CE QUI TOMBE EST POUH LE SOLDAT
Ilyeut un silence. Armand avaiteu lafolied'espérer quelque chose de cette entrevue ; mais certaines paroles s'amoncèlent en tombant comme un mur de pierre qu'il n'est plus possible de franchir.
Clotilde, gracieuse et raffinant la coquetLerie de ses mouvements, car elle savait que les yeux d'Armand étaient sur elle, détacha une feuille du fameux cahier et la déposa sur la tablette. Elle alla prendre elle-même la seule chaise qui restât et s'assit.
(iVeuiIlezdicter,monsieur,dit-elle,jeBuis prête.
— Madame, murmura Armand, je vous prie en grâce de me laisser TOUS expliquer....
— A quoi bon? J'ai confiance illimitée, h Elle ajouta du bout des lèvres :
a Ah ! la jeune noblesse française se forme, et ne peut plus être accusée d'étourderie !
— J'ignorais.... voulut protester d'Aubray.
— Ne VOUS excusez pas , l'interrompit la jeune femme avec une simplicité implacable. Cela me semble tout naturel. Dans nos maisons de commerce, on prend ainsi ses précautions. Veuillez dicter.
— La forme iinporte peu, dit Armand, qui perdait patience^ et s'il ne s'agissait de votre avenir, madame.... »
Cette voix qui tremblait en laissant ses phrases inachevées était comme une musique aux oreilles de Clotilde. Elle aimait bien. Mieux elles aiment, plus elles sont terribles. Elle eut un sourire et répliqua :
M C'est alors le fond qui importe? Voyons, je n'ai jamais écrit sur du papier timbré, moi. C'est très-dur. « Je soussignée, » ce doit être cela, K autorise. » Est-ce cela? »
Sa belle main blanche faisait courir la plume; ses cheveux blonds, doux et charmants, ruisselaient jusque sur le papier. Elle était jolie à ravir. Elle souriait toujours. Armand fit, malgré lui, un pas en avant.
« Clotilde, » balbutia-t-il.
Clotilde écoutait. Toutes les fibres de son être frémirent. Elle pâlit ; son sourire s'éteignit, et une larme lui vint sous la paupière.
Mais tant que le vrai sujet de la querelle n'est pas effleuré, rien ne sert.
Elle fit comme si elle n'eût pas entendu, et Armand n'osa plus.
Alors, elle attendit, prête à se retourner, peutêtre, pour montrer son cœur dans ses yeux.
Armand ne parla plus, honteux qu'il était déjà de ce qu'il appelait sa faiblesse. L'orgueil remplaçait M. Constantin, et radotait autour de ses oreilles :
« Sois homme ! n
— Je date, dit Clotilde avec un redoublement de rancune, et je signe. »
Sa plume dessina un paraphe convulsif , puis elle tendit la feuille en disant :
« Voilà, monsieur, votre papier timbré. »
Armand fut homme. Il prit le papier d'un geste froid.
a Tout en vous remerciant , madame , dit-il , de la peine que vous avez prise, je tiens à vous informer de l'usage qui doit être fait de cette somme. »
Clotilde rejeta ses cheveux en arrière et répondit :
(• Cela ne me regarde pas, monsieur. Veuillez voir seulement si c'est bien ce que vous désiriez. »
Elle se leva. Armand jeta les yeux sur le papier et changea de couleur.
« J'avais dit deux cent mille francs, murmurat-il.
— C'est vrai, fit Clotilde qui rajustait sa coiffure devant une glace. J'avais bien entendu.
— Vous avez mis huit cent mille ! »
Elle se retourna, souriante, et Dieu seul savait ce que lui coûtait son sourire.
« C'est vrai, dit- elle encore. Je l'ai fait exprès. C'est trois entrevues pareilles à celle-ci que je vous épargne, monsieur. »
Armand recula comme si on l'eût frappé au visage. Clotilde ne vît pas l'angoisse de son regard. De nouveau elle était à sa coiffure.
« Madame, prononça-t-il entre ses dents serrées, avez-vous mesuré la portée de cette insulte?
— C'est donc une insulte ? demanda la jeune femme dont les doigts jouaient parmi les boucles de ses cheveux. Je croyais vous faire plaisir. Avons-nous uni? »
Armand fut longtemps avant de répondre.
Quand elle se retourna pour la seconde fois, Armand était toujours à la même place et tenait Encore à la main la feuille de papier dépliée, qui vacillait aux soubresauts de ses nerfs.
« Nous avons Qni, madame, dit-il lentement et d'une voix que Clotilde ne lui connaissait pas, fini entièrement. »
11 déposa la feuille sur la tablette du secrétaire.
« Fini à tout jamais ! ajouta-t-il ea se redressant. Adieu, madame. »
11 salua et sortit.
Clotilde fit un mouvement pour s'élancer vers lui. Ses forces la trahirent. Elle se laissa choir sur son siège, et deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.
« Oh! dit-elle parmi ses sanglots, s'il m'aimait, il m'aurait devinée! »
Puis, tournant, pauvre folle girouette, au vent de sa passion.
« Je l'ai chassé! cria-t-elle. II ne reviendra plus! Je me suis brisé le cœur! »
Pois encore:
n Pas un mot d'excuse! Pas un tnot de cette femme! 11 ne m'aime pas. Il ne m'a jamais aimée! »
Sur le plancher poudreux, la blanche guirlande de fiancée restait à l'abandon. Félicité l'avait oubliée. Clotilde la prit; ses sanglots s'apaisèrent: elle pleura silencieusement, ramenée comme eii rêve aux heures chéries qui avaient précédé le mariage.
« Les jeunes filles demandent trop, h avait dit cette philosophe, la petite veuve au quart de deuil. Peut-être. Et cependant, qu'en savait-elle?
Les jeunes filles 'demandent trop. Le songe de Clotilde avait été trop beau. Que de joies ! que d'amours et quels longs sourires!
Un pas se fit entendre dans l'antichahibre. Elle
Cîoogic
laissa tomber encore une fois le bouquet de mariée : Pauvre bouquet, dont le sort était comme un symbole de ce bonbeurà l'agonie!
« Monsieur a l'air d'un mort! dit Félicité en entrant. Il m'a croisée, il ne m'a pas vue; je lui ai parlé, il ne m'a pas répondu. »
Clotilde pensait:
« Il faut combattre. Faut-il combattre?
— On a ti'ouvé le commandant, reprit Félicité. Il va venir.
— Quand? demanda Clotilde avec une sorte d'effroi.
— Tout de suite, m
En elle-même, Félicité ajouta sentencieuse' ment :
« Ceuï-là ne se font jamais attendre. »
La jeune femme eut l'idée de fuir. Elle se leva et fit un pas vers la porte. Ce mouvement la mit en face du commandant Manuel qui entrait.
« Chère dame, dit-il quand Félicité se fut retirée. Bonne nouvelle ! J'ai Tordre de mon ministre. Je n'attends plus que le vôtre pour mettre à la voile. »
C'était de la gaieté, c'étaitaussi de la franchise, parce que l'homme était franc et gai; mais, sous la gaieté il y avait une mélancolie, et une arrièrepensée sous la franchise.
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Il baisa la main de Clotilde qui, pour ta première fois, la retira.
« Oh ! oh ! murmura-t-il, nous avons encore pleuré! ■
Son regard fit le tour de la chambre.
a On a soufiert ici, dit-il en baissant la voix. Je Bouhaîte que l'autre maison tous soit meilleure. Pourquoi avez-Tous manqué a notre rendez<Tous, tantôt?
— N'ai-je pas eu raison ?
— Si fait. Moi, je suis venu, j'ai eu tort. J'ai expié ma faute en prononçant ici plusieurs discours, inutiles assurément; peut-être nuisibles, comme tout ce qu'on dit, comme toutcequ'on tente autour de TOUS et pour tous.
— Je ne voulais plus vous receToir, dît Clotilde.
— Bonne pensée l s'écria le commandant de tout son cœur.
— Hais j'ai changé d'avis.
— Tant pis! Souvent femme varie. Est-ce qu'il serait tout à fait inconvenant de m'asseoir devant vous, quand il n'y a qu'une chaise ? Je tombe de fatigue. »
Clotilde lui poussa le siège en souriant, a Oh! dit-elle, vous n'êtes pas dangereux, tous!
— On prétend cela. Ce n'est qu'auprès de tous
que j'ai peur de moi-même. Un terrible gaillard, c'est ce vieux consul ! Je viens de le voir en bas. Que fait-il là? II n'y a pas deux paires d'yeux comme les siens daos tout l'univers. C'est formidable! A propos, J'ai thiuvé mon Pharaon dans la cour ; je ne veux pas voue embarrasBer de cela plus longtemps^ J'ai fait appeler deux ootnmia* sioDDaires , et mon Pharaon est en route pouf mon hôtel. Le vieux consul a suivi les porteurs à distance; on aurait dit qu'il voulait poignarder ma momie. Quel myope) 11 la prenait, peut-être, pour un admirateur de madame la vicomtesse I Ils sont donc au mieux , votre mari et lui ?
M. d'Aubray l'a pris sous le bras et l'a détourné de ma momie. Quoi de nouveau^ voyons I J'ai beau bavarder, je n'échapperu pas au coquin d'imbroglio dont les fils d'araignée m'entoureati Il vaut mieux s'y prendre tout de suite et les briser. Je vous attends de pied ferme. »
Clotilde l'avait écouté d'un air dîstriùt et morne.
« C'estce soir le bal deMmed'Anftples, dit><lle dès qu'il eut achevé.
— On présage même une superbe cohue.
— Vous y êtes invité ?
— Je crois bien! par une lettre particulière.
— Vous irez?
— Assurément à moins, toutefois, que vous
n'en décidiez autrement dans votre sagesse.
LES aENS DE LA NOCE. 19S
— Ce ne sont pas mes affaires, dit la jeune femme en baissaDt les yeux.
— Morbleu! s'écria le commandant, regardeimoi en face et n'essayea pas de me rendre fou ! c'est de la barbarie, à la fin !
~ Qu'est-ce que cela? » s'interrompit-il.
Son coude s'appuyait sur la tablette du secrétaire. Il venait d'apercevoir le papier timbré rempli delà main de Clotilde.
En quelques paroles elle lui raconta, nob pas exactement, la scène qui avait eu lieu entt^ elle et Bon man, mais ce qu'elle voulut de cette scène.
<t Youa êtes folle t » dit-il brusquement.
U prit le piq)ier et le froissa.
<- C'était de quoi être heureuse, ajouta-t-il. Et ce n'était pas trop cher. Mais voilà où la chose devient diabolique. Il faut voir ces absurdités pour y croire. Vous êtes liguée avec les autres contre vous-même !
— Je n'aime plus M. d'Aubray, prononça lentement Clotilde.
— C'est-à-dire que vous l'adorez ! Voulez-vous savoir? Moi^ je donnerais trois ans de service pour aimer Vdentine comme vous aimez M. d'Aubray 1
— Que vient faire ici Valentine ? » demanda Clotilde.
196 LBS GBNS DE LA. NOCE.
Elle fronçait, en vérité, ses sourcils charmants comme eût pu faireunefemmejalouse. Mais elle ne pouvait s'empêcher de sourire, debout qu'elle était devant Manuel assis. Tout ce drame, plein de mortels dangers, tournait încessammeut à la comédie.
Manuel répondit, si cela peut passer pour une réponse:
a Jamais je n'épouserai une veuve. »
Clotilde rougit à ce mot de veuve. Manuel poursuivait :
« Ce serait délicieux de l'aimer, délicieux I Je crois qu'elle m'aimerait. Elle est encore plus jolie que vous, Clotilde. Pas beaucoup, et même je ne sais pas sielle est plus jolie. Non, vous êtes et vous serez toujours pour moi la plus jolie des femmes; mais enfin, après vous, Valeotine vient tout de suite, et je la crois meilleure que vous. On ne sait pas d'où vient cette maladie, qui s'appelle l'amour. Valentine, pour moi, vaudrait cent fois mieux que vous, et cependant....
— Je veux aller au bal de Mme la comtesse d'AnapIes, l'interrompit Clotilde.
— Oh ! oh ! fit le commandant, que son étonnement releva comme un ressort. Voilà une ridicule idée, madame. »
Dès qu'il fut debout, il vit que les jambes de Clotilde tremblaient. Il l'assit sur la chaise. Elle continua d'une voix qui allait s'altérant :
« Voulez-vous m'y accompagner? »
Au lieu de répondre, il approcha du pied une de ces malles légères et hautes que les femmes emplissent de soie, de dentelles et de vent. Ce n'était décidément pas on cavalier servant ordinaire. Il s'accrochait à ses aises et bravait les lois du décorum.
Clotilde l'arrêta d'un geste.
« Ce n'est pas la peine, dit-elle. Je demande un oui ou un non^ voilà tout.
— Après quoi j'ai mon congé ? fit Manuel, qui s'assit tout de même et avec un soulagement évident. Je vous dis que j'ai travaillé comme un malheureux toute la journée à embrouiller vos affaires ! D'abord, je veux tout ce que vous voulez, c'est convenu. Mais causons un tout petit instant. Le cas est grave.'
— Puisque je n'ai pas peur! l'interrompit Clotilde en détournant les yeux.
— Vous, je ne dis pas. Moi, c'est différent : j'ai la chair de poule, tout uniment.
— Parce que?...
— chenille ! chenille ! s'écria Manuel en levant les yeux et les bras vers le ciel, tandis que Clotilde scandalisée reculait son siège- Ne vous fâchez pas, madame et chère enfant. J'ai un peu de fièvre. Mais à tout prendre, assis sur une malle et dans une chambre qu'on déménage, un
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108 LB8 GBNS DE LA NOOB.
honnête garçon sa sent à l'abri de bien dea entraînemente. Sur un divan , bous un berceau, avec des parfums de boudoir ou de parterre dans l'air, ma parole, je serais muet comme un poisson. Ici, on peut aller de l'avant, sans aucun péril poétique, comme dans une salle d'attente de ta . gare. Y êtes-vons? Attention I Avez-vous songé à une chose? Vous vous engagez avec moi, oh ! mais tout A ftiit! Et, li je vous aimais toujours, moi? Si je vous aimais plus qu'autrefois? Si je TOUS aimais comme un pauvre vieil enfant, commeun véritable foui ^
Il s'arrêta, oppressé par uns émotion que nul ne saurait feindre. Ses yeux bpûlaient, Clotilde baissa les siens et murmura :
a Jamais vous ne me dites cela, d'ordinaire.
— Cela ne se dit qu'àl'heure'propice, madame, prononça tout bas Manuel. Gela ne se dit qu'une fois! n
Il la vit tressaillir et sembla résister àun choc. Tout pàlissdt sur son visage, jusqu'à, ses lèvree.
Elle voulut se lever, il la retint d'un geste de maître.
« Parlez-vous sérieusement? balbutiï^t-elle.
— Je ne sais répondit-il, réussissant presque à reprendre un ton léger. Après tout, ce n'est peutêtre qu'une hypothèse. Mais admettons l'hypothèse pour vérité : nous suivons cette route dans
noB démoDBtratlona mathématiques. Admettons que toutes ces choses que je n'ai pas dites, je les éprouve ardemment et violemment, qu'elles couvent en moi, comme UQ feu terrible, qu'elles envahissent ma pensée, qu'elles m'encombrent le cœur....
— Je ne vpus orois pas.
— Bi faltl vous ne ma croyez que tropl
— Monsieur Manuel I fît Clotilde en se redressant.
— Madame d'Aubray, l'interrompit le commandant, j'argumente. Admettons quevoua me croyez.
— Ëh bien? dit-ella.
— Eb bien ! répéta Manuel.
— Que concluea-vouB? demanda-trelle en raillant.
— î Je conclus, répondit-il avec un regard fixe qui pesa sur les paupières de la jeune femme, que, pour vous comme pour moi, ce serait jouer avec le feu! v
Il y eut un long silence. I^ sein de Clotilde battait.
« La jeniîère voiture de déménagement attend, dit Félicité à la porte.
— Je sonnerai, a fît Clotilde impatientée.
Elle ajouta en se levant.
« S'il me plaît de jouer avec le feu, monsieur Manuel? »
Sa Toix était basse, mais résolue. Le commandant, à son tour, se leva, disant :
« J'ai iait de mon mieux. Disposez de moi. »
Glotilde sonna.
a Où faut-il vous conduire , madame? » demanda Manuel eo lui offrant son bras.
Félicité et M. Brequin entraient, précédant les déménageurs. Le beau domestique et la soubrette avaient jugé la position d'un coup d'oeil.
<t 11 faut me conduire chez, moi, à ma toilette,» répondit Clotilde en riant, comme si de rien n'eût été.
Manuel lui rendit son sourire et lui dit pendant qu'elle prenait son bras :
K Au feu, donc, puisque vous le voulez; c'est mon métier de soldat! »
Ils passèrent tous deux devant les déménageurs qui chargeaient le secrétaire. Evidemment, Clotilde avait bâte. Cependant, Manuel se baissa et ramassa quelque chose qu'il serra furtivement sous le revers de son firac.
n Qu'a-t-il pris? démanda Félicité. Tiens! je ne vois plus de bouquet de fleurs d*orangerl »
M. Brequin jouait avec sa tabatière de platine russe, selon l'art des diplomates de la Comédie- Française. Nous désespérons absolument de peindre la finesse de son sourire.
M II a pris le bouquet d'abord, répondit-lL Et
puis, après, écoutez donc ! Les proverbes sont dea proverbes....
— Penseriez-vous?.... intern^ea Félicité.
— Direetement ! prononça Brequin eu homme sûr de son fait : ce qui tombe est pour le soldat. »
CiC^o::^