‹ Les gens de la noceChapitre 14 sur 24 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Cette chère petite baronne devait avoir un chalet. Nous regarderions comme une audace inutile de lui donner pour demeure autre chose qu'un chalet. Le chaletétait son nid naturel et nécessaire, son enveloppe, sa coquille : d'autant que feu M. le baron, dont elle portait le deuil, aimait aussi les chalets. Il en avait contracté le goût au Jardin des Plantes.

Valentine habitait un superbe chalet. Auteuil n'est pas la Suisse ; mais le chalet de Valentine avait une montagne et des labyrinthes encore plus sauvages que ceux de l'Oberland. On y voyait un cèdre tout pareil à celui du Jardin des Plantes.

Du vivant de M. le baron, ce cèdre était la joie et l'orgueil de la maison. 11 se portait bien, malgré sa vieillesse. M. le baron racontait avec émotion que ce cèdre, fils de Bernard de Jussieu, était le frère jumeau de celui du Jardin des Plantes.

Ou le voyait de loin. 11 manquait une mèche à

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sa coiffure : une branche qui s'était laissé mourir en 1777, Tannée où décéda le savant auteur de la principale dynastie qui ait régné au Jardin des Plantes.

Quand le baron donnait à dtner, on racontait cette légende comme ailleurs on joue, on cbapte, ou l'on danse. Juges si notre belle petite baronne devait respecter son cèdre ! A l'appui de lalégende, on feisait venir Pierre Lami, qui taillait depuis quarante ans les arbres de M. le baron et qui était un aide-Jardinier du Jardin des Plantes.

Le parc qui entourait le cbalet était grand pour un parc d'Auteuil. Il avait en superficie, mètre à la main, Juste le tiers du Jardin des Plantes dont il rappelait les bien-aimés aspects. Au bout d'une longue allée de marronniers d'Inde, s'élevait un édifice imposant, beaucoup plus grand que la maison d'habitation elle-même, et qui affectait le style funéraire adopté par- les architectes du Muséum d'histoire naturelle, au Jardin des Plantes.

Ici, li^eait l'&me de feuM. le baron i aneien membre de l'Institut, ses collections lui survivaient.

Le mur du parc était plein partout, excepté à certains endroits bordant la voie publique, où feu M. le baron avait fait placer des grilles dormantes, lesquelles correspondaient àdelarges perspectives, ménagées dans les bosquets et qui toutes abou-

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tissaient au a muséum, n Par ce moyeu, Auteuil et les voyageurs pouvaient voir l'austère paradis où M. le baron passait sa vie. Mais hélas ! les collections sont comme l'or, la gloire, l'amour, tous les biens de ce monde périssable. On ne peut pas emporter les collections dans la tombe.

C'était le lendemain de la séance solennelle, tenue dans la chambre bleue à demi déménagée, par les membres de la commandite du sentiment. Cette tranquille villa d'Auteuil, choisie à l'unanimité par les gens de la noce, allait être témoin d'un acte simple et touchant, la réconciliation de deux jeunes époux. Pour ceux qui croient aux présages, la fraîche brise et le pur soleil de cette matinée d'été prodiguaient les augures favorables. Les jardine de la petite baronne regorgeaient de parfums, étincelaient de joyeuses couleurs, souriant parmi la verdure. Valentine, en effet, avait pris sur elle d'opérer certaines réformes dans les parterres du digne membre de l'Institut. Les écriteaux terribles étaient supprimés; les plantes savantes^ précieuses et laides, étaient remplacées partout par d'admirables fleurs.

Au moment où neuf heures sonnaient à l'église d'Auteuil, une toux se fit entendre à celle des grilles dormantes qui donnait jour au coin de la rue Lafontaine. C'était une toux creuse et même sépulcrale. Pierre Lami, le jardinier vétéran qui

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travaillait de tête eo se promenant les mains derrière le dos, regarda du côté de la grille, et vit une figure longue, jaune, ei&ayante, éclairée par deux gros yeux fixes. U n'eut pas peur. La figure jaune avait une large bouche qui s'ouvritpourl'appeler par son nom. Pierre s'approcha et dit :

c Bonjour, monsieur le vicomte, comment vous va? »

Le sombre personnage fit un geste équivoque et tira de sa poche une main ridée qui tenait une pièce de cinq francs. Pierre prit la pièce d^ cinq francs et ôta sa casquette.

M Estr-il venu qudqu'un, demanda le vieux consul d'un air défiant et sombre.

— Personne, répondit Pierre, excepté le commandant Manuel.

■ — Ah ! fit M. le vicomte d'Anaples dont les sourcils se froncèrent. Le commandantManuel! »

Il ajouta :

«Et hier?

— Hier, Mme la vicomtesse avec M. Annand d'Auhray.

— Ah!» fit encore le vieux consul, mais cette fois sur un mode différent.

n tourna le dos et monta dans un fiacre qui l'attendait à quelques pas. Ce fiittout.

Pierre mit la pièce de cent sous dans sa poche en disant à part lui :

■ Un chacun ne choisit pas sa physionomie.

Tout ce qu'il bricole, C'est peut-être qu'il a des idées de bout^eois: N'empêche que si j'étais U femme de ce brave homme-là, je n'aimerais pas h le rencontrer dans un chemin creux I »

Pour Pierre, cette locution «c idée de houi^eoii » exprimait le Superlatif de la foiblesae humaine.

Mme la baronne, en charmant néghgé du ma-> tin, montra son frais minois au détour de l'allée. Elle s'appuyait au bras du commandant Manuel. Pierre se munit aussitôt d'une paire d'arhisoirs et prit le pas dolent des jardiniers, lesjoure de sécheresse.

Manuel était soucieux ; Valentiue babillait comme un oiseau.

« Vous comprenez bien, disait-elle, que, dans ma position, je n'ai pu aller au bol de la vicomtesse. Qu'est-ce que c'est donc que cette histoire de Clotilde? »

Elle le regardait en dessous. Manuel répondit d'un air distrait :

« Ce n'est rien.

— On m'a dit qu'elle aVait quitté la fête, toute pâle , après avoir eu une explication avec Mmed'Anaples. Le vicomte atout vu, sinon tout entendu.... et il a gardé le silence. Armand n'était pas là....

— M. Armand d'Aubray est tin jeune homme

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