LES GENS DB L& ROOB; SOT
fort distingué, l'interrompit Manuel aveti négligence.
— DiteB-Tous ce que tous pense» ? demanda Valentine.
— Je dis toujôuts ce que je pense. Quabt à ce vieux consul, quel diable d'hoihiiie est-ce là, en définitive? A-t-il soupçon de quelque chose?
— Y a-t^l vraiment quelque chdsef demanda Valentine en baissant les yeux.
— Je ne sais. M» d'AnapIes tourrte autour de moif je n'ai pas pu deviner pourquoi. C'est un bavard qui est muet. Je me dis quelquefois : îl doit j avoir des oubliettes dans Un coin de la maison de ce gaillard-Jà.
— Et c'est vous qui ftVei ramené Clotildft? » prononça tout bas la petite baronnei
Le commandant s'arrêta devatit un magnifique rosier, qu'il se prit à examiner avec bëautjoup de soin.
« C'est le firisé-Richtnund, dit Valentine , H. h baron collectionnait aussi les rosiers. •
Elle soupira de bon cœur. Manuel fit de même et murmura mélancoliquement :
t Pauvre cher oncle I Comme il empaillait bien les oiseaux] »
Ils restèrent tristes, et je ne saurais exactement mesurer la part que le défunt avait dans leur
« Est-ce que c'est grand , votre momie V demanda tout à coup Valentine.
— C'est de ma taille, répondit Manuel. Je l'ai reprise à Clotilde, qui n'en savait que faire.
— Il eût été si content! fit la petite veuve, qui essuya, ma foi, une vrme larme. Il l'attendait.
— La voulez-vous ? proposa le commandant.
— Merci ! répondit-elle, laissant rire ses beaux yeux mouillés. Le musée, là-bas, est plein comme un œuf, les greniers aussi. Si les voleurs avaient seulement l'idée de collectionner.... Finissez-moi votre entrevue avec le ministre. »
Manuel sembla s'éveiller. Il reprit :
a Le ministre a été dur. II m'a dît de but en blanc : Parbleu I monsieur, nous ne manquons pas d'officiers que votre commandement mettrait aux. anges! Je suis mécontent. Quand on a la fantaisie de se marier, on prévient les gens !
— Vraiment! murmura Valentine, qui devint toute rose.
— Bonjour, vieux Pierre, dit le commandant, au tournant de la charmille, Oii le vieux jardinier était assis entre ses deux arrosoirs.
— Salut, mon commandant, » répliqua Pierre, qui se leva pour arroser une plate-bande avec ostentation.
Manuel s'arrêta devant un second rosier qu'il examina, comme il avait lait du premier, avec un soin minutieux.
<t C'est le Prince Alfred , voulut dire Valentine.
— Ah ça! Pierre, s'écria Manuel, il n'y a donc pas de chenilles dans ton jardin, honhomme? »
Valentine éclata de rire :
« C'est une chenille que vous cherchez? »
dit-elle.
Et Pieire, prenant au sérieux le compliment :
« Mon commandant , vous - êtes bien honnête, n
Manuel passa , entraînant la petite veuve et poursuivit :
— « Voilà ce que le ministre m'a mis dans la main. Et vertement!
— C'est dur, en effet, dit Valentine qui rêvait, mais.... vous marier.... mon neveu, avec qui?
— Avec vous, ma tante. »
La petite veuve perdit ses jolies couleurs. Manuel continua, sans y prendre garde, et d'un ton de mauvaise humeur :
« Il paraît qu'on ne peut pas voir la veuve de son oncle, belle comme un ange, c'est vrai, et toute jeune, je ne dis pas non, et l'estimer.... et l'aimer de tout son cœur, sans qu'ils aillent songer à des mariages impossibles ! »
D:,-:c.Jt,C.OOglc
SIO L£S GBNS DE LA. NOCB.
V^entine murmura d'une voix qui tremblait un peu ;
a En vérité , ils sont étouuantâ dans ces mi- DÏatèrea I
— Moi, reprit Manuel, j'ai répondu : Amiral, vous faites erreur. J'ai mon eystème. Jamais je n'épouserai uqb veuve. Il m'a regardé d« travers : Alors, monsieur, pourquoi n'étes-TOus pas à bord de la Cléopâlre? » Pourquoi, pourquoi ? se reprit-il, c'est bien vite dit! Savez-vous à quoi j'w pensé? J'ai eu envie de lui communiquer maparsbol«.
— Quelle parabole ? » questionna eurieusement Valentine.
Manuel examinait un troisième ou quatrième rosiâp.
K Ce vieux Pierre n'en a pas liaissé qneî »
grommala-trjl «vec une vérïtablâ colère.
U eonUau.ftf oubliant qu'il n'avait point répondu :
a Mais ma parabole , you^ eonaprenez , c'est bon pour eeux qui connaissent les masques- S^is compter que Son Excellence me regarde dqà comme un original ! »
U se toucba le front du bout du doigt et simula Un petit coup de marteau alin de donner à l'épithète sa véritable valeur.
« Bref , conclut-il, c'est une a0aire entendre.
D.,-:..Jt,C.OOglc
Si je ne suis pas en wagon dans une demi-heure, mon commandement tombe à l'eau. Vous ne connaissez pas la CléopâtTe , ma tante, s'interrompit-il en baisant avec emphase le bout de ses doigts : un amour de frégate !
— Je devine le reste, dit tristement Valentine. C'est pour me faire vos adieux que vous ttes venu si matin.
— Chut ! » fit Manuel, ^ocomplisBant soa arrêt périodique devant un cinquième rosier.
Il restait immobile et semblait émerveillé.
« A la fin ! » murmura-t-îl avec'un long soupir de satis&ctioQ.
La petite baronne l'interrogeait du regard.
« J'ai mon affaire 1 dit-il. Êtes-vous aveugle , ma tante? Vous ne voyez donc pas ? »
Il montrait du doigt une sorte de sac, semblable à une toile d'araignée et d'oii sortait tout un peuple de chenilles.
« Quelle horreur 1 s'écria Valentine en reculant, mais en riant. Un nid tout entier!
— Deux , ma tante , deux ! Deux familles ! »
Il se frottait les mains avec une douce joie.
« Je vais gronder Pieri'e I dit la petite baronne, humiliée dans sa gloire de maîtresse de maison. Deux nids sur le même rosier (
— Gardez- vous-en bien.,.. Ici, Pierre! mon vieil ami Pierre ! »
Celui-ci lâcha aussitôt ses arrosoirs et vint à l'ordre. Manuel lui donna une poignée de main et un louis.
& Tu es un brave garçon , dit-il , voilà pour boire. Tiens, coupe-moi cette rose. »
Pierre, enchanté et ne sachant ce qui lui valait cette aubaine, avança vivement la main pour obéir, mais il la retira aussitôt.
K Pas celle-là, toujours! dit-il 'en rougissant sous sa peau tannée.
— Sifeit, celle-là!
— Je vais la nettoyer, alors ?
— Malheureuï ! s'écria le commandant qui lui arracha la rose et les chenilles. La nettoyer!
— Vous les aimez donc ? demanda Pierre stupéfait tandis que Valentine continuait à rire de tout son cœur.
— Je les étudie, répondit Manuel. Va à ta besogne, mon vieux Pierre. »
Il tenait la rose comme un corps-saint et l'examinait amoureusement.
Pierre caressa son louis dans sa poche et se dit :
R C'est une idéede bourgeois. »
Ia pensée d'une vaste spéculation naissait dans son cerveau. Pour la mûrir, il se mit à l'ombre avec ses deux arrosoirs et' bourra une pipe.
« Est-ce que le ministre aurait raison^ mon
D.:|.ucJb,C.OOglc
pauvre neveu ? demanda doucement Valentine.
Est-ce que vous auriez?... «
Manuel ayant renouvelé ce geste du doigt qui figurait un coup de marteau entre ses deux yeux, elle fit un signe de souriante aflirination.
« Ha foi, dit-il, ma tante, c'est dans l'ordre des choses possibles. Nous autres marins , nous avons tant d'esprit! Mais, au nom du ciel, regardez-moi cela! Est-ce complet? La fleur souifre, c'est vrai; elle est même à moitié rongée, mais comme les chenilles ont une bonne santé !
— Ce sont d'horribles bêtea! dit Valentine.
— Ce sont de très-belles chenilles, dans l'exercice de leurs fonctions. Il y avait une fois....
— A la bonne heure ! l'interrompit la petite baronne, c'était pour amener la parabole! J'écoute.
— Il y avait une fois des chenilles qui avaient pris en amitié un rosier. Elles étaient de deux nids différents : le rosier les réunissait^ elles y vivîùent, elles s'y battaient, elles le mangeaient, tant elles l'aimaient.... »
Valentine était tout oreilles.
« Ma tante , s'interrompit brusquement Manuel, je daigne vous épa^ner le reste , parce que c'est vous et que vous savez l'histoire. Prenons plutôt la nature sur le fait. Voyez ! Elles se ressemblent toutes au premier aspect; mais quand on les examine de près, chacune d'elles a sa phy-
sionomie, son allure, sa tournure. Ce sont bien des messieurs et des dames, ailes ! Je vous déclare que vous m'impatientes arec vos ricanements. Ne pouvez-TOua être sérieuse ? Celle-ci, tenez, la grande n'est-ellé pas plus fringante que celle-là? Il faut de la bonne foi. Celle-tii plus refrognée ? Cette autre plus vorace ? N'ayeE pat peur! elles ne tous toucberoilt pas; elles aiment trop leur rose! approcbez. Le» tessemblances y sont; je TOUS en donne ma parole d'honneur ! Cette coquette, qui déroule arec indolence ses anneaux soyeux et qui mange si bien^ c'est Mme la vicomtesse d'AnapIes; ne la reconnaisseE-Tous pas, auprès du compère Constantin qui broute comme un pleutre? Mme la comtesse porte baut, ici, et tient à distance cette bonne Mme Bénard^ la JeunCj là, qui, tout à rheure^ Ta lui lancer un énorme coup de boutoir, sans rien perdre de son aménité. Ahl si elle arait leur intelligence! Tubleu! cela ne l'effraye pas, M. Bénard! Il Toit plus loin que le bout de son nés et mastique en conscience pour la plus grande joie de la feuille digérée. Quels bienfaiteurs ! Comme ils s'en donnent! Le docteur Nocbet des RÏTages dévore le cœur du bouton : il a charge d'àmes. Il murmure à chaque bouchée : Que deviendrais-tu, malheureuse fleur, si je ne te faisais pas le plaisir de t'avaler? Et Mlle Gertrude, là-bas! quel appétit!
elle n'avaitencoregoûtéqu'auxroseBdeBayeux. Et M. le chevalier? ce Richelieu de p&in d'épiées, ee serpent de carton. Hé! hé! hé! mazette! Mais, n'est-ce point vous, ici, Valentine?
— Comment ! moi aussi ! fit la petite veuve.
— Avec la jolie moue que vous me faites, précisément, et tout à côté de moi ! voyez plutôt ! Dieu soit loué, dous y sommés tous ; pas un ne manquel et chacun ravage selon son instinct, sans haine ni mauvais vouloir. Nul ne songe à mal, bien au contraire. »
II s'arrêta tout à coup, jeta la. rose à terre d'un geste violent et mit le pied dessus.
» Et dire, murmura-t-il, qu'il faut parfois écraser la pauvre fleur pour tuer tout ce monde-là 1 »
Valentine ne riait plus.
« Vous me faites peur, Manuel, ditrcUe.
— Le ministre a raison , répondit le commandant, qui. luttait évidemment contre une forte émotion. Il a cent fois raison. Je suis fou. Je ne partirai pas. »
Valentine lui prit la main pour dire avec caresses :
n Vous risquez votre avenir, mon ami.
— Je fais mieux, prononça lentement Manuel.
Je le perds.
— EtpourquoiPJevousdemandeun peu pourquoi? »
Sa pauvre douce voix tremblait, car elle pensait : comme il l'aime!
Manuel la regardait d'un air songeur.
« Oui, pourquoi? » répéla-t-il.
n attira la main de Valentine jusqu'à ses lèvres et la baisa longuement, comme s'il n'eût point su ce qu'il faisait.
« Écoutez-moi bien, contînua-t-il. En moi, il n'y a peut-être que cette seule pensée qui soit sage, mais elle l'est, j'en mettrais ma main au feu. Écoutez-moi bien, Valentine , ma cbère tante.... ma chère enfant plutôt, se reprit-il avec un sourire attendri, quand vous épouserez celui que vous aimez, ne le dites à âme qui vive ; pas mèmeàmol, qui suis votre meilleur ami....
— Je n'aime personne, » l'interrompit précipitamment Valentine.
Manuel poursuivit comme s'il ne l'eût pas entendue ;
fc Sauvez-vous à toutes jambes ; emportez avec vous votre bonbeur. loin, bien loin
— Je n'aime personne I » l'interrompit pour la seconde fois la petite veuve, et d'un ton plus grave.
Le commandant la regarda de la tête aux pieds, puis il toucba l'étoFTe légère de sa robe. C'était un regard, c'était un geste de père.
D,-:..JL,C.OOglc
« Il y a du noir là-dedans, reprit-il^ un peu, bien peu. le ne tous querelle pas, au moins ! C'est la fin du deuil, cela sourit déjà, comme tes derniers jours de l'hiver commencent à parler du printemps. »
Il s'arrêta pour ajouter :
« Vous êtes sincèrement l'amie de Clotilde, n'est-ce pas ?
— Nous sommes des sœurs, » répondit Valentine.
L'émotion de Manuel débordait.
« Je ne sais laquelle de vous deux est la plus belle, pensa-t-il tout haut, la plus jolie, la meilleure, la plus adorable. Je suis content, bien content que vous n'aimiez personne.... surtout.... j>
Il allait dire : « surtout moi » dans la naïveté de sa préoccupation. Valenttne le devina et lui coupa la parole.
« Vous avez à me parler de Clotilde ! demandât-elle.
— Non, fit Manuel dont la tète s'inclina sur sa poitrine.
— Alors, mon neveu, dit Valentine qui consulta sa montre et domina bravement son trouble, je vous prie de m' accorder un congé d'une demiheure pour ma toilette. »
Manuel sembla sortir d'un sommeil. 11 la regarda encore et son sourire s'égaya.
Coogk
a C'est juBte, répliqua-t-tl. Il faut bien changer un peu de deuil. Et avec tout cela un cœur! de l'or pur! du vrai ôr! mais chenille^ s'interrompit-il en passant le bras de la petite baronne sous le sien, oh ! par exemple, chenille du haut en bas I côté deB bonnes iqtentions I cause première de mon séiour & Paris 1 Le eoir des oooes, sans vous, je serais parti roide comme balle et je courrais encore.
— Mais, mon neveu, voulut protester Valentine.
— Pas de mais I chenille de première classe, sans s'en douter, la pauvrette ! se mêlant comme nous tous de protéger, de conseiller, de surveiller, de médicamenter! réunissant chez elle aujourd'hui même le grand consistoire des chenilles....
— Quant à cela, s'écria la baronne, c'est une pure calomnie 1 lia se sont invités eux-mêmes et je ne pouviûs pas leur fermer ma porte. M. Bénard est venu, Mme la comtesse m'a écrit, le docteur m'a envoyé un volume de considérations. C'est dans l'intérêt d'Armand et deClotilde.
— Toujours I o dit Manuel avec amertume.
11 poussa du pied la rose et ajouta mélancoliquement :
« Ces chenilles-là, au moins , qui étaient des bêtes du bon Dieu, prenaient honnêtement leur
lepas, sans mettre en avant l'intérêt de la chose mangée I »
Tous deux se dirigeaient vers le chalet dont l'élégante façade souriait au soleil sous sa draperie de lianes.
« Suia-je des vôtres? demanda tout à coup Manuel.
— Vous n'y songez pas! répondit Valentine.
— Je croyais.... En ma qualité de membre de la confiTérie.... »
Un domestique descendit et dit t a M. Armand d'Aubrayl
— Est-ce qu'ils arrivent déjà ? s'écria la petite veuve <
— M. d'Aubray, répondit le domestique, ne demande pas Mme la baronne. M. le commandant Manuel lui a donné rendez-vous ici.
— Ffûtes entrer M. d'Aubray, » ordonna Manuel.
Valentine releva sur lui un regard soupçonneux et inquiets
«Un rendez-vous! murmura-t-relle, donné par vous ! à Armand I après ce qui s'est passé cette nuitt s>
Manuel reprit l'allée qu'ils venaient de parcourir; Valentine le suivit afin de savoir, car il avait l'air d'un homme qui se recueille avant de confier
aSO LES GENS DE LA NOCE,
un secret. Ils marchèrent ainsi en silence , jusqu'à l'endroit où la rose était tombée. Manuel s'arrêta et la ramassa.
« Pauvre belle fleur! dit-il d'un accent profond.
— Vous êtes un galant homme, murmura Valentine qui était toute pâle. Assurez-moi que je n'ai rien à craindre de cette entrevue avec Armand.
— Il faut aller à votre toilette, ma tante, » repartit froidement le commandant.
Il tourna court et revint vers la maison, comme s'il eût fait tout ce chemin dans l'unique but de reprendre la fleur écrasée.
a Répondez-moi ! supplia la petite baronne.
— : Si je vous avais aimée, murmura Manuel, c'eût été de l'adoration ! Qu'est-ce que cela vous ferait de prendre ma momie ? »
La colère 0t monter le sang aux joues de Valentine.
a Répondez-moi, je le veux ! » dit-elle.
Ils étaient à la porte delà maison. Manuel releva sur elle un regard si étrange, qu'ellelui lâcha le bras.
« Valentine, prononça-t-il tout bas et lentement, c'eût été de l'adoration I Je ne sais absolument pas ce que je vais faire ; mais vous l'avez dit : je suis un galant homme ; ne craignez rien.
Au cas OÙ je partirais sans vous revoir, aouhaitez-moi un bon voyage au fond de votre excellent petit cœur; le mien l'entendra de loin.... et qui sait oii je laisserai mes os ? Je m'en vais comme j'étais venu : tout seul. Je penserai bien souvent à vous, Valentine. »
Elle tourna la tète. Il passa là main sur son front et parut hésiter.
« C'est une pauvre fantaisie , reprit-il d'une voix qui n'était déjà plus la même. Je conviens que le cadeau est un peu ridicule^ mais prenez ceci, j'y tiens, je vous en prie. »
II lui tendit la rose maculée et déshonorée. Elle l'accepta machinalement.
<r Vous la mettrez dans nne jolie petite boîte que vous achèterez tout exprès, "poursuivit-il presque gaiement. Vous êtes trop jeune, trop franche, trop tendre aussi pour ne pas aimer demain, si vous êtes libre encore aujourd'hui. Quand cette heure d'aimer sonnera pour vous, Valentine, ouvrez la boîte et regardez bien ce que les chenilles font des roses. Adieu. »
Il voulut lui baiser la main. Valentine lui teadit son front qu'il effleura. Elle regardait la fleur comme malgré elle et restait immobile, la main sur le bouton de la porte.
« Manuel, dit-elle enfin, si jamais vous entendez dire : Elle s'est mariée, ne revenez point. Je
garde ceci, en effet. Les autres rongeaient la fleur. Vous l'avez broyée. Vous faites bien de partir. Adieu. »
Les larmes jaillirent de ses yeux. Elle tourna vivement le bouton de la porte et s'enfuit.
CHAPITBE XIÏ.
LE SÏEITËHE DU COIUIANDAHT.
Elle s'enfuit, cette belle petite baronne; mais avant de disparaître derrière la porte refermée, ses jolis doigts envoyèrent un baiser, frais cueilli sur ses lèvres. Elle ne se doutait guère de l'effet que ses dernières paroles devaient produire sur Manuel.
« Vous l'ayez broyée ! » répéta-t-il en regagnant le parterre. « Laroeel Vous faites bien de partir! » Comme elle a dit £elal Glotilde est la rose 1 Clotilde m'aimerait-elle ? J'en ai véritablement peuri j»
Nous ne savoiis coniment dire au Lecteur que ce n'était pas du tout de la fatuité. Ils sont drôles, dans la marine, c'est certain. A Brest, on les gâte lamentablement; à Toulon, c'est difEerent, elles en font des confitures. Manuel avait passé par Toulon et par Brest ; il n'était pas fai, à triple carillon : qu'on lui tresse des couronnes !
11 se rassura en pensant :
« Cette chère Valentine dit tout adorablement. Quel ange ! Elle a dit cela comme elle aurait dit autre chose. »
Armand d'Auhray paraissait au haut du perron. Notre commandant était en veine d'admirer» car il ajouta du meilleur de son cœur :
a Charmant gar^n, celui-là^ ma parole!
Ah ça ! pourquoi diahle ne suis-je pas sur le pont de la Cléopâtre^ moi ? »
Il fit un pas vers le perron . Armand le salua et lui dit en descendant les marches :
« Mon cher commandant, j'ai reçu votre lettre, et me voilà.
— Ceci mérite explication, répondit Manuel en lui tendant la main. Les heures de mon séjour à Paris sont désormais comptées. Je ne savais pas, ce matin, si je rentrerais à mon hôtel, oii mes malles sont faites. En conséquence, je me suis permis de vous indiquer cette maison....
— Mais, l'interrompit Armand, qui avait accepté sa main sans hésiter, je ne suis pas formalisé le moins du monde; vous m'avez appelé, je viens, voilà tout. »
Manuel le remercia d'un franc sourire et dit : « C'est étonnant comme je suis attiré vers vous! — Je vous assure, répondit Armand avec gaieté, que la sympathie est partagée. »
Manuel lui prit le bras familièrement, et Us se dirigèrent vers un salon de verdure, situé de l'autre côté des parterres.
« Dites-moi, questionna le commandant, je suppose qu'il n'y a pas d'indiscrétion^ vous aviez eu d'abord l'idée de faire la couràma tanle, n'est-ce pas?
— Votre tante? répéta Armand. Ah! oui, Mme la baronne?
— Ça semble drôle, c'est vrai, » dit Manuel avec bonhomie.
Et ils rirent tous deux. Margiel ajouta :
K Je serais presque son père.
— Avant de connaître Clotilde , dit Armand , Valentîne me semblait, en effet, la plus aimable des femmes.
— Elle est ravissante, tout uniment I »
Ayant ainsi parlé, le commandant s'arrêta. Il
semblait légèrement embarrassé. Armand attendait. Manuel toussa, et retira son bras en disant :
« Vous connaissiez mon oncle, cher monsieur d'Aubray?
— J'avais cet honneur, commandant.
— 11 possédait de bien belles collections.
— Des collections uniques ! »
Pour la seconde fois, l'entretien tomba. Ils fai" aaient le tour du salon de verdure en se promela
DaDt. ArmaDd ne demaDdalt point le pourqDoi de ce rendez-vous.
M Cher monsieur', reprit ftbnuel, j'aTais mis eo pension chez vous un objet uoe curiosité : une momie destinée à mon pauvre oncle. Un Pharaon, s'il vous plaît! Vous vous ête» rap* proche du centre de Paria, et votre appartement da boulevard doit fitre moins vaste que votre hôtel. Je n'ai pas eu l'indiscrétion de vous laisser la chose.
— Commandant, répondit Armand, DOtrelo^a est toujours assez grand pour donner aaile à votre curiosité, si cela peut vous rendre service^
— .C'est très-aimable à vous, » fit Manuel, qui toussa encore.
11 prit la ipain d'Armand avec une sorte de brusquerie et dit, eu baissant la voix malgré lai :
a Savez-vous que nous sommes , vis-à-vis L'un de l'autre^ dans une position bien étonnante?
— Trouvez-vous, commandant?
— Oui. »
. Armand quitta &a main tans aâeetation. Ils étaient debout sous la voûte de feuillage et se regardaient en Eace paisiblement.
a Voilà I dit Manuel avec un soupir oii , certes , il y avait du regret. Je me suis fait un système.
— Moi, je cherche à m'en procurer un, répUqua Armand;
— Je VOUS prêterai le mien^ cher monsieur d'Aubray. Promenon8-nou3 tin peu, Toulez-Tous?
— Très-volontiers !
— Vous n'êtes pas resté longtemps, eettti nuit, chez Mme la vicomtesse d'Anaples ?
— Une heure, tout au plus.
— C'est cela. Vous me trouves îficobérent, soyez franc.
— Je œ me serais pas permis de le dire.
— Une pensée me distrait. Je songe ati mal affireux qu'on se donne parfois poUr gâter sa vie!
— Est-ce ce sujet-là que nous allons tf aiternous deux, commandant Manuel ? demianda d'Aubray, toujours souriant.
— Je n'en sais rten. J'ai connu dès dipicfmates qui tournaient autour du pot toute une journée, sans fatigue ni douleur; moi, cela m'exaspère. . Tenez! il y a un diable, très-positivement, qui pousse les gens à se mêler des affaires d'âtrti^i.
— Et ce diable vous powsse ?
— Des deux mains, oui.
— Cher monsieur, dit Armand avec simplicité, si je savais comment vous mettre à votre aise. . . .
— Oh ! l'interrompit Manuel, cela va venir, ne vous inquiétez pas trop. Figurez-voos que noua avons le même notaire.
— Bon! fit d'Aubray. Et le système?
Coogk
— Tout chemin mène à Rome. Vous devez être content de notre notaire?
— C'est un homme fort obligeant.
— Et capable ! Une perle ! Hier au soir, il me parlait de vous.
— Ah! bah!»
Manuel ralentit le pas.
« II me parlait de vous à propos de la dot de Mme Armand d'Aubray. ,
— En vérité ? fit Armand, dont l'accent devint plus bref.
— Huit cent mille francs, je crois?
— Exactement.
— En obligations de Paria -Lyon- Méditerra- Dée....
— Fusion : bonne valeur,
— Excellente!
— C'était l'avis de notre notaire? demanda Armand.
-~ Ce M. Constantin, dit confidentiellement Manuel en reprenant le h^as de son partenaire, qui s'y prêta, de bonne grâce, n'est pas un garçon amusant, mais il passe pour un parfait honnête homme.
— Est-ce un renseignement que vous me' demandez, cher monsieur?
— Non. J'ai pris mes renseignements d'avance. Il vous avait donné un conseil d'ami, savez-vous?
— Quel conseil? demanda Armand, qui eut, pour la première fois, un mouvement de dépit.
— Pour le réméré. Dites donc ! il n'y va pas par quatre chemins. C'était lui qui avait mis le papier timbré dans le secrétaire. Serais-je indiscret, en vous demandant si vous avez soldé le réméré?
— Je n'ai pu, répondit Armand. Seriez-vouB assez bon pour me dire en quoi ce détail vous intéresse ?
— Un détail ! se récria le commandant. Je n'aime pas vous entendre parler ainsi, cher monsieur. Le délai doit être sur le point d'expirer.
— Il expire aujoui'd'hui. »
Manuel s'arrêta court et laissa tomber son bras.
« Cela semble vous contrarier beaucoup, dit Armand, qui, désormais, faisait effort pourgarder son sang-froid.
— Cela me désole , tout simplement, répondit Manuel.
— Parce que? demanda Armand, dont le sourire était amer et railleur.
— Parce que c'est encore un retard , murmura le commandant d'un ton chagrin. C'est une affaire qui me tombe des nues, et je ne suis pas fort en affaires. Le guignon s'en mêle, ma parole d'honneur! Nous ne pourrons pas nous battre ce matin. »
Armand fut peut-être surpris ; il ne le montra pas. Au contraire, son front se dérida, pendant qu'il disait, comme on cause du beau temps et de la pluie :
« Alors, nous devions nous battre ce matin?
— Mais oui, répliqua Manuel avec un désappointement que sa profonde sincérité faisait comique. J'avais arrangé cela. Je devrais être abord, tel que voua me voyez. Je risque ma oamère.
Mais vous pouvez vous vanter d'être un solide garçon, monsieur d'Aubray I
— Vous êtes bien bon, commandant. Et quel obstacle vous fait remettre la partie?
— Je vous le dirai plus tard, répondit Manuel, qui prit son étui à pigares d un air soqcieux et l'ouvrit.
— Un moment que c'est un secret.... » murmura d'Aubray en riant.
Mappel lui tendit son porte-cigares ouvert. Dans son regard franc et clair, on pouvait lire une évidente sympathie.
« Monsieur d'Aubray, dit-il, vous ne sauriez croire combien je suis content , plus que content, lieureux de trouver en vous un parfait gentilhomme.
— Vous me comblez, en vérité, » répliqua Armand en acceptant un cigare.
Manuel alluma un amadou.
I^a GBNS DB U NOCE. 231
« Et le motif de notre duel, poursuivit Armand-, est-ce aussi un secret?
— Non pas, repartit Manuel , qui lui présenta courtoisement l'amadou enflammé , c'est à cause de Mme d'Aubray. »
La figure d'Armand changea et devint sérieuse.
c( En ce cas, dit-il, je m'adresse à vous comme à un homme d'honneur, et je vous demande si ce n'est pas à moi, à moi seulement qu'il appiuiiient de juger la question de savoir s'il y a matière à combat.
— Prenez donc, je vous prie , » fit le commandant, non sans quelque impatience.
L'amadou brûlait, en effet ; Armand le prit.
u Mon Dieu, répliqua Manuel, tranchant avec ses dents le bout d'un second cigare, en thèse générale, vous avez tout à fait raison. Mais, je tous ai prévenu, j'ai mon système. Ces choses-là, chez vous, se font très-mal. En soi, le duel est une sottise.
— Constantin le dit, murmura Armand, qui alluma son havane en amateur. Moi, je n'ai pas d'opinion là-dessus.
— J'entends le duel comme vous le pratiquez.
Ne jetez pas, voulez-vous? »
Armand lui passa le feu.
« Merci. Nous autres, dans la marine, nous réflécliisstins énormément. »
Armand s'inclina. Il avait retrouvé son sourire. Le commandant mit l'amadou au bout de son ci- * gare et poursuivit :
M Énormément! surtout les aspirants. Et mon système sur la matière date du temps où j'étais assurant.
— Où les prenez-vous? demanda Armand qui savourait les premières bouffées de son havane en véritable connaisseur.
— A San lago de Cuba, quand j'y passe. Je vous en apportent. »
11 jeta son allumette , et pris d'une effusion soudaine :
« Tenez r s'écria-t-il, donnez-moi encore votre maiD,monsieurd'Aubray.Vou5étes un fier et digne jeune homme. Vous aimez votre femme; tous avez confiance en elle! »
11 secoua fortement la main qu'il tenait dans les siennes et ajouta :
« Je vous dis que vous êtes un digne cœur, puisque le côté ridicule de notre situation ne vous fait pas sourire!
— Ce côté ridicule ne m'échappe pas et il m'offense, répondit Armand rendant l'étreinte. Mais je pense à elle. »
Manuel fit un mouvement comme pour se jeter à son cou; il se retint.
<t Diable! dit-Ilen prenant une chaise de jardin
qu'il secoua pour en âter la poussière , n'allons pas trop loin ! Tout cela.va finir très-mal. Parlons raison. Je ne vous demande pas quels sont ou quels ont été vos rapports avec Mme la vicomtesse d'AnapIea....»
Armand se redressa d'un air hautain. Manuel lui offrit la chaise nettoyée et poursuivit :
ce En aucun cas, vous u'aurez à suspecter en moi l'intention de vous ofTenser. Le cas est terriblement délicat. J'expose le procès et je vous fais juge : voilà tout. Mme Armand d'Aubray est allée cette nuit chez Mme la vicomtesse d'AnapIes.
— Et c'est vous qui l'y avez conduite, dit Armand en prenant la chaise.
— D'abord, cher monsieur, que pensez -vous de cela ?
— Rien, répondit Armand qui s'assit. Et vous ?» Manuel se mit à épousseter une seconde chaise.
11 regardait son partenaire en dessous'
« Je pense que vous devez avoir un joli sangfroid sur le terrain! » murmura-t-il.
Il s'assit et ajouta :
« ChezMme la vicomtesse d'Anaples, Mme d'Aubray a été insultée.
— Par une femme, on me l'a rapporté. Et vous l'avez défendue contre un homme. Je vous en remercie.
— Monsieur, dit Manuel avec une sévérité
douce , nos propres sentiments ne sont plus ici en jeu. Vous avez tort dç me remercier : il n'y a pas de quoi. Je puis n'avoir pas -d'avis personnel là-desBus, mais nous sommes en face du monde, et l'opinion du monde est que le mari seul a le droit de défendre sa &mme.
— Le inonde a raison.
— Le monde va plus loin. Ib monde regarde la femme qui a eu besoin d'un défenseur, autre que son mari, comme une femme compromise.
— Dites perdue , prononça Armand d'un ton glacé,
— Perdue, répéta Manuel, puiaqua vous-même avez choisi le mot. 11 me paraît que, dans Tespèce, la question de savoir si vous aimea ou si vous n'aimez pas votre femme importe pou.
— Elle n'importe pas du tout, dans l'espèce.
— U s'agit purement d'honneur.
— Il s'agit d'honneur, purementl
— Vous Toyev bien, dit Manuel en soiipirant, que nous sommes d'a*'*^'^-
— Je n'en ai jamais douté, répondit Armand, nous sommes étroitement d'accord.
— De ces prémisses identiques, cher monsieur, une conséquence peut découler.
— Cher monsieur, voyons la conséquence.
' — Je vous ai insulté.
— Très-bien I
— VouB me provoquez- . • '
— Abl non! l'interrompit Armand du bout dee lèvres. Ici, -nous nous séparons tout net! »
Manuel le regarda avec étonaement. Armand riait d'un air dédaigneux et secouait tranquillement la cendre ds son cigare éteint.
Vous disiez, murmura Manuel en fronçant le soufcil, que vous n'aviez pas de système. »
Armand rit plus fort. 11 présenta ses deux doigts écartés en manière de pince. Tous les fiimeurs comprennent ce geste qui demande du feu. Manuel ravii^ son cigare en tirant une large bouffée et le lui passa.
Quand Armand eut rallumé' son havane avec soin, il serenversasur le dossier de sa chaise et dit:
a ËD tout ceci, mon cher commandant, notez bien que je ne vous en veux pas , vous m'avez traité un peu comme un enfant. Je n'ai-pas de système, c'est vrai, à moins que ce ne soit un système de mépriser complètement, profondément, souverainement le petit vieux coife moisi dont vous venez de citer un ou deux articles. Écoutesmoi bien ; je mets mon bonneur plus haut que cela; je ne veux pas le jeter en pâture au monde. Mon honneur est à moi, ou plutôt, c'est moi. Dès qu'il s'agit de mon honneur.- ■■
— Permettez, cher monsieor d'Aubray, l'interrompit Manuel, au nom du ciel, permettez ] »
Armand n'avait pas été sans apercevoir les signes d'impatience dont le commandant avait poDctué son discours. Il s'arrêta, scandalisé. Manuel reprit de sa voix la plus paterne :
« Je vous demande bien pardon, mais nous nous égarons. Nous n'y sommes plus du tout.
Vous avez éteint mon cigare en allumant levôtre. Il ne s'agit absolument pas de votre honneur. La question a marché.
— Et de quoi s'agit-il donc, s'il vous plaît? s'écria d'Aubray.
— Je vais vous le dire. Il s'agit en tout et pour tout de son bonheur — à elle I »
Armand ne s'attendait pas à cela, car il resta muet et hors de garde.
(t Vous comprenez , poursuivît Manuel , je ne pouvais pas vous laisser barboter. Je me mettrais en quatre pour vous rendre service à l'occasion» mais dans la circonstance présente, vous êtes un zéro pour moi. Bile est tout. La question malheureusement semble s'engager entre vous et elle. Je pars de ce principe que je la connaissais longtemps avant vous....
— Et vous arrivez à cette conclusion, l'interrompit Armand avec une amère intention de sarcasme, que vous avez charge d'âme comme le docteur Nochet des Rivages.
— Hélas! hélas! fit plaintivement Manuel, à
sic
qui le dites-vous I Nous sommes tous un peu de la même farine. Ma parabole des chenilles est une des choses les plus fortes de ce temps-ci. Mais vous ne la connaissez pas et le temps me manque pour vous la dire. »
11 puisa de nouveau dans sa boîte à cigares et i-epritd'un ton didactique :
a Voici le rmsonnement' : il est élémentaire : Je ne vois en tout ceci que Mme Armand d'Aubray. Je veux , soulignez le mot, je veuoe qu'elle soit heureuse, à tout prix, soulignez deux fois, a TOUT- paix ! vous m'entendez bien ? C'est une idée fixe, une manie, un tic, tout ce qu'il vous plaira : heureuse avec vous, ce qui serait au mieux, ou heureuse sans voua, ce dont je resterais sincèrement chagriné, mais heureuse, en définitive. Que la chose soit, je néglige les détails. Or, pour qu'elle soit heureuse, il lui faut un mari qu'elle aime. Les petits enfants saisiraient cela, un mari qui l'aime surtout n'est-il pas vrai? »
Son regard était fixé sur Armand qui demeurait impassible. 11 alluma un amadou d'un coup brusque et sec.
« Les femmes sont comme cela, reprit-il, un choc les enflamme. Ce n'est pas moi qui les ai faites. Mon système est fondé là-dessus. Si voua me tuez, elle vous aimera : que voulez-vous parier?
338 LES QEJfS DK LA NOCB.
— Mais si je ne toos tue pas ? objecta Armand qui arait reconquis tout son calme.
— C'est clair comme le jour : si vous ue me luez pas, je TOUS tue.
— Et alors?
— Comment ! Alors ? Cette question-là ne vous embarrasse pas, je suppose? he choc a lieu tout de même.
— En votre feveor î
— Parbleu I
— Et T0U3 l'épousez?
— De tout mon cœur 1 »
— Mon cher commandant, dit ÂnnMid, voici la première fois que je me snrprends à jouer ta comédie, et vous me rendrez cette justice qoe j'ai tenu mon rôle assez eonvenableoseBt. Vous me divertissez ; tel est le motif de ma compkisanee. n
La figure de Manuel se rembruott et il seeooa la tète d'un air mécontenta
(c Voule2-Taus donc être le seul à montrer è» la gaieté ici ? demanda d'Âubraj. Prenea garde, vons perdez vos avantages : d'autant que vous ne pouvez prétendre au monopole de la logique burlesque. J'ai, moi ans», mes ai^menis de polichinelle. En voici un qui me vient ; je vous le soumets sous forme de sjllogisnw. Voua vous êtes fait une célébrité par voire horreur pour les veuves, est-ce vrai? » ' .
Manuel s'inclina en signe d'affirmation.
« Vous acceptez la majeure, continua Aimand, le reste va tout seul. En effet, ma femme, après que TOUS m'aurez tué, sera une Yeuve. »
Manuel fit un mouvement.
« Niez-Tous la mineure? s'écria Armand en éclatant de rire. Non ? alors, je conclus : donc, TOUS ne pouvei pas épouser ma femme, n
Le commandant ne répondit pas tout de suite.
Il changea deux ou trois fois de position sur son siège : il semblait éprouver un véritable malaise.
Armand le regardait et iciomphait modestement.
a Eh bien! dit-il.
— Eh bien ! répéta Manuel , dont l'embarras était visible, c'est très -contrariant. Ma parole d'honneur, mon cher monsieur d'Aubray, je n'aurais pas voulu vous lâcher. . . .
— Me fôcher, vous! l'interrompit Armand, maintenant que je tous sais par cœur ! Ah ! pour cela, commandant, je vous en défie I »
Manuel se leva. Il était soucieux et ne le cachait point.
« Ce sont des côtés intimes, dit-il. Vous me voyez désolé d'entrer dans cette voie. Mais voilai il faut en finir. Pour employer votre style, mon cher monsieur d'Aubray, je nie la mineure et la conséquence.
— Ah! par exemple!... n voulut interrompre Armand.
Manuel l'arrêta d'un geste.
« Laissez-moi achever, je vous prie, » dit-il encore.
Puis, il ajouta d'une voix basse mais nette :
« Monsieur Armand d'Aubray, si vous mouriez à l'heure qu'il est, Mme Armand d'Aubray ne serait pas une veuve. »
Cj^5ci:p