pas si on peut ressusciter le bonheur mort. Il y a des gens qui le disent, je veux voir; c'est là le motif qui m'amène près de vous. Vous me demanderez quel est mon moyen? Mon Dieu, c'est un moyen naïf : celui des bonnes gens, celui des enfants, le plus simple de tous. Je veux écarter les moineaux du guéret, la couleuvre du nid, la limace du bourgeon : je veux faire table rase des circonstances délicates, je veux écheniller le rosier.
— Nous mettre à la porte, en un mot ! n s'écria la comtesse, qui éclata la première.
Les autres suivirent comme un feu de peloton. Manuel les approuvait pacifiquement du geste et du sourire.
« Vous mettre à la porte, répéta-t-il, c'est bien mon idée, mais je ne l'aurais pas traduite avec tant d'énei^ie. Nous mettre à la porte, pour parler encore mieux , moi en même temps que vous , et le plus lestement possible. A vrai dire, je ne m'occupe que de cela, et j'y travaille comme un nègre! »
11 tira sa montre et la consulta en poursuivant :
« D'autant mieux que je me sens chenille des pieds à la tête, etquej'ai peur; car, pour laisser de côté les métaphores, il arrive rarement qu'on
.-sic
nous canonise, nous autres marins, après notre décès. Nous ne sommes pas de bois. Qu'un galant homme dans ma position perde la tète , prenne le vertige et morde une bouchée de ce bonheurau pillage, cela s'est vu. Cela se voit souvent. Et souvent, tant l'occasion fait le larron, le séducteur, ici, n'est pas plus coupable que ce baudet de la fable qui » tondit d'un pré la largeur de sa langue, n Mesdames et messieurs, je faisais danser, hier, Clotilde enfant sur mes genoux. Demain, je ne veux pas me brûler la cervelle comme un misérable ou comme un sot! »
Il se leva et prévint [es interruptions en disant: K J'achève. On déménage ici, déménageons.
Tel est l'arrangement amiable que je vous propose. Dans cette maison, le bonheur n'est peutêtre que malade. Il y a vingt à parier contre un, c'est l'avis de notre ehirui^en-major , qu'un malade se guérit quand il jette la pharmacie par la fenêtre. Laissons la nature agir. Qu'ils soient seuls, ces deux enfants, qu'ils soient libres, à l'abri des regards curieux qui engendrent les mauvaises hontes et empêchent les bons mouvements de retour; à l'abri des amitiés maladroites et des haines habiles; à l'abri des intérêts et des désintéressements; à l'abri des dévouements, des taquineries, du zèle, du 2èle surtout! à l'abri de vous, à l'abri de moi, à l'abri de Paris, si vous voulez gazer;
,, ongle.
ï'il faut être franc à Tabri du diable ! Qu'ils puissent ce connaître, se fôcher, se raccommoder, s'aimer, se détester....
— Se battre, l'interrompit Mme la comtesse.
— Plût à Dieu ! poursuivit Manuel , et s'adorer ! user leurs angles, en un mot, se Mre l'un à l'autre, fût-ce au prix d'un frottement douloureux. C'est leur droit, entendez-vous, et j'ai mis dans ma tête qu'ils auraient leur droit. Vous les aimez parbleu I je le sais bien. Mme la comtesse n'a rien de plus cher au monde que son Armand, et chez M. et Mme Bénard, Clotilde était le cœur de la maison. Qu'est-ce que cela me fait, si vous les étranglez ? Voici nion dernier mot : allonsnous-en. Vous avez vingt -quatre heures pour vous donner les gants de cette bonne pensée qui aurait pu vous venir comme à moi. D'ici là, je vous accorde une trêve; mais passé demain....
B J'ai dit, s'interrompit-il avec un gracieux salut. Messieurs, votre seiTiteur. Tous mes respects, mesdames ! »